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Full text of "Un empereur byzantin au dixième siècle, Nicéphore Phocas"

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RépuWique Française 

Liberté -Egalité -Fraternité 




Prix Municipal d'Excellence 



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UN 

EMPEREUR BYZANTIN 

AU DIXIÈME SIÈCLE 

NIGÉPHORE PHOGAS 



T Y P G K A }' H I E F I R M I X - 1) I D T. — M E S X I L ( E U II E ). 




împF.Dïdot et C Pari 

COMBAT DE CAVALERIE ENTRE RUSSES ET BULGARES. 



COMBAT DE CAVALERIE 

ENTEE RUSSES ET BULGARES DÛ X« SIÈCLE. — LES BULGARES FUIENT 

DEVANT LES RUSSES. 



Miniature d'un manuscrit slavon de la biWiotlièque du Vatican. 



GUSTAVE SCHLUMBERGER 

MEMBltE DE I,' INSTITUT 



UN 

EMPEREUR RYZANTIN 

AU DIXIÈME SIÈCLE 

NIGÉPHORE PHOCAS 



OUVRAGE ILLUSTRE 

DE 4 CHROMOLITHOGRAPHIES, 3 CARTES ET 240 GRAVURES 

D'APRÈS LES ORIGINAUX 

ou d'après les documents les plus authentiques 




PARIS 

LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOÏ ET C" 

IMPRIMEURS DE l'INSTITUT, RUE JACOB, 50 

1890 

Keproduction et (ra(t notion réservées 



3P 




^y 



A Monsieur CHARLES SGHEFER 

MKMBIIE IJK l'institut 
AD.MINlSTliATKUl! DE L'KCOI.E DES LANGUES OIUEXTAI.ES VIVANTES 



TEMOIGNAGE DE PROFONDE AFFECTION 



INTRODUCTION 



L'histoire de l'empire byzantin est encore tout entière à faire. Per- 
sonne en France ne la connaît, à une exception près, toutefois, sur 
laquelle je reviendrai pliîs loin. Et cependant il n'en est pas de plus 
curieuse, de plus passionnément attachante. Rien n'est plus captivant 
que d'étudier l'existence de cette prodigieuse monarchie , formée d'élé- 
ments si étrangement divers, héritière du vieil empire romain , à che- 
val sur les limites de l'Occident et de l'Orient, se défendant durant 
mille ans et plus avec une énergie sans pareille, toujours renaissante, 
contre l'effort infatigable des nations barbares coalisées. 

J'ai été tenté de faire connaître de plus près au public épris des 
études historiques un chapitre de ces émouvantes annales. J'ai choisi 
la seconde moitié du dixième siècle , la plus grande époque de l'em- 
pire byzantin au double point de vue de la puissance militaire et du 
plus parfait développement de la civilisation et de l'art grecs au moyen 
âge. Et dans cette période j'ai pris pour sujet de mon étude la vie de 
l'empereur Nicéphore Phocas, un des plus illustres princes guerriers 
de Constantinople, un de ceux qui ont le plus contribué à maintenir 
glorieusement l'existence de l'empire, contre ses voisins du Levant 
comme du Nord et du Couchant, constamment acharnés à le détruire, 
Dans son court règne de quelques années, comme sous celui bien plus 
court encore de son prédécesseur Romain II , cet admirable homme de 
guerre a successivement et presque incessamment lutté contre les 



EMPEREUR BYZANTIN'. 



INTRODUCTION. 



Sarrasins de Crète, d'Asie, d'Afrique et de Sicile, contre les Russes et 
les Bulgares, contre les Allemands en Italie. Nicéphore fut en outre un 
grand et intelligent administrateur, un réformateur bien en avance 
sur son siècle. Sa personnalité est bizarre. A demi soldat auda- 
cieux, d'une énergie extraordinaire, à demi dévot rigide et mysti- 
que, il résume mieux peut-être (}ue tout autre le type de ces étranges 
Basileis d'Orient, moitié rois, moitié papes. 

J'ai donc choisi Nicéphore Phocas pour sujet de mon livre. J'ai fait 
précéder l'histoire de son règne de celle de son prédécesseur Ro- 
main II, sous le gouvernement duquel il a joué le premier rôle mili- 
taire, et, dans deux expéditions célèbres, arraché la Crète aux Sarra- 
sins, et emporté d'assaut la grande cité arabe d'Alep. Dès que j'ai 
abordé l'étude de la vie de ce prince belliqueux entre tous , je me suis 
trouvé en présence d'une difficulté capitale : la rareté des documents, 
leur absence presque complète pour certaines périodes. Malgré que 
d'assez nombreux chroniqueurs grecs et arabes de cette époque soient 
parvenus jusqu'à nous, l'histoire du dixième siècle byzantin, comme 
du reste celle du dixième siècle occidental , est encore enveloppée d'é- 
pais brouillards qui ne se dissiperont jamais complètement. Ne voulant 
avancer que des faits dont je pouvais donner la preuve, j'ai dû, très à 
contre-eteur, laisser dans l'ombre un grand nombre de points que je 
n'ai pu suffisament élucider. En outre, par suite même de l'inégale 
distribution des documents suivant les époques, il m'a fallu subir l'en- 
nui de donner souvent pour suite à un chapitre assez nourri un autre 
presque vide. 

J'ai mis à contril)ution tous les documents dont j'ai pu prendre con- 
naissance : chroni(iues byzantines, arabes, arméniennes, chroniques 
russes, chroniques occidentales, etc., ainsi que de très rares travaux 
modernes qui se trouvent pour la plupart cités dans la Bihliographie à 
la fin du volume. Rien, je le répète, n'avait été fait jusqu'ici, et j'ai du 
m'en tenir presque exclusivement aux sources mêmes , en trop petit 
nombre, hélas. Les courts chapitres consacrés à ces dix années si bril- 
lantes de l'histoire de Byzance par Lebeau et Gibbon ne peuvent plus 
compter aujourd'hui. Je fais toutefois une exception unique : M. Ram- 



INTHODUCTIOX. m 



baiid a écrit sur le dixième siècle bj'zantln à l'époque de Constaritiu 
Porpliyrogénète une thèse qui, à bien des égards, est un véritable 
chef-d'œuvre, et dans laquelle j'ai puisé des renseignements très nom- 
breux. Cet historien me paraît être le seul qui ait compris ce qu'a été 
Byzance : quelque chose de tout à fait personnel, nullement la suite 
de la Rome antique. Son beau travail fait regretter qu'il ait abandonné 
ce champ d'études, ou il eût certainement rendu encore de signalés 
services. 

J'espère que mon œuvre bien imparfaite intéressera quelques-uns. Je 
me suis attaché à grouper autour de l'histoire de mon héros les rensei- 
gnements de tous ordres sur la vie byzantine au dixième siècle, que j'ai 
recueilHs dans une lecture attentive des documents contemporains. J'ai 
voulu fîdre de ce livre comme un résumé de l'existence mihtaire, so- 
ciale et poHtique à Constantinople vers l'an 960. Je serais récom- 
pensé de ma peine si la lecture de ces pages , qui m'ont coûté plu- 
sieurs années de labeur, pouvait inspirer à quelques esprits sérieux 
l'amour des choses de Byzance, J'ai retiré de mon travail le goût le 
plus vif pour l'histoire de cet empire extraordinaire. 

Je dois témoigner particulièrement ma reconnaissance à plusieurs 
personnes qui ont de diverses manières contribué à faciHter ma tâche. 
M. H. Sauvaire, l'éminent orientaliste, a bien voulu traduire et 
annoter à mon intention bien des pages de ces chroniqueurs arabes 
qu'il lit si couramment. M. Houdas, de l'Ecole des langues orientales 
vivantes, m'a rendu le même service pour la lettre de Nicéphore au 
Khalife et la réponse de celui-ci. M. Th. Wolkov a traduit pour moi de 
nombreux travaux russes. Le révérend Père Martinov et M. Léger, 
professeur au Collège de France, m'ont signalé d'importants documents 
russes et slaves. M. Miintz , avec son obligeance accoutumée , amis à ma 
disposition les trésors de la riche bibhothèque de l'Ecole des Beaux-arts. 
M. Omont, de la Bibliothèque nationale, a bien voulu surveiller l'exé- 
cution des dessins que j'ai fait exécuter au département des manuscrits. 
Mon savant et aimable confrère, M. Geffroy, directeur de l'Ecole 
française de Rome, n'a pas craint de prendre sur son temps déjà 
si occupé pour rechercher à mon intention de précieux manuscrits 



IV INTIIODUCTIOX. 



(le la l)il)liotlirqiie du Vatican et en faire reproduire les plus curieuses 
miniatures. Mon l)ien cher maître et confrère, M. Oli. Scliefer, auquel 
ce livre est dédié, m'a permis de faire figurer dans mon travail 
plusieurs nn'niatures d'un merveilleux manuscrit arabe, joyau de son 
incomparable bibliothèque. M. le professeur G. Mancini, bibliothécaire 
{\ Cortone, a, non sans peine, obtenu de faire photographier pour moi 
le reliquaire d'ivoire conservé dans une église de cette ville, et 
qui porte le nom même de Nicéphore Phocas. MM. le comte Ch. 
Lanskoronsky de Vienne, B. de Mandrot et Rey de Paris, le comman- 
dant Marmier de Versailles, m'ont communiqué avec une extrême obli- 
geance des photographies inédites, rapportées de leurs explorations en 
Cilicie et en Syrie. M. A. Sorlin-Dorigny a bien voulu, sur ma prière, 
faire exécuter de nombreuses vues à Constantinople et m'a communi- 
qué bien des renseignements inédits. J'adresse encore mes remer- 
cîments à S. E. Artin Pacha, et à M. Antoine Psychari de Cons- 
tantinople, pour l'aide amicale qu'ils m'ont donnée de diverses ma- 
nières. 

Je désire exprimer d'une manière toute particulière mes remercî- 
ments les plus vifs à MM. Firmin-Didot et C'% pour le concours si 
parfaitement Hbéral qu'ils n'ont cessé de me témoigner durant tout le 
cours de l'exécution de cet ouvrage. 

Gustave Schlumbergek. 

Paris, janvier 1890. 



IN 

EMPEREUR BYZANTIN 

AU DIXIÈME SIÈCLE 

(NIGÉPHORE PHOGAS) 



CHAPITRE PREMIER 



Dernière maladie du Basileus Constantin VII Porphyrogénète. — Sa mort survenue le 9 norembre 9.'»9. — 
Coup d'oeil sur son règne. — Avènement de Romain II. — Éducation de ce prince. — Son caractère. — 8a 
femme la Basillssa Théophano. — Fimérailles solennelles du Basileua défunt aux 8aiot»-Ap6tres.— Lea 
tombeaux des empereurs d'Orient. — Le patriarche Polyeucte. — Débuts du règne de Romaio II. — 
Changements parmi les hauts fonctionnaires du Pa1ai<;, — L'eunuque Joi'eph Bringaa gouverne aa non 
du Basileus. — Faveur de l'indigne Jean Chœrina. — Influence toute-puiasante de Théophano. — Elle 
fait chasser du Palais et reléguer dans des monastères les princeases sea bellea-wzara. — Mort de 
l'impératrice mère Hélène. — Le nouveau Basileus fait part de son avènement anx aoareraina et 
princes alliés ou vassaux. 



Ce fut vers l'an 960 que le nom de Nicéphore riioca.*>,dt'|»ui.s long- 
temps populaire à Byzance et dans les armées impériales, devint .««ou- 
dain célèbre dans le monde oriental tout entier. Le faible Lothaire, 
fils de Louis d'Outre-mer, régnait alors sur les Francs; Jean XII, fils 
du patrice Albéric, petit-fils de Marosie, était pape à Rome; Otlion 1 
Grand, roi de Germanie, allait se faire sacrer par lui eni|)ereiii • i 
enlever définitivement à Bérenger II la couronne d'Italie; l'Abl^si^ide 
Mothi était l'ombre d'un khalife à Bagdad et le. sultan Kniiide, le 
chiite Mouizz Eddaulèh, était son maire du palais; il y avait deux 
autres khalifes, dont l'un, Fatimite, i\ Kairouan, et l'autre i\ Cordouc, 
le grand Abdérame III, qui -'l'''* inMiirîr .-ipW's un domi-fiiocle de 

EMPEREUn BTZAVrtN. 



UN EMPEREUR BYZANTIN 



li'gne ; les puissants Hamdanides étaient princes à Alep et à Mossoul ; 
les Iklichidites régnaient encore à Fostat d'Egypte, qu'allait bientôt 
remplacer le Kaire sous la domination des Fatimites africains; la 
czarine Olga, qui venait de se convertir au christianisme, de son rus- 
tique palais de Kiev, gouvernait les Russes ou Rousiens durant la mi- 
norité de son fils Sviatoslav; Pierre était roi des Bulgares; Pierre 
Candiano était vingt-quatrième duc de Venise. 

Dans les premiers jours du mois de novembre 959, le Basileus * d'O- 
rient Constantin, septième empereur de ce nom, désigné d'ordinaire dans 
l'histoire sous le nom du Porphyrogénète, ce souverain pacifique et let- 
tré dont les écrits indigestes et les compilations confuses nous ont appris 
à peu près tout ce que nous savons sur l'administration, la cour et la 
poHtique byzantines au dixième siècle , avait rendu son âme à Dieu 
au Grand Palais de Constantinople , après avoir passé presque toute sa 
vie sur le trône. Se sentant près de sa fin , tourmenté par une fièvre 
incessante , il s'était dès le mois de septembre en vain baigné dans les 
sources chaudes de Brousse de Bithynie, station thermale fort à la 
mode, <( où jadis Hercule avait lavé le cadavre du bel Hylas ; » en vain 
il avait rendu visite aux anachorètes du mont Olympe les plus en 
renom pour leur piété, se faisant porter dans sa litière dorée de couvent 
en couvent, de cellule en cellule, tout le long des rampes de la sainte 
montagne, priant, méditant, chantant avec les moines, se soumettant 
t\ leurs durs exercices'. Tout avait été inutile. Il fallut se résignera 
quitter l'empire et la vie. Vers la fin d'octobre, la cour retourna en hâte 
dans la Ville reine. L'agonie impériale commença sur le dromon ou 
galère souveraine qui ramenait le moribond d'une rive à l'autre de la 
mer de Marmara. On dut le transporter en grande hâte du port du Bou- 
coléon au Palais à travers les allées dallées et sinueuses des grands 
jardins. Il se remit quelque peu, puis de nouveau retomba et expira 
enfin, le 9 novembre, dans les bras de l'impératrice Hélène et de ses 

1. On désirait presque constamment à By^ance l'empereur sous le nom de Basileus, l'impérat.ice 
BOUS celui de Basihssa. ^ 

2. Ce dernier voj^ge de BIthyni. avait encore, paraît-il, un autre but. L'empereur désirait conférer en 
Bccre avec lamb.t.eux éye.ue Théodore de Cyzique de la déposition du patriarche Polyeucte, dont la 
rude franchue l'avait fort irrité. j^ > "" 



AU DIXIEME SIECLE. 



eunuques favoris, le patriarche moine Polyeucte l'assistant de ses 
exhortations pieuses. Les symptômes de cette maladie suprême furent 
tels que la plupart des chroniqueurs contemporains ont formellement 
accusé son fils Romain et surtout sa bru Théophano de n'y avoir point 
été étrangers. 

Constantin était né en septembre 905. A sa mort, il était donc 
âgé de cinquante-quatre ans et deux mois. Toute sa vie il s'était 
montré prince médiocre, comme il avait été médiocre écrivain. Sa triste 
enfance s'était écoulée dans les complots du Palais et dans les régences 
orageuses. Plus tard il avait été, vingt-quatre années durant, relégué au 
second plan par son ambitieux beau-père Romain Lécapène. Des coups 
d'Etat heureux l'avaient débarrassé de lui, puis de ses fils ; mais il n'en 
était pas devenu pour cela un plus grand Basileus. Sur quarante-six 
années de règne, c'est à peine si, durant les quinze dernières, il avait 
gouverné seul, sans trop d'insuccès, mais constamment sans éclat, 
l'immense empire qu'il nous a décrit de sa plume prétentieuse. Nous ne 
savons du reste que peu de chose sur cet espace de quinze années : des 
guerres monotones principalement en Asie, d'incessantes luttes de 
frontières contre les Sarrasins, surtout contre les émirs Hamdanides de 
Syrie, des expéditions contre les Arabes de Crète et de Sicile, d'activés 
et subtiles négociations engagées avec tous les voisins de l'empire 
depuis les plus barbares jusqu'aux plus civilisés, des ambassades échan- 
gées avec Bérenger d'Italie et d'autres souverains chrétiens ou infidèles, 
enfin la célèbre venue à Constantinople de la princesse varègue Olga 
de Russie. 

Constantin n'en fut pas moins pleuré, car, malgré tout ce qu'ont dit 
ses détracteurs, il n'était point méchant; il ne l'était du moins que 
lorsqu'il avait peur. Son gouvernement personnel, s'il avait été peu 
glorieux, avait été à peu près paisible et doux et n'avait été signalé 
ni par de très grandes catastrophes , ni par de très grandes cruautés , 
bien qu'on en puisse citer encore d'assez horribles ; mais tout est relatif 
lorsqu'il s'agit de définir l'état moral d'un empereur byzantin*. Et 

1. Sur la vie et les écrits de cet empereur, consultez surtout le bsau livre de M. Rambaud, V Empire 



1 \ KMI'KlîKr i; i;V/ANTIX 



iiiii» et -iiilMiii son ii<'- jciiiic -iicccssciir ii"iiis|)irait (lue dctiance. Celiii- 
,.j ;,v;iii nom Uciiiniii. ;i--nci(" (!<■> l'ciilaiice au tronc paternel. C'était 
,,,, j,,iii,r ;iiiii.iMr, li;ii'li, luillaiiinient doué, séduisant (on l'appelait 
/>; ■: -V.; '. !.■ Im'1 adolescent;, mais faible, de bomie heure gâté par la 
toiiir-jMiissaiice, uni([uenien( adonné au plaisir, jouet véritable aux 
iiiaiiisde ses favoris. Presséd'un violent désir de régner seul, mari d'une 
feiiiiiie d'aiiibiiion sans bornes et de nul scrupule, il n'avait jusqu'ici 
rén>-i (juà <e faire accuser d'avoir tenté à plusieurs reprises d'empoi- 
SMiiiKT son père, ce père (jui, impuissant, il est vrai, à combattre les 
mauvais instincts do son enfant, n'avait cependant rien négligé pour 
|ierfecti"iiiier son éducation princicre et avait rédigé et compilé ex- 
press<'-iiient à son intention le célèbre traité de V Administration. 

Romain, second lîasileus byzantin de ce nom (le premier ayant été 
Romain Lécapène, mort en 1)47, moineau couvent insulaire de Proti), 
(•tait n<' en 'J.'V.». Il était donc âgé d'environ vingt ou vingt et un ans 
Iors(iu"il succ('da, le 10 novend)re 951), à son père Constantin. C'est en 
l'iioimeur de ce même Ivomain Lécapène, son grand-père maternel, 
ipiil avait reçu ce nom. Tl avait cin(| sœurs et pas de frère. Dès l'âge de 
six ans, aux Ictes de IViiiues de l'an 045, il avait été couronné et as- 
socié par son jière au pouvoir. Passionné pour tous les exercices infini- 
m ni \;iii<'s du sport by/antin, il préférait courir en jeune et joyeuse 
compagnie la grosse bête })armi les interminables forêts de lictres de 
la cêted Asie, ou rivaliser d'a<lresse au jeu de paume du Tzykanistérion 
avec le< pluv ('l(''gants patrices et les princes étrangers^ que de présider 
!•• :.:raiid conseil de l'eiiqùre ou de relire les précieuses instructions 
poliii,jnes (pie le S('deiitaire Pasileus Constantin avait fait rédiger à son 
int<'iitioii. l-.t c<'pendant, on le voit, ce n'étaient point les salutaires 
eii-»iL'!i'nients (pli avaient fait défaut au jeune prince. Que d'ouvrages 
«■ompo-c^ oii (jii moins coinpih's par son père à seule fin de lui ensei- 
.-"'■1' 1 cMimc cl |;i jiiaii.pic de< [)lus mTdes vertus, de lui recommander 
d'- Inir \.\ par(--c, de pnrfaiic <(m .'(Incation politique, administrative, 



'"■■'''■"' ■■ '• I '' r U'i-cii, h.tiuilO : A'";.-v/- r'o//.-'/(;/ii:;n vu Porphyrogennetos, 

1. 0:i . ;,C' ;■ -î-,-:.-... .!.,!. ^ .1. ■ : ,:• /,. :;aiM-. loiir le ùi>:iiiLnier d" Jtoiiiain !■ '■ LOeapène. . 



AU DIXIEME SIÈCLE. 



militaire, de le préparer aux plus minutieux détails du gouvernement 
de cet immense empire! Constantin, qui prenait un si grand souci de 
l'étiquette, qui la considérait comme un des plus puissants moyens de 
soutenir le prestige de la majesté impériale, n'avait vraiment rien né- 
gligé pour en inspirer le respect à son frivole héritier. « Il apprenait à 
son fils de quelle façon un Basileus doit parler, rire, s'habiller, se tenir 
debout, s'asseoir sur le trône. » Hélas, rien n'y fit, et Romain, malgré 
sa vive intelHgence, débauché dès ses jeunes ans par un fâcheux entou- 
rage que toléra l'inconséquente faiblesse paternelle, ne devait jamais 




Chasseur lançant une panthère contre un daim et une biche. Miniature d'un manuscrit byzantin du x^ siècle 

de la Bibliothèque nationale. 



faire honneur à cette éducation princière, la plus soignée certainement 
qu'ait vu le dixième siècle. 

Romain, encore tout enfant (il avait à peine cinq ans), avait été dans 
l'automne de 944 marié par les soins de son grand-père maternel Ro- 
main Lécapène, alors chef absolu du pouvoir, à Berthe, une des nom- 
breuses filles naturelles de Hugues , le féroce roi d'Italie, et de sa maî- 
tresse Besola. Un envoyé spécial du vieux régent alla chercher en Italie 
la petite princesse et la ramena sous la conduite de l'évêque de Parme, 
Sigefroi, au gynécée du Palais. Il est bien possible que cette union 
déshonorante ait été imaginée par Lécapène dans le but de placer le 
véritable héritier du trône dans une situation moindre que celle de ses 
deux fils à lui et d'assurer ainsi à ces derniers la succession du pouvoir. 
Il est bien probable aussi que cet affront sanglant qu'il n'osa conjurer, 



UN EMPEREUR BYZANTIN 



mais qu'il dut cruellement ressentir, mit au cœur du faible Constantin, 
«luquel on imposait cette bru de sang impur, un âpre désir de vengeance 
et réveilla de sa longue torpeur ce prince indolent. Les dates concor- 
dent en effet. En septembre 944, le petit Romain fut marié à la petite 
Italienne; en décembre de la même année, les intrigues de Constantin 
réussissaient à faire chasser Romain Lécapène de la régence par ses 
propres fils à lui. 

Berthe d'Italie était, paraît-il, déjà alors d'une admirable beauté. 
Suivant la coutume, en entrant au gynécée impérial, elle avait pris 
un nom grec, celui d'Eudoxie, choisi en honneur de la grand'mère 
de son époux, la Basilissa Eudoxie de l'Opsikion \ femme de Léon VI. 
Mais la pauvre petite princesse ne devait pas régner. Elle mourut au 
bout de cinq années, en 949, sans que le mariage de ces deux enfants 
eût pu être consommé, et Romain, bien jeune encore, n'ayant pas 
dix-huit ans, fut, très probablement seulement vers la fin de 956, 
et cette fois par son propre père, fort mal remarié à la princesse 
Théophano, également d'une beauté enchanteresse, mais de basse 
extraction, profondément vicieuse. Léon Diacre, un contemporain, 
la nomme la plus belle, la plus séduisante, la plus raffinée de toutes 
les femmes de son temps. Cette grande pécheresse, dont les charmes 
devaient exercer une influence si fatale, qui devait successivement 
se faire aimer de trois empereurs et être la mère de deux autres, était 
née probablement à Constantinople même, dans l'échoppe de son 
père, le cabaretier Cratéros. Son nom véritable était Anastaso, un 
nom de fille ou de servante. Elle le quitta de bonne heure pour celui 
plus élégant de Théophano. Léon Diacre nous dit qu'elle était origi- 
naire de Laconie, peut-être de Lacédémone même, précisément enfin 
de ce thème péloponésien pour les habitants duquel le Porphyro- 
génète témoigne d'une si médiocre sympathie dans ses écrits. Toute 
la première partie de la vie de Théophano nous est inconnue. Nous 
Ignorons comment la fille ravissante du pauvre cabaretier laconien 
fit un chemin si rapide de la boutique paternelle au gynécée impé- 

1 Ainsi nommée parce qu'elle était originaire de l'Opsikion, une des provinces, un des thèmes, comme 
on disait alors, de l'empire byzantin en Asie. 



AU DIXIEME SIECLE. 



rial. Nous ignorons de même comment Constantin fut amené à donner 
son consentement à une union si peu désirable. Les conjectures sont 
du moins permises. Comme Théodora naguère, Théophano dut triom- 
pher par ses charmes étranges des obstacles qu'elle devait à sa nais- 
sance. Certainement la belle plébéienne dut affoler d'amour le jeune 
Romain, et le faible Basileus, qui chérissait son fils, ne sut résister 
aux suppHcations du fougueux adolescent. Comme toujours, dans 
cette cour bj^zantine extraordinaire, où toute irrégularité réelle 
était aussitôt étouffée sous la menteuse étiquette officielle, les appa- 
rences durent être admirablement conservées. La belle Anastaso, 
la fille du peuple, monta dans la couche dorée de l'héritier de l'em- 
pire, de (( celui qui était l'égal des apôtres, )) mais le chronographe 
officiel contemporain, avec un calme admirable, écrivit par ordre 
ces lignes qui ne sont bien vraisemblablement qu'un audacieux men- 
songe : c( Constantin donna à son fils, le Basileus Romain, une épouse 
de noble naissance, Anastasie, fille de Cratéros, qui prit le nom de 
Théophano. Lui et l'impératrice Hélène se réjouirent d'avoir donné 
à leur héritier une fille d'aussi vieille race. » Les faux officiels sont de 
tous les temps. Sans les révélations de Léon Diacre, Théophano pas- 
serait encore pour descendre d'une famille de héros. Du reste, c'est 
aussi s'avancer beaucoup que de croire aveuglément ce vieux chro- 
niqueur, et mieux vaudrait peut-être, comme l'historien Krug discutant 
cette question obscure des origines plébéiennes ou non de Théo- 
phano, s'écrier hésitant : « Laissons la chose en suspens et répétons 
avec Aboulféda : Quorum qui rectum tradiderit, Deus optime norit. » 

Quoi qu'il en soit, Théophano, par la toute-puissance de sa beauté et 
de ses grâces exquises, exerçait dès longtemps et exerça plus encore, 
une fois sur le trône, un empire absolu sur le voluptueux Romain. 
Hélène, l'impératrice douairière, la veuve de Constantin et la fille 
de Romain Lécapène, princesse sans beaucoup de caractère et déjà 
âgée, était sans influence. Romain et Théophano avaient déjà , lors de 
la mort de Constantin , un fils âgé d'environ deux ans, le futur Basile H, 
qui devait, après la fin prématurée de son père, passer soixante-deux 
années sur le trône. 



UN EMPEREUR BYZANTIN 



Les funérailles des Basileis ' se célébraient avec une pompe étrange 
et magnifique. Romain II, probablement dans le but de se laver de 
tout soupçon, voulut que celles de son père dépassassent en splendeur 
toutes les précédentes. Le cadavre, soigneusement embaumé, baigné, 
oint et parfumé par les arcliimédecins palatins, assistés par les eunu- 
ques et toute la nuée des cubiculaires et des cliitonites ^, fut extrait 
du Palais Sacré, transporté, suivant les rites, à travers le Caballarios ^, 
et exposé durant plusieurs jours dans le somptueux Triclinion des 
XIX lits, vaste et superbe salle à voûte très élevée, sur le « lit de 
deuil y) tout en or; il y fut couché, le stemma, ou diadème d'or ciselé et 
éinaillr, en tête, le visage découvert, peint de vives couleurs, la 
barbe peignée minutieusement chaque poil à part, vêtu d'une chla- 
myde d'étoffe voyante toute tissée d'or et du court dibétésion% chaussé 
de hauts brodequins de pourpre ou campagia. 

Les clercs du Palais chantèrent de leur voix lente, tremblante et 
grêle, les psaumes de circonstance, puis l'interminable et variée pro- 
cession des dignitaires, tout un peuple de courtisans, de soldats, de 
fonctionnaires, d'ambassadeurs étrangers, de palrices, de chefs bar- 
bares, de personnages aux titres bizarres, immense' colonne en mar- 
che, transporta le corps ainsi paré dans le vestibule de cette portion 
des demeures impériales qu'on nommait la Chalcé, où les grandes 
cérémonies commencèrent. 

Le patriarche Polyeucte et, avec lui, cet innombrable et haut clergé 
de Sainte-Sophie, la Grande Église, tous ces vieillards à longue barbe 
flottante, aux boucles retombant en hélices abondantes sur les épaules, 
raides sous leurs robes lamées d'or, puis tous les prêtres , les moines 
en nombre infini, tous ceux qui dans les régions voisines de la capitale, 
appartenaient au « sacré catalogue», tous les (( citoyens du ciel revêtus 
de l'habit des anges », puis encore tous les sénateurs portant le scara- 
mangion % tous les patrices, tous les magistri, tous les chefs des corps 

1. Le pluriel àz Bas'deus est Basileis. 

•2. Chambellans, officiers de la garde-robe. ' 

3. Manège impérial ; emplacement où l'on gardait les chevaux des personnages venus au Palais. 

4. V etement d apparat byzantin. 

6. Autre vêtement d'apparat dont le nom revient très fréquemment dans les chroniqueurs byzantins. 



AU DIXIEME SIECLE. 



de la garde et des hétairies barbares, la foule des spathaires, des 
candidats, des drongaires, cent autres classes de dignitaires, vêtus de 
noir, les princes barbares en séjour àByzance, vinrent successivement, 
dans un lent défilé, passer devant l'empereur mort gardé par ses 
eunuques habillés de blanc. Chacun, sur un geste du préposite, grand 
eunuque, lui faisant signe de sa baguette blanche, chacun, se pros- 
ternant à plusieurs fois avec des génuflexions, des signes de croix, 
des cris de douleur officielle , baisa sur la bouche ce visage glacé , 
« chacun chantant, dit le chronographe, ce qu'il est d'usage de chan- 
ter. )> Puis, quand tout ce peuple infini eut cessé de défiler, quand, sous 




Sceau ou bulle de plomb d'un chef du corps des manglabltes impt'riaux à B^-zance. Sur une face de ce sceau 
figure saint Georges ; sur l'autre on lit une légende énuniérant les noms et titres du propriétaire. 

ces voûtes profondes, au pied des gigantesques piliers, parmi cette 
lumière étrange coupée d'ombres, la foule palatine se fut peu à peu 
amassée, au bruit des orgues d'argent, parmi les chants brefs et bi- 
zarres et les pieuses acclamations des factions s'entre-répondant, parmi 
d'épais nuages d'encens d'Arabie répandant partout de lourds et 
funèbres parfmiis, sur un nouveau signe du grand eunuque, lui aussi 
tout de blanc habillé, un silence extraordinaire se fit soudain et le 
maître des cérémonies, « celui qui préside à la catastase », s'appro- 
chant du cadavre, dit à très haute voix, d'un accent très grave, ces 
mots : (( Sors d'ici, Basileus, le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs 
t'appelle ! )) 

Trois fois il répéta son cri lugubre ; trois fois l'assistance et tout le 
peuple de l'immense ville assemblé sur les vastes espaces devant la 
Grande Église et le Palais, répondirent par de longs gémissements et 
de pieux murmures indiqués par des rites immuables. Alors les 

EMPEREfR BYZANTIN". 



IX KMI'KlMCr i; i;VZANTIX 



InisiliL-'u', iiicv.;ii^cr> impéri.-iiix, i)ivc('(l('s ])ar de nombreux iiian- 
i;l;iMtrs. -.-inlcs iH.Mcs ;\\\\ costuiiies étincelaiits cirinés de masses 
|M,iir (•(■;irirr l.i loiilc, se saisissant de la litière qui supportait le 
.Mipv, |;i traiispoiti-reiit à travers les salles et les cours sans fin de 
l;i ('h.-i ](•(•; et \v c()i-t(',i;-e entier, s'ébraidant à nouveau, prit, à travers 
rc l;ilivriiitli(', puis à travers la Ville, le chemin de la dernière étape 
du cadavre au^u'uste, l'église des Saints-Apôtres. Les rues, les places, 
les carrcl'oui-s, les porti([ues de la dévote capitale étaient tendus d'é- 
lotlés. jourlu's de saMe doré et de rameaux verts. Toutes les portes 
de l;i \'ille avaient été préalablement fermées. La garde barbare, 
russe, ariniMiieuue, Scandinave, vénitienne, amalfitaine, armée de 
liaclies à double tranchant, de sabres recourbés, de piques, d'arcs, 
taisait la haie. « A (juoi l)on, dit un clironiqueur, décrire la marche 
du luuulu-e convoi à travers la Ville, cette multitude de peuple 
aflluant de toutes parts, les uns contemplant du haut des toits et des 
teirasses le cercueil imjiérial, les autres regardant le cortège à son 
passage, (Tautres, des étages supérieurs des maisons, plongeant les 
veux dans c'c lit funèbre? (Jeux-là pleuraient en silence, secouant 
leur poitrine de leurs sanglots, ceux-ci la déchiraient de leurs cla- 
meurs, ]ioussant des cris aigus : chacun était accablé, abattu du 
dfuil eoniniun. Siu' le cercueil enrichi de perles et de pierreries, ils 
ver>;iiciit (les torrents de larmes. )> 

Lf sénat pi-éeèdait le cor})s que des spathaires portaient mainte- 
nant. 

A I église des Saints-A])(')tres , celle (jue les Byzantins appelaient 
d orduiaii-e P( •! yaiidrion ou Myriandrion, église aujourd'hui remplacée 
par la grande mosipiée du Conquérant, le plus beau, le plus célèbre 
t' iii].!- (Ir r.v/ance après Sainte-Sophie, véritable Saint-Denis des 
«■ni!Miviir>. rr, ..iistiiiii ])ar dustinien sur rem])lacement de l'ancienne 
baHlhjUe liatic |i;ir ('Mii-n-iutiii . elianip de repos somptueux des Basi- 
be- et d.- l'.aHli>-~;r depuis Cunstantin et sa mère Hélène, cimetière 
au-n^tr (Imiiî 1;, c.iir .'lait tout eneonduée de leiu-s énormes tombes 
de poipliMv, Ir. eliaiits sacré^ >ans lin recommencèrent, chants de 
deuil et aus-i de louanges eu riioiuieui'du luort. De nouveau le îrrand 



AU DIXIEME SIECLE. 



Il 



eunuque donna le signal, de nouveau le maître des cérémonies- cria 
par trois fois au cadavre : (( Entre dans ton repos, Basileus, le Roi des 
rois, le Seigneur des seigneurs t'appelle; ôte la couronne de ta tête! )) 
Le parakimomène ' Basile, grand chambellan, fils bâtard de Romain 
Lécapène, c( celui qui chaque jour avait couché aux pieds de l'em- 




Sarcophages des empereurs d'Orient conservés dans la cour extérieure de l'église de Sainte-Irène à Constantinople. 



pereur dans sa chambre », enleva cette couronne de métal, signe de 
la toute-puissance dans ce monde, et de ses mains nues la remplaça 
par un simple diadème de pourpre. Puis, prenant dans ses bras le 
pauvre corps tant et depuis de si longues heures ballotté, il le déposa 
dans un de ces gigantesques sarcophages accroupis comme autant 
d'animaux monstrueux. 

L'église même des Saints- Apôtres ne contenait aucune de ces tombes 
de pierre ; elles étaient groupées dans la vaste cour, de chaque côté 

1. littéralement : « celui qui couche à côté du Basileus ». 



12 UN EMPEREUR BYZANTIN 



de l'édifice, en deux amas colossaux désignés sous le nom de he- 
roa, celui de Constantin et celui de Justinien. Chaque lieroon 
comprenait du reste des tombeaux très anciens et des tombeaux très 
modernes contenant des Basileis récemment décédés. Aucun ordre 
chronologique n'avait procédé à leur groupement. Il est d'ailleurs 
difficile de s'y reconnaître à ce sujet dans les récits des chroniqueurs 
byzantins. Un vieil érudit, M. Dethier, qui a très longtemps vécu à 
Constantinople et qui, au milieu d'une grande confusion d'idées, pos- 
sédait admirablement la topographie de la Byzance médiévale, s'est 
fort occupé de cette question. Il comptait dix-neuf sarcophages pour 
le heroon de Constantin, dix-sept pour celui de Justinien, et s'est 
attaché à réfuter l'écrivain grec moderne Byzantios, qui en admet 
cinq de plus pour le premier, neuf de plus pour le second. 

Toutes ces immenses caisses de marbre, demeures dernières des auto- 
crators, étaient, parait-il, aux beaux temps de l'empire, entièrement 
recouvertes d'ornements éblouissants , d'une sorte de gaine constituée 
par des lames d'argent, par des pierreries incrustées ou serties, par- 
tout répandues. L'effet en était grandiose, la vue aveuglante lorsque 
le soleil dardait ses rayons sur ces masses somptueuses. Et ce n'était 
pas leur extérieur seul dont la richesse étonnait. Chaque sarcophage 
contenait, à côté du Basileus mort, des joyaux de toute sorte d'un très 
grand prix. Les patriarches aussi avaient leur sépulture aux Saints- 
Apôtres. On a conservé le nom de plusieurs de ceux qui y furent en- 
sevelis, de saint Jean Chrysostome surtout, le plus illustre. Des peines 
sévères étaient édictées contre toute tentative d'ensevehr un mort 
dans cet enclos sacré, s'il n'avait été de son vivant ou chef de l'empire, 
c'est-à-dire Basileus, ou chef de l'église, c'est-à-dire c( par la grâce de 
Dieu, évoque de Constantinople, la nouvelle Rome, et patriarche 
œcuménique )). L'église même contenait les rehques très vénérables 
des saints Timothée, premier évêque d'Éphèse, André et Luc, dépo- 
sées sous l'autel; elle en tenait son nom. 

La nécropole des Saints-Apôtres était une des grandes curiosités 
de la Byzance médiévale. Aucun habitant de l'immense empire ne ve- 
nait visiter la capitale sans faire un pèlerinage aux tombeaux des auto- 



AU DIXIEME SIECLE. 



13 



crators, ces représentants de Dieu sur la terre. « Ils étaient tous là, les 
vaillants et les timides ; ceux dont la vie avait été un long combat, et 
ceux qui l'avaient consumée sans gloire dans ces demeures somp- 
tueuses d'où ils ne s'étaient pas plus éloignés que les mosaïques 
appliquées aux murailles. Près de sa mère Hélène, reposait Cons- 




G-rand sarcophage impérial conservé à Sainte-Irène. 



tantin le Grand, ce demi-chrétien dont le palais vit des tragédies plus 
sanglantes que celle des Atrides; plus loin gisaient Tliéodose et ses 
fils dégénérés. Un sarcophage, de forme cylindrique, contenait le ca- 
davre c( infâme et exécrable » de Julien, ce sophiste halluciné qui re- 
devenait empereur dans le conseil et devant l'ennemi. Les orthodoxes 
avaient respecté sa tombe, tandis que la réaction iconolâtre avait brisé 
celle de Constantin Copronyme et jeté ses cendres au vent. Ce sarco- 
phage de marbre vert d'Hiérapolis avait reçu Justinien , dont les con- 
quêtes éphémères et les splendeurs théâtrales éblouissaient encore 



14 UN EMPEREUll BYZANTIN 



l'imagination des Byzantins du dixième siècle. Non loin gisait Héra- 
clius, qui était apparu à ses contemporains comme un autre Alexan- 
dre, brillant météore si vite effacé. Souvent les visiteurs priaient le 
prêtre qui les guidait de leur indiquer la tombe de Maurice, cet autre 
empereur guerrier ; mais Maurice reposait dans le monastère de Saint- 
Mamas '. )) 

Presque tous ces vénérables sarcophages, dont la masse pesante 
semblait défier les siècles, ont aujourd'hui disparu avec tout leur peuple 
de cadavres augustes. Leurs premières infortunes datent de loin. Pro- 
fanés, dépouillés une première fois par Alexis l'Ange, qui se servit de 
leurs trésors pour acheter la paix aux croisés latins, brisés en partie par 
ces mêmes croisés dans leur rage folle de destruction et de pillage, lors 
de la mémorable nuit du 13 au 14 avril de l'an 1204, ces glorieux 
cercueils furent définitivement détruits le 29 mai 1453 par les fanati- 
ques derviches de Mahomet II, qui , s'il faut en croire le récit de Cri- 
toboulos, passèrent quatorze heures à en briser, à coups de masse et 
de barre de fer, les derniers vestiges ". C'est ainsi qu'émiettés, frag- 
mentés, ils ont disparu pour toujours, précipités dans le four à chaux 
banal ou enfouis dans la muraille branlante de quelque sordide maison 
turque; et cependant ils étaient d'admirable matière, ces beaux tom- 
beaux des mystiques césars d'Orient, véritables joyaux de marbre 
habillé d'argent, de porphyre ciselé, de granits les plus riches ou les 
plus étranges, et les contemporains nous ont dressé de longues listes 
minutieusement détaillées énumérant et décrivant avec la complai- 
sance qu'y mettrait un géologue moderne, pour chaque Basileus, 
pour chaque Basilissa, le marbre asiatique aux dessins bizarres, le por- 
phyre très rare, le granit introuvable et de couleur presque unique 
dont sa tombe était faite. Les couvercles monstrueux qu'on ne sou- 
levait qu'à grand'peine, mais qui ne purent cependant protéger les ca- 
davres impériaux des plus insultantes violations, ont péri avec les cuves 
des sarcophages. Ils étaient la plupart en forme de toit. Sur l'arête 

1. A. Mt-irrast, Egquhfea byzantines, p. 113. 

2. Cependant l'Italien Bnondel monte, peu après, en vit encore beaucoup qui étaient en porphyre, entre 
autres, dit-il, celui de Constantin. On sait que les deux fameux sarcophages du Vatican, désignés sous 
le nom de tombeaux d'Hélène et de Constantin, n'ont aucun titre à porter ces noms illustres. 



AU DIXIEME SIECLE. 



15 



de l'un d'eux, celui de Constantin Copronyme, le saint patriarche 
Ignace, fils d'empereur, après avoir été enfermé, quinze jours durant, 
dans le sarcophage même, fut placé par ses bourreaux , avec de lourds 
poids suspendus à ses pieds; on l'y maintint des nuits entières, ne lui 
permettant ni de manger, ni de boire, ni de dormir. 




Sarcophages impériaux conservés à Sainte-Irène. 



Tout autour de l'enceinte des Saints-Apôtres couraient de somptueux 
portiques, des stoai^ le long desquels on avait disposé les sarcophages 
isolés de quelques Basileis. 

L'immense majorité de ces tombeaux, je le répète, ont aujourd'hui 
disparu. C'est vainement qu'on rechercherait le plus imperceptible 
vestige des heroa de Constantin et de Justinieu. Quelques sarcophages 
cependant, plus ou moins complets, bien connus des touristes et des 
habitants de Constantinople, sont actuellement réunis dans la cour exté- 



r N KMl'EIiEr K 15VZAXTIN 



Yivuvv (pli est ail devant de Saiiite-Iiviie. Deux, plus grands, de por- 
plivrc, dont un entier et un plus petit de vert antique, sont dans la cour 
int('i-ieiire, di'pduiHés dei)uis longtemps de leur somptueuse enveloppe 
vove/ pp. l'î et 1;")). Tous^ réduits à cet état primitif, sont fort sim- 
ples, de marbre uni, décorés seulement de grandes croix byzantines 
et des monogrannnes du Christ. Un est de forme ovale. Il est constant 
(pi'ils proviennent tous des Saints-Apôtres et que ce sont Lien là des 
sarcoi)liages des enqiereurs. Quant aux attributions qu'a tentées d'é- 
tablir pour chacun d'eux M. Detliier, qui veut y reconnaître les tombeaux 
de Constantin V'\àe Constance II, de Julien l'Apostat, de Théodose le 
(rrand, d'Arcadius, de ]\Iarcien et de Pulchérie, c'est une autre affaire, 
et rien n'est moins certain que cette restitution, sauf peut-être pour le 
dernier de tous. 

Devant la mosquée de Zérek, autrefois l'antique et illustre église 
conventuelle du Pantocrator, si chère aux Comnènes *, qui servit 
de sépulture ;\ ]\Iaimel l" et à trois impératrices de sa maison, se 
dresse encore aujourd'hui un autre grand sarcophage de brèche verte 
portant des croix sur ses quatre faces. Il sert de fontaine aux ablutions. 
La voix populaire donne à ce beau monument le nom de Tombeau d'I- 
rène; mais ce n'est là (pi'une tradition poétique. Ce n'est très probable- 
ment point la tombe de la plus grande des inq^ératrices d'Orient, de la 
iière contenqujraine de Charlemagne, morte en exil à Lesbos, qui sert 
aujourd'hui au lavement des i)ieds des pieux bourgeois de Stamboul 
allant réciter la prière du soir sous les vieilles voûtes byzantines; mais 
c'est assurément celle de quelque autocrator ou de quelque Basilissa '. 
Pour en finir avec ces sarcophages, ajoutons que deux ou trois encore 
sont éj)ars dans divers quartiers de Constantinople. 

lievenons au cadavre de Constantin VII et au tombeau dans lequel 
on venait de le dé[)oser. Dans celui-ci, qui était de marbre du San- _ 

gariiis de lîithynie «. d'un dessin tacheté imitant la couleur sanglante m 

et le tissu du poumon humain, » gisait déjà la dépouille de Léon VI 

1. Pour ]^r. Pasp;iti, le Pantocrator serait l'église actuelle de Saiot-Théodore-Tyron. 
•-'. A mon grand regret, je n'ai \n\ faire reproduire par la photographie le prtcieux monument, au- 
jiiunriiiii enfermé dan~ uuc baraque en planches. 



AU DIXIEME SIECLE. 



17 



le Sage, le père du Basileus défunt, mort depuis un demi-siècle. Le 
couvercle colossal roula sur ses gonds, puis s'abattit d'un bruit sourd. La 




Zàrek-Djami, autrefois l'antique et illustre église du Pantocrator. C'est sur la petite place qui s'étend devant la fa- 
çade de cet édifice que se dresse encore aujourd'hui le beau sarcophage connu sous le nom de Tombeau d'Irbne. 



foule s'écoula lentement. Les cierges innombrables s'éteignirent sous 
les mosaïques aux tons fauves. Le temple des Saints- Apôtres retomba 



EMPEREUR BYZAXTIX. 



r N i;.M l'KKKI'K l'.VZANTIX 



(laii< s(.ii ir|His iii\st('ilciix; nii llasileus déplus dormait à l'ombre de 
-rs iiiiiiaill''^ Ni'iK'ialih's, un maitre nouveau régnait au Palais Sacré. 

Pan- des \u<'s dyiiasti(iues faciles à comprendre, les empereurs 
(l'Orient, ehcrcliant constamment i\ fortifier le droit de succession 
JK'n'dilaire si cliancelant à liyzance, aimaient à associer à leur pouvoir, 
ne l'nt-ce (|He noniinalemeiit, leurs premiers-nés, et cela dès l'âge le 
|ilus tendre. Les couronnements de ror})liyrogénètes au berceau 
('■talent fré(iuents à Constantinople. Ivomain, qui avait été lui-même 
(•r«'('' empereur à l'Age de six ans, lit proclamer son fils Basile en 
même tem[)s (pie lui-nn^'uie. Quelques mois plus tard, le petit prince 
tut coiu-omié sur l'ambon de la Grande Eglise, le dimanche de Pâques 
■J2 avril IMîO, juste ([uinze ans après son père. Le patriarche Polyeucte 
ofticia. Ce moine eunu(|ue, prctre de l'austérité la plus rigide, que ses 
parents avaient eux-mêmes mutilé pour le consacrer à la sainte vie, 
avait succédé, quel(|ues années auparavant ', sur le premier siège or- 
thodoxe au fastueux Théophylacte, ce prélat extraordinaire, fils de 
l'empereur Romain Lécapène, monté à seize ans sur le trône œcumé- 
ni(pie, qui scandalisa, vingt années durant, les dévots byzantins, qui 
consacrait les év('''(pies pour de l'argent, qui fit introduire des danses 
dan> les otiiecs les plus solemiels des grandes fêtes, qui nourrissait 
drux mille chevaux dans ses écuries, qui ne songeait qu'à eux, qui ne 
{touvait achever la messe (piand sa jument mettait bas, tant ses préoc- 
cupations étai(^'nt grandes. Cette hippomanie, digne d'un grand sei- 
gneur anglais, finit du reste par devenir fatale à ce prodigieux chef 
<r('glise. Il [)assait sa vie en fougueuses chevauchées sur les rives du 
H'ispliore avec (iuel<pies jeunes membres de son clergé. Un jour un 
('•talon n'tif le jeta rudement contre une muraille : il en mourut. 
L'emiiereur ("onstantin transforma en hosi)ice pour les vieillards 
IV'curi.- sompiiu.use (pi'il n'avait pas craint d'élever à côté de la 
(Jrande Pglise. Son vén('rable successeur Polyeucte ramena du moins 
la d('ccnce des UKenrs au ])atriarcat. Ce fut un prêtre vertueux, mais 
• resprit ('troit et [.assionné. En IKOO, (iuel(|ues jours après son avène- 

1. !..■ ;! .ivii! :>:,'■.. 



AU DIXIEME SIECLE. 19 



ment, la veille de Pâques, le grand samedi, il avait tancé publique- 
ment le Basileus Constantin en pleine basilique de Sainte-Sophie, de- 
vant un peuple immense, ce ce qui ne fut pas agréable à l'autocrator, » 
ajoute Cédrénus qui raconte le fait. Ce fut encore ce même prélat 
qui instruisit dans la religion chrétienne la fameuse czarine Olga, 
lors de sa venue à Constantinople, et il le fit avec son ardeur et sa 
sévérité accoutumées. 

Romain II, quatrième Basileus d'Orient de la dynastie macédonienne, 
fut bien ce que tous craignaient, un prince déplorable : non pas, je le ré- 
pète, qu'il ne fut doué de qualités charmantes, de facultés précieuses, 
mais le plaisir avait pour lui de trop irrésistibles attraits. Gouverner ses 
peuples était au-dessus de ses forces ; il en laissa le soin à d'autres ; 
son premier ministre dirigea l'empire. Lui, presque toujours absent du 
Palais, vécut dans des villas au milieu des bois, s'entourant de favoris 
souvent odieux, de mimes, de bouffons, de comédiens, tous gens de 
basse extraction, de courtisans efféminés, de filles, même de person- 
nages louches aux mœurs infâmes. 

En peu de jours la cour du Basileus défunt eut fait place à une cour 
nouvelle. Les vieux serviteurs de Constantin VII disparurent devant 
les compagnons de plaisir du jeune empereur. Les patrices, les proto- 
spathaires dont le prince défunt s'était entouré durent quitter le 
Palais, non cependant sans avoir été comblés d'honneurs et de richesses 
par Romain, qui, n'étant point méchant, demandait seulement qu'on le 
laissât vivre à sa guise. 

Il y eut de rares exceptions. La plus notable fut en faveur du plus 
important personnage de la cour. L'eunuque Joseph Bringas, patrice , 
grand préposite ou chef des eunuques, en même temps que grand dron- 
gaire, c'est-à-dire grand amiral, le principal ministre des dernières an- 
nées de Constantin , fut, sur le vœu de ce prince mourant, choisi par 
Romain pour continuer à gouverner l'empire , on dirait aujourd'hui pour 
être chef du cabinet ou président du conseil. Déjà comblé de dignités, 
cet administrateur vigilant, dévoué, très perspicace, très habile, énergi- 
que, se connaissant en hommes , mais rapace , sans scrupule , avide du 
pouvoir et surtout brutal, dur et hautain, sans pitié pour les malheu- 



20 UN EMPEREUR BYZANTIN 



reux, fut fait par le nouveau Basileus à la fois chef du sénat et parakimo- 
mène ou grand chambellan, chef des cubiculaires. Toutes les affaires 
furent mises entre ses mains. A la fois tout puissant au Palais, où il com- 
mandait à tous comme parakimomène, où il représentait le prince cons- 
tamment absent, et président du grand conseil de l'empire et du sénat, 
ces deux principaux rouages du gouvernement central , en un mot maî- 
tre absolu du pouvoir, dont Romain ne se souciait que pour qu'on l'en 
délivrât , Joseph Bringas, déjà si influent sous le dernier empereur, fut, 
durant ce règne de trois ans et demi, le chef unique et incontesté de 
l'immense Etat byzantin. La plupart des chroniqueurs de l'époque ont 
été sévères pour lui, et ont blâmé son avarice, ses exactions, son main- 
tien orgueilleux et dur jusque dans l'extrême adversité. 11 eut peut- 
être aussi le tort bien grand, par ambition personnelle, d'encourager la 
déplorable vie que menait Romain II. Cependant ce fut un grand mi- 
nistre, car, outre le gouvernement ferme et énergique dont tout l'em- 
pire jouit sous sa main, il eut cet immense mérite de concevoir, de 
combiner presque à lui seul, de mener à bien avec l'aide de Nicéphore 
Phocas qu'il choisit lui-même, la glorieuse expédition de Crète , magni- 
fique opération militaire qui devait illustrer à jamais le règne si court 
et, sauf cela, si incolore du fils de Constantin VII. 

Les historiens du dixième siècle nous ont dit les noms de quelques 
autres hauts personnages de l'administration nouvelle. Sisinnios, de la 
classe des protospathaires, qui avait jadis rempli les fonctions de sacel- 
laire, homme sage, dévoué au bien pubUc, nommé d'abord préfet de 
la Ville, c'est-à-dire de la capitale, fut bientôt remplacé dans ces 
très hautes fonctions par une des créatures du premier ministre, le pa- 
trice et ancien surintendant des guerres, Théodore Daphnopates, dont 
nous ne savons qu'une chose, c'est qu'il fut un des historiens de son 
époque'. Quant à Sisinnios, créé patrice, il devint logothète géné- 
ral, c'est-à-dire grand trésorier de l'empire. Le trésor de Saint-Marc 
à Venise possède un vase précieux jadis consacré par lui dans quel- 
que église de la capitale, ainsi qu'en témoigne l'inscription gravée 

1 . Son histoire est perdue, à moins cependant qu'elle ne constitue une portion de la chronique anonyme 
connue sous le nom de Thecrphanes continuatus. Voyez F. Kirsch , Byzantinische Studlen, p. '284, note 1. 



AU DIXIÈME 811. 



sur la base de ce monument précieu lironiqueur anonyme qui 

a donné pour ces règnes une suite t\ l'historien ïliéophane fait un 
vif éloge de ce Sisiunios et de son administration irréprochable durant 
son court passage i\ la préfecture de Byzance. Ses deux adjoints, tou.s 
deux dignes de lui, furent le protosecretis Théophylacte Matzitzikos 





Calice d'ngatc arec uiont\ire en nrpc-ut au iiimi 'Ik .■•i-.iiiiiui>, i^iiiiict; et logotbète géntnl; 
conservé on trésor de Saint-Marc à Veuisc. 

LÉGENDE QRECQtJX GRAVÉE BCR LA B.VSE I>: 

+ K6R0He€I CIGIWNIW FîATPI K I W K/ TgNIKW 



A r c © e T^ 



Tr-^DUCtion : Seigneur, prête secours à Sisiunios, pairicc ci logoiuctc. 

et le critis (juge) Joseph, de l'ordre des spatharocandidats ' 
eut la charge de logothète du prétoire, c'est-à-dire la présidence de la 
justice urbaine. De tels honmies eussent pu exercer une influence heu- 
reuse sur le jeune empereur. Malheureusement celui-ci admit dans son 
entourage immédiat des personnages funestes. Une nomination surtout 
causa un scandale iiioiiï. Joaii. <ii'n,,îiiiiif' Chu-rina, nnrien clerc pala- 



I. Un des degrés de la hiérarchie nobiliaire p;«i;ituK' à Dytinco. 



22 UN EMPEREUll BYZANTIN 

tin de réputation abominable, avait été chassé de la cour par Constantin 
à cause de ses mœurs honteuses; pour échapper à une plus dure puni- 
tion , il avait du se réfugier dans un cloître et s'y faire moine. Il était 
eunuque. A peine le vieil empereur mort, il jeta là le froc et osa re- 
paraître au Palais. Non seulement Romain, dont il était l'indigne fa- 
vori , lui pardonna ; non seulement il lui permit de reprendre le vête- 
ment de prêtre séculier, mais il osa le mettre presque au premier rang 
après Bringas en le créant patrice et grand hétériarque, c'est-à-dire 
commandant le premier bataillon des gardes barbares chargés de la 
garde de la personne même du prince. Polyeucte, l'austère patriarche, 
fit entendre vainement des protestations indignées. Le scandale de ce 
moine défroqué, devenu tout-puissant à la cour, irritait jusqu'à la fureur 
ce prélat vertueux. Rien n'y fit. Romain tint bon. Chœrina vint affir- 
mer impudemment que l'habit monastique lui avait été imposé de force 
et que des voeux aussi peu sincères se pouvaient rompre facilement. 
Bringas, se voyant de la sorte plus sûr de régner sans partage, fut 
assez lâche pour soutenir l'empereur et son favori contre le patriarche. 
Tant que Romain vécut, rien ne se fit dans le Palais sans la permis- 
sion de l'infâme Chœrina. « A la mort du Basileus, dit le chroniqueur 
Cédrénus, on lui imposa de nouveau l'habit monacal; son âme vile 
n'en fut point changée pour cela. » 

Mais la véritable maîtresse du Palais et de l'empire fut bien Théo- 
phano. A peine le vieil empereur avait-il expiré , à peine le couvercle 
du sarcophage s'était-il refermé sur son cadavre, que des dissensions 
violentes éclatèrent au sein de la famille impériale. La nouvelle Basi- 
lissa portait une haine mortelle à sa belle-mère, l'impératrice douairière 
Hélène, fille de Romain Lécapène, et à ses cinq jeunes belles-sœurs. 
La comparaison entre son humble origine et celle de toutes ces prin- 
cesses, filles d'empereur, exaspérait la hautaine parvenue. Elle n'eut 
plus d'autre idée que de chasser toutes ces femmes de sa présence. 
Comme elle dominait entièrement son faible époux , elle obtint facile- 
ment ce qu'elle désirait. Bien probablement du reste, la vieille princesse 
et ses filles ne se gênaient guère pour témoigner de leur mépris à la 
fille du cabaretier. 



AU DIXIEME SIECLE. 



23 




Couverture (l"argeut dorO, orntede vhigt-trois émaux cloisonnés sur or, d'un cvangéliaire grec du x" siècle conservé 
à la bibliothèque de Sienne. Ce livre magnifique fut acheté en 1359, pour le compte de la république de Sienne, 
moyennant 3,000 florins d'or, d'un certain Italien qui en avait fait l'acquisition à Constantinople des agents de 
l'empereur Jean Cantacuzène. (D'après les Arts industriels au moyen âge, de M. Jules Labarte.) 



Théopliano l'emporta donc sans peine. L'autocrator déclara à sa 



24 UN EMPEREUR BYZANTIN 



mère et à ses sœurs qu'elles eussent à quitter leurs appartements du 
gynécée du Palais Sacré pour se retirer dans des couvents et y prendre 
le voile. Telle était la voie constamment suivie à Byzance pour débar- 
rasser la cour des princesses gênantes. Cet arrêt sans pitié désespéra 
les jeunes Porphyrogénètes. Il y eut au Palais des scènes d'une violence 
inouïe. Hélène et ses filles, folles de lionte et de douleur, implorèrent 
Romain; les salles du gynécée retentirent de leurs cris. La vieille 
impératrice se traîna suppliante aux pieds de son fils , embrassant ses 
genoux. Le chroniqueur a négligé de nous dire si Théophano était pré- 
sente; en tout cas, elle était proche. Pleurs, cris, prières, tout fut inutile. 
Romain, intimidé par ces éclats, eût voulu céder. Il n'osa. Seulement 
Hélène obtint de rester au Palais. Ses filles durent se résigner à leur 
lamentable exil. Elles étaient cinq : Zoé, Théodora, qui plus tard 
devait à son tour devenir Basilissa en épousant Jean Tzimiscès , Théo- 
phano, Anne et Agathe. C'étaient des princesses accomplies. Leur père, 
ce Basileus savant et lettré entre tous, leur avait fait donner la plus 
brillante éducation. Il les chérissait, ne pouvant se passer d'elles, 
veillant sur elles avec un soin jaloux , constamment préoccupé de dé- 
velopper leur esprit. Sa préférée était Agathe, qui ne le quittait jamais, 
le soignait avec un dévouement profond dans ses fréquentes maladies 
et lui avait souvent tenu lieu de secrétaire. 

La séparation entre la mère et les filles fut déchirante. Elevées 
doucement sous l'aile paternelle, les pauvres jeunes femmes n'avaient 
jamais rêvé sort pareil. Aucune n'avait la vocation du cloître, et pour- 
tant il fallait obéir. Cette exécution tragique dut avoir lieu presque 
aussitôt après l'avènement de Romain. Les cinq princesses pleurant, se 
lamentant, se tenaient étroitement embrassées, groupe touchant qui 
eût ému le cœur le plus barbare. Les cubiculaires eunuques durent les 
arracher les unes aux autres et les jeter dans les litières qui les empor- 
tèrent rapidement à leurs nouvelles demeures. 

Les lettres de cachet des Basileis pouvaient bien constituer un pro- 
cédé expéditif pour mettre fin aux intrigues , aux situations fausses , 
pour se débarrasser des personnalités fâcheuses ; mais, surtout lorsqu'il 
s'agissait de femmes, elles n'étaient pas toujours docilement obéies. 




EMPEREUE BYZANTIN. 



r N i:.Mi'i;i;i;ri: iîyzaxtix 



Toiiics les cliroimiucs l)y/;iiitiiics nous ont n|)p()rt6 l'cclio douloureux 
(Ks cris (le CCS jcTuics ])riiicesscs eutniîiices de force dans des couvents, 
cdiiii-aiiilcs (r<'cliaiigcr les somptueux vêtements brodés du gynécée 
cMiitrc la ,i;-rossicre robe brune de la ealoyère ' , voyant tomber sous les 
ciseaux consacrés leur lon^aie chevelure, mystique offrande du mariage 
divin an([uel elles se trouvaient condamnées. On donnait à Byzance un 
nom bien doux à cette cérémonie lugrdire, on disait qu'une telle était 
all('e « vivre avec les anges. )) Si l'on dressait la liste de toutes les Ba- 
sili>sa', de toutes les filles des nond)reuses races impériales qui se 
sont succédé durant mille ans et plus au Palais Sacré, on en rencon- 
trerait bien peu qui n'aient, volontairement ou non, fait un séjour plus 
ou moins prolongé, séjour bien souvent aussi long que la vie, mais 
toujours d'un mortel eimui, dans la froide et nue cellule d'un des in- 
nombrables monastères de Constantinople ou de son immense banlieue. 
Rien ne i)eut donner, ;\ nous modernes, l'idée d'aussi fréquents, d'aussi 
sondains, d'aussi complets changements dans une même vie, de chutes 
aussi pi'ot'ondes, de réveils aussi cruels, aussi inattendus. Rien, à 
lîyzance, n'était plus prés de la couche somptueuse aux draperies bro- 
chées d'or du sacré coiton ou chand)re à coucher de l'impératrice que 
la niiscral)lc paillasse de quelque monastère de filles à Byzance. La 
mise au couvent des })auYres soeurs de Romain ne se fit pas plus facile- 
ment. On cpinmenca par les transporter au monastère du Caniclion. 
(JV'iait un ancien palais bâti au siècle précédent parle fameux Théoc- 
îi<i<', qui avait joU(' un rôle considérable sous le règne de l'iconoclaste 
empereur Tlicophile. Tour à tour magister, logothète, préfet du Cani- 
clion -', i! avait présidé à l'éducation du fils de Théophile, Michel III, 
dit rivrogiH", <iui l'en récompensa en le faisant massacrer à l'instigation 
du tancuN l);irdas. Il fut assassiné dans le Circ^ue par un soldat fédéré 
iti^-«' ^\^- <'r:m('e. c est-à-dire un mercenaire scythe de Tauride, un 
'J'auni^cytlie. comme on disait alors. Ses biens immenses furent confis- 

I . N'iir.ii'' liy/:i).t iii". 

■1. ■(>;-; -.-yj -/.rr.-/:, v.yj . lit.t'T.il"iiicn; '.(^ j >,■<'/',■( tni f/; rJ!,ii de Vrir-rier 'impà-ial^ca^Ui-AirQ le très haut 
f.>;:c-i. •lin lire .in.|U'-l .t. lit coii'i. .• I:i -.inlr du cinahiv oii cmutg veniiillon et des autres objets nécessaires 
a la -;.'i! mire <1'; H.i.-iler.-^. !.■■ y.û.xl^ (l;i Caiiidiou avait pris sou nom de la fonction exercée par celui 
',ni l'a'.'. lit <:■ ii-iriiit . 



AU DIXIEME SIECLE. 27 



qués. Son merveilleux palais avec ses bains, ses jardins, devint propriété 
d'Etat et on y installa un monastère de femmes. C'est là que les filles 
de Constantin Vil furent, malgré leurs supplications, rasées et consa- 
crées au Seigneur. Elles y retrouvèrent une autre princesse, elle aussi 
nonne involontaire, qui depuis tantôt trente années menait la sombre vie 
du cloître. C'était l'Augusta Sophie, leur tante par alliance, femme 
d'un des fils de Romain Lécapène, le Basileus Christophe. A la mort de 
son mari, elle avait dû se retirer au Caniclion. Pour une raison que nous 
ignorons, les pauvres recluses ne demeurèrent que peu de temps dans 
ce premier asile. On les sépara les unes des autres, probablement 
parce qu'elles s'excitaient réciproquement à la résistance. Trois seule- 
ment, Zoé, Théodora, Théophano, furent envoyées au palais d'Antio- 
chos. Cet édifice, bâti au cinquième siècle aux environs de l'Hippo- 
drome et de la Grande Eglise par le Perse Antiochos , qui fut grand 
eunuque à la cour de Théodose le Jeune, était devenu également pro- 
priété d'Etat. Un couvent de filles y était annexé. Les deux autres 
sœurs Anne et Agathe eurent pour demeure un autre monastère, celui 
de Myrelaeon, qu'avait édifié leur grand-père Romain Lécapène lors- 
qu'il était régent. 

Jean, cathigoumène ou supérieur du grand couvent de Stoudion, avait 
été délégué pour présider à la prise de voile des cinq princesses. Ce fut 
lui qui leur coupa les cheveux. Il est probable que ses pieux discours 
furent moins puissants à amener les jeunes femmes à supporter leur sort 
nouveau qu'une décision que prit Romain à leur égard. Au lieu de les 
laisser végéter misérablement de la vie des pauvres caloyères, il voulut 
qu'elles tinssent leur rang et leur fit assigner la même pension qu'elles 
avaient eue au Palais. Elles vécurent dès lors d'une existence à peu près 
comparable à celle que menaient les filles nobles, chanoinesses en Occi- 
dent. Théophano, heureuse d'être débarrassée d'elles, ne s'opposa point 
à cet adoucissement. En réalité, les choses allèrent même bien plus 
loin. Nous le savons par Cédrénus. « Le bon moine du Stoudion n'eut 
pas plus tôt le dos tourné, nous dit-il, que les jeunes personnes, jetant 
bas leurs habits religieux, se refusèrent à les reprendre et se remirent 
à mano-er de la viande. )) Romain dut céder encore sur ce point. 



28 UN EMPEREUR BYZANTIN 



tant il est vrai que, même à Byzance, (( il était plus aisé de venir à 
bout d'un bataillon de soldats que d'une troupe de petites filles. » 

La véritable victime de toutes ces tragédies de famille, qui mar- 
quèrent le début du règne nouveau, fut la vieille impératrice Hélène. 
La vénérable Augusta, déjà fort malade, ne put se consoler de son 
bonheur domestique disparu , de cette maison vide , de toutes ces 
jeunes et chères créatures dispersées et malheureuses. Les dédains de 
Théophano durent également la faire cruellement souffrir. Longtemps 
alitée dans ses appartements du Palais Sacré, elle passa dans les larmes 
la dernière année de sa vie. Elle pardonna néanmoins à son fils et 
mourut pieusement le 19 septembre 961. Romain, qui se montra plus 
tendre pour elle dans cette grande afiliction, lui fit faire de magnifi- 
ques funérailles. Elle fut pompeusement ensevelie à ce même couvent 
de filles de Myrelseon, à côté du jDalais de ce nom, où deux de ses 
filles avaient été enfermées, et que son père, le vieux Romain Léca- 
pène, avait fondé lors de sa toute-puissance. Il y était enseveli ainsi 
que son fils, le Basileus Christophe^ et sa femme, l'impératrice Théo- 
dora. Hélène fut conduite à sa dernière demeure par son fils , par le 
sénat, par la cour et la Ville tout entières. Son corps, placé dans un 
cercueil en forme de gaine dorée, richement incrusté de perles et de 
pierreries, fut déposé, d'après Cédrénus, dans le sarcophage même 
oii reposait la dépouille de son père, dans un sarcophage tout voisin, 
suivant d'autres témoignages. 

Revenons à Romain II, à son ministre Bringas, aux débuts officiels 
de ce règne si court. Comme c'était l'usage de temps immémorial, le 
premier soin du gouvernement fut de notifier l'avènement du nouveau 
maitre du monde, du nouveau Kosmocrator, à tous les souverains 
alliés ou vassaux. Des liens d'amitié furent renoués avec chacun d'eux. 
De même tous les hauts fonctionnaires provinciaux, les stratèges des 
thèmes \ les chefs des topotérésies ou districts frontières, les gouver- 
neurs des clisures -, châtelains des grandes forteresses frontières , les 
domestiques d'Occident et d'Orient, généralissimes des armées d'Eu- 

1. On désignait à cette époque sous le nom de thèmes les provinces de l'empire d'Orient. 

2. Forteresses frontières. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



29 



rope et d'Asie, les grands drongaires qui commandaient les diverses es- 
cadres de la flotte impériale en station dans l'Adriatique , dans l'Ar- 
chipel ou sur les côtes italiennes, furent avisés de l'entrée en fonctions du 




Portrait en pied de saint Marc ; miniature d'un évangéliaire bj-zantiu de la Bibliothèque nationale, 
écrit en l'année 964, sous le règne même de Kicéphore Phocos. 



nouvel empereur. Des patrices, des protospathaires , des hasilihoi et 
des mandatores, messagers impériaux ou courriers de cabinet de 
grades divers, partirent dans toutes les directions, porteurs de la 
grande nouvelle sous la forme d'une lettre officielle écrite le plus souvent 
au cinabre, en lettres d'or ou d'argent pour quelques exemplaires seu- 



30 UN EMPEREUR BYZANTIN 



lemeiit, et bullée d'or, d'argent ou de plomb, suivant qu'elle était 
adressée à un souverain allié, à un simple vassal, ou à un fonction- 
naire. (( La bulle même pesait la valeur ronde et toujours sans fraction 
de poids d'un, deux, trois ou quatre, jusqu'à dix-huit sous d'or, suivant 
le rang attribué au destinataire dans l'immuable catalogue officiel qui 
réglait l'ordre de préséance de chacun et formulait les rapports du 
Basileus universel avec tous ces princes auxquels il voulait bien ac- 
corder sa dédaigneuse et toute platonique protection , mais qu'il per- 
sistait, du reste, à considérer in petto comme des sujets en état de 
rébeUion, (( car l'empire grec, héritier pieusement, invinciblement 
convaincu de l'immense empire romain, n'avait, à son point de vue, 
d'autres frontières, du côté de l'Occident comme de l'Orient, que les 
limites mêmes de cette antique puissance romaine \ )> 

La liste était longue et minutieusement dressée, par cette admirable 
diplomatie byzantine, des rois, des princes, des seigneurs, des ducs, 
des archontes, des simples chefs de villes, auxquels les hasilikoi du 
nouvel autocrator « aimé de Dieu » devaient aller offrir paix et amitié 
protectrice. Tous, depuis les lointains rois de Saxonie, de Germanie, 
de Francie^ jusqu'aux principicules chrétiens dont les souverainetés 
aux noms étranges se cachaient dans les gorges du Caucase ou dans 
les vallées d'Arménie, depuis les vassaux itahens, esclaves toujours 
révoltés, le duc de Venise, l'archôn de Sardaigne, Tarchôn d'Amalfi, 
celui de Gaète, le duc de Naples, les princes longobards de Salerne, 
de Capoue, de Bénévent, jusqu'à l'ami Bulgare, « le très cher enfant 
spirituel du Basileus, l'archôn ou roi par droit divin de la très chré- 
tienne nation des Bulgares », jusqu'à la czarine russe de Kiev, la très 
pieuse archontissa des Ross, depuis « le souverain de l'Arabie Heu- 
reuse » jusqu'au (( maître suprême de l'Inde » (probablement le 
Pàla de Delhy), tous devaient être avisés de la grande nouvelle. La plu- 
part firent bon accueil au message de l'empereur, et les ambassades 
officielles rapportèrent au Palais Sacré les dons obligés. Seuls les 
Khalifes (à l'exception de celui de Cordoue) et les princes sarrasins, 

1. Rambaud, o/;. cit. 



AU DIXIEME SIECLE. 31 



tous ces émirs impies d'Occident et d'Orient, ne furent point avertis, 
du moins ceux, fort nombreux à cette époque, avec lesquels le Basileus 
était en guerre. Parmi les princes chrétiens, le roi Bérenger II d'Italie, 
qui voulait expulser les Byzantins de la péninsule, fat presque seul 
à conserver une attitude liostile. Il obtint même du duc de Venise 
que celui-ci interceptât toute communication entre cette cité et l'em- 
pire grec \ 

Romain II, par sa coupable frivolité, par son amour du plaisir, a 
bien mérité d'être classé par le sévère jugeinent de l'histoire au nombre 
des princes dont le nom ne rappelle que honte et faiblesse. Mais, fort 
heureusement pour les Byzantins, je l'ai dit, cet empereur fâcheux 
eut un ministre, sinon vertueux, du moins énergique, et ce ministre 
sut employer à souhait les grands capitaines que la guerre sarrasine 
avait fait surgir depuis vingt ans des rangs de l'armée grecque. Ce fut 
en effet le tout-puissant eunuque Bringas qui fit décider en conseil et 
adopter par le jeune empereur, avide de signaler son avènement par 
quelque entreprise éclatante, et qui organisa presque seul l'expédi- 
tion de Crète, cette expédition célèbre qui devait à la fois illustrer à 
jamais le règne si bref du fils de Constantin, fonder également à jamais 
la gloire de Nicéphore Phocas, et donner le signal de la victoire défi- 
nitive des Byzantins sur les Sarrasins du dixième siècle. 

1. Muratori, Annalc.'<, t. V, p. 346. 



CHAPITRE II 



Expédition contre les Sarrasins de Crète sous le commandement de Nicéphore Pliocas. — ■ Préparatifs gi- 
gantesques. — Description de la flotte et énumération des troupes de débarquement. — Départ de 
l'expédition. — Son itinéraire. — Débarquement en Crète. — Premiers combats. — Siège et prise de 
Chandax. — Conquête de l'île de Crète tout entière. — Triomphe (ovation pédestre) de Nicéphore au 
Cirque. — L'émir de Crète et les siens prisonniers à Byzance. — Conduite habile des Byzantins 
à l'égard des souverains et chefs étrangers captifs ou otages. 



Crète, cette grande île aux belles montagnes, l'île antique aux cent 
villes, à laquelle sa position à mi-chemin de l'Europe chrétienne et 
de l'Afrique musulmane donnait une importance si grande en ces 
temps de luttes incessantes, avait échappé dès l'an 824 environ au 
pouvoir des Grecs. Profitant de la révolte du renégat Thomas contre 
Michel II, probablement appelés par ce traître, comme jadis leurs 
ancêtres l'avaient été par le comte JuHen, les Maures d'Espagne, 
Arabes d'Andalousie, s'étaient emparés de cette terre riche et su- 
perbe. 

Sous la conduite de l'émir Abouhafs, l'Apochaps des Byzantins, ces 
hardis aventuriers de l'Islam, avaient surpris Crète sans défense et 
brûlé sur le rivage les quarante vaisseaux qui les avaient apportés, 
puis ils avaient dévasté les campagnes , incendié les villes , martyrisé 
l'évêque Cyrille de Gortyne (dont plus tard le sang fit des miracles) et 
ses prêtres, converti de force tous ceux des habitants qu'ils n'avaient 
pas fait périr, fondé enfin non loin du promontoire de Charax, dans 
une position presque inexpugnable, la fameuse citadelle de Chandax, qui 
se nomme aujourd'hui par altération Candie et qui a donné son nom 
à l'île entière. Au bruit de ces succès, de nouvelles bandes sarrasines 
affluèrent de tous côtés ; les troupes impériales dépêchées par Michel II 



AU DIXIEME SIECLE. 



33 



furent, deux années 
durant, successive- 
ment battues ou 
massacrées , leurs 
chefs pris et pen- 
dus. Crète, défini- 
tivement perdue 
pour l'empire, de- 
vint alors le plus 
horrible fléau des 
Grecs. Durant plus 
de cent trente ans, 
les Arabes et leurs 
émirs pillards s'y 
maintinrent, à l'ef- 
froyable désespoir 
de toutes les po- 
pulations des îles 
de l'Archipel et 
des côtes grecques 
et asiatiques in- 
cessamment rava- 
gées par eux. 
Chandax ne fut 
plus que l'immense 
capitale des pirates 
sarrasins de toute 
la Méditerranée , 
une gigantesque 
caverne de voleurs 
où affluèrent tous 
les trésors d'O- 
rient , le marché 
d'esclaves chré- 




KMPEREUR BYZAXTIX. 



■M r N kmi'KIm;!' i: r.vzA xtix 



li.'iis oii viiiiciit se lavitaillcr tous les pourvoyeurs de harems du 
monde uiiisuiinaii. ( 'oiiliiiuelleiiieut renforcés par des aventuriers ac- 
ciurus (le toutes les villes de l'Islam, les Arabes de Crète, dans 
(•(lie ]»laec- imprenable, sentinelle avancée à laquelle les terres 
s.'iriasines l'ormaient au midi comme une ceinture protectrice, fu- 
rent, sans grands dangers personnels, les plus terribles ennemis de 
l'empire. Charpie printemps, comme une monstrueuse machine de 
guerre, Crète vomissait ses flottes aux innombrables et légers bâti- 
ments à voiles neires d'une merveilleuse vitesse, qui s'en allaient 
partout brûlant les cites, razziant les populations terrifiées, disparais- 
sant avec les dépouilles et le peuple de toute une ville avant que les 
ti-f)Upes iin|)ériales, toujours surmenées, eussent pu accourir. 

Il faut lire dans les chroniqueurs des neuvième et dixième siècles 
raflreux récit de ces aventures qui se reproduisaient incessamment dans 
leur épouvantable monotonie. Quelques heures suffisaient souvent à 
ces a(bnirables corsaires, d'une agilité, d'une audace, d'une précision in- 
comparables, pour transforiner une cité byzantine florissante en une so- 
litude fumante. En vain des détachements de la flotte impériale par- 
couraient constamment l'Archipel, la Dodécanèse ou Région des douze 
îles, ainsi (^ue l'appelaient les Byzantins; toujours ils arrivaient trop 
t;ird et ne jiouvaient (pie constater un nouvel et irrémédiable désastre : 
la ville était déserte et brfdée ; l'ennemi avait disparu; la mer était 
vide (le voiles; mais, (pielques jours après, les bazars de Chandax se 
l'emplissaient d'un immense butin, son port ne parvenait pas à con- 
tenir les telou(pies sarrasines , les barques africaines encombrées de 
maixdiands d'hommes de Syrie et d'Egypte, et sur la grande place, en 
deliors (les niurailles, d'interminables rangées de captifs, jeunes gens, 
j<'inies filles, enfants de tout Age, car tout ce qui était vieux et inutile 
avaii élé |ii('alablenient tué, attendaient nus, hébétés par le désespoir 
et les horribles souiVrances d'un long entassement sur les navires im- 
mondes, (pic leurs nouveaux maîtres eussent achevé de se les partager 
prxir les emmener de là, liés, jiis(iu'aux bornes des terres musulmanes, 
aux rives de liassorah comme aux cataractes du Kil, dans les brû- 
lantes solitudes du lleilj.-iz comme sur les lointaines cotes andalouses. 



AU DIXIEME SIECLE. 35 



Aucun de ces récits de mort, de pillage, de captivité n'est plus dra- 
matique que celui de la prise et du sac de Thessalonique, « la ville 
orthodoxe », un demi- siècle environ avant l'époque oii commence ce 
récit. La narration que nous en possédons encore, narration d'une poi- 
gnante naïveté, a été rédigée par un témoin oculaire. C'est en l'an 904 
que cette seconde capitale des Byzantins fut de la sorte saccagée 
et dépeuplée par les corsaires arabes. Le fait seul de s'être attaqués 
à cette immense cité, la première ville de l'empire après Constant ino- 
ple, nous montre de quoi étaient capables ces pirates sans peur comme 
sans pitié. Jean Caméniate, prêtre, anagnoste ou lecteur d'une des 
églises de Thessalonique, devenu lui-même esclave des Sarrasins, nous 
a raconté tous ces faits en détail. Un renégat fameux, Léon, origi- 
naire d'Attalie ou Sattalie sur la côte rocheuse de l'antique Pam- 
phylie, et qui faisait sa résidence ordinaire dans un autre repaire 
oriental, à Tripoli de Syrie (d'où son nom populaire de Léon le Tri- 
politain), avait imaginé et organisé cette expédition à la tête de cin- 
quante-quatre gros navires, montés chacun par deux cents hommes, 
presque tous nègres gigantesques d'Ethiopie, combattant tout nus, 
brutes féroces triées avec soin. Il parut subitement par une brûlante 
matinée d'un dimanche de juillet, comme un ouragan déchaîné sur la 
mer paisible et bleue , devant la belle cité surprise sans défense. La 
population grecque, riche, nombreuse et paisible, encombrait les rues, 
les églises, ou parcourait les grands jardins au pied des remparts. La 
panique fut aussi terrible que soudaine. Chacun, affolé, courut prendre 
ses armes ; les femmes éplorées encombrèrent les églises ou se jetè- 
rent dans les monastères. L'attaque de toutes les portes du côté de 
la mer commença sur l'heure. Balistes et catapultes sarrasines vomi- 
rent d'innombrables projectiles. Plusieurs portes furent presque aus- 
sitôt brûlées. Les habitants, secondés par des milices d'archers slavons 
au service de l'empire, se défendirent avec un grand courage, autant 
que le permettait l'incroyable soudaineté de l'attaque; mais après 
quelques assauts repoussés, les Éthiopiens, attachant deux par deux 
leurs navires, s'approchèrent sur un seul rang de cette portion la 
moins élevée du rempart qui longeait la mer. Ainsi fut subitement 



3G UN EMPEREUR BYZANTIN 



organisée une haute et effrayante ligne d'attaque, véritable muraille 
animée assez élevée pour dominer celle de la défense. De tous ces 
ponts de navires encombrés d'une multitude hurlante, une avalanche 
de flèches, de traits et de projectiles enflammés tomba comme grêle sur 
les défenseurs mal protégés. La position devint presque aussitôt 
intenable. Les Grecs durent se retirer avec précipitation, immédiate- 
ment suivis par les assaillants, qui, comme une troupe de démons, 
s'élancèrent à leurs trousses et descendirent de la muraille , se préci- 
pitant en même temps qu'eux dans les étroites ruelles du port en- 
combrées de fuyards. C'en était fait de Thessalonique et de ses ha- 
bitants. Quelques heures à peine avaient suffi pour mettre cette grande 
cité aux mains de ces bandits. Les Slavons et quelques bourgeois 
plus agiles réussirent à se sauver du côté des hauteurs qui dominent 
la ville, avant que celles-ci ne fussent occupées par des détachements 
ennemis. Le reste de la population tomba aux mains des vainqueurs, 
qui massacrèrent sur-le-champ tout ce qui n'était pas jeune ou du 
moins riche, par conséquent bon à emmener. 

Il faut lire la navrante narration de Jean Caméniate. Le récit des 
aventures personnelles du pauvre jeune prêtre, qui, avec toute sa fa- 
mille, hommes et femmes, se sauva par les rues et tomba au pouvoir de 
ces noirs païens, est très vivant. Il nous décrit sans phrases cet égor- 
gement de tout un peuple et raconte avec une douleur naïve ce qu'il 
advint de tous ses parents. Lui-même, sa belle-sœur et quelques 
autres parmi les siens, durent à leur jeunesse d'être épargnés et ré- 
servés pour l'esclavage. 

Le Tripolitain, qui redoutait la poursuite de l'escadre impériale 
stationnée à peu de distance, remit à la voile presque aussitôt ; outre 
le butin immense, il emmenait vingt-deux mille jeunes gens et jeunes 
filles. Jean Caméniate dit avec simplicité les souffrances inouïes de 
ces infortunés entassés, durant ces longs jours d'été, par une at- 
mosphère embrasée, dans les cales infectes de ces navires de for- 
bans, sentines effroyables. On ne pouvait se coucher, ni même s'asseoir, 
tant la presse était horrible. Les pieds des malheureux baignaient 
dans leurs ordures. Sans cesse on jetait à l'eau ceux qui, trop faibles. 



AU DIXIEME SIÈCLE. 



37 



mouraient épuisés de maux. Presque tous les fils et les filles des 
grandes familles d'archontes ' macédoniens faisaient partie de l'horrible 
convoi. Se figure-t-on cette déhcate jeunesse, élégante, presque raf- 
finée, soumise à de tels suppHces, aux mains de ces monstres africains ! 
On erra longtemps d'île en île, de repaire en repaire, toujours évitant 




Église des Saints- Apôtres à Salonique, aujourd'hui Sôouk-sou Djami, une des églises byzantines les mieux conservées. 

les galères du stratège impérial de l'Archipel. On alla de Thessalo- 
nique en Eubée par la rive thessalienne , d'Eubée à Patmos. Enfin, 
après plusieurs jours de cette brûlante agonie, on aborda à Chandax 
de Crète. C'est là qu'on devait se partager les dépouilles. C'est là que 
s'étaient, comme chaque année, assemblés les marchands en quête de 
bétail humain. Il faut, je le répète , lire dans Caméniate même le vi- 



1. Les nobles. 



38 UN EMPEREUR BYZANTIN 



vant récit de cette arrivée : toute la population sarrasine de cette 
cité de bandits se ruant sur la rive, secouée d'une joie sauvage à la 
nouvelle d'un si incroyable butin, les cris perçants des femmes et des 
enfants applaudissant à une telle victoire, les hurlements des nègres, 
les sons éclatants des cymbales, des trompes, des tambours de guerre, 
l'épouvante des captifs survivants jetés à terre liés étroitement comme 
des ballots. Quel spectacle à peindre dans cet admirable décor de la 
côte de Crète sous un ciel de feu! Pas un des captifs (sauf quelques- 
uns très considérables ou fort riches, qu'on destinait à l'échange) n'a- 
vait un poil de barbe au menton. c( De tant de milliers de femmes, pas 
une qui ne fût jeune. )) La plaine aux portes de la ville devint le 
champ de foire infâme de tous ces infortunés si heureux encore quel- 
ques jours auparavant. 

Divisés en mille lots, « par grands tas séparés, pour ne pas con- 
fondre ce qui revenait à chaque pirate, » arrachés aux bras de leurs 
plus proches, de leurs frères, de leurs sœurs, ils partaient pour les 
plus lointains , les plus affreux rivages, d'où ils savaient ne devoir ja- 
mais revenir. Plus heureux, Caméniate, après avoir été, lui aussi, sé- 
paré de tous les siens, fut emmené en Syrie, d'où plus tard il réussit 
à regagner son pays natal. Tout ce qui ne fut pas vendu à Chandax 
fut transporté en septembre sur le marché de Tripoli. 

Après cette tragique aventure, de semblables dévastations s'étaient 
bien souvent encore renouvelées sur les points les plus opposés du 
littoral de l'empire, non pas aussi considérables, mais terribles ce- 
pendant. A partir de 825, cinq grandes expéditions byzantines, sans 
compter les petites, successivement dirigées contre cette Crète « que 
Dieu confonde'! » échouèrent misérablement. (( L'île de Crète, dit 
le témoin oculaire Luitprand, est pour l'empire grec un voisinage 
aussi proche qu'insupportable. » Vers la fin du règne de Constan- 
tin VII, la situation était devenue parfaitement intolérable. Une nou- 
velle expédition fut organisée en 949 suivant M. Rambaud ' , seule- 
ment en 956 d'après M. de Murait. Des forces considérables en firent 

1. Hcô^ETc; Kp'ÔTy), Cérànonies. 

2. Oj). cit., p. 429. 



AL' DlXIK.Ml-: SI HtJj;. 



39 



partie sous le commandement détestable du patrice paplilagonien 
Constantin, surnommé Gongyle, stratège de Samos, eunuque et cubi- 
culaire du Palais Sacré, Itlclie et inepte favori. Ce fut un grand dé- 
sastre. Les impériaux, mal gardés, surpris dans l'intérieur par les 
Arabes, qui avaient d'abord simulé In fnitp. n'éclin])pèrent qii'nvcc 




c^^.^.^^ 



Église byzantine de Saint-Pantalion à Salonique. 



peine à un anéantissement total. Les courses sarrasines reprirent de 
plus belle, et, l'insolence des pirates ne connaissant plus de bornes, 
la navigation et le commerce de l'Archipel en furent comme sus- 
pendus. Il fallait ou qu'on en finît avec les Sarrasins de Crète ou que 
l'empire cessât d'exister. Joseph Bringas, qui eut le courage de dé- 
cider un nouvel et grand effort de l'empire , eut un mérite de plus : 
celui de donner Nicéphore Phocas pour chef à l'expédition. 



40 UN EMPEREUR BYZANTIN 



Nicépliore, un des plus grands capitaines byzantins, s'était déjà 
fait connaître sous le règne du précédent Basileus par de longues et 
heureuses guerres sur la frontière sarrasine d'Asie-Mineure. Nommé 
par Constantin VII inagîster^ une des plus hautes dignités de l'empire, 
dignité « splendidissime )) (il n'y avait que vingt-quatre wa^/s^n en tout, 
dit un chroniqueur contemporain '), et grand domestique des scholes 
d'Orient ou contingents orientaux (c'est-à-dire généralissime des 
forces de l'empire en Asie), il avait lutté, sinon toujours victorieuse- 
ment, du moins presque toujours en remportant l'avantage final, contre 
le redoutable Hamdanide, Seif Eddaulèh, le fameux émir d'Alep, 
depuis 945 le principal adversaire des Byzantins en Orient, et contre 
les autres princes sarrasins de Mossoul, de Tarse et de Tripoli. C'était 
à son époque le type du parfait homme de guerre. Même lorsqu'il fut 
Basileus, il ne vécut jamais que pour ses soldats ; c( il ne songeait qu'à 
eux, )) a dit un de ses historiens. Eux, malgré son impitoyable sévérité, 
le chérissaient et le chérirent toujours , parce qu'il était juste et parta- 
geait allègrement leurs dangers comme leurs fatigues. Dans la foule 
constantinopolitaine comme dans le peuple des provinces, il était 
également très populaire, parce qu'on le considérait comme le champion 
presque invincible de la défense nationale contre le Sarrasin maudit 
tant redouté. Sa nomination à la tête de l'armée de Crète fut acclamée 
au Palais comme dans la Ville, dans les casernes comme dans les camps. 
Il était issu d'une vieille mais obscure famille d'archontes cappadociens, 
les Phocas, dont presque tous les membres avaient porté l'épée et couru 
sus aux Perses d'abord, aux Sarrasins ensuite. Son grand-père, nommé 
comme lui Nicéphore, né peut-être avant la mort de Charlemagne, 
s'était glorieusement distingué à la tête des troupes impériales dans les 
guerres du siècle précédent en ItaHe et en Sicile. Sous Basile V% il 
avait chassé d'Italie les conquérants maures d'Afrique. Sous Léon VI, 
il avait maintes fois battu les Bulgares. Il était mort très vieux à la fin 
du neuvième siècle. Un de ses fils, propre oncle de notre Nicéphore, 
Léon Phocas, avait été domestique des scholes, commandant en chef 

1. Suivant Luitprand, lors de sa première ambassade à Constantinople en 948, il n'y avait encore 
qu'un seul maylster. 



AU DIXIEME SIECLE. 41 



dans la guerre bulgare, chef des corps de la garde, et avait même pré- 
tendu au trône lors de la régence de l'impératrice Zoé, durant la mi- 
norité de Constantin VIL Sa rébellion avait été comprimée par Ro- 
main Lécapène, qui lui fit crever les yeux et fonda sur cette victoire 
l'édifice de sa propre fortune. Michel Maleïnos, un autre des oncles 
de Nicéphore, venait de mourir en odeur de sainteté, et son cilice était 
meure dans la famille comme un talisman. Son père enfin, Bardas 
Phocas, le second fils du premier Nicéphore, véritable héros popu- 
laire, malgré son avarice célèbre, après avoir aidé Constantin Vil à 
se débarrasser des Lécapénides, était arrivé aux plus hautes dignités 
militaires, avait été l'ennemi le plus redouté des Sarrasins, et, déjà 
chargé d'ans, était, à l'époque où s'ouvre ce récit, le plus glorieux vé- 
téran des guerres d'Asie-Mineure. 

Nicéphore même, je l'ai dit, après mainte victoire remportée en qua- 
lité de lieutenant de son illustre père, avait été créé par le Porphyro- 
génète, en remplacement du vieux guerrier, devenu trop âgé pour 
poursuivre la lutte, domestique ou généralissime de toutes les forces 
des thèmes asiatiques ou orientaux. Un de ses frères, Constantin 
Phocas, stratège du thème frontière de Séleucie, fait prisonnier par 
les cavaliers du Hamdanide en 949, à la déroute de Marasch, avait 
refusé d'abjurer et aurait péri empoisonné dans son cachot après une 
captivité de six années, s'il faut en croire le récit de Cédrénus. Le 
second de ses frères enfin, le curopalate * Léon Phocas, presque aussi 
grand capitaine que Nicéphore , allait le remplacer à la tête des for- 
ces d'Asie durant son absence en Crète. 

Nicéphore était bien, je le répète, le chef indiqué pour cette 
difficile expédition. Il est malaisé de démêler son caractère véritable 
parmi les affirmations contraires également passionnées des historiens, 
ses admirateurs aveugles ou ses détracteurs violents ; mais tous sont 
d'accord sur ce point que c'était un incomparable homme de guerre, 
d'une froide bravoure, calme dans la plus horrible mêlée, opiniâtre 
à l'excès, sachant parler aux troupes et se faire suivre d'elles partout 



1. Haute dignité palatine à Byzance. 

K.MPiaiKUll BYZAXTIX. 



42 UN EMPEREUR BYZANTIN 



et toujours dans n'importe quel péril. De tempérament profondément 
mystique, comme tant de ses contemporains orientaux, mais aussi 
homme de passions fougueuses, d'ordinaire vivement comprimées, 
parfois cependant abandonnées à leur plus libre cours, de nature em- 
portée, violente, mais simple et primitive, impitoyable dans sa juste sé- 
vérité, mais jamais inutilement cruel, de moeurs austères poussées 
jusqu'au plus étrange ascétisme, lorsque la passion ne le dominait 
point, Nicéphore semble avoir été, du moins durant la première période 
de son existence, une sorte de moine soldat, uniquement occupé à 
réorganiser les armées byzantines et à faire à l'ennemi héréditaire de 
sa race une guerre acharnée. Plus tard l'ambition du pouvoir et son 
aveugle amour pour l'ardente et cruelle Théophano semblent avoir 
imprimé à cette âme simple et rude de profondes et fâcheuses modifica- 
tions. Son intelligence guerrière était servie par un corps de fer, par 
une vigueur physique exceptionnelle qui faisait l'admiration de ses 
contemporains. On racontait qu'un jour il avait de sa lance, poussée 
des deux mains, perforé de part en part la poitrine cuirassée d'un 
Sarrasin qui lui courait sus. Ses détracteurs, entre autres griefs, l'ont 
principalement et presque uniformément accusé de s'être, comme 
Bardas son père , constamment montré d'une avarice sordide ; mais 
qui sait s'il ne faut point y voir plutôt l'économe et prévoyante 
gestion des deniers de l'armée d'abord, plus tard de ceux de l'empire ? 
Au moment où commence ce récit, Nicéphore était dans la force 
de l'âge, âgé d'environ quarante-sept ans. Bringas, le faisant revenir 
d'Asie-Mineure, où il fut remplacé par son frère Léon, le mit à la 
tête de l'armement crétois malgré de sourdes et puissantes résistances. 
Il ne manquait pas au Grand Palais de gens déjà fort effrayés de la 
situation trop en vue de Nicéphore, et qui reprochaient au premier 
ministre de travailler à la future grandeur de l'heureux domestique 
des scholes, au détriment de sa propre situation et de la puissance du 
jeune empereur'. 

]. L'opposition faite à Bringas pour le détourner d'organiser cette expédition semble avoir été fort 
vive, au sénat surtout. On ne cessait de rappeler au jeune empereur les désastres amenés parles expé- 
ditions précédentes contre les pirates de Crète. On affectait de redouter l'intervention des Sarrasins 



AU DIXIEME SIECLE. 



4:^ 



Cette expédition de Crète est un des plus intéressants épisodes de 







> tr 
te £• 



l'histoire byzantine dans la seconde moitié du dixième siècle. Ce fut 



d'Egypte et d'Espagne en faveur de leurs ccreligionnaires créto's. Bringas, qui se montra vraiment 
grand ministre dans cette circonstance, triompha de toutes ces résistances. Voyez le discours que le con- 
tinuateur anonyme de Tliéophane met dans sa bouche à cette occasion, p. 475 de l'éd, de Bonn. 



44 UN EMPEREUR BYZANTIN 



un des grands efforts de l'empire grec ; pour la seconde fois peut-être 
depuis des siècles (la première fois, ce fut sous Basile F) , on vit se 
rassembler un véritable armement impérial, une véritable flotte d'E- 
tat ; jusqu'alors on s'était contenté de réunir les contingents mariti- 
mes de tel ou tel thème ou de plusieurs thèmes à la fois. Léon Diacre 
et d'autres chroniqueurs ont parlé avec quelque détail de ce brillant 
épisode de la lutte séculaire entre Grecs et Sarrasins. En outre, 
nous possédons un document fort important. Le continuateur anonyme 
de la statistique des forces militaires de l'empire, statistique inau- 
gurée par l'empereur Constantin Porphyrogénète, nous a laissé les 
plus curieuses, les plus minutieuses indications sur les préparatifs de 
l'expédition presque identique dirigée bien peu d'années auparavant, 
très probablement en 956 comme je l'ai dit plus haut, contre Crète, 
sous le commandement de Constantin Gongyle, sur le nombre, l'ar- 
mement, l'équipage de chaque sorte de navires, sur la qualité, la na- 
ture et la force des diverses troupes de débarquement, sur le matériel 
de siège et de campagne, etc., etc. Les deux époques sont si voisines 
que les renseignements sur la composition de la première de ces 
expéditions peuvent s'appliquer exactement à la seconde ; et toutes 
les indications que Léon Diacre et d'autres chroniqueurs nous rappor- 
tent sur celle-ci tendent à confirmer pleinement ce rapprochement '. 
Les circonstances étaient en 960 éminemment favorables à une ac- 
tion décisive contre Crète. Les pirates exécrés qui, depuis tant d'années, 
détenaient ce joyau de l'empire, ne pouvaient guère cette fois comp- 
ter sur l'appui d'ordinaire si empressé de tous leurs frères sarrasins. 
L'anarchie, qui depuis longtemps déjà régnait dans le monde musul- 
man, était à ce moment plus grande, plus générale que jamais. Le mi- 
sérable Khalife abbasside Mothi ou Almothi, fils de Moktadir, véri- 
table fantôme de souverain, esclave couronné, régnait uniquement 
de nom sous l'orageuse, tyrannique et violente tutelle de son maire 



1. Foggini (Ailuot. in Tkeodosii Acroases^dama L. Diacre, éd. Bonn^ p. 5G2) semble admettre que les 
préparatifs décrits par le continuateur de Constantin se rapportaient non point à Cotte expédition malheu- 
reuse de !>56, mais bien même à cette expédition que je raconte en ce moment et qui, par suite de diverses 
circonstances, ne put avoir lieu qu'après la mort de ce priuce, sous le règne de son successeur. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 45 



du palais, le sultan bouiide Mouizz Eddaulèh, installé à ses côtés dans 
Bagdad. Celui-ci et les autres vaillants émirs de sa famille étaient les 
maîtres d'une grande partie de l'Irak et de la Perse et d'une portion 
de la Mésopotamie. Partout ailleurs dans l'Asie musulmane régnaient 
des dynasties absolument indépendantes de fait, bien que de temps en 
temps forcées par les hasards de la guerre à se déclarer à nouveau 
vassales du Khalife, dynasties nombreuses dont les représentants n'a- 
vaient tous qu'un désir : se substituer dans la tutelle du chef religieux 
et politique de l'Islam aux sultans bouiides, détenteurs actuels de 
cette situation prépondérante. Aussi ce n'étaient depuis des années , 
dans toutes les campagnes de Syrie et parmi les plaines sans bornes 
de la Mésopotamie, que luttes terribles incessamment renouvelées, li- 
gues opposées à d'autres ligues, alliances nouvelles à chaque instant 
rompues ; ce n'étaient qu'attaques furieuses contre Bagdad, sanglantes 
défaites des assaillants jamais découragés, vastes égorgements de 
villes prises ou d'armées vaincues. Les principaux parmi ces princes 
quasi indépendants étaient les fameux et redoutables Hamdanides, les 
deux frères Nasser Eddaulèh et Seîf Eddaulèh, le dernier surtout, 
dont il sera tant question par la suite dans cette histoire. Ils ré- 
gnaient, le premier à Mossoul, le second à Alep de Syrie, tenant 
ainsi toute la Mésopotamie septentrionale et une grande partie de la 
Syrie. A cheval entre les Etats du Khalife et de son sultan et ceux du 
Basileus grec , ils devenaient tour à tour, suivant qu'ils combattaient 
le Basileus ou le Khalife, les plus formidables champions de l'Islam 
ou le plus terrible danger du Khalifat. 

Ajoutez à tant d'éléments de trouble, des séditions incessantes dans 
Bagdad même, séditions de la population sunnite contre les Bouiides 
chiites, combats de rue entre les contingents Deïlémites (chiites) et 
ceux purement turcs ; ajoutez-y encore les guerres entre les Bouiides 
et les Samanides , celles des Hamdanides contre leurs dangereux voi- 
sins les Ikhchidites d'Egypte qui sans cesse convoitaient leurs pos- 
sessions syriennes. On le conçoit sans peine, un pareil affaiblissement 
du pouvoir central, cet état de trouble commun à toutes les terres 
musulmanes, interdisaient aux Arabes de Crète tout espoir de se- 



46 UN EMPEREUR BYZANTIN 



cours efficace, et toute cette immense anarchie était infiniment propice 
aux vastes projets de l'eunuque Bringas, projets que devait reprendre 
après lui son lieutenant Nicéphore et qui n'allaient à rien moins qu'à 
restituer à l'empire grec ses limites anciennes depuis si longtemps 
franchies par les fils de Mahomet. Avant tout, il feUait que les By- 
zantins redevinssent maîtres incontestés de l'Archipel et des côtes 
voisines. Pour cela, il fallait exterminer les pirates de Crète. 

Les préparatifs furent poussés avec une activité extraordinaire. Ja- 
mais flotte plus formidable et mieux équipée n'était sortie de la vieille 
Chrysokéras \ qui en avait tant vu cependant faire voile pour tous les 
rivages de l'ancien monde. Le corps expéditionnaire se concentra à 
Byzance même. Les contingents les mieux disciplinés des thèmes 
d'Europe, ceux qui formaient constamment le fond des meilleures armées 
impériales , les rudes paysans de la grande plaine de Thrace et de la 
montagne de Macédoine y coudoyaient les (( Orientaux y, soldats des 
thèmes asiatiques, habitants de la Cappadoce, de la Lycaonie et du 
Pont, issus des colons goths de l'Opsikion et de Galatie, recrues 
souvent presque sauvages, mais combattants d'une vigueur admirable, 
amenés de force du fond de leurs vallées perdues et devenant aus- 
sitôt des soldats soumis et sans peur. Tels encore aujourd'hui sont 
leurs descendants, ces merveilleux conscrits des vilayets d'Anatolie, 
qu'on voit au premier signal de guerre affluer dans les ports asiatiques 
et s'embarquer pour Stamboul, d'où, sur l'ordre du Khahfe, ils vont 
tomber docilement sous la balle de l'éternel ennemi slave. 

Dans l'armée de Nicéphore, les contingents arméniens, alors très 
estimés, étaient nombreux. Les grands thèmes maritimes asiatiques des 
Thracésiens, de Samos et des Cibyrrhéotes, qui comprenaient toutes les 
vieilles cités commerçantes et encore florissantes de l'Ionie et de l'Eolie 
avaient fourni les marins. Bringas y adjoignit des corps de Russes 
mercenaires, ou ce Ross » idolâtres. Ces guerriers de fer, d'origine Scandi- 
nave, venus par bandes à Constautinople sur leurs monoxyles, barques 
creusées dans un seul tronc d'arbre , étaient fort prisés pour leur bra- 



1. La Corne-d'Or. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 47 



voiire et leur étonnante vigueur. Des traités passés avec leurs czars ou 
princes nationaux les fournissaient régulièrement aux armées impé- 
riales. Ils étaient d'ordinaire baptisés dès leur arrivée. D'une stature co- 
lossale qui étonnait les Arabes et tous les soldats méridionaux , c( hauts 
comme des palmiers », armés de la large épée,de la longue lance ornée 
d'une petite flamme à deux pointes et de la terrible hache recourbée, 
quelques centaines de ces Vc^rings, Varègues ou Varangiens, frères 
des Normands de France et d'Italie, valaient une armée. Rien ne résis- 
tait à la féroce et lourde violence de leur attaque. Rien ne parvenait à 
les ébranler lorsque, massés en phalange profonde, poussant leur sourd 
rugissement de guerre , ils combattaient de pied ferme. (C Leur arme- 
ment comme leur tactique les mettaient à part de toutes les autres 
nations scythiques auxquelles Byzance empruntait les mercenaires 
de ses armées. Les Hongrois, les Petchenègues, les Khazars étaient 
avant tout des cavaliers. Eux étaient les j^remiers fantassins de 
l'Europe barbare. Ils n'avaient point l'arc et la zagaie des peuples 
qui combattent en fuyant, mais bien les armes lourdes des guerriers de 
résistance. 

a Par leur bravoure, leur solidité, leur mode d'armement, ils rappe- 
laient soit les Francs du dixième siècle, que les Byzantins leur don- 
naient pour congénères, soit les preux de la féodalité occidentale. Ils 
étaient armés de pied en cap, portaient de lourds casques de fer et de 
véritables cottes de mailles; un immense bouclier long les couvrait 
jusqu'aux pieds; quand ils battaient en retraite, ils rejetaient ce pavois 
énorme sur leurs épaules et devenaient invulnérables. 

(( Le plus souvent ils formaient ce cuneits impénétrable dont nous 
parle déjà Tacite, et, serrés l'un contre l'autre, ils présentaient une 
muraille d'airain hérissée de lances, resplendissant de l'éclat des 
boucliers métalliques. De là s'échappait une clameur soutenue, un 
mugissement semblable à celui de l'Océan, le hmenx barntus des 
Germains du premier siècle. 

<( La fureur du combat finissait par les mettre hors d'eux-mêmes ; 
ils étaient bien alors les « enragés bersakiers » qui, la vision du Val- 
halla et des Valkyries devant les yeux, criblés de blessures, épuisés 



48 UN EMPEREUR BYZANTIX 

de sang et mutilés, combattaient. De ces Tauroscy tlies , nous dit 
Léon le Diacre, on raconte que jamais dans une défaite on ne les a 
vus se rendre. » Quand ils désespéraient du salut, ils se perçaient eux- 
mêmes les entrailles. « Ils disent que ceux qui meurent sous les coups 
d'un ennemi, sont condamnés à le servir dans une autre vie '. » 

Ces Francs du Nord étaient désignés à Byzance sous les noms di-. 
vers de Ros ou Ross, de Tauroscythes , de Phargans, de Varan- 
giens, de Varègues, les Vserings des épopées Scandinaves. Les sources 
font une distinction entre les Ross ou Tauroscythes et les Phargans ou 
Varangiens. Il est possible , comme le dit fort bien M. Rambaud , que les 
premières expressions aient servi à désigner les Varègues nés en Russie 
et celle de Phargans les Varègues venus directement de Scandinavie. 
Les Phargans étaient moins bien traités que les Russes. Ils apparte- 
naient à la troisième hétairie ou troisième légion des corps étrangers 
de la garde. Les Russes formaient probablement un corps à part. Les 
chefs militaires de ces fameux « mercenaires porte-haches », comme les 
appelle Anne Comnène, étaient d'ordinaire désignés à Byzance sous le 
nom d'acolytes . A chaque corps de Ross était en outre attaché un 
fonctionnaire spécial d'ordre plus ])articuhèrement civil, l'interprète 
ou dierménevte, dont on devine sans peine les importantes fonctions. 
Les Varègues ne connaissaient point le grec ; ils parlaient (( l'anglais » 
d'après Codinus, c'est-à-dire l'anglo-saxon ou le norrain. Un interprète 
était indispensable pour régler les rapports entre cette légion étran- 
gère et l'administration impériale. Le grand interprète de tous les corps 
Scandinaves ou mégalodierménevte des Varangiens était un fonction- 
naire d'ordre très élevé. Il était le représentant officiel du gouverne- 
ment auprès de ces sauvages et précieux auxiliaires , traitait des ques- 
tions de solde avec leurs chefs nationaux, dirigeait l'intendance, le 
casernement et les autres affaires du corps. C'est lui enfin qui était 
chargé de décider des litiges qui pouvaient surgir si facilement entre 
les habitants et les mercenaires étrangers. Un savant archéologue de 
Constantinople a retrouvé le sceau ou bulle de plomb de l'un de ces 

1. Eambaud, op, cit., p. 888. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



49 



personnages. Ce monument si curieux porte cette simple légende : 
Sceau du pansébaste, séhaste et mégalodierménevte des Varangiens, 
Michel Sur la face principale, figure l'effigie du patron du titulaire, 
c( l'Archange Michel, archistratège des armées célestes » ; au revers, 
on distingue une particularité infiniment remarquable : c'est la repré- 
sentation unique jusqu'ici de la rhomphaia, la fameuse hache spéciale 
aux Ross, si fréquemment mentionnée par les chroniqueurs. Celle-ci 
n'est pas à double tranchant, ainsi qu'on le pourrait supposer, mais 
courte et munie, à l'extrémité du manche recourbé, d'une sorte de poi- 
gnée en forme d'anse. Le bout opposé semble se terminer en pointe, 




Sceau ou bulle de plomb du grand interprète du corps des Varangiens ou mercenaires Scandinaves 
à la solde de l'empereur de Byzance. 



comme une pique, ou plus exactement comme une véritable baïonnette, 
de manière que cette arme redoutable était certainement destinée à 
frapper à la fois d'estoc et de taille. 

Les Basileis payaient fort cher ces merveilleux soldats. Chaque 
Russe recevait dix, douze, jusqu'à quinze sous d'or par mois, sans 
compter les 7'Ofjœ, primes d'engagement et autres gratifications. Du 
reste, par cela même que ces places dans ces corps spéciaux de la 
garde étaient si grassement payées, elles étaient fort convoitées et 
faisaient prime. Il fallait acheter sa commission et l'acheter fort cher. 
On payait, paraît-il, la somme presque incroyable de seize litrae' pour 
entrer dans la grande hétairie, celle de dix pour la moyenne, et de sept 
pour la troisième, celle des Phargans et Khazars ". 

1. Au dixième siècle, il allait soixante-douze sous- d'or à la livre ou litra. 

2. (.c Dans l'armée byzantine il y a régulièrement un corps de troupes khazares, recrutées probablement 

EJIPEREUli IJVZANTIX. 7 



50 UN EMPEREUR BYZANTIN 



Revenons à l'armement de Crète. Avec les corps des mercenaires 
Ross , pour poursuivre les fuyards , éclairer l'armée et charger les 
masses ennemies, on embarqua quelques escadrons de cavaliers cata- 
phractaires ', sous le commandement de l'archôn des thèmes de cavale- 
rie. Couverts d'une cuirasse faite d'écaillés métalliques imbriquées, ces 
terribles combattants ne craignaient ni la pointe des javelots ni le 
tranchant des épées. Leur seul aspect suffisait parfois à mettre en dé- 
route les hommes de pied sarrasins, qui souvent combattaient presque 
nus. Le grand obstacle à la cuirasse, surtout dans les guerres d'Asie, 
était la température si élevée. Comme plus tard les chevaliers de la 
croisade dans les sables de Gaza et d'Ascalon, les cavaliers cataphrac- 
taires des empereurs byzantins suffoquaient sous leur rigide vêtement 
métallique aux rayons ardents du soleil oriental. 

Ce n'était pas tout encore. Bien d'autres corps figuraient dans l'ex- 
pédition. Rien, on le sait, n'était aussi prodigieusement varié qu'une 
armée byzantine. Celle de Nicéphore comprenait, entre autres, de 
nombreux mercenaires captifs, pris à la guerre, appartenant à diverses 
nations barbares. Dans cette sorte de légion étrangère figuraient aussi 
de ces aventuriers slavons plus souvent appelés slavésiens, colons mili- 
taires établis à plusieurs époques sur divers points de l'empire et plus 
particulièrement sur les rives des fleuves de Macédoine et de Bithynie, 
redoutables lansquenets du dixième siècle oriental, fort prisés dans les 
armées impériales, qui en faisaient une consommation énorme. Des 
Toulmatzes- (les Dalmates de nos jours), quatre mille Mardaïtes, 
descendants des terribles sectaires Pauliciens du Liban, hérétiques 

parmi les chrétiens de Khazarie. Ils forment avec les Phargans et probablement les Turcs (Hongrois) , 
la troisième hétairie. Un office àHiétaire khazare coûte 7 litrae et rapporte 12 nomismata. Ils sont ad- 
mis dans les grands festins du Chrysotriclinion et des Dix-neuf lits. Aucune milice ne reconnut mieux 
les attentions de l'empereur ; aucune n'eut plus à souffrir pour la cause de l'empire. Après sa victoire 
de 889, le Tsar Simèon, furieux de trouver dans les rangs byzantins des descendants de Khazar, le 
frère de Bulgar, fit couper le nez à tous les hétaïres khazares qui tombèrent entre ses mains. Quarante- 
sept d'entre eux prirent part à l'expédition de Longobardie sous Lécapène. Ces soldats pittoresques 
étaient mis en réquisition pour les réceptions d'ambassadeurs et pour toutes les solennités du Palais. » 
(Rambaud, op. cit., p. 403.) 

1. Cavaliers bardés, cuirassés. Lors de l'expédition dirigée contre Crète en l'an 902 sous la conduite 
d'Himérios, rarmée byzantine, forte de 28,000 hommes, comprenait le chiffre relativement énorme de 
!>,000 cavaliers. 

2. OiiTalmatzes ou encore Talpatches. 



AU DIXIÈME SIECLE. 51 

fameux, « manichéens et briseurs d'images, véritables albigeois de 
l'Anatolie', )) transplantés un peu partout, mais surtout en Thrace, 
par Justinien II, frères des Maronites de Syrie comme aussi des farou- 
ches Mirdites d'Albanie, probablement aussi quelques mercenaires 
vénitiens et amalfitains ", complétaient ce formidable armement. Les 
Mardaïtes , qui avaient la réputation d'être les plus féroces soldats de 
l'empire byzantin, se divisaient en Orientaux et Occidentaux, chacun 
sous leur catépano ^ particulier. 




Cavalier savmate cataphractaire, figuré sur un bas-relief de la colonne Trajane ; les cataphractaires byzantin^ 
du x" siècle étaient à peu près semblables à celui-ci. 

La flotte destinée à transporter toutes ces troupes était^ sous le 
gouvernement direct du chitonite ou chambellan Michel, faisant fonc- 
tion de grand drongaire, soit de grand amiral. Nicéphore, tout en étant 
le chef suprême de l'expédition, commandait plus spécialement les 
troupes de débarquement. Cette flotte était, on le conçoit, immense, 
et il ne faudrait pas se figurer, comme on serait tenté de le faire, 
qu'elle fût uniquement composée de bâtiments de petites dimensions. 
S'il fallait en croire aveuglément certains témoignages qui paraissent, 

1. Rambaud, Une ,'popie hir-'infrne, Revue des Deux-Mondes, 1875, p. 240. 

2. Rambaud, l'Empire grec an dirilnne siècle, p. 442. 

3. Catépan ou Catapan, chef militaire byzantin. 



52 UN EMPEREUR BYZANTIN 



du reste, exagérés, surtout celui de Siméon Magister et celui du chro- 
niqueur anonyme, continuateur de Tliéophane, probablement contem- 
porain de ces faits, elle aurait compté jusqu'à trois mille trois cents 
navires de tous ordres'. Le gros en était formé par deux mille 
dromons du genre des clielandia , forts bâtiments pontés à quatre 
rangs de rameurs , disposés deux sur chaque côté, c( galères massives , 
manœuvrant suivant toutes les règles de la tactique décrite par le 
parakimomène Basile, vrais chefs-d'œuvre de l'art du constructeur de 
navires du dixième siècle. » De ces chelandia, les uns étaient de la 
classe des ousia, imités des grandes barques russes ; les autres de 
celle des pamphiles. Ceux-ci étaient montés par des soldats spéciaux, 
en grande partie originaires de la montagneuse côte de Pamphylie, 
et pour ce fait également désignés sous le nom de pamphyles" ; 
c'étaient les analogues de nos fantassins de marine d'aujourd'hui. On 
comptait d'ordinaire soixante-dix pamphyles sur chaque navire. 

Suivant leur grandeur qui les faisait généralement diviser en trois 
classes, ces chelandia étaient manœuvres par cent, cent cinquante, 
deux cents, jusqu'à deux cent cinquante rameurs; mais ces rameurs 
même étaient presque toujours des soldats, disposition qui, à certains 
moments , devenait une cause d'infériorité pour la marine byzantine. 
Sur le pont de chacun de ces navires s'élevait une haute tour de bois, 
le château, le xylohastron, qui, au moment du combat, se garnissait de 
machines de guerre et de soldats destinés à les manœuvrer ou à 
couvrir l'ennemi de traits et de javelots. 

Mais ce qui rendait tous ces navires infiniment redoutables aux 
Sarrasins , ce qui leur avait fait donner le nom effrayant de vais- 
seaux porte-feu ou pyrophores^, c'était l'appareil spécial dont chacun 
était muni, appareil propre à jeter le « feu Kquide », l'épouvantable 
feu grégeois, cette mystérieuse découverte apportée, dit-on, au sep- 
tième siècle à Byzance '' , par le Syrien CalKnicus , mise au rang des 

1. Trois mille trois cents suivant un de ces deux témoignages; trois mille trois cent soixante suivant 
l'autre. 

2. Cérémoni:-.--, éd. Bonn, II, p. 787. 

3. riupçoûo;, y.ay.y.aSoTrupyôpo; (jXo),o;. 

4. En G72, d'après Aboulfaradj et d'autres. 



AU DIXIEME SIECLE. 



plus précieux secrets d'État et demeurée la terreur des barbares aux 
corps nus d'Orient comme d'Occident. 

A la proue de chaque chelandion était fixé un large protome de 
lion ou de quelque autre amiral féroce, de bronze doré, à la gueule 
hurlante, dont la seule vue suffisait à épouvanter l'ennemi, dit naïve- 
ment Anne Comnène ; de cette gueule sortaient de longs tubes 
flexibles et mobiles à revêtement métallique, facilement maniables et 
se recourbant à volonté^ à peu près identiques probablement aux 
tuyaux de nos pompes à incendie ; ce sont là les fameux a siphons ' )) si 
souvent mentionnés par les chroniqueurs des guerres du moyen âge 
oriental. Par une extrémité ils plongeaient dans de vastes chaudrons 
tout pleins du mélange infernal ; par l'autre ils crachaient cette pluie 
enflammée et mortelle sur le pont du navire ennemi , incendiant , 
détruisant quiconque était proche. D'habiles artificiers dirigeaient fa- 
cilement d'un bord à l'autre du dromon ce jet terrible, suivant les 
vicissitudes diverses de ce combat corps à corps. Parfois on plaçait 
aussi des siphons à la poupe et sur les deux flancs du navire ainsi 
transformé en véritable machine infernale. 

On sait que , malgré bien des recherches , malgré les explications 
insuffisantes et confuses d'Anne Comnène et du traité sur la Tac- 
tique de l'empereur Léon VI, malgré les récits effrayants de Joinville 
et d'autres encore, malgré le traité écrit au treizième siècle, par 
Hassan er-Rammah sur les matières inflammables employées à la 
guerre, malgré les curieux mais peu concluants mémoires de M. L. La- 
lanne, de MM. Reinaud et Favé et de bien d'autres, les modernes 
sont très loin d'être d'accord sur la composition de ce terrible engin 
de guerre dont la découverte changea à tel point et pour un temps 
les conditions de la lutte, que l'on pourrait peut-être lui assigner la 
part principale dans l'arrêt et presque le recul que subit en Orient, 
dès la seconde moitié du septième siècle, l'immense mouvement d'ex- 
pansion de la race sarrasine. Les Byzantins cachèrent leur secret 
avec un soin prodigieux. Les empereurs, dans leurs instructions su- 



]. l'^WV, 



54 UN EMPEREUR BYZANTIN 



prêmes, recommandaient à leurs successeurs de le conserver à tout 
prix et formulaient l'auatlième contre l'impie assez coupable pour 
le dévoiler. Lorsqu'un prince étranger, 1' « ami Bulgare », ou quelque 
autre, demandait à être initié, on lui envoyait des tourtes pleines de 
la meurtrière mixture; mais on ne lui livrait à aucun prix les pro- 
cédés de fabrication, du reste probablement assez nombreux. Les 
Arabes ne semblent être véritablement parvenus à la connaissance 
de cette préparation qu'au douzième ou treizième siècle, et depuis lors 
ils en perfectionnèrent incessamment les divers procédés. 

Les contemporains font trop constamment allusion, à propos du 
feu grégeois, à des phénomènes de projection instantanée, d'explosion 
violente, insistant sur les détonations infernales, le subit et énorme 
développement de fumée, le trajet rapide comme l'éclair de la matière 
enflammée, pour qu'on ne soit pas forcé d'admettre la présence dans 
la préparation de mélanges détonants analogues ou très voisins de 
la poudre de guerre moderne, combinaisons diverses de nitre, de sal- 
pêtre, de soufre, de charbon. Mais de là à soutenir, comme on l'a 
fait, que le feu grégeois ait été presque uniquement et tout bonne- 
ment la poudre à canon, et que tous ses prodigieux effets racontés 
par les chroniqueurs puissent être attribués à de simples fusées, il y 
a loin, et il me paraît certain que l'huile de naphte ou quelque autre 
matière bitumineuse liquide de ce genre doit avoir joué dans la com- 
position du feu grégeois un rôle capital, et pas seulement celui de 
mettre le feu au projectile et de rendre incendiaire la fusée volante, 
comme le voudrait M. Lalanne'. Il y a, dans beaucoup de récits con- 
temporains, des descriptions des effets produits par le feu grégeois, 
des détails sur la nature et la forme des ravages causés par lui, qui 
rappellent d'une manière tout à fait frappante les incendies amenés 
par les huiles inflammables et par cet horrible pétrole si voisin du 
naphte oriental. En tout cas, ce qu'on appelle communément le feu 
grégeois n'était pas une recette unique, et la vérité serait plutôt, il me 
semble, que les artificiers byzantins avaient à leur disposition sous 

] . Fouchei- de Chartres parle du feu grégeois, « mélangé d'huile et de graisse ». 



AU DIXIEME SIECLE. 



cette formule générique un grand nombre de préparations différentes, 
les unes simplement inflammables, les autres à la fois inflammables 
et détonantes. Divers textes disent formellement que la terrible 
matière, introduite dans les fameux tubes flexibles ou siplions et proje- 
tée violemment à travers eux, grâce à un mécanisme que nous ne con- 




Navire portant le feu grégeois coutenn dans des pots; d'après un ancien manuscrit arabe 
de la Bibliothèque nationale. 



naissons point, et que certains écrivains ont cru pouvoir assimiler au 
jeu d'une pompe foulante, s'enflammait à l'orifice même des tubes, 
orifice autour duquel étaient constamment disposés des paquets d'é- 
toupe, imbibée de matières inflammables, en état de combustion lente. 
Le feu grégeois ainsi obtenu éclatait violemment et couvrait l'espace 
d'un affreux mélange de feu et de fumée. 

Il existait bien d'autres moyens de se servir de cet engin diabo- 
lique, effroi constant de tous les soldats de l'Islam. On le lançait sur 
le pont des dromons ennemis, ou dans l'intérieur des villes assiégées, à 



56 UN EMPEREUR BYZANTIN 



l'aide d'arbalètes à tour ou de grosses machines à fronde qui en répan- 
daient d'un seul coup une énorme quantité enfermée dans quelque pot ou 
récipient, sorte de marmite de matière friable, véritable boîte d'artifice. 
Le contenu, liquide ou solide, enflammé à un moment donné par le 
moyen d'une mèche habilement disposée, éclatait au milieu de sa 
course folle, peut-être par la simple action du choc de l'air, faisant 
voler en éclats son fragile récipient, et retombait sur les malheureux 
combattants à l'état de nuage de feu. On lançait encore et fort sou- 
vent le feu grégeois dans de petits tubes à main , ou cheirosipliones, 
qui, ceux-ci du moins, comme l'a reconnu M. Lalanne, parais- 
sent bien avoir été à peu près les analogues de nos petites fu- 
sées volantes ordinaires. On en garnissait aussi, ce qui nous pa- 
raîtrait aujourd'hui un procédé quelque peu enfantin, la pointe de 
massues à asperger, ou de lances, de flèches recouvertes d'étoupe 
qu'on enflammait au moment de les projeter ou de s'en servir, en diri- 
geant la flamme contre l'ennemi. Mais un des procédés le plus en 
usage était encore celui d'enfermer la matière inflammable dans la 
cavité de petits projectiles à main en verre ou en terre cuite au four, 
les analogues véritables des grenades qui ont valu leur nom à 
nos grenadiers. Les textes contemporains font souvent mention 
de ces petits engins, dont nos musées possèdent aujourd'hui quel- 
ques exemplaires rapportés d'Orient. Le mérite de les avoir retrouvés 
et expliqués revient à M. de Saulcy, cet antiquaire passionné, ce 
chercheur de tant de science et d'un si charmant esprit , qui en a 
fait l'histoire dans un curieux mémoire. Tous les voyageurs, tous les 
touristes du Levant ont pu voir à Smyrne, à Beyrouth, à Damas, 
chez tous les marchands de curiosités des bazars , de petits vases 
ou récipients en terre cuite, creux, en forme de pomme de pin, à pa- 
rois fort épaisses et percées à la base d'un unique orifice fort étroit. 
On les prenait jadis pour des objets de provenance phénicienne. J'en 
ai moi-même rapporté plusieurs, acquis à Smyrne pour un prix infime. 
M. de Saulcy a prouvé d'une façon à peu près certaine que c'étaient 
là les fameuses grenades médiévales que les fantassins arabes et by- 
zantins tenaient à la main et jetaient devant eux en courant à l'assaut 



AU DIXIEJIE SIKCLE. 



57 



(l'une forteresse ou en escaladant le pont d'un navire ennemi. 
(i Lorsqu'on avait, dit-il, introduit dans ce petit récipient à parois 
si épaisses la matière éminemment inflammable et détonante 
d'une espèce de feu grégeois, l'orifice était obstrué et garni d'une 
mèche ou sorte d'étoupille , destinée à porter le feu à l'intérieur. 




Xavire chargé de pots contenant le feu grégeois ; d'après un ancien manuscrit arabe de la Bibliothèque nationale. 



Lorsque l'étoupille était allumée, le projectile était lancé et écla- 
tait. On conçoit aisément que l'épaisseur et la compacité des frag- 
ments projetés par l'explosion devaient occasionner des blessures à peu 
près aussi graves que celles que produisent les éclats de grenade et 
d'obus. » Quelques-uns de ces petits engins portent encore en con- 
tremarque les noms des villes arabes où ils ont été fabriqués. 

On lançait de même sur le navire ou l'édifice assiégé des pots de 
naphte ou d'autres matières inflammables , non encore allumées, et 
quand on avait ainsi bien pétrole de vastes surfaces, on y jetait des 



EMPEREUR lîYZAXTIX. 



68 UN EMPEREUR BYZANTIN 



corps en ignitioii grenades, ou brandons, qui mettaient immédiatement 
le feu à toutes les parois imbibées. Enfin on dirigeait aussi sur la flotte 
ennemie de gros bridots enflammés et pleins du terrible feu liquide. 

Le feu grégeois, ainsi projeté ou poussé de diverses manières en 
quantité prodigieuse, traversait l'espace avec des détonations horribles 
et des fulgurations extraordinaires. Il embrasait en un instant, disait la 
chronique populaire, des navires, des édifices, voire des bataillons en- 
tiers. Toute cette effroyable réputation, mille fois amplifiée par la re- 
nommée, jetait d'avance l'épouvante dans les âmes naïves des fils de 
la tente. Ils croyaient fermement que cette « huile incendiaire », ce 
« feu marin )), cette « flamme liquide ' », ne se pouvait éteindre, 
qu'elle bridait dans l'eau, qu'elle courait à la surface des flots, poursui- 
vant les malheureux qui tentaient de fuir à la nage. Sa flamme, disait- 
on, se portait dans toutes les directions, en bas comme en haut; elle 
dévorait tout, même les pierres. Tout cela était certainement fort exa- 
géré ; mais on a eu grand tort, je le crois, de vouloir nier à tout prix 
les effets extraordinaires du feu grégeois. Ceux produits par le pétrole ne 
sont-ils pas tout aussi efî'royables, et de douloureuses et récentes expé- 
riences ne nous ont-elles pas définitivement édifiés à ce sujet? Pourquoi, 
si cet engin eût été si inoffensif, eût-il tenu une place aussi considérable 
dans les préoccupations des hommes de guerre byzantins et dans l'ar- 
mement de leurs flottes et de leur matériel de siège ? En tout cas, les 
Sarrasins en avaient, je le répète, une peur épouvantable. En vain ils 
blindaient leurs navires de plaques de métal ; en vain ils accumulaient 
des tas de sable sur le pont pour étouff'er les redoutables flammes : 
comme autant de serpents, elles s'attachaient à leur proie et la dévo- 
raient. 

Les Byzantins avaient ainsi, depuis le septième siècle, admirablement 
développé cet art multiple de la pyrotechnie appliquée à la guerre na- 
vale. Les effrayantes manifestations, les ravages affreux du feu grégeois 
sous toutes ses formes communiquaient à ces luttes entre flottes byzan- 
tines et sarrasines, un cachet de tumultueuse et fantastique épouvante 

1. Ilvp Ox/â^aiov, Tz'jÇi •jypôv. 



AU DIXIEME SIECLE. 



59 



dont les récits des contemporains nous ont laissé le bien frappant té- 
moignage. Ce devait être une scène infernale que ce combat corps à 
corps de plusieurs centaines de ces chelandia montés chacun par de 
nombreux et sauvages combattants, montagnards de Pamphylie ou 
nègres du Soudan. Qu'on s'imagine, au milieu du fracas de tous ces 
gros navires s'entre-clioquant, les hurlements de ces milliers de guer- 
riers courant à l'abordage, hurlements tels, nous disent les chroni- 
queurs , qu'ils couvraient les sons les plus aigus et que les commande- 
ments des capitaines byzantins devaient se faire par signaux au moyen 





Gren:ide3 arabes de terre cuite (voyez p. 56). 



des flammes des pavillons ; qu'on s'imagine dans cet immense tumulte, 
au milieu du bruit des vagues, du cliquetis de tant d'armes diverses, 
du choc sourd des projectiles lancés par les machines, les incessantes 
détonations des pots à feu grégeois, des fusées à main traversant l'air 
avec la rapidité de l'éclair, éclatant avec le bruit du tonnerre, illumi- 
nant l'espace de lueurs incessantes telles que, suivant encore les récits 
contemporains, on y voyait de nuit comme en plein jour, l'emplissant 
soudain d'énormes nuages d'épaisse fumée, et sur ce fond infernal, 
rouge de feu, noir de vapeurs infectes, les combattants nus, éclairés de 
teintes étranges, s'accrochant, pareils à des démons, aux flancs des na- 
vires, fuyant le feu, se poursuivant le long des cordages, et partout, 
sur la crête des vagues , sur les cuirasses étincelantes des soldats ca- 
taphractaires, sur les ponts de^ navires, sur les corps blancs ou noirs des 
nègres d'Ethiopie ou des blonds mercenaires Scandinaves, la flamme 



60 UN EMPEREUR BYZANTIN 



grégeoise courant étincelante et rapide, se divisant en mille flammes 
nouvelles, portant partout la destruction, arrachant mille cris de 
douleur. 

Des textes par centaines nous disent à satiété cette terreur inex- 
primable qu'inspiraient aux soldats de tous ces peuples barbares ou 
étrangers les effets du feu grégeois. Lisez les récits de Joinville. L'im- 
pression est extraordinaire. Chaque fois que le redoutable engin traver- 
sait l'espace ou l'illuminait de son effroyable lueur, le bon roi saint Louis 
et tous ses preux se jetaient à terre, criant : c( Seigneur, ayez pitié de 
nous ! » chaque homme touché se croyait perdu. Vingt ans avant l'ex- 
pédition de Crète, lors de la terrible attaque que dirigea contre Cons- 
tantinople, sous le règne de Constantin Porphyrogénète et la régence de 
Romain Lécapène, Igor, le prince russe, à la tôte de dix mille barques 
de guerre, l'immense flottille barbare se trouva littéralement couverte 
de feu grégeois. c( Dès qu'ils virent, dit M. Rambaud, la lumière des 
siphons, la terreur les prit. En dépit de leurs lourds casques et de leurs 
lourdes cuirasses, ils se jetaient hors de leurs barques, c( aimant mieux 
être noyés dans les flots que brûlés par le feu ; entraînés par le poids 
de leurs armes, ils descendaient au fond de la mer, qu'ils ne devaient 
pourtant jamais voir. )) Le feu grégeois : voilà de tout cet immense dé- 
sastre, ce qui frappa surtout l'imagination du peuple russe et celle de 
ses chroniqueurs. Chacun des survivants, nous dit l'historien national, 
racontait à ses amis ce qui s'était passé. « Les Grecs ont un feu sem- 
blable aux éclairs dans le ciel, et, en le lançant contre nous, ils nous 
ont brilles; c'est pourquoi nous n'avons pu _les vaincre. )) 

A côté de tous ces engins pyrotechniques, à côté des pierres pe- 
santes (Léon YI recommande le jet des pierres : « une très bonne 
arme, )) dit-il), des masses de fer, des mille projectiles métalliques ou 
autres lancés par les machines, les marins byzantins projetaient en- 
core du haut des châteaux de leurs dromons bien d'autres mélanges 
extraordinaires, mélanges chimiques destinés à envelopper soudain les 
adversaires dans de fétides et suffocantes vapeurs, pots remplis d'huile 
ou de graisse bouillante,jusqu'à des vases contenant des serpents, des 
scorpions et autres animaux ignobles et venimeux. Je ne signalerais 



AU DIXIEME SIÈCLE. 



Gl 



pas cette dernière variété de projectiles, qui fait quelque peu sourire et 
semble d'un usage peu facile, si le sage Basileus Léon VI, cet empereur 
prudent, ennemi de toute exagération, n'insistait fortement sur son 
utilité dans ses Tactiques^ au chapitre remarquable consacré par lui à la 
guerre navale. 

Chacun des deux mille navires pyrophores de Nicéphore Phocas, 
munis des fameux tubes à feu grégeois, portait une escouade d'ar- 




Groupe de guerriers ; miniature d'un évangéliaire byzantin du x« ou W sitcîc 
conservé à la Bibliothèque nationale. 



tificiers spéciaux consacrés à la manœuvre de cette primitive artillerie. 
Un petit château de bois placé à la proue, et qu'il ne faut point con- 
fondre avec le grand xylokastron situé plus en arrière vers le centre 
du bâtiment, était spécialement consacré à la protection de ces hom- 
mes. On y installait, au moment du combat, quelques soldats chargés 
de repousser de loin toute tentative d'attaque dirigée contre eux : on 
conçoit, en effet, qu'ils étaient fort exposés et que l'ennemi, pour se dé- 
barrasser de leur abominable feu grégeois, concentrait sur eux tous ses 
efforts. Chaque section d'artificiers était sous les ordres d'un officier 
spécial, le siphonarios, l'analogue du chef de batterie de nos navires 
de guerre, lequel faisait partie de l'état-major du dromon. 



G2 UN EMPEREUR BYZANTIN 



Non seulement ces hommes, mais tous les soldats de chaque dromon 
destinés à l'abordage ou au débarquement étaient, nous dit l'empereur 
Léon VI, garantis par des cuirasses métalliques qui leur couvraient 
seulement la poitrine, le ventre, la partie antérieure des jambes et des 
bras; le dos n'était point protégé. 

Chacun de ces dromons ou chelandia, dont j'ai décrit trop longuement 
les plus redoutables engins d'attaque et de défense, était commandé 
par un drongaire et tout un état-major d'officiers secondaires aux noms 
étranges ; des carabes, des protocarabes, des subdrongaires, des dron- 
garocomites , etc. Chaque groupe de dromons, tantôt trois, tantôt cinq, 
était commandé par un comité monté sur un bâtiment de plus grandes 
dimensions. Tous les comités réunis étaient sous les ordres du grand 
drongaire, que plus tard on nomma le grand duc ou mégaduc et qui 
montait le navire amiral, reconnaissable à ses proportions extraordi- 
naires et au grand pavillon impérial portant l'image de la Vierge Toute 
Sainte qui flottait à sa poupe. 

Bien d'autres faits importants seraient à noter dans une étude sur la 
marine grecque du moj^en âge. Et d'abord toute flotte byzantine se divi- 
sait en deux portions fort différentes : la flotte d'Etat ou flotte purement 
impériale ' , flotte active qui avait sa station principale à Constantinople, 
et la flotte provinciale ", sorte de réserve de la flotte active, constituée par 
les contingents déterminés des divers thèmes maritimes. Ces contingents 
étaient commandés par des stratèges, des turmarques, des drongai- 
res particuliers à l'état-majorde chaque thème ; c'était comme une flotte 
du second ban, dont les cadres seuls existaient constamment et dont les 
équipages n'étaient mobilisés qu'en temps de guerre, suivant un vé- 
ritable système d'inscription maritime. 

Pour qui voudrait étudier en détail cette curieuse question de la 
marine de guerre byzantine, qui, pour la première fois, je le répète, 
fournit une véritable flotte d'État sous Basile P'", lors des premiers 
grands efforts dirigés précisément contre les Arabes de Crète ^ ; pour 

1. To paat/ixov 7t),wi|r.o7. 

2. To 0£(iLaT'.xôv 7i/,a>t|/.ov. 

3. Gfrœrer, Byzantinîsche Geschlckten, t. II, p. •132. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 63 



qui voudrait vraiment pénétrer les détails de cette grande institution 
guerrière, détails qui ont été à peine effleurés par l'amiral Jurien 
de la Gravière dans ses belles études de la Revue des Deux-Mondes, 
il faudrait, avant tout, lire attentivement les très curieux dé- 
tails consacrés à la guerre navale par le Basileus Léon VI, dans ses 
traités de la Tactique, et les divers passages du Livre des Cérémonies du 
Porphyrogénète, qui nous donnent la composition des deux malheu- 
reuses expéditions de Crète dirigées l'une par Himérios, en 902, sous 
Léon VI, l'autre par Gongyle, sous Constantin. J'ai déjà plus haut 
fait allusion à l'un de ces importants documents. On trouvera dans 
tous deux une foule de renseignements sur la constitution et l'organi- 
sation de la marine byzantine, sur le soin inouï que mettaient les 
empereurs à tenir constamment leur flotte en état, sur le minutieux 
aménagement de chaque navire, où le moindre paquet de c'ordes, la 
moindre réserve de scies, de clous ou de chevilles de bois devait être dé- 
posée en double. On y lira les nombreuses instructions adressées au 
grand amiral, qui doit veiller à tout en personne, exercer constamment 
ses équipages, les tenir sans cesse en haleine, s'assurer qu'ils possèdent 
aussi bien le maniement du feu grégeois que celui de l'abordage, qu'ils 
savent aussi bien s'élancer à l'assaut d'un dromon ennemi qu'éviter les 
terribles grappins des matelots sarrasins. Il est interdit aux officiers de 
brutaliser les soldats ; il leur est recommandé de ne jamais accepter 
d'eux aucune somme d'argent pour le rachat d'une punition. La solde 
des troupes, le chiffre des contingents de chaque thème sont précisés 
avec d'infinis détails. « Les dépenses du matériel sont indiquées avec 
la dernière exactitude; on y compte les haches, les chaudrons, les 
houes, les hottes, les cordages de navire et les cordes d'arc, les clous, 
les crochets, les crampons, etc. » 

L'écrivain allemand Gfrœrer avait écrit dans le second volume de ses 
Histoires Byzantines, qui n'ont été publiées qu'après sa mort, survenue 
en 1861, un très captivant chapitre sur la flotte byzantine ; mais ce n'est 
qu'un résumé d'impressions qui se suivent sans ordre et ne se terminent 
par aucune conclusion. L'histoire de lamarine des Grecs au moyen âge est 
encore à faire ; ce travail serait d'un vif intérêt ; les documents abondent. 



64 UN EMPEREUR BYZANTIN 



Poursuivons l'éiiuraération des forces navales dont se composait 
l'expédition de Nicéphore. Après les deux mille clielandia, venaient 
mille autres dromons plus grands encore, ceux-là véritables navires de 
transport. Chacun était spécialement convoyé et protégé par deux 
clielandia. Trois cent sept carabia d'après les uns , trois cents d'après 
les autres, commandés chacun par un protocarabos, à la fois chef pi- 
lote et officier de marine, portaient les approvisionnements de blé, de 
farine, et tout l'immense appareil des machines de guerre et de siège 
avec le stock des armes de rechange. 

Voici la liste des armes de réserve et de rechange qu'il était ordonné 
d'embarquer sur chaque dromon ^ : soixante-dix cottes de mailles , 
douze cuirasses légères pour le protocarabos, les artificiers ou sipho- 
naires et les soldats placés à la proue pour les protéger, dix autres 
cuirasses'ordinaires, quatre-vingts casques de métal, dix casques avec 
visière recouvrant toute la face, huit paires de brassards de métal, 
cent sabres, soixante-dix boucliers de cuir cousu, trente boucliers 
lydiens, quatre-vingts crocs à extrémité acérée pour perforer les na- 
vires ennemis à distance , vingt lances-faux pour lacérer les voiles et 
trancher les cordages, cent épieux, autant de javelots, vingt arbalètes 
avec le matériel de rechange, dix mille flèches, deux cents petites 
flèches désignées sous le nom de moustiques , pour piquer les che- 
vaux et jeter ainsi le désordre dans les escadrons ennemis, dix mille 
chausse-trapes pour blesser les sabots des chevaux , quatre grappins 
nmnis de leurs chaînes, cinquante surcots en étoffe épaisse à mettre 
par-dessus la cuirasse, cinquante bonnets ou capuchons dits Immi- 
laiilda. — On peut juger par ce seul exemple de l'immense développe- 
ment d'une semblable expédition. 

Parmi les chelandia, il y en avait que j'ai désignés sous le nom 
d'ousia. C'étaient des barques russes ou varègues à forme toute spé- 
ciale ; des marins russes les montaient probablement. Elles portaient 
de cinquante à soixante soldats de marine également d'origine russe, 
détachés des stations de la flotte impériale de l'Adriatique, de l'Illy- 
rie, de Dalmatie et de Calabre. 

1. €''>■( rnoK les, cd. Boun, T, p. G(i9. 



AU DIXIEME SIECLE. 



65 



Des chroni- 

queurs en général 
assez dignes de foi 
nous disent que 
chaque pamphyle 
portait en tout de 
cent à cent vingt 
hommes , chaque 
ousion cent huit , 
chaque dromon 
deux cent vingt. 
Tout cela nous don- 
nerait un chiffre 
d'hommes par trop 
considérable; mais 
j'estime que, s'il y a 
exagération, celle- 
ci doit certainement 
porter plutôt sur 
le nombre total 
des navires que sur 
celui des hommes 
embarqués sur cha- 
que bâtiment , ce 
dernier compte pa- 
raissant assez vrai- 
semblable. L'effort, 
en tout cas, était 
fort considérable, 
tel même que les 
chroniqueurs nous 
laissent entendre 
que toutes les for- 
ces navales de l'im- 




EJIPEREUIt BYZAXïIX. 



6G UN EMPEREUR BYZANTIN 

mense empire ou peu s'en faut, faisaient partie de l'expédition. C'est à 
peiue si quelques navires demeurèrent pour la garde de la capitale et 
du Bosphore sous le commandement dustratigos de l'Archipel. Ce haut 
fonctionnaire, à la fois chef et préfet du thème de ce nom et comman- 
dant l'escadre de la mer Egée, prenait parfois le titre plus poétique de 
stratigos de la Dodécanèse ou des Douze-Iles. De faibles détachements 
de la flotte avaient encore été laissés pour plus de sûreté à Attalie, 
sur la côte de Pamphylie, au port Saint-Siniéon, non loin d'Antioche 
de Syrie, à Rhodes, enfin dans le port de l'aride île de Carpathos que 
les Italiens ont nommée Scarpanto. Les chefs de ces détachements de- 
vaient surveiller les côtes de Syrie et prévenir toute tentative de se- 
cours portés en Crète par les Sarrasins du continent, et surtout par les 
flottilles rapides des émirs de Tarse ou de Tripoli. 

Parmi les principaux officiers qui faisaient partie de l'expédition, les 
chroniqueurs citent les stratèges des deux thèmes maritimes par excel- 
lence des Cibyrrhéotes et de Samos, et le « turmarque du littoral pélo- 
ponésien, » sorte de préfet maritime des rives de la péninsule de Morée, 
lequel avait amené quatre chelandia. Les cavaliers cataphractaires 
et la cavalerie légère étaient sous les ordres des topotérètes ' de Thrace 
et de Macédoine. Les magnifiques corps de la garde impériale des 
Excubiteurs ^ et des Icanates ou Immortels avaient envoyé leurs contin- 
gents. Les Thracésiens, gens des campagnes de Lydie, d'Ionie, de 
Mysie, de Milet, dePergame, de Smyrne, marchaient sous le comman- 
dement de trois turmarques. Les Arméniens étaient au nombre de mille 
sous le commandement de leurs chefs nationaux. Les Slavésiens ou 
colons slaves de l'Opsikion, l'ancienne Bithynie, étaient sous la con- 
duite de leur stratigos. Sept cents hommes obéissaient au commande- 
ment du stratigos du thème de Charpézic, thème certainement asiatique, 
mais que nous ne pouvons même plus identifier aujourd'hui. 

Je ne saurais trop le répéter, il faut lire avec soin dans le 
Livre des Cérémonies de l'empereur Constantin Porphyrogénète le 
minutieux détail de ce gigantesque armement, pour voir de quoi était 

1. ïopotéiète. sorte de chef de bataillon ou d'escadron provincial. 

2. Littéralement : « ceux qui couchent à la i>orte du Palais. » 



AU DIXIÈME SIECLE. 67 



capable au dixième siècle le ministère de la guerre d'un Basileus by- 
zantin , et combien l'art militaire avait atteint, chez les Grecs d'avant 
l'an 1000, un développement extraordinaire que bien peu soupçon- 
nent. Je le dis encore, si ces détails statistiques du compilateur 
impérial semblent se rapporter presque tous à l'infructueuse expédition 
de Gongyle, ils conviennent aussi bien à celle, toute voisine, de l'an 
960, qui fut très différente comme résultats. 

La flotte de Nicéphore leya l'ancre dans les derniers jours de juin ou 
dans les premiers jours de juillet de cette année 960. Ce dut être un 
spectacle unique que ce grand départ. Imaginez, par un de ces magiques 
levers de soleil d'un été oriental, la Corne-d'Or et tout cet admirable 
espace de mer d'un bleu profond qui s'étend entre Stamboul et les hautes 
collines de Péra d'une part, de l'autre les pentes de Chrysopolis et de 
Chalcédoine qui sont aujourd'hui Scutari et Kadi-Keui, imaginez, dis- 
je , cet immense espace borné par ce merveilleux décor des grandes 
agglomérations byzantines d'Europe et d'Asie, tout encombré par ces 
milliers de navires aux flancs peints des plus vives couleurs, aux voiles 
éclatantes teintes de cent nuances distinctes, aux proues dorées, aux 
rames innombrables, aux bannières gigantesques, aux banderoles de 
toute forme , aux grands étendards portant les très saintes effigies de 
la Vierge Toute Sainte, du Christ Pantocrator et des grands saints mili- 
taires, saint Théodore Tyron, saint Théodore Stratilate, saint Georges, 
saint Démétrius. Sur les ponts des chelandia, des dromons, des ousia 
étincellent et reluisent au soleil les cuirasses cataphractes, les haches 
des Vae rings, les cottes de mailles, les bouchers ronds de métal poH. 
Les costumes éclatants de toutes les races de l'Orient se mêlent aux 
vêtements plus sombres faits de peaux de bêtes et de fourrures des fils 
du Nord et des guerriers de la steppe. Les mille voix des drongaires 
ordonnant la manœuvre des équipages se mêlent à celles des turmar- 
ques, des topotérètes, des centarques qui président à l'embarquement 
et aux derniers préparatifs de l'installation à bord. Des centaines de ca- 
nots, de caïques peints en bleu et en vermillon, volent et s'entre-croi- 
sent d'un navire à l'autre, tout chargés d'oisifs parés des éclatants vête- 



68 UN EMPEREUR BYZANTIN 

iiients de soie brocliée d'or et d'argent de la noblesse byzantine. Sur 
les deux rives, les palais, les villas, les églises sans nombre, les terrasses 
ombragées de grands arbres, les hautes tours carrées et les longues 
lignes de murailles savamment crénelées disparaissent sous un peuple 
de curieux parmi la luxuriante et gaie verdure des jardins environ- 
nants. 

A cette pointe du Sérail, aride aujourd'hui, et presque désolée, qu'oc- 
cupaient alors les murailles, les bosquets, les pavillons de plaisance du 
Palais Sacré, la cour splendide et innombrable s'est massée. Au port 
du Boucoléon , ce port magnifique de la demeure impériale réservé au 
seul Basileus, ce port tout entier créé de main d'homme, dont les quais 
de marbre et les escahers somptueux couverts de colonnes et de groupes 
admirables descendaient jusqu'à la mer, le jeune empereur, semblable 
à une idole dorée, le stemma en tête, et avec lui le patriarche, le haut 
clergé, tous les membres du saint synode, le sénat, les plus grands digni- 
taires vêtus d'or ou de soie, coiffés du bonnet de brocart d'or, ont pris 
place sur une estrade improvisée. Derrière les hauts grillages des jar- 
dins du Palais, dans les mystérieuses profondeurs de l'immense gynécée, 
on devine encore tout un monde de spectatrices, la radieuse Basilissa, 
toute fière de régner, assise sur un trône de métal précieux , toutes ses 
femmes, toutes ses esclaves, toutes les patriciennes zostae ou patriciennes 
à ceinture, les spatharissse, les stratorissae, les hypatissaî', admises 
en sa présence, désignées chacune par le titre de son époux. La 
jalouse surveillance des eunuques, « de ceux qui sont sans barbe », 
contient avec peine cette troupe charmante, très parée, curieuse, in- 
disciplinée. 

Cependant le tumulte étourdissant de cette foule immense augmente 
{\ chaque heure. De toutes parts, parmi les mille rumeurs de cette gi- 
gantesque agglomération, éclatent les sons de musiques guerrières, 
sauvages, étranges. Les sons rauques et terrifiants des trompes et des 
naquaires, le hurlement cadencé des cymbales, le roulement bref et pré- 
cipité des tambours, les chants de combat de toutes ces races barbares , 

1. Eiîouses de spathaires, de stratores ou écuyers, d'hypatoi ou personnages consulaires. 



AU DIXIEME SIECLE. 



69 



les vivats interminables des fac- 
tions, leurs acclamations ofticiel- 
les bizarres et réglées, les litanies 
pieuses des dévots, les mono- 
tones cantilènes des moines par 
milliers se mêlent aux voix 
grêles des chantres et des clercs 
qui dans toutes les églises, 
dans tous les oratoires entonnent 
l'hymne à la Vierge Hodigitria, 
<ï l'Invincible Mère, Celle qui 
conduit à la victoire )). 

Puis, soudain, un grand si- 
lence s'établit, le patriarche 
bénit la flotte; le Basileus, de- 
bout, donne le signal ; une im- 
mense acclamation pieuse lui 
répond tout le long des rives 
des deux continents , et la foule 
des navires s'ébranle lentement 
sur la route de Marmara. 

Dans plus de cinq cents 
églises aux voûtes de mosaïques 
à fond d'or, dans tous les ora- 
toires consacrés à mille saints 
aux noms étranges, au fond des 
monastères de cent ordres di- 
vers, dans les cellules sans 
nombre des cénobites, les prières 
sont dites pour le succès des 
guerriers byzantins, valeureux 
fils de la Vierge, qui vont com- 
battre les Sarrasins impies , con- 
tempteurs de la Trinité, néga- 




Sainte Hélène en impératrice byzantine. Miniature (i'im 
des iiliis magnifiques man uscrits byzantins de la Bi- 
bliotlièque nationale : un Saint Gréçoii-e de ^\l^iance du 
LX" siècle. 



70 UN EMPEREUR BYZANTIN 

teurs (lu Verbe divin, « ces Agarènes maudits que Dieu confonde »! 
Tout le long du Livre des Cérémonies, cette lourde, informe, mais 
précieuse compilation que nous devons à Constantin Porphyrogénète, 
on retrouve la trace profonde des incessants soucis que créait aux em- 
pereurs cette (( Crète infâme ». L'iiorreur de cette première question 
Cretoise hantait le sommeil du Basileus reposant sur sa couche somp- 
tueuse dans son grand triclinion de pourpre et d'or. Un chapitre spé- 
cial de ce livre nous donne la description succincte de l'itinéraire le 
plus rapide et le plus sûr que devaient suivre les escadres byzantines 
pour atteindre l'île tant redoutée, ainsi que l'énumération des diverses 
stations impériales qu'elles rencontraient sur cette route. Ce fut cer- 
tainement cette même voie que suivit Nicéphoreàla tête de son énorme 
flotte grossie à chaque arrêt de contingents nouveaux. La distance 
totale admise par les fourriers byzantins était de 792 milles. On 
quittait les deux ports de la Ville gardée de Dieu et l'admirable rade 
de Chrysokéra?, qui est la Corne-d'Or d'aujourd'hui; on voyait sur la 
gauche disparaître rapidement dans le lointain la rive de Bithynie et 
les îles des Princes, émeraudes verdoyantes scintillant sur un flot tou- 
jours bleu ; on longeait la côte septentrionale de Marmara jusqu'à Hé- 
raclée, première station navale signalée dans l'itinéraire des Cérémonies, 
C'était l'antique Périnthe, autrefois populeuse métropole de Thrace, 
célèbre par la résistance désespérée qu'elle opposa à Philippe de Ma- 
cédoine, port considérable sous les Basileis byzantins, aujourd'hui 
petite ville insignifiante qui porte encore son nom^ d'Eski Erekli (la 
Vieille Héraclée). En quittant ce port, on cinglait droit au sud-ouest 
vers la côte d'Asie. Proconèse était la seconde station dans la mer 
de Marmara; c'est la plus considérable parmi ce groupe d'îles, qui au 
moyen âge, par leurs carrières de marbre dont tous les édifices de 
Constantinople sont bâtis, ont donné, dit-on, son nom moderne à 
l'antique Propontide '. Proconèse, lieu très redouté de reléga- 
tion abominable sous les Byzantins, dresse en face de la mer ses 
flancs escarpés au pied desquels est bâti Marmara, gros bourg avec 

1. D'autres étymologles ont été proposées. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



un bon port, qui occupe l'emplacement de l'antique capitale de l'île. 
De Proconèse , la flotte de Crète gagnait Abydos, siège de la grande 
douane impériale du Couchant \ par opposition à la douane orien- 
tale du Bosphore établie presque à l'entrée de la mer Noire, et 
qui portait le titre officiel de douane du Levant -. C'était à Abydos 
que les innombrables douaniers byzantins et leurs chefs, les commer- 
ciaires impériaux, armés de la longue et fine lance acérée, la si'ro- 
mastis, a pour percer et fouiller les sacs, découvrir la soie sous le lin 
et le métal caché dans la cire, » arrêtaient les navires qui affluaient 
vers la Ville chargés de tous les produits des ports d'Occident, et 




Sceau de plomb d'au cominerciaire ou chef des douanes impériales de l'Hellespout. 

leur faisaient payer des droits excessifs. Seuls les ballots qui avaient 
subi victorieusement cette visite minutieuse et acquitté les taxes 
étaient scellés par les commerciaires , huilés, suivant l'expression 
consacrée, la bulle de plomb à l'effigie impériale constituant la 
marque du libre transit qui leur était accordé. Quant aux marchan- 
dises de contrebande, elles étaient confisquées au bénéfice du Basileus, 
et leurs propriétaires mis à l'amende ou cruellement battus de verges. 
Je possède dans ma collection quelques-unes de ces précieuses bulles 
de plomb aux noms de ces commerciaires ou douaniers-chefs des douanes 
de l'Hellespont et de l'Orient. Les légendes grecques du revers énu- 
mèrent pompeusement leurs titres étranges : « Vierge toute sainte, 
prête secours à Jean, hypatos ^, stratigos et grand commerciaire public 



1. Tri; Ajffcw;. 

2. Trj; 'AvaTo),iï;. 

3. Consul. 



72 UN EMPEREUR BYZANTIN 



de l'apotlièqiie ' du Couchant'. )) Sur la face principale figure l'effigie 
du Basil eus, celle de la Vierge ou bien encore celle de quelque saint 
en renom. 

Abydos, que notre Villehardouin appelle les Bouches d'Avie, située 
au point le plus étroit du Bosphore de Thrace, autrement dit des Dar- 
danelles, en bordait la rive asiatique. C'était, à cette époque, une des 
cités principales du fameux thème insulaire de la Mer Egée ou de 
l'Archipel, qui dans ses contours fantastiques comprenait, outre les 
Cyclades et une partie des Sporades, toute une portion continentale à 
la fois asiatique et européenne, toute la Troade avec la rive méri- 
dionale de la Propontide, plus la presqu'île de Gallipoli. Il ne reste 
absolument aucune trace aujourd'hui de ce port fameux, à chaque 
page mentionné par les chroniqueurs byzantins, où se pressèrent sans 
relâche durant des siècles les galères de Gênes, de Venise et du reste 
delà chrétienté, allant porter à la capitale de l'Orient les merveilleux 
produits de toutes les échelles de la Méditerranée. Son emplacement 
exact semble marqué par la pointe sablonneuse de Nagara, sur la- 
quelle s'élève maintenant un fort turc. 

La station suivante est désignée dans l'itinéraire des Cérémonies 
sous le nom de Ta Peulda (Les Pins?). Je ne crois pas qu'on soit par- 
venu à identifier cette localité ; c'était probablement une simple halte, 
quelque petit port à la sortie même des Dardanelles. On cinglait en- 
suite sur Ténédos, cinquième station, également lieu d'exil très redouté 
où ont pleuré bien des hauts hommes de Byzance, bien des hautes 
dames aussi, victimes de quelque intrigue de Palais. C'était un point 
puissamment fortifié, d'une importance capitale pour assurer la liberté 
des détroits. Il s'y trouvait d'ordinaire une station nombreuse de la 
division navale des mers de l'Archipel. Génois et Vénitiens, constam- 
ment préoccupés de s'emparer de cette île et de s'en disputer la future 
possession, ne parvinrent cependant jamais à y prendre pied, tant elle 
était bien défendue par ses murailles et par les escarpements naturels 
qui la rendaient à peu près inabordable. Le port était d'ailleurs peu 

1. Douane. 

2. Ou de l'Hellespont. — Voyez le sceau de ce Jean à la page précédente. 



Al" DlXIh.Mh 



I 1.1 i. I. 



73 



sûr. La ville adossée au coteau s'étageait au-dessous. La fréquentation 
constante des matelots de la flotte impériale y avait attiré de nom- 
breuses industries; l'animation y était toujours très grande. Dans 
le faubourg, autour du port, des filles d'Egypte,^]' Arabie et de la loin- 
taine Ethiopie, Phrynés de carrefours, parées de faux bijoux, mimaient 
le soir au son d'une musique sauvage des danses obscènes devant un 
public enthousiaste et grossier de marins et de pamphyles. 

Après Ténédos , passant devant 
cette basse et triste côte de 
Troade qui avait dès longtemps 
perdu jusqu'au plus lointain sou- 
venir de Priam et d'Achille, on 
atteignait Mytilène, la grande île 
verte et riante, hélas, aussi séjour 
d'exil ; car tous ces beaux lieux 
étaient alors comme autant de 
douloureux calvaires, témoins 
lamentables de cette barbare po- 
litique byzantine qui, lorsqu'elle 
ne tuait pas, aveuglait sans pitié 
et déportait pour le moins. 

A Mytilène ou Métellin, comme 
on disait au moyen âge , deux 
grandes figures dominent cette 

sombre histoire de la relégation officielle à Byzance, celle de la fa- 
meuse impératrice Zoé, la contemporaine de Charlemagne, qui y 
mourut. vieille et misérable après avoir ébloui le monde de son faste, 
et celle du Basileus Stéphanos, fils de Romain Lécapène, qui avait été 
associé au trône par son père. Depuis plusieurs années, il était détenu 
dans cette île sous une surveillance rigoureuse. Nous verrons bientôt 
quelle fut sa fin cruelle. Mytilène était aussi une station navale de 
première importance , la plus importante peut-être ; un détachement 
de la flotte impériale y était constamment cantonné. C'était h\ que 
d'ordinaire la plupart des contingents des grands thèmes d'Asie r« - 




Groupe de gnerriers byzantins; d'après une miniature 
d'un manuscrit grec du X'' ou du xi*^ siècle, de la Bi- 
bliothèque nationale. 



EMPEUEUn BYZANTIN. 



74 UN EMPEREUR BYZANTIN 

joignaient l'escadre expéditionnaire. Cette île si belle ne tomba jamais 
aux mains des Sarrasins et demeura presque constamment dans la 
possession des Basileis jusqu'à ce qu'un d'entre eux, Jean Paléologue, 
l'eût cédée, en 1354, pour prix de grands services rendus, au Génois 
'Francesco Gattilusio, qui fonda la dynastie des seigneurs latins de 
Métellin sous la suzeraineté byzantine. 

De Mytilène, la flotte de Crète gagnait Cliio, la ravissante île du 
mastic, la capitale du thème de l'Archipel, résidence de son stratigos, 
puis la vaste Samos où on ralliait les contingents du très important 
thème maritime des Cibyrrhéotes. On quittait alors définitivement la 
côte d'Asie et la région des grandes îles. On touchait aux îlots désignés 
sous le nom de Fournsei, aujourd'hui appelés Furni , simple poste de 
ravitaillement ; puis, laissant à droite Nicaria, on abordait à Naxos, la 
plus considérable des Cyclades, où devait également régner plus tard 
une dynastie italienne célèbre. De cette île, point central entre le Pé- 
loponèse et le littoral asiatique, la flotte s'avançait à travers les petites 
Sporades, et gagnait los, aujourd'hui Nio, fameuse dans l'antiquité 
pour avoir été le tombeau d'Homère, qui y mourut, dit la légende, en 
se rendant de Smyrne à Athènes. Au siècle dernier, un officier hol- 
landais au service de la Russie, un naïf ou un rieur, le comte Pasch van 
Krienen, prétendit avoir retrouvé ce monument illustre entre tous. 

De Nio, les dromons byzantins gagnaient Thérasia et sa grande 
voisine Théra, la Santorin actuelle, la Sainte-Irène des Grecs^u 
moyen âge, cratère volcanique que ses éruptions et son vin capiteux 
ont fait célèbre. On franchissait alors le vaste espace connu sous le 
nom de mer de Crète ; on touchait encore à l'îlot appelé Ta Ghristiana, 
puis à Dia '. On se trouvait là à quarante stades de l'Héracléion de 
Cnossus. La côte de Crète était toute proche. Il ne s'agissait plus que 
de débarquer. 

Nicéphore Phocas se rendit en Crète par ce trajet, mais pas tout à 
fait aussi directement ; la flotte était trop considérable pour qu'on pût 

1. Auioui-d'hui Standia. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 75 



tout le temps naviguer de conserve. Le rendez-vous définitif fut fixé 
entre Chio et Samos, à Phygèles, petit port de la côte d'Asie au sud 
d'Ephèse, en face de Samos. Pendant que la foule des transports at- 
tardés sur la route rejoignait peu à peu le quartier général, Nicé- 
phore détacha en éclaireurs ses meilleurs voiliers, qui reconnurent ra- 
pidement la côte septentrionale de Crète et rapportèrent d'utiles 
informations confirmées par le dire de quelques habitants qu'on réussit 
à capturer. Ils annoncèrent qu'une grande panique, une incroyable 
agitation , régnaient parmi la nombreuse population sarrasine de l'île. 
La nouvelle de l'arrivée imminente de l'immense expédition s'était 
répandue avec la rapidité de la foudre. L'émir Abd el-Aziz, que les 
chroniqueurs byzantins nomment Kouroup ou Kouroupas ' , et ses princi- 
paux lieutenants, bien que fort surexcités par leurs récents succès 
sur les impériaux, déployaient une activité extraordinaire pour mettre 
en état de défense les villes de la côte. 

La flotte, assemblée tout entière, quitta enfin Phygèles ". Lorsqu'on 
fut arrivé au mouillage de Nio, le chemin devenant tout à fait inconnu 
et dangereux, on s'adressa vainement aux pilotes embarqués sur 
l'escadre. Pas un ne connaissait la route, tant il y avait longtemps, dit 
Michel Attaliote, qu'aucun navire grec n'avait osé se hasarder au delà 
de cet îlot. Cependant des marins de Carpathos, montés sur deux pe- 
tits navires, vinrent au secours de Nicéphore et se chargèrent de con- 
duire les Byzantins jusqu'à la rive Cretoise, qu'on atteignit sans autre 
incident. Toute l'expédition naviguait maintenant de conserve. Nicé- 
phore, craignant les surprises alors qu'on était si près de l'ennemi, 
avait énergiquement tenu à ce que toute la flotte parût à la fois sur la 
côte Cretoise. Nous ignorons le point précis où se fit le débarquement. 
Il n'eut pas lieu sans combat. 

1. Peut-être est-ce une altération du titre byzantin de curopalate. Voj-ez la note 1 de la page 80. 

2. Michel Attaliote, un chroniqueur de la seconde moitié du onzième siècle, qui a intercalé dans 
son histoire de l'empereur Nicéphore Botoniate un récit anecdotique de l'expédition de Nicéphore Pho- 
cas en Crète, raconte à propos de ce départ de Phygèles une absurde histoire qui ferait peu d'honneur, 
si elle avait quelque apparence de vérité, à notre héros et à sa liberté d'esprit. Préoccupé de ce que le 
nom de Phygèles rappelait celui de Juite, en grec pJti/ji, il aurait fait procéder à nouveau à l'embar- 
quement des troupes, déjà une première fois effectué en ce lieu, en un point de la côte désigné par 
un nom de moins fâcheux augure, le promontoire de Hagia. 



76 UN EMPEREUR BYZANTIN 

L'ensemble des hauteurs dominant la plage étaient occupées par des 
masses sarrasines, piétons et cavaliers, dont les hurlements s'enten- 
daient distinctement et dont les blancs vêtements et les armes polies 
étincelaient au soleil. La descente à terre commença sur l'heure 
et directement sur la plage. Michel Attaliote nous dit qu'il ne se trou- 
vait aucun port en ce point. Tandis que les archers et les frondeurs 
byzantins tenaient les Arabes à distance , les plus gros dromons fu- 
rent poussés à force de rames sur le rivage ; leurs huis s'ouvrirent sou- 
dain ; des plans inclinés furent immédiatement disposés, et les Sar- 
rasins de Crète, épouvantés par ce spectacle, parait-il, tout nouveau 
pour eux, virent les cuirassiers byzantins se précipiter à cheval et 
tout armés des flancs de ces navires et s'élancer bondissants sur le 
sable de la côte. 

Sans perdre une heure, durant que l'immense débarquement s'a- 
chevait, Nicéphore disposa son avant-garde en trois corps. Les fan- 
tassins impériaux, les Russes probablement, serrés en masses pro- 
fondes, couverts par leurs boucliers qui formaient au-dessus de leurs 
têtes comme un toit continu, présentant sur leur front une haie de 
piques, s'élancèrent à l'attaque des hauteurs, (( pareils à des Hons, » 
dit un contemporain ', chantant l'hymne à la Vierge Victorieuse. Un 
évêque, assisté de clercs en grand costume, marchait en tête de chaque 
corps, portant haut une croix colossale, au centre de laquelle se trou- 
vait incrusté un morceau de la Vraie Croix, « divine, très vénérable, 
très sainte, vivifiante, très secourable ». Les Sarrasins, noirs et nus 
pour la plupart, les autres cuirassés, vêtus de cottes de mailles ou 
enveloppés dans d'immenses manteaux flottants d'une éclatante blan- 
cheur, couvraient les assaillants de traits et de flèches barbelées , pous- 
sant des cris incessants. Avec un mépris complet de la mort, ils s'é- 
lançaient sur les masses byzantines sans parvenir à les rompre. Des 
derviches, hagards, échevelés, fanatiques , couraient pour se faire tuer. 
Couverts eux-mêmes par la pluie de flèches des archers grecs , qui , 
à peine débarqués, couraient rejoindre la colonne d'attaque, ces ad- 

1. Le diacre Théodose. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



77 



mirables guerriers, reculant toujours à mesure que rennemi montait, 
sans cesse recommençaient leur attaque furieuse. L'armée impériale 
en fit un immense carnage, marchant en avant jusqu'au soir. Les 
cavaliers cataphractaires, lancés dans toutes les directions, firent de 
nombreux prisonniers et foulèrent les blessés sous les sabots de leurs 
chevaux '. 

Je ne puis entrer dans tout le détail de cette expédition , dont le 
récit, d'abord simple énumération de combats journaliers, risquerait 





L s' lierre. Cavaliers byzautins poursuivant dans les bois des ennemis fugitifs et désarmés ; à gauche, une 
forteresse. Miniature d'un manuscrit grec du x" ou du xi« siècle, de la Bibliothèque nationale. 



de devenir fastidieux. Nicéphore se montra comme toujours homme 
de guerre consommé. Il avait la confiance absolue des troupes. La 
flotte fat dispersée sur divers points de la côte Cretoise et disposée de 
manière à bloquer entièrement File, à prévenir surtout toute tentative 
de ravitaillement, qu'elle vînt des côtes de Syrie ou de Cilicie, de celles 
d'Egypte, d'Afrique ou même de la lointaine Andalousie. Durant que 
l'armée achevait de se reformer pour la marche en avant, une très forte 
reconnaissance fut dirigée vers l'intérieur de l'île, sous le comman- 
dement de Pastilas , stratigos des Thracésiens , un des plus braves sol- 
dats du corps expéditionnaire, héros des guerres asiatiques. On fit d'a- 



1. J'ai suivi Léon Diacre. Le continuateur anonyme de Théopliane fait un récit quelque peu différent 
de ce débarquement. Il ne fait allusion & aucun combat qui aurait eu lieu à cette occasion et dit seule- 
ment que le corps expéditionnaire, aussitôt qu'il eut pris terre, se retrancha fortement en attendant qu'on 
se fût assuré par des reconnaissances bien dirigées de la force de l'ennemi qu'on allait attaquer. Le dia- 
cre Théodose non plus ne parle d'aucun combat au moment du débarquement des Byzantins. Voy. Hirsch .', 
Byzantinisclie Studien, p. 302. 



78 UN ExMPEREUR BYZANTIN 

bord de très riches prises. Mais les troupes russes, ou tout au moins 
barbares, qui composaient ce détachement, se laissèrent distraire par 
la fertilité des merveilleuses campagnes dans lesquelles elles péné- 
trèrent en pleine splendeur de Tété. Les tentes byzantines, environ- 
nées d'arbres ployant sous le poids des fruits, semblaient des pavillons 
dressés pour le plaisir dans quelque paysage enchanté. Le réveil fut 
terrible. 

Tandis que les Grecs fourrageaient débandés, malgré tous les 
efforts de Pastilas pour maintenir la discipline , les Arabes, toujours 
aux aguets, les surprirent. Le détachement presque entier fut 
massacré après une résistance désespérée. Pastilas, renversé de cheval, 
périt accablé sous le nombre. 

Cet échec fat très sensible à Nicéphore. Il se décida sur-le-champ 
à frapper un grand coup, en marchant droit sur Chandax, la capitale 
même des Sarrasins de Crète, cette citadelle fameuse réputée impre- 
nable, clef de l'île entière. L'armée s'avança à travers un pays superbe 
couvert d'immenses moissons, parsemé d'arbres fruitiers dont l'abon- 
dance et la variété semblent avoir fait la plus vive impression sur l'es- 
prit des guerriers byzantins. De toutes parts, à mesure que parais- 
saient les têtes de colonnes impériales, les populations sarrasines, 
chargées de leurs biens les plus précieux, fuyaient éperdues, courant se 
réfugier dans les régions montagneuses de l'ile ; de toutes parts aussi, 
les descendants des anciens habitants chrétiens, auxquels leurs maîtres 
idolâtres avaient imposé la conversion à l'Islam, accouraient joyeux 
à la rencontre de l'armée libératrice qui, faisant, hélas, la guerre 
ainsi qu'on la faisait en ces époques barbares, détruisait tout sur 
son passage, incendiant les villages, brûlant les moissons, cou- 
pant au pied les palmiers et les autres arbres à fruits, comme si les 
Sarrasins devaient souffrir seuls de ces dévastations. Après quelques 
combats d'avant-garde, on atteignit Chandax. 

Les chroniqueurs nous ont conservé les discours à la fois enflammés 
et habiles par lesquels Nicéphore soutint ou releva l'ardeur dynas- 
tique, le zèle dévot de ses troupes en arrivant devant cette forteresse 
célèbre. On croirait ouïr Alexandre parlant aux phalanges macédo- 



AU DIXIEME SIECLE. 79 



niennes ou César haranguant ses légions \ La situation de la for- 
teresse sarrasine était formidable. Elle tenait, disait- on, son nom du 
large fossé, khandak en arabe, que les conquérants de 824 avaient 
creusé autour du premier camp retranché où ils s'étaient fortifiés après 
leur débarquement, non loin des ruines de Cnossus. Ils en firent leur 
base d'opérations pour la conquête totale de l'île. Ce furent les maté- 
riaux mêmes des édifices ruinés de la ville antique qui servirent à 
la construction de la cité nouvelle. Ainsi se trouve expliquée l'ab- 
sence presque absolue de tout vestige de cette métropole Cretoise 
dont le nom même a disparu. Admirablement fortifiée du côté de la 
mer par les conquérants andalous, Chandax s'appuyait d'autre part 
sur un immense rocher aux parois presque verticales, au sommet 
aplani. Tout le long de ce sommet couraient les hautes murailles 
sarrasines. C'était une imprenable forteresse, et si nous ne possé- 
dions déjà le témoignage précis des historiens byzantins, seul le 
siège fameux que Candie soutint sept siècles plus tard contre 
les Ottomans, siège qui dura vingt années, de 1648 à 1669, et où s'il- 
lustrèrent Beaufort et surtout Morosini, suffirait à nous remettre en 
mémoire la force de la position devant laquelle Nicéphore Phocas 
allait jouer l'avenir de sa réputation militaire déjà grande. 

De toutes parts, l'attaque semblait impossible et les légionnaires 
byzantins contemplaient avec effroi ces tours puissantes, ces fossés 
gigantesques derrière lesquels se cachait toute une armée d'aventuriers 
féroces. Un détail curieux nous est fourni par Léon Diacre : suivant 
un perfectionnement alors tout nouveau dans l'art de la défense des 
places, les murailles énormes de Chandax avaient été construites non 
de briques, mais de terre pétrie avec du poil de chèvre et de la soie 
de porc qui en augmentaient la cohésion. Le procédé semble primitif, 
presque absurde, mais du moins le témoignage du chroniqueur est fort 
précis. Très probablement la partie supérieure seule de la muraille 
était ainsi constituée, et la base devait être faite de gros moellons 
taillés et réunis au mortier. Ces murailles étaient très hautes; leur 

1. Voy. ce que dit de ces discours M. Paparrigopoulos dans son Histoire du peuple hellénique, t. IV, p. 126. 



80 UN EMPEREUR BYZANTIN 

largeur était telle que deux chars circulaient de front sur leur som- 
met ; un double fossé, large autant que profond, complétait de toutes 
parts la défense du côté de terre. Une immense et belliqueuse garnison 
peuplait chaque section du rempart. La ville était pleine de réfugiés 
des campagnes environnantes. 

On ne pouvait songer à emporter immédiatement Chandax d'assaut. 
Nicéphore décida de la bloquer. La flotte intercepta la route de la 
mer, et les troupes de terre, à chaque instant inquiétées par les as- 
siégés, creusèrent un fossé colossal doublé d'un haut rempart dont 
les deux extrémités s'en allèrent toucher la mer, enveloppant entiè- 
rement de leur circuit Chandax et ses fortifications. Le blocus fut 
ainsi complet, et cet immense travail garantit en même temps les impé- 
riaux contre toute surprise des assiégés. Le camp même des Byzantins, 
établi à environ trois stades de la ville, fat en outre protégé par de 
grandes palissades. De nombreux corps grecs, incessamment déta- 
chés à l'intérieur de l'île, la parcoururent en tous sens, prenant villes 
et kastra, provoquant les soumissions, semant la terreur, razziant les 
villages pour ravitailler l'armée de siège, poursuivant les partis sar- 
rasins jusque dans les plus hautes solitudes, forets vierges et cavernes 
inaccessibles, empêchant tout débarquement de secours asiatique ou 
africain. En un mot, la conquête de l'île entière marcha concurremment 
avec le siège de la capitale. Les détachements de la flotte occupèrent 
des ports très sûrs et furent mis à l'abri de toute surprise. 

Bientôt les musulmans crétois, aussi étroitement bloqués, souffrirent 
de la faim. Dès la première nouvelle de l'armement byzantin qui se pré- 
parait, Abd el-Aziz', le vieil et énergique émir de Crète, voyant bien 
qu'il ne pouvait espérer de secours de l'Asie musulmane en proie à l'anar- 
chie et elle-même attaquée par les Grecs, avait imploré l'appui de ses co- 
religionnaires, les Khalifes Fatimite d'Afrique et Ommiade d'Espagne, 
de ce dernier surtout*. Aussitôt Abdérame III avait dépêché à Chandax 

1. Son nom véritable, d'après les sources arabes, était Abd el-Aziz beu Omar ben Choaîb. Les histo- 
riens byzantins le nomment constamment Kouroupas, ou Kouropas, ou encore el Kortobi, même Kouropa- 
latis (Syméon Magister). Voy. F. Hirsch, Bijzantlnische StmUen, note 2 de la page 13(!. M. G. Leon- 
hardt (Kaher Nicephoros II l'hocas und dh' Ilamdaniden, Halle, 1887), le nomme Abd el-Aziz el-Kotorbi. 

2. M. Amari, Storia déi Musulinani di Sic'dia, t. II, p. "260, note 3, révoque en doute ce fait, avancé par 



AU DIXIEME SIECLE. 



81 



des émissaires chargés de le renseigner exactement. Il ne faut pas 
oublier que les Sarrasins de Crète descendaient des Arabes d'Anda- 
lousie, bien que, par leur situation, ils fussent naturellement en relations 
bien plus intimes avec ceux de Syrie. Il ne faut pas non plus s'éton- 
ner outre mesure de ces communications, bien plus fréquentes et 




Groupe de guerriers. Miniature tirée d'un des plus précieiix manuscrits byzantins du ix'' siècle 
de la Bibliothèque nationale. 

rapides qu'on ne pourrait se l'imaginer pour ces temps reculés, entre 
les populations musulmanes de la IMéditerranée orientale au dixième 
siècle et celles de la lointaine Andalousie. La navigation d'une extré- 
mité à l'autre de cette mer était demeurée, après la chute de l'empire 
romain suivie de quatre siècles de désastres et d'invasions, d'une 

quelques chroniqueurs arabes, de l'euToi par le Fatimite Mouizz de secours aux Arabes de Crète. Cepen- 
dant l'historien arabe Nowairi affirme que l'émir de Crète s'était reconnu le vassal du Khalife africain. 

EMPEREUR BYZAXTIN. ^'- 



82 UN EMPEREUR BYZANTIN 

activité vraiment extraordinaire, et l'essor de la conquête sarrasine 
n'avait pas peu contribué à maintenir, à accroître même ce grand mou- 
vement maritime. Fait curieux, les relations étaient bien moins rares 
qu'on ne pourrait le supposer non seulement entre les Sarrasins d'Es- 
pagne et leurs frères d'Italie ou de Crète, mais même entre les Arabes 
andaloLis et les Byzantins. Les cours de Constantinople et de Cordoue 
échangeaient de fréquentes ambassades, étaient en relations suivies 
et fort au courant de leurs circonstances réciproques. Le Porpliyro- 
génète rapporte fort exactement dans ses écrits la conquête de l'Espa- 
gne par les Arabes. 

Retenus par divers obstacles , les envoyés andalous n'abordèrent dans 
l'île que lorsque celle-ci était plus qu'à moitié conquise et Chandax 
déjà fort étroitement bloquée. Ils parvinrent cependant à se faire con- 
duire de nuit au pied des murailles ; des échelles de cordes leur ayant 
été jetées, ils pénétrèrent dans la cité assiégée. Devant la famine déjà 
menaçante, surtout devant le formidable appareil de l'attaque byzan- 
tine, ils eurent tôt fait de juger la situation de leurs coreligionnaires 
comme absolument désespérée. Ni larmes ni prières ne purent les rete- 
nir; ils repartirent aussitôt, se refusant à promettre des secours. 

La malheureuse population, connaissant exactement le sort terrible 
qui l'attendait, n'en résolut pas moins de résister jusqu'à la mort. Le 
blocus se prolongea durant tout le long hiver de 960 à 961, entremêlé 
de furieux combats, de sorties désespérées, souvent heureuses, même 
de tentatives de diversion des Arabes d'Afrique ou d'Asie. Nicéphore 
fit tête merveilleusement à tant de difficultés. Il se gardait admirable- 
ment. Son service d'éclaireurs et de reconnaissances était fort bien 
organisé. Karamountis', le brillant émir des Sarrasins de Tarse, 
l'ancien adversaire de Nicéphore Phocas en Asie , fut repoussé par 
les soldats du thème des Thracésiens. Fugitif, il dut se cacher 
dans une caverne. Nous n'avons aucun détail sur l'importance 
des forces qu'il amenait. Un peu plus tard, quarante mille Arabes, 
peut-être envoyés en partie par le Fatimite d'Afrique (plutôt 

]. Aussi appelé Karamon. Le diacre Tliéodose confond Karamon et Konroupas. 



AU DIXIEME SIECLE. 83 



que par les Ikhchidites d'Egypte alors fort affaiblis), mais surtout 
Arabes de l'intérieur de l'ile, à ce que dous apprend Michel Attaliote, 
marclièrent sur le camp byzantin. Cette attaque devait coïncider avec 
une sortie des assiégés. Deux transfuges crétois avertirent Nicéphore, 
qui, prévenant les combinaisons de l'ennemi, marcha rapidement à 
la rencontre de l'armée de secours et l'attaqua, par une nuit claire, 
sur une hauteur où elle était campée. Les infidèles , surpris par une 
attaque aussi bruyante qu'inopinée, furent mis en affreuse déroute. La 
lune illuminait de lueurs étranges cette lutte terrible entre les noirs 
Ethiopiens aux blancs manteaux et les cavaliers impériaux aux cui- 
rasses imbriquées. Presque tous les Arabes furent massacrés. Les sol- 
dats arméniens, contingents du grand thème arméniaque et des thèmes 
lointains et plus petits de Chaldée , de Mésopotamie , de Sébastée ' , de 
Colonée, de Charpézic, même de Lykandos, mercenaires aussi, fournis 
par les princes arméniens vassaux ou alliés, se distinguèrent, parait-il, 
entre tous en ce carnage. Les Arméniens d'alors constituaient encore 
une nation des plus belhqueuses. La mollesse est venue bien plus 
tard, après des siècles d'asservissement aux sultans. Au dixième 
siècle surtout, les guerriers arméniens remplissaient les armées 
byzantines. « Nobles émigrés ou bannis, aventuriers fuyant de- 
vant les persécutions musulmanes ou cherchant fortune sur les terres 
de l'empire, on les voyait partout, à Byzance comme aux camps. 
Partout on prisait leur valeur guerrière. C'était la grande époque 
des rapports étroits entre les Basileis et tous ces petits princes chré- 
tiens quasi indépendants de la haute Asie Mineure qui, toujours en 
lutte avec les Khalifes et leurs émirs, soutenaient vaillamment la 
lutte séculaire d'avant-^arde contre l'éternel ennemi musulman. Il y 
avait toujours au Palais Sacré quelque dynaste arménien, quelque 
membre de l'illustre maison Pagratide des rois d'Arménie, quelque 
archonte de Dâron ou du Vaspouraçan qui venait implorer l'appui 
du Basileus romain, son (( très cher Père spirituel, )) ou réclamer de 
lui cette investiture sans laquelle il ne se croyait jamais assez fort -. » 

1. Aujourd'hui Siwas. 
•2. Rambaud, op. cit. 



84 UN EMPEREUR BYZANTIN 

Le retour du domestique ' au camp devant Chandax, après ce bril- 
lant fait d'armes, fut un triomphe. Sur l'ordre du général en chef, on 
paya une pièce d'argent chaque tête de guerrier arabe. Quand on eut 
réuni un grand nombre de ces hideux trophées, on les ficha en face de 
la ville sur de longues lignes de pieux rangés en bataille. Ce spectacle 
affreux jeta la consternation au cœur des assiégés, qui se préparaient à 
sortir à la rencontre de l'armée de secours et apprirent ainsi sa défaite. 
On lança également des têtes coupées par centaines dans la ville au 
moyen des catapultes et des arbalètes à fronde. Ces horribles débris 
tombaient en pluie sanglante sur les défenseurs de Chandax, qui recon- 
naissaient celui-là un père, celui-là un frère, et s'arrachaient la barbe 
en poussant des cris de détresse. On ne leur lançait pas du reste que 
des têtes, on lançait aussi des cadavres entiers. Un certain Théodose, 
diacre de l'Eglise de Constantinople , dont on ne sait rien de plus et 
qui a composé un piètre poème en cinq chants en l'honneur des 
victoires de Nicéphore en Crète', raconte plaisamment, outre ces 
derniers détails qu'il est seul à nous donner ■\ qu'un jour les frondeurs 
byzantins, pour se moquer des affamés qu'ils assiégeaient, lancèrent, 
sur l'ordre de Nicéphore , au moyen d'une des plus grosses machines, 

1. Nicéphore était, on le sait, depuis nn certain temps déjà grand domestique des scholes d'Orient, 
c'est-à-dire généralissime de l'armée d'Asie. C'est sous ce titre qu'il avait remporté sous le dernier règne 
ses plus grand succès contre les musulmans. Les chroniqueurs arabes ne le désignent presque jamais que 
sous ce nom du « domestique ». C'est sous cette appellation légendaire qu'il était devenu et demeura 
longtemps après sa mort la terreur des populations sarrasines d'Asie Mineure et de Syrie. Parfois ce- 
pendant les sources arabes l'appellent Nikfour, corruption du grec Nikiphoros. 

2. Ce poème de Théodose, intitulé "AXwai; Kpy)TV);, /a CoM^wé^at^e Crète, est parvenu jusqu'à nous grâce 
à un unique manuscrit conservé à la Bibliothèque du Vatican. La dédicace nous apprend que Théodose 
le composa immédiatement après l'expédition de Crète, encore du vivant de Eomain II. Mais, parce 
qu'il redoutait la jalousie du jeune empereur, surexcitée par les trop rapides succès du domestique, il 
ne dut certainement présenter son poème à celui-ci qu'après la mort de Romain, très probablement au 
moment de l'entrée triomphale du mois d'avril 9G3, après la campagne victorieuse contre le Hamdanide, 
campagne qui se termina jiar la prise d'AIop. Ce récit verbeux, qui constitue, après la chronique de Léon 
Diacre, une des sources importantes à consulter pour l'histoire de la guerre de Crète, nous fournit ce- 
pendant bien moins de renseignements qu'on ne pourrait le supposer. Tourmenté par de déplorables 
souvenirs classiques, le pauvre diacre s'est presque constamment perdu en déclamations ampoulées, vides 
de faits, en considérations prétentieuses sur les faits et "gestes des anciens. Les allusions directes aux 
événements de la campagne de Crète sont peu nombreuses. Théodose nomme Nicé2:)hore le « Soleil des 
magistri » (outre son titre de domestique, il portait aussi celui très considérable de magister). le « ven- 
geur des Eomains », etc., etc. 

3. Théodose, dans son second chant, après avoir longuement décrit l'effroi des assiégés et leurs clameurs 
à la vue de ces projectiles d'un nouveau genre, sanglantes dépouilles de leurs coreligionnaires, met 
dans leurs bouches ces mots bizarres, probablement mal transcrits par lui, puisque aucun orientaliste n'a 
pu les interpréter : « Seiph echimat ischarop et rhasan sermit midéné et chait iphisani. » 



AU DIXIEME SIECLE. 



un misérable âne vivant qui s'en vint tomber par-dessus le rempart. La 
pauvre bête ainsi projetée agitait désespérément ses jambes, et toute 
l'armée riait aux éclats. Nicéphore lui-même prit part à l'hilarité géné- 
rale, et Tliéodose rapporte gravement les paroles qu'il prononça à cette 
occasion. Cette brutale gaieté était bien dans les mœurs du temps. 

Rien aujourd'hui ne saurait nous donner l'idée, même lointaine, de ces 
effroyables sièges du moyen âge oriental, surtout de la vie aux rem- 




[.'^y^/^/^A^A^^ 



Machine de jet destinée h lancer des projectiles incendiaires ; d'après nn ancien manuscrit arabe 
de la Bibliothèque nationale. 

parts , de cette vie de lutte corps à corps féroce et incessante , de ruse 
féline et mortelle qui ne désarmait ni jour ni nuit. Qui dira l'infernale 
épouvante de ces longs carnages, de ces lentes et bruyantes agonies des 
villes grecques ou sarrasines assiégées par d'impitoyables ennemis, 
dépeuplées par la faim, ravagées par d'horribles épidémies? Qui dira ces 
affreuses dépouilles tombant dans les rues, parmi les affamés, les mou- 
rants, les femmes, les enfants hurlant de douleur, l'incessante pluie 
de flèches, de pierres, de projectiles enflammés lancés de nuit comme 
de jour par mille engins? Aucun moyen d'éviter d'être transpercé par 
un trait, brûlé par le feu grégeois, échaudé par les pots d'huile bouil- 



86 UN EMPEREUR BYZANTIN 

lante, broyé par les quartiers de rochers, harponné par les crochets de 
fer lancés à toute volée ; aucune trêve , aucun repos ; partout la cruauté, 
la force brutale régnant sans partage ; partout des hurlements de dé- 
mons, une épouvantable clameur de cris de rage et de douleur poussés 
par les gosiers sauvages de ces races barbares, le choc terrible du bélier 
battant sans relâche la muraille, le sifflement des projectiles, l'explo- 
sion des bombes à feu, le fracas des machines, l'éclair sanglant du feu 
grégeois. 

Les Byzantins, les Arabes, avaient à cette époque perfectionné à 
l'excès l'art de ces machines de guerre si variées, destinées les unes à 
jeter bas les plus puissantes murailles, les autres à couvrir les soldats 
ennemis des plus dangereux comme des plus divers projectiles. Plu- 
sieurs empereurs grecs n'ont pas dédaigné dans leurs écrits de nous 
renseigner eux-mêmes à ce sujet. L'énumération et la description de 
toutes les variétés de ces formidables engins prendraientbien des pages. 
Dans le détail des préparatifs de l'expédition de Crète, qui forme les 
chapitres XLIV et XLV du Livre des Cérémonies^ le Porphyre génète 
insiste longuement sur Vapparatus expiignandis castris. Tours roulantes, 
tours destinées à incendier les portes, tortues monstrueuses aux mouve- 
mentssi lents montées sur quatre roues et caparaçonnées de cuir, hélé 
pôles, bahstes, catapultes, arbalètes gigantesques avec poulies et câbles, 
énormes béliers ferrés pour ébranler les remparts, machines à lancer 
de grosses pierres , des quartiers de roc , des traits pesants , des mar- 
mites de naphte enflammé, hautes échelles mobiles et articulées, frondes 
gigantesques, chausse-trapes innombrables pour blesser les pieds des 
chevaux et jeter bas les cavaliers, défilent en séries monotones sous la 
plume du scribe impérial. Le grand arsenal de Manganes, qui s'étendait 
au pied du Palais Sacré, sur la rive de laCorne-d'Or, en face de Galata, 
était le magasin colossal où l'on remisait cet immense appareil de 
guerre. Là se trouvaient disposées dans un ordre minutieux des milliers 
de machines de cent types divers. Chaque printemps, les armées d'Eu- 
rope et d'Asie recevaient un approvisionnement nouveau et les appa- 
reils détériorés par l'usage retournaient aux atehers de Manganes. 



AU DIXIEME SIÈCLE. 



87 



Cependant la mauvaise saison était venue et les troupes byzantines, 
elles aussi, souffraient liorriblement non seulement du froid intense et 
prolongé et des pluies constantes qui signalèrent ce cruel hiver de 960 
à 961, mais aussi de la faim, car ce même hiver fut marqué, dès le mois 
d'octobre, par une horrible disette qui fut générale dans tout l'Orient 
et se prolongea jusqu'au printemps \ La moisson de 960, contrariée 
par l'extrême sécheresse et en Asie surtout par de prodigieuses inva- 
sions de sauterelles, puis encore dans beaucoup de districts par l'état 




Machine à lancer des pots remplis de matière inflammable; d'après un ancien manuscrit arabe 
de la Bibliothèque nationale. 

de guerre incessant entre chrétiens et infidèles, avait été déplorable. 
Il y eut dans une foule de localités, principalement en Asie, des scènes 
de famine atroces. Beaucoup périrent de faim. A Byzance même, la ra- 
reté des subsistances accrue, comme toujours, par les agissements des 
accapareurs, fut telle qu'on vendit les quatre boisseaux de blé et les 
six d'orge jusqu'à un sou d'or. Le contre-coup de cet état de choses 
désastreux se fit naturellement sentir en Crète. Les vivres même 
vinrent à manquer ; ïl fallut rationner l'armée, qui murmura. La di- 
sette finit par devenir si cruelle au camp byzantin que les troupes, 
excitées par quelques mécontents, se seraient certainement déban- 



1. Ce fut une des lAns affreuses disettes du siècle. 



UN EMPEREUR BYZANTIN 



dées, épuisées de souffrances, insuffisamment vêtues, sans l'admi- 
rable énergie que déploya Nicéphore et ses paroles ardentes qui 
relevaient les courages. Bringas également se montra à la hauteur 
des circonstances. Par son ordre, d'immenses achats de blé furent faits 
atout prix par le trésor impérial qui devint lui-même vendeur à un taux 
modéré. Une guerreim pitoyable fut déclarée aux accapareurs. Du coup, 
le cours des principales subsistances diminua de près de moitié et la 
famine se trouva grandement atténuée. En même temps des convois 
considérables furent dirigés en Crète, et l'abondance reparut au camp 
byzantin. 

Le diacre Théodose, dans son second chant, fait le récit d'une des 
sorties des assiégés, sortie dirigée par le vieux Kouroupas en personne. 
Quinze cents cavaliers, des frondeurs, trente-six mille hommes de pied, 
tous vêtus de la cotte de mailles, tous portant les cheveux ras ce comme 
de vils esclaves, )) excités par les discours de leur émir qui leur pro- 
mettait les joies ineffables des trois paradis du Prophète, se ruèrent 
inopinément sur les Byzantins. Ils trouvèrent le domestique prêt à les 
recevoir. Les émissaires secrets qu'il entretenait dans Chandax l'avaient 
prévenu à temps. Tout avait été préparé par lui pour organiser une fuite 
simulée. Théodose nous décrit la sortie bruyante de cette multitude 
sarrasine, l'attitude calme, silencieuse des Byzantins. Il nous dit les 
discours de Nicéphore , les acclamations de ses soldats en honneur de 
Romain II, « le Basileus divin, le père de ses peuples ». Le piège des 
Grecs réussit entièrement. Ce fut un immense désastre pour les Can- 
diotes, qui tombèrent dans quatre embuscades successives , et dont la 
retraite fut un moment coupée. Beaucoup périrent et le massacre fut 
affreux. Un géant crétois poussa son cheval contre Nicéphore, qui 
d'un coup lui perça le ventre et le jeta bas. Jusqu'à la fin de ce 
violent combat, la voix du domestique excitant les siens domina le tu- 
multe. Kouroupas , qui du haut d'une tour dirigeait la lutte, désespéré 
de voir fuir ses soldats, ordonna de leur fermer les portes, mais il fallut 
bien les leur rouvrir pour les soustraire à un anéantissement total. Sept 
sorties semblables furent successivement repoussées par les Grecs ' . 

1. Pour exciter la dévotion de ses soldats, Nicéphore fit construire dans le camp nne magnifique église 



AU DIXIEME SIECLE. 89 




L'hiver de 961 allait finir et les assiégés, bien qu'épuisés de souf- 
frances, décimés par tant de combats, ne parlaient pas de se rendre. 
Il fallait à tout prix précipiter les événements. Dès les premiers beaux 
jours de la nouvelle année, le domestique lança ses troupes à l'assaut 
des murailles, fort ébranlées sur divers points. Au bruit éclatant des 
trompes, des naquaires, des tambours, au chant de l'Hymne à la Vierge, 
chant de guerre des Byzantins, les impériaux se ruèrent au rempart, 
massés en colonne (on disait encore en phalange) profonde, dissimulés 
sous un toit de boucliers. De malheureux captifs marchaient en tête 
pour faire hésiter les assiégés. Du haut 
des créneaux^ les Arabes, les Ethio- 
piens, mourant de faim, spectres dé- 
charnés , opposèrent une résistance ex- 
traordinaire. Un incident de ce premier 
assaut paraît avoir fait sur les Byzan- ^ , , , v ,. . , ,. 

1- *' Sceau de plomb d un directeur de larsenal de 

tins crédules une impression profonde. Manganes (voyez page se). La légende signi- 

'■ '■ fie : Théotolos py-ête secours à Théophylacte, spa- 

Une magicienne sarrasine, enchante- thaireimpénaietarchôn(diKctem)derarsenaï 

impérial, 

resse sauvage, dernier vestige des 

vieilles superstitions sabéennes, du haut d'une tour élevée, par des 
incantations magiques et des gestes désespérés, appela la malédiction 
d'Allah sur les guerriers chrétiens. Non contente, disent les pieux 
chroniqueurs , de vomir sur eux et leur chef les plus impies blasphè- 
mes, elle se livra à des actes (( d'une révoltante obscénité, » jetant 
bas ses vêtements en signe d'injure, se découvrant tout entière aux 
yeux des assaillants. Les soldats , très dévots, se montrèrent un instant 
fort troublés par cette fantastique apparition. Quelque hésitation se 

à la Vierge Immaculée. Les nombreux ouvriers embarqués sur la flotte élevèrent cet édifice en trois 
jours. Michel Attaliote, qui nous donne ces détails, insiste sur la splendeur de ce temple, sur sa coupole 
sphérique, ses colonnes, ses portiques, les marbres, les mosaïques, les métaux précieux qui l'ornaient. 
La construction si prompte de cette église, l'éclat avec lequel elle fut inaugurée, jetèrent un trouble pro- 
fond dans les âmes naïves des Sarrasins assiégés. Elle était encore debout dans toute sa magnificence 
lorsque, cent ans après, Michel Attaliote visita Tîle de Crète. Il y vit une statue de Nicéphore dressée 
sur une colonne. L'église était toujours consacrée à la Vierge, mais on l'appelait communément l'église 
du Magister, xoù MayiiTTpoy, un des titres de Nicéphore. 

La Vie de saint Paul du Lafi-on, manuscrit cité par Hase, p. 413 de led. de Bonn de Léon Diacre, donne 
de curieux détails sur le voyage que fit en Crète, dans cet hiver de 960 à 961, l'abbé du monastère de 
Saint-Paul « in monte Latro », près de Milet, pour se plaindre auprès de Nicéphore de la rébellion d'un 
moine de son couvent, Ignace Charzanas. 

EltPEUEUIl BYZASTIK. 12 



90 UN EMPEREUR BYZANTIN 



manifestait déjà, lorsqu'un archer plus sceptique ou moins patient 
mit fin à cette scène en précipitant d'un coup de flèche du haut du 
rempart la sorcière impudique. (( Les Arabes de Crète, dit le naïf Léon 
Diacre; ont été de tout temps très adonnés aux pratiques de la magie. 
Mahomet d'une part, les Manichéens de l'autre, leur ont inculqué les 
principes de cette science redoutable'. )) Que la magie ait véritable- 
ment triomphé de la force ou pour toute autre cause, toujours est-il 
que cette fois encore les Arabes de Chandax ne succombèrent point. 
Ce premier assaut fat repoussé avec des pertes graves pour les 
impériaux. 

Mais ce fut bien le dernier effort victorieux de la cité des pirates. 
Nicéphore, dont l'énergie grandissait avec le péril, ordonna de faire 
une brèche nouvelle et plus considérable. On était aux premiers jours 
de mars, le sept, dit Cédrénus. Ce fut dans le camp chrétien une ma- 
tinée solennelle. Le domestique parcourut les rangs, exhortant les sol- 
dats. En vrai Byzantin, il leur tint des discours où le mysticisme pieux 
s'alHait à l'éloge des plus mâles vertus militaires. Dans des paroles 
enflammées d'un zèle dévot, il leur montra leur Mère à tous, la grande 
Théotokos, les protégeant du haut des blanches nuées. Tous crurent la 
voir assise sur un trône rayonnant, dans des vêtements éclatants, la 
dextre du Christ Pantocrator posée bénissante sur sa tête, bénissant 
elle-même de ses deux mains étendues ses soldats bien-aimés, entourée 
de tous les saints guerriers , protecteurs des armées impériales , montés 
sur des chevaux blancs : saint Démétrius, le jeune et brillant stratège 
de Salonique, saint Georges, le bel éphèbe syrien, à la cuirasse étince- 
lante, à la blonde chevelure bouclée, les deux saints Théodore dont 
l'un, le stratilate, à la longue barbe en pointe descendant sur la poi- 
trine, le brillant archange Michel enfin, « généralissime des armées 
angéliques, archistratège des nuées célestes )) , aux ailes immenses d'une 



1. Le même incident étrange se produisit au siège de Zeugmen, par Manuel Comnène, nous dit l'histo- 
rien Cinnamus. Une sorcière musulmane duhaut d' une tour jetait de la cendre sur les assaillants inquiets. 
Se mettant toute nue, hurlant des incantations magiques, tournant le dos aux soldats grecs, c( elle leur 
montra, dit le chroniqueur, ce qu'on cache d'ordinaire. » Un soldat, la visant, lui décocha juste en ce 
point un trait qui mit promptement fin à ses forfanteries. 



AU DIXIÈME SIÈCLE, 



91 



blancheur éblouissante , à l'épée flamboyante , au costume élégant tout 
parsemé de pierreries. 

Nicéphore, à cheval, dans son plus riche accoutrement de guerre, 
entouré de prêtres et des principaux chefs, levant les bras au ciel, invo- 
quait le pieux et illustre congrès, protecteur des guerriers orthodoxes, 
suppliant tous ces saints glorieux et le Christ Pantocrator avec eux de 
faire tomber les tours et les murs de Chandax comme jadis s'étaient 







Ciimée sardonyx byzantin du x« siècle, un des joyaux du Cabinet de France. Le Clirist et les saints guerriers 
Georges et Déuiétrins. La monture en or émaillé est du xvii® siècle. 



écroulées celles de Jéricho. Et ses soldats, âmes simples, croyaient 
vraiment apercevoir ce brillant cortège de leur Mère vénérée. Assurés 
maintenant de vaincre , ils poussaient des acclamations joyeuses, et leur 
chef promettait les palmes du martyre à tous ceux qui périraient dans 
cette guerre contre les Agarènes impies, fils de chiens, détracteurs in- 
fâmes du Verbe divin, sectateurs du faux prophète « qui permettait aux 
siens de se nourrir de la chair souillée du chameau ; » il les excitait à 
désirer cette mort admirable, et à ceux qui survivraient il promettait le 
butin, les récompenses, le triomphe splendide dans le Cirque sous les 
yeux du Basileus tout-puissant, du « très pieux autocrator Romain II, 
l'invincible Auguste. » En même temps les prêtres parcouraient les 



92 UN EMPEREUR BYZANTIN 

rangs, exerçant leur saint ministère, confessant, distribuant la commu- 
nion, chacun voulant être pur avant de courir au danger. Et les soldats 
byzantins et leurs alliés, païens encore ou néophytes à peine conver- 
tis, baisaient avec ferveur les reliques sacrées que leur présentaient les 
prêtres, les encolpia ' de métal précieux, les fragments de la très vé- 
nérable Vraie Croix, les petits reliquaires contenant les fragments d'os 
des saints les plus révérés, les phylactères bénits qu'on portait au cou. 

(( Le jour du combat, dit la Tactique dite de Constantin VII , l'ar- 
mée doit avant tout être pure de toutes les passions terrestres. Qu'on 
se livre à la prière ; que dans la nuit qui précédera la bataille , on 
chante des psalmodies ; que les prêtres offrent le sacrifice, que l'armée 
tout entière communie, et qu'ensuite elle marche au combat. Les sol- 
dats en deviendront certainement plus allègres, puisqu'ils auront à 
leur secours Dieu et Marie, sa mère ^. » 

Le signal de l'assaut fut donné. Toutes les machines à lancer des 
quartiers de roc avaient été d'avance disposées en batterie sur le point 
choisi pour l'attaque. En quelques instants elles furent mises en ac- 
tion. Un bélier colossal, solive énorme coiffée par devant d'une formi- 
dable calotte de fer, fut amené au pied du rempart. Les Byzantins 
avaient préalablement rendu cette portion de la muraille intenable 
pour l'ennemi et avaient forcé ses défenseurs à se retirer sous une 
pluie prodigieuse de traits et de cailloux lancés par les balistes. Puis, 
tandis que le béher monstrueux commençait son œuvre de destruc- 
tion, de nombreux mineurs se précipitant au devant de lui dans le 
fossé, protégés eux-mêmes de droite comme de gauche par des tours 
roulantes garnies d'artificiers qui lançaient le feu grégeois, sapèrent 
violemment les fondations mêmes du rempart. La pierre, n'étant qu'un 
tuf sablonneux, offrit peu de résistance. Chaque coup du bélier ébran- 
lait plus complètement la muraille. Lorsque les sapeurs l'eurent d'au- 
tre part presque entièrement minée à sa base et que, surplombant le 
vide, elle menaça de s'écrouler sur eux, les ingénieurs byzantins l'é- 
tayèrentun moment en établissant au-dessous d'elle, dans le fossé, 

1. Amulettes sacrées. 

2. Rambaud, op. cit., p. 89. 



AU DIXIEME SIECLE. 



93 




une charpente de solives et d'arcs-boutants de bois très sec. On acheva 
de miner entièrement la muraille, puis on mit le feu à toute cette boi- 
serie improvisée ; artificiers et mineurs se retirèrent précipitamment ; 
la flamme, alimentée par des matières grasses, dévora les poutrages en 
quelques instants et tout un pan de mur ainsi que les deux tours qui 
le flanquaient s'écroulèrent soudain , comblant du même coup l'im- 
mense fossé. Les mille cris de joie des soldats byzantins répondirent 
à ce grand fracas. 

En un cHn d'œil le passage fut assuré et les ba- 
taillons impériaux, ivres de longues souffrances à 
venger, s'engouffrèrent comme un ouragan dans la 
ville conquise. Le massacre commença sur-le-champ 
de quartier en quartier, de maison en maison. C'était 
bien là l'issue fatale de tous ces sièges du moyen âge. 
Les femmes, les jeunes filles furent violées puis mas- 
sacrées ; les enfants même à la mamelle furent impi- 
toyablement égorgés. Théodose le diacre, à la fin de son 
cinquième chant, fait un récit ampoulé et tout de même 
navrant de cette terrible tuerie. 11 nous peint les en- 
fants sarrasins de Chandax pleurant à la vue de leurs 
mères, les unes traînées en captivité les mains liées au 
dos, les autres mourant la gorge ouverte, souillées de 
sang et de poussière, les autres enfin disposées en rangs 
serrés pour le supplice. Il nous montre les vieillards 
candiotes fuyant percés d'un trait dans le dos, les pères et les fils 
expirant étroitement enlacés, les jeunes hommes cherchant à fuir em- 
barrassés par la chute de leur ceinture et les plis de leur long vête- 
ment flottant. 

Cependant les guerriers arabes, d'abord éperdus, se rallièrent dans 
les étroites ruelles et, tout en fuyant instinctivement vers le port, 
cherchèrent à vendre chèrement leur vie. Mille luttes partielles, dé- 
sespérées, s'engagèrent. Ce répit sauva les malheureux vaincus. Nicé- 
phore, qui avait assisté à l'entrée des troupes par la brèche, apprenant 
ce qui se passait, éperonnant son cheval, se précipita dans la ville et, 



Couvercle d'un petit 
reliquaire il' or de 
ma collectiou, 
ayant contenu des 
reliques du patriar- 
che de Coustanti- 
nople saint Etien- 
ne le Jeune, fils de 
l'empereur Basile I 
mort eu 889 en 
odeur de sainteté. 
L'inscription, fine- 
ment niellée, signi- 
fie '.Relique de saint 
Etienne le Jeune. 



94 UN EMPEREUR BYZANTIN 



par ses paroles sévères, réussit à calmer ses liommes ivres de car- 
Dage. Les Arabes survivants eurent la vie sauve ; mais, suivant l'im- 
pitoyable loi du temps, ils appartenaient au vainqueur et tous devin- 
rent esclaves. Le vaillant émir Kouroupas, que Théodose nous décrit 
sous les traits d'un petit vieillard cassé, cliauve, exsangue, mais ar- 
dent, d'une éloquence enflammée, pleine de charme, avec son fils aîné 
Anémas, (( le premier dans l'île après lui » , avec ses autres enfants , 
ses femmes gémissant et hurlant, son trésor particulier, tous les chefs , 
les femmes les plus belles, les hommes jeunes et robustes, furent mis 
à part pour le triomphe avec le plus riche butin. Le reste de la po- 
pulation, échappé au massacre, fut livré aux soldats, immédiatement 
dépouillé, lié et mis en vente. Les marchands d'hommes ne man- 
quaient jamais en ces occasions. Ils suivaient les grandes armées du 
moyen âge oriental comme les vautours suivent de halte en halte les 
caravanes au désert. L'historien arabe Nowairi dit que les Byzantins 
exterminèrent deux cent mille personnes en Crète et en emmenèrent 
un nombre égal en captivité, rien que des femmes et des enfants. Un 
souvenir de ces égorgements nous a été conservé dans un document, 
probablement contemporain, connu sous le nom de dialogue de Phi- 
lopatris. Il y est fait allusion aux sanglantes hécatombes des vierges 
Cretoises ' . 

Le pillage de Chandax dépassa toute espérance. Depuis cent cin- 
quante ans, les pirates arabes des mers de l'Archipel avaient accu- 
mulé dans ce repaire le butin de mille villes dévastées , de tous les ri- 
vages de l'empire incessamment écumes. L'enthousiasme des troupes 
byzantines, leur ferveur pour leur glorieux chef ne connurent plus de 
bornes. Elles lui décernèrent le titre de (( Victorieux^ », qu'il conserva 
depuis. Lui cependant ne s'endormait point dans la joie du triomphe. 
Son premier soin fut de dépêcher au Grand Palais les basilikoi, messa- 
gers impériaux, chargés d'apporter la bonne nouvelle qui allait faire 
tressaillir d'aise toutes ces populations si longtemps terrorisées, et 

1. C'est même ce détail qui aurait permis à Hase de replacer à sa date vraie ce curieux document qu'on 
avait attribué jusque-là à une époque bien différente. 

2. K»).),îvixo;. 



AU DIXIEME SIECLE. 



95 



pnis il ne songea plus qu'à assurer définitivement sa belle conquête. 
Avant tout, après quelques jours de repos accordés à l'armée, il fit 
jeter bas les murailles de Chandax. Ce furent les infortunés habi- 
tants qui, sous le bâton des sous- officiers bj^zantins, durent accom- 




Encolpion dit de Constantin (voyez page 92). Face antérieure. Ce précieux reliquaire byzantin est conservé à la ba- 
silique de Saint-Pierre de Rome. Au pied de la croix, l'empereur Constantin le Grand nimbé. Sur la face inté- 
rieure des volets, la Vierge et divers saints, entre autres saint Pautéléimon, un des plus populaires à Byzance, saint 
Timothée, saint Timon , etc., etc. 



plir cette rude besogne. Les fossés furent comblés, les remparts rasés 
jusqu'à terre, et sur une hauteur voisine, dans une situation ad- 
mirablement choisie, bien pourvue d'eau, Nicéphore fonda un puis- 
sant kastron ' destiné à remplacer la ville détruite. Bâti avec un soin 
extrême, ce château prit le nom de Téménos et reçut une garnison 



1. Forteresse byzantine. 



96 UN EMPEREUR BYZANTIN 



mixte arménienne et grecque sous les ordres d'un châtelain ou cas- 
tropliylax. Une station de navires pyrophores lui fut en outre attachée. 

Eu même temps Nicéphore, probablement fort encouragé par la pré- 
sence à ses côtés de son directeur bien-aimé le fameux saint Athanase\ 
veillait à l'organisation de l'île, dont la chute de Chandax avait contri- 
bué à amener rapidement la soumission complète. De toutes parts arri- 
vaient les députations des communautés sarrasines demandant F aman 
au nom des populations frappées de terreur. Partout l'administra- 
tion impériale fut rétablie. Partout les mosquées furent abattues, les 
chaires à prêcher et les alcorans livrés aux flammes et leurs cendres 
dispersées. Un stratigos fut placé à la tête de la province reconquise. 
Un corps de troupes considérable fat mis à la disposition de ce fonc- 
tionnaire, car Crète, redevenue sentinelle avancée de l'empire, demeu- 
rait, par son rivage méridional principalement, gravement exposée aux 
incursions des flottes sarrasines d'Afrique et d'Asie. De très nombreux 
esclaves chrétiens, arméniens et grecs furent expédiés dans l'île. 

Les résultats de cette campagne étaient considérables : Crète dé- 
finitivement reconquise ', la mer pacifiée, purgée des terribles pirates 
qui l'avaient si longtemps désolée. Le progrès était immense ; il fut 
durable. Grâce à la multiple anarchie dans laquelle se débattait le 
monde sarrasin, Crète ne devait plus jamais retomber aux mains des 
Arabes. Les Byzantins la conservèrent encore près de deux siècles 
et demi. Saint Nicon, surnommé Metanoite^ jadis moine au couvent 
paphlagonien de Chrysopetra, puis missionnaire en Arménie, fut l'apô- 
tre de l'île reconquise, releva partout les églises renversées ou transfor- 
mées en mosquées, et, soutenu en songe par les encouragements de la 
bienheureuse sainte Photine, ramena au christianisme les descendants 
des anciens habitants auxquels les Agarènes avaient imposé leur reh- 
gion\ Après la catastrophe de 1204, lorsque les croisés latins eurent dé- 

1. Voyez plus loin au chapitre VI. 

2. Du moins au dire de Léon Diacre. Zonaras et Glj'cas disent cependant que la complète pacification 
de l'île aurait été dès ce moment obtenue si l'on n'avait intempestivement rappelé Nicéphore, ce qui 
ferait supposer qu'il fallut encore de nouveaux efforts pour amener la soumission des Arabes de 
Tintérieur. 

3. Vita Saiirti Xici'n!:: }fet(()i(yit(i: mo.iachi, dans Martène et Durand, Veter. scr'qHor. ampllsshna coUectio, 
t. VI, Paris, 1729, pp. 852-851. 



AU DIXIEME SIECLE. 



97 



coupé l'empire grec à leur guise dans ce prodigieux démembrement qui 
fut un des grands crimes de l'histoire, Crète échut en partage au mar- 
quis Boniface de Montferrat. Le brillant chef lombard de la quatrième 
croisade, devenu roi latin de Salonique, la céda presque aussitôt aux Vé- 
nitiens. Ils la possédèrent plusieurs siècles, jusqu'au siège fameux qui 




Encolpion dit de Coustantiu. Face postérieure. Les sigles IG X(J signifient, on le sait, le nom du Christ. 

la mit aux mains des Ottomans. Aujourd'hui la quasi-autonomie que 
Crète a reconquise sous le gouvernement débonnaire des sultans ac- 
tuels ne lui suffit plus, et dans la prochaine guerre d'Orient le premier 
échec des armées turques verra la délivrance définitive de l'île chré- 
tienne jadis illustrée par les hauts faits de l'intrépide domestique 
Nicéphore Phocas. 



La nouvelle.de la prise de Chandax, venant après le long et anxieux 



EMPEUEITR BYZAXTIX. 



13 



98 -UN EMPEREUR BYZANTIN 

liiver de 961 et ce siège pénible de près de huit mois, amena à By- 
zance une véritable explosion d'enthousiasme. Depuis bien des années 
l'empire n'avait remporté sur l'ennemi héréditaire un aussi considé- 
rable succès. En un jour le nom de Nicéphore devint le plus populaire 
de l'empire. C'était comme l'aurore pleine de promesses d'une ère 
nouvelle. Le Palais Sacré fut en fête. Une pannychide * solennelle 
fut célébrée en présence de Romain et de Théophano, probablement 
dans la Grande Eglise, ou peut-être au Pantocrator. La cour et la Ville 
s'étouffèrent pour assistera cette cérémonie extraordinaire, qui, ainsi 
que son nom l'indique, dura la nuit tout entière. Chacun avait revêtu 
pour s'y rendre ses plus somptueux atours. Il était, du reste, de bon 
ton de s'y montrer. Aucune femme en vue ne manquait à ces sin- 
gulières veillées, oii se donnaient rendez-vous tous ceux qui avaient 
un nom à Byzance. Sous lés profondes voûtes dorées scintillant aux 
mille feux des cierges, patriciennes merveilleusement parées, prélats 
dans leurs gaines d'or, courtisans vêtus de soie, guerriers sous l'armure 
de mailles, pressés, serrés les uns contre les autres, formaient un im- 
mense amas chatoyant d'où s'échappaient mille murmures. Les voix 
graves des officiants, les chants aigus des clercs ne parvenaient pas 
à étouffer le babil élégant de cette foule frivole pour laquelle cette 
pieuse cérémonie n'était qu'une occasion de plus de distractions. 
Cette fois du moins les conversations roulèrent sur un sujet plus 
noble. La fibre patriotique, si peu développée chez ces Eomains dé- 
générés, s'était réveillée au grand bruit des victoires de Crète. Le 
nom de Nicéphore volait de bouche en bouche, et les belles patri- 
ciennes, à ceinture, quittant aux premières lueurs rosées du matin la 
vieille basilique encore tout illuminée , rêveuses dans leurs chars in- 
crustés de lames d'or et d'argent qu'entraînait à leurs lointaines villas 
du Bosphore ou à leurs palais de Psammatia le galop cadencé de 
quatre mules blanches, songeaient au brillant domestique que déjà 
plus d'une voyait en songe la tête coiffée du stemma impérial, les 
pieds chaussés des rouges campagia. 

1. Sorte de Tt Dcum solennel célébré de nuit dans ime église. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 99 



Nicépliore et ses glorieux soldats avaient été à la peine, il était juste 
qu'ils fussent à l'honneur. Avant même que Crète fût tout entière 
pacifiée et réorganisée, l'heureux capitaine fut rappelé pour jouir des 
honneurs du triomphe dans la Ville gardée de Dieu. Cédrénus ne craint 
pas d'affirmer que l'eunuque Bringas le fit ainsi revenir brusquement 
dans la crainte que ses victoires et l'amour que les troupes lui por- 
taient ne lui suggérassent l'idée d'usurper l'empire. D'ordinaire on n'ai- 
mait guère au Palais Sacré ces capitaines heureux, idoles des armées. 
Le trône des Porphyrogénètes n'était pas si solidement établi qu'il 
n'eût rien à redouter de ces trop paissants défenseurs. Ce fut cer- 
tainement pour le même motif de défiance que Nicéphore, malgré 
ses succès, succès, je le répète, les plus fructueux que l'empire eût 
remportés depuis longtemps, n'obtint pas, cette fois du moins, les hon- 
neurs du triomphe complet et dut se contenter de ce qu'on appelait 
(( l'ovation pédestre * », c'est-à-dire qu'il triompha dans le Cirque, 
mais à pied et non point dans le char accoutumé traîné par quatre 
chevaux blancs, comme ce fut le cas pour lui deux ans plus tard, lors 
du triomphe de 963. Tout l'appareil du cortège en fut du même coup 
diminué. Romain II était trop peu populaire pour que l'on pût sans 
imprudence accorder davantage à son redoutable lieutenant, devenu 
soudain l'idole de la nation. 

C'était une pompe superbe que la rentrée triomphale d'un général 
heureux à Byzance au dixième siècle. C'était un éblouissement de 



1. Même cette ovation pédestre de 961 a été niée. Souvent aussi elle a été confondue avec le 
triomphe de 963, au retour de la victorieuse campagne de Syrie. Certains chroniqueurs, Glycas en 
particulier, vont jusqu'à dire que Bringas, très inquiet de la popularité de Nicéphore, le fit passer 
directement avec son armée de Crète en Asie pour aller y combattre le Hamdanide. Krug {Krit. Versiich 
sur Aufklœmng ihr byzant. Chronologie) s'est efforcé d'expliquer ces contradictions en proposant d'ad- 
mettre que l'armée de Crète avait bien passé de suite en Asie, mais que Nicéphore avec quelques 
troupes d'élite et les dépouilles de Chandax, avait été jouir des honneur.s du triomphe à Constantinople 
avant de rejoindre ses soldats au pied du Taurus. Foggini, dans son introduction au poème du diacre 
Théodose (p. xxxiv de l'éd. de Bonn de Léon Diacre), s'appuyant sur le récit de Syméon magister 
et logothète, a prouvé, il me semble, d'une manière définitive que Nicéphore s'est bien certainement 
rendu à Byzance après la prise de Chandax, avant d'aller en Asie, et qu'il faut décidément admettre 
deux triomphes, un premier pédestre en 961, simple ovation, un second en 963, triomphe plus solennel 
où, en outre des trophées de la campagne d'Alep^ on fit figurer à nouveau ceux des victoires de Crète. 
— Voy, encore C. Leonhardt, K. JVic. Il Phocas und die Ilamdaniden, p. 14, note 2. 



100 UN EMPEREUR BYZANTIN 



costumes éclatants, de soldats superbes et de captifs étranges dont 
le lent cortège serpentait à travers l'immense cité en fête pour venir 
longuement défiler au Cirque, au pied du Catliisma ' , sous les yeux de 
l'empereur, de la Basilissa et du Palais Sacré assemblé tout entier. 
Le Porphyrogénète nous a donné d'infinis détails sur ces incompa- 
rables spectacles qu'il serait si intéressant de pouvoir très exactement 
restituer aujourd'hui. Rien surtout n'était plus magnifique qu'un 
triomphe sur les Sarrasins, les Agarènes -, comme le peuple les appelait 
d'ordinaire, car alors éclatait vraiment l'orgie de toutes les pompes 
orientales du moyen âge, des costumes de soie brochés d'or, des armes 
étincelantes, des beaux visages, des mille merveilles de l'art arabe 
déjà alors à son apogée. 

« C'était un beau spectacle pour les badauds de Byzance, quand 
le Basileus, au milieu des chants et des acclamations des factions, s'as- 
seyait sur les marches de la Grande Croix, sur la place de l'Augustéon. 
On amenait devant lui l'émir captif ou le plus important des prison- 
niers ; le domestique des scholes le forçait à s'agenouiller et l'empe- 
reur lui posait le pied sur la tête. 

« C'était un beau spectacle encore quand dans le Cirque immense 
défilait l'interminable cortège des prisonniers, des chars de triomphe, 
des voitures chargées de dépouilles opimes, des chameaux captifs, des 
trophées, des enseignes, des queues de cheval prisonnières. A un si- 
gnal donné, les Sarrasins se prosternaient au pied de la loge impériale, 
la face contre terre, les soldats byzantins renversaient dans la pous- 
sière les trophées , les enseignes arabes , pendant que les chanteurs des 
factions au son des orgues d'argent, entonnaient les louanges du 
prince. 

« On chantait aussi : « Gloire à Dieu qui a triomphé des Aga- 
rènes ! Gloire à Dieu qui a détruit les villes des Arabes ! Gloire à Dieu 
qui a confondu les détracteurs de la Théotokos ! » Et quand les captifs 
tombaient à terre : « Par un juste jugement de Dieu, nos ennemis 
sont tombés. » On célébrait par des hymnes d'église une victoire du 

1. Tribune impériale. 

2. Enfants d'Ap-ar. 



AU DIXIEME SIECLE. 



101 



christianisme : la guerre contre les Arabes, aux yeux des Byzantins, 
était une croisade '. )) 

Le plus souvent l'ovation ou le triomphe avaient lieu, non au Cirque, 
mais bien au grand Forum Augustéon, d'ordinaire appelé l'Agora, 
cette célèbre place rectangulaire, pavée de marbre, ceinte de porti- 
ques, qui était comme le cœur de Byzance et s'étendait entre le Palais 
impérial, le Sénat et la Grande EgHse. Là, au milieu de ce décor 
étrange d'une somptuosité extravagante, 
au pied des monuments et des colonnes 
qui portaient les statues d'argent doré, 
de bronze, de porphyre des empereurs 
et des impératrices, le spectacle était 
vraiment féerique. Le Basileus allait 
s'asseoir au haut des degrés de la plate- 
forme qui supportait le piédestal de 
marbre de la colonne de Constantin. 
Cette colonne de porphyre supportait 
la Grande Croix, ornée de l'inscription : 
Saint, Saint, Saint^ en face du milliaire 
d'or, un des édifices les plus élégants de 
Byzance, situé au centre même de F Au- 
gustéon. Le patriarche se plaçait plus 
en arrière sous le portique de la cha- 
pelle de Saint-Constantin ou oratoire de la Colonne. La foule des 
dignitaires encombrait les côtés de la place. Les captifs de marque, 
les émirs, les ulémas attendaient en face, alignés dans le Praetorion, 
ou au Sénat, chacun tenu en main par un héraut ; à côté d'eux on por- 
tait les étendards et les drapeaux conquis. Puis, à un signal, aux ac- 
clamations de la foule, un très haut personnage, le protonotaire du 
Drôme -, les faisait s'avancer sur un rang au milieu du Forum où leur 
longue ligne claire se détachait sous les ardents rayons du soleil. 
Alors, au milieu d'un grand silence soudain , le premier chanteur im- 




Camée sardonyx byzantin représentant l'An- 
nonciation de la sainte Vierge avec la lé- 
gende + XAIPE KEXAPITOMENH 
KG ]META cor. Je vous salue (Marie) 
pleine de grâce, le Seigneur est avec vous. Ce 
camée, du x« siècle environ, est conservé 
au Cabinet de France. 



1. Eambaud, op. cit., p. 4.32. 

2. Sorte de premier commis aux Affaires étrangères. 



l()-2 UN EMPEREUR BYZANTIN 



|)('rial, le soliste, entonnait sur un rythme lent, triomphant et cadencé, 
les stro[)hes grandioses de l'hymne de victoire des Byzantins, celui 
que ^loïse et les enfants d'Israël chantèrent après la délivrance de la 
terre d'Egypte : (( Chantons à l'Eternel , car il s'est hautement élevé ; 
il a préci})ité dans la mer le cheval et celui qui le montait. L'Eternel 
est ma force et ma louange; il a jeté dans la mer les chariots de Pha- 
raon et son armée. Salut, roi des Romains, délices de l'univers que 
la Trinité a rendu vainqueur. Incomparable soldat, défenseur et tu- 
teur du monde, dompte maintenant toutes les nations par les armes 
divines de la piété. 7> Toute la compagnie des chanteurs palatins et 
le peuple entier répondaient en chœur au chanteur unique. 

Une fois l'hymne achevé, le logothète du Drôme, un autre très haut 
personnage, le domestique des scholes, chef des contingent sorientaux, 
et les stratigoi ou gouverneurs de provinces de passage dans la capitale, 
ou bien encore les grands archontes ou premiers officiers de la flotte, 
les turmarques et les autres plus importants fonctionnaires provin- 
ciaux empoignaient rudement les principaux captifs, les rois barbares 
ou les émirs sarrasins, et les entraînaient au pied de la Grande Croix. 
Alors le protonotaire du Drôme , jetant à terre le plus considérable 
parmi eux, plaçait sa tète sous les pieds du Basileus immobile dans sa 
hautaine et cruelle indifterence affectée ; il saisissait le pied droit im- 
périal chaussé de la botte rouge et le portait sur le crâne rasé du 
malheureux humilié, tandis que le protostrator, grand écuyer, lui 
plaçait sur la nuque le fer de la lance que le Basileus tenait dans sa 
main droite. A cet instant solennel oii.le misérable souverain détrôné 
buvait véritalilement jusqu'à la lie la coupe de l'amertume de sa dé- 
faite, où l'Autocrator semblait rayonner de toute la brutale majesté 
de sa tonte-puissance, tous les autres prisonniers, sur l'ordre de leurs 
gardiens, se précipitaient ii terre, le ventre dans la poussière, la face 
dans les mains. En même temps on abattait bruyamment les faisceaux 
de lances et d'étendards con(|uis. 

De nouveau les factions acclamaient l'invincible empereur ; de nou- 
veau le chanteur uniipie s'avançait en face du Basileus dans le grand 
silence de cette multitude. Cette fois il entonnait ces paroles : c( Qui 



AU DIXIÈME SIECLE. 



103 



est grand comme notre Dieu? Tn es le Dieu qui accomplis des mi- 
racles. » Puis on récitait la grande oraison, et entre chaque verset le 
peuple tout entier criait par quarante fois à intervalles réguliers : « Ky- 
rie eleison, nos ennemis ont été frappés par un juste jugement du 
Seigneur, » et cette clameur de cent mille voix retentissait jusque 
sur la côte d'Asie. Puis la foule se prosternait, face contre terre, 
dans l'attitude de l'adoration et le patriarche à son tour entonnait 
l'hymne qui commence par ces paroles : « Tu es Dieu, parce que tu 
es miséricordieux et que tu aimes les hommes. » 

Alors les malheureux captifs, qui étaient demeurés tout ce temps 
dans cette attitude lamentable, se relevaient, leurs blancs habits tout 
souillés de poussière; l'émir que le Basileus avait continué de fouler 
aux pieds faisait de même en toute humilité, et tous, sur l'ordre de 
leurs gardiens, se retirant lentement, à reculons, sans détourner la tête, 
« pour ne pas offenser la splendeur impériale, )) allaient reprendre leurs 
places à l'extrémité de l'Augustéon. Puis, sur le signal du préposite, 
les soldats de la garde des corps de l'Arithmos ou des Vigiles, les mi- 
liciens des factions, toute l'immense maison palatine, les rameurs du 
dromon impérial, les chantres du Palais Sacré, assis sur les petits gra- 
dins de pierre du pourtour de la place, en dehors de la colonnade, en face 
et à droite du Basileus, au son des petits orgues d'argent, entonnaient 
tous d'une commune voix les grandes euphémies, acclamations offi- 
cielles en l'honneur du prince, répétant par trois fois chaque formule 
consacrée : (( Longue vie au Basileus, très grand, très pieux, toujours 
victorieux ! Que Dieu lui donne de longues années ! Longue vie au 
Basileus élu de Dieu que le Seigneur dirige et dirigera toujours! 
Longue vie au Basileus que le monde universel aime et vénère, dont 
le bras soutient le monde ! Longue vie au Basileus très courageux , 
toujours victorieux, qui fait la fortune de son peuple ! Longue vie au 
Basileus orthodoxe ! Fils de Dieu, accorde-lui une longue vie. Fils de 
Dieu, gouverne avec lui. Fils de Dieu, conserve les jours de notre 
Basileus, exauce- nous, donne-lui de longs jours. Augmente la foi des 
chrétiens. Accrois la puissance des Romains et de leurs armées. 
Augmente le nombre de leurs victoires. Augmente le courage du 



104 UN EMPEREUR BYZANTIN 

peuple du Seigneur. Nous sommes les esclaves fidèles du Basileus. 
Longue vie à l'Autocrator très grand! Basileus, que le Seigneur te 
donne un long règne ! Seigneur, donne cent années de règne pacifique 
à l'empereur orthodoxe. toi qui es l'égal des apôtres, ta Ville pros- 
père te proclame un autre David, très sage héraut de la foi, un apôtre 
Paul qui a le Christ pour cuirasse ! » 

Lorsqu'on célébrait plus spécialement une victoire sur les Sarrasins, 
on chantait encore : (( Gloire à Dieu, le Maître universel, le Créateur 
de toutes choses! Gloire à Dieu qui a triomphé des Agarènes! Gloire 
à Dieu qui a fortifié le Basileus orthodoxe ! Gloire à Dieu qui a frappé 
les Ismaélites, les adversaires du Christ! Gloire à Dieu qui a déU- 
vré nos captifs des mains des Agarènes ! Gloire à Dieu qui a dé- 
truit les villes des Arabes ! Gloire à Dieu qui a mis en déroute ceux 
qui nient la Sainte Trinité! Gloire à Dieu qui a couvert de honte 
ce cruel émir, ennemi du Christ ! Gloire à Dieu ! Gloire à Dieu ! » 

La cérémonie était terminée. Le Basileus se levait. D'un pas lent 
il gagnait le petit sanctuaire de la Très Sainte Théotokos du Forum. 
En cet oratoire, les cubiculaires eunuques, c( ceux qui sont sans barbe );, 
lui enlevaient son costume d'apparat, lui remettant la tunique et la 
chlamyde impériale ordinaires. Il remontait à cheval et rentrait au 
Palais. Le patriarche sur son âne regagnait la demeure métropoli- 
taine. La foule s'écoulait lentement. Les gardes ramenaient au Pré- 
torien et aux autres prisons le troupeau des captifs. 

Le curieux chapitre du Livre des Cérémonies que je viens de résumer 
porte ce titre d'une précision brutale : c( Programme des cérémonies à 
accomplir lors d'un triomphe solennel au Forum de l'Augustéon 
sur les ennemis vaincus, lorsque le Basileus doit foider aux pieds 
le prince des Agarènes. » 

Il ne faut pas s'étonner outre mesure de cette mise en scène bar- 
bare mais grandiose ; elle avait un but poHtique considérable : frapper 
l'imagination populaire, rehausser démesurément à ses yeux la splen- 
deur de la personne impériale en précipitant dans la poussière à ses 
pieds l'ennemi vaincu. Cet émir féroce, dont la légende cruellement 
sanglante a si longtemps fait l'effroi des Fils de la Vierge Toute Sainte, 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



105 



ce sultan pillard et meurtrier dont le nom redouté a été si longtemps 
l'effroi des cités d'Asie, le voilà aujourd'hui vautré misérablement, 
les bras liés, sous le talon du très pieux Autocrator qui, impassible 
dans sa quasi divinité, lui broie la nuque de son pied pesant! Ce spec- 
tacle à la fois si simple et si terrible de ce groupe tragique impression- 




Triptyque d'ivoire de la coUectiou Spitzer. Ce très bel échantillon de l'art byzantin du x" siècle a fait partie jailis de 
la collection Soltykoff. Sur les volets figurent deux auges et quatre saints, dont un est saint Kicolas. Les deux in- 
férieurs sont les deux saints militaires Théodore et Dométrius. 



nait plus vivement les âmes naïves des Byzantins, grands enfants à 
l'imagination ardente, que cent bulletins triomphants de victoires loin- 
taines. Le peuple dévot de cette vaste capitale, en contemplant de 
si près cet immense écroulement caractérisé par cette vivante mani- 
festation de la toute-puissance impériale, croyait véritablement voir 
sous sa forme tangible la délivrance éclatante que le Pantocrator et sa 
Mère la grande Théotokos avaient une fois de plus accerdé à l'empire 



EMPEREUR BYZAXTDf. 



106 UN EMPEREUR BYZANTIN 



gardé de Dieu. Une fois de plus ainsi ce peuple crédule adorait cette 
Mère vénérée , son Fils divin et leur représentant sur la terre, le glo- 
rieux roi des Romains, l'isapostole, c( l'égal des apôtres ». 

Du reste, si les Byzantins traitaient durement l'ennemi musulman et 
accablaient son orgueil, l'ennemi musulman le leur rendait avec usure, 
et si le talon du Basileus foulait en plein Augustéon la tête rasée de l'é- 
mir captif, de même le Basileus vaincu ou le grand domestique prison 
nier voyait aussi le pied du Khalife ou du sultan s'abattre lourdement 
sur son front souillé. Lorsque l'empereur Romain Diogène, ce glorieux 
vaincu, le lendemain de la déroute de Mantzikiert, le 27 août 1071, 
fut amené, tout couvert de sang, devant Alp Arslan, le sultan des Turks 
Seldjoukides, celui-ci, pris d'une joie sauvage, bondissant de son siège, 
renversa d'an coup violent le Basileus debout devant lui et le souf- 
fleta à quatre reprises. Il voulait ainsi , suivant la coutume orientale, 
affirmer par cet acte matériel que l'empereur captif était bien devenu 
sa chose et son esclave. Et ce n'étaient pas les seuls Byzantins, les seuls 
Agarènes qui s'acharnaient ainsi, dans un but politique, à humilier, 
à rabaisser le vaincu. Tous les peuples leurs voisins en faisaient au- 
tant. Chaque année, racontent et Dandolo et Marino Sanudo, le Jeudi 
Saint, le doge de Venise coupait officiellement la tête à douze porcs 
et à un taureau en souvenir de la victoire de la république sur Udal- 
rich, patriarche d'Aquilée. Pris avec ses douze chanoines, celui-ci 
n'avait été relâché qu'à la condition d'envoyer annuellement un taureau 
et douze porcs qui le représenteraient, lui et son chapitre, et subi- 
raient la peine qu'eux avaient méritée. Les Florentins, vainqueurs de 
l'évêque d'Arezzo, le représentaient dans leurs cérémonies triom- 
phales sous les traits d'un âne mitre. Bien d'autres exemples semblables 
seraient faciles à citer. 

Quand le triomphe sur les Sarrasins ou les autres barbares avait 
lieu, non au Forum, mais quelque peu plus loin, à droite de la Chalcé, 
dans le Grand Cirque que tous connaissent sous le nom d'Hippodrome, 
l'At-Meïdan du Stamboul actuel, le cérémonial était peut-être plus 
pompeux encore, mais quelque peu différent. La longue rangée des 
captifs allait, à ce que nous apprend le chronographe officiel, du Man- 



AU DIXIEME SIECLE. 



107 



ganon, principale prison d'État, jusqu'à la meta des Bleus ou borne 




Place de l' At-Meïdan, l'ancien Hippodrome do Byzance ; à gauche, l'obélisque de Théodose ; au centre, la colonne ser- 
pentine qui supportait le trépied d'or jadis consacré à Apollon à Delphes en commémoration de la victoire de Platée 
sur les Perses ; à droite, la Pyramide Murée, obélisque de pierre restauré par Constantin Porphyrogénète. C'est sur 
cette place célèbre que se sont déroulés les plus grands spectacles comme plusieurs des plus grands événements de 
l'histoire de Byzance; c'est là qu'ont triomphé tous les grands capitaines de l'empire d'Orient; c'est là qu'éclata la 
terrible sédition des^factions sous Justinien ; c'est là encore qu'a commencé le fameux massacre des janissaires sous 
Mahmoud. 

des Vénètes, pierre qui marquait la limite des sièges de cette faction. 



108 UN EMPEREUR BYZANTIN 

Au devant d'eux, sur un premier rang, on déposait les armes les plus 
riches, les armures incrustées, les cottes de mailles, les vêtements 
splendides, tout le butin de prix ; en seconde ligne, on plaçait à terre 
les lances, les étendards, les fanions à queues de cheval. Derrière se 
tenaient les captifs. Plus loin on alignait les beaux chevaux arabes , 
effarés, bondissants, retenus avec peine par leurs noirs écuyers, la 
queue et la crinière tressées et ornées pour la circonstance. Plus loin 
encore figuraient les chameaux, troupe étrange, difforme, qui épou- 
vantait les Slaves et les autres enfants du Nord. Sur les gradins du 
Cirque, la multitude bigarrée s'étageait à perte de vue. Au moment 
précis 011 l'Autocrator, sortant du Palais Sacré, allait paraître dans 
le Cathisma, cette tribune très élevée d'où il présidait à la cérémonie, 
le domestique des scholes avec le stratigos de service, les turmarques 
et les autres officiers, descendant dans l'arène, passaient une der- 
nière fois en revue toute cette multitude de prisonniers, hommes et 
animaux, imposant le silence et les attitudes serviles, redressant 
l'alignement, rectifiant les groupements. Puis, quand tout était en 
place, le préposite, humblement tourné vers la tribune impériale, signi- 
fiait au Basileus que (( tout était prêt et que le spectacle pouvait com- 
mencer. )) Le Basileus lui répondait par un signe affirmatif. Le héraut 
impérial, de sa masse de fer, frappait trois fois un bouclier de métal 
suspendu. Au choc retentissant, cent mille voix s'arrêtaient soudain; 
tous les yeux fixaient le Cathisma. L'empereur debout, soutenu sous 
les bras par deux patrices^ s'avançait sur le devant de la loge et len- 
tement, par trois fois , faisait le signe de la croix, d'abord au milieu, 
puis du côté de la faction des Bleus, enfin du côté de celle des Verts. 
Il s'asseyait ensuite sur le trône d'or. Alors éclataient les bruyantes 
acclamations des factions, et la longue série des chants et des réponses 
commençait comme au Forum. Comme toujours, la cérémonie se ter- 
minait par le lent défilé des captifs et des dépouilles, puis venaient 
les jeux. 

Pour Tovation pédestre de Nicéphore, qui eut lieu au Cirque au 
printemps de l'an 961, les choses durent se passer de même. Nous 
n'avons malheureusement que peu de détails. Le matin, le jeune Ba- 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



109 



sileus, avant de se rendre à l'Hippodrome à la rencontre du domes- 
tique victorieux, après avoir été longuement, comme à l'aube de 
chaque grande cérémonie, adoré par les innombrables séries de di- 
gnitaires, était monté à cheval et s'était rendu processionnellement 
à Sainte-Sophie, précédé par le protostrator, grand écuyer, tenant 
la lance impériale ornée du flamoulon ou banderole de couleur écla- 
tante, munie à son extrémité d'un fragment de la Vraie Croix, ce vé- 
nérable, vivifiante, qui procure la victoire. )) A Sainte-Sophie, l'Au- 




Fragmeut d'une étoffe de pourpre byzautiue du x" siècle trouvée dans la châsse de saint Anno II, archevêque de 
Cologne, à l'abbaye de Siegbourg. Cette étoffe porte les noms des empereurs d'Orient Romain Lécapène et Chris- 
tophe son fils. Elle a donc été tissée entre les années 919 et 944 (voyez pages 110 et 11 1;. 

tocrator s'était rencontré avec le patriarche, venu lui aussi de son 
palais en lente procession, chevauchant sur un âne ou sur une mule. 
L' c( égal des apôtres » et le (( patriarche œcuménique, archevêque 
de la nouvelle Rome », s'étaient, suivant les rites, donné le baiser de 
paix, tandis que les clercs innombrables de la Grande Eglise chan- 
taient autour des ambons les hymnes appropriés en Thonneur de la 
Vierge Hypermachos, (( Celle qui combat pour les siens )). 

De son côté, Nicéphore, qui avait passé la nuit en dehors des mu- 
railles', dans son camp, avec ses soldats, avait été reçu sous la porte 

1. Syméon Magister dit cependant que pour cette ovation pédestre il partit de sa maison de 
Constantinople. 



110 UN EMPEREUR BYZANTIN 



Dorée par un fonctionnaire spécial qui lui avait mis une couronne d'or 
sur le front. Puis, à pied', à travers la Ville immense et les acclama- 
tions infinies, il avait rejoint sous les voûtes de la Grande Eglise le 
Basileus et le patriarche Polyeucte, se frayant péniblement avec ses 
soldats un passage au milieu de la foule enthousiaste, le long des 
larges voies dallées dont les portiques, les églises, les palais, les mai- 
sons disparaissaient sous les feuillages artistement disposés, sous les 
longues guirlandes de laurier et de fleurs odoriférantes, sous les in- 
terminables suites de draperies d'étoffes orientales aux grands dessins 
d'hommes et d'animaux. On appelait cela à Byzance c( couronner la 
Ville. » Les feux de milliers de torches allumées en plein jour étince- 
laient de toutes parts. Partout des brûle-parfums répandaient l'o- 
deur pénétrante de toutes les variétés des encens d'Arabie. Sur tous 
les balcons on avait exposé les objets précieux de chaque famille, 
vaisselle d'or et d'argent, candélabres, diptyques peints ou sculptés. 
Dès la première heure des hérauts palatins avaient parcouru la cité, 
prescrivant à haute voix de l'orner de la sorte et d'arroser d'eau de 
senteur les rues que le cortège devait traverser. Une énorme popula- 
tion, revêtue d'habits de fête, mélange de cent races diverses, ap- 
paraissait à toutes les fenêtres, couvrait tous les toits, encombrait 
toutes les rues, rudement contenue par les soldats de la garde bar- 
bare, détachements des diverses hétairies, et par les miliciens des 
factions aux costumes bizarres ahgnés en files serrées sous le com- 
mandement de leurs démarques. Tous les yeux cherchaient Nicéphore 
que tout un peuple acclamait. 

Au Cirque, la cérémonie se poursuivit suivant les formules immua- 
bles que j'ai plus haut décrites. Après la théâtrale humiliation des 
vaincus, après les interminables euphémies, avant l'ouverture des 
jeux, le défilé commença au pied du Cathisma, sous les yeux du jeune 
souverain. Ce défilé constituait toujours la pompe la plus belle de ce 
jour de triomphe, celle que les foules byzantines attendaient avec la 

1. J'ai dit déjà que, lorsqu'il s'agissait d'un véritable triomphe, le Basileus on le général victorieux 
montait à cheval ou bien s'avançait porté dans un char. Certains empereurs, par humilité dévote, pla- 
çaient dans le char l'image de la Vierge « invincible », « Celle qui donne la victoire, Celle contre la- 
quelle on ne peut lutter, le Chef suprême », et suivaient à pied portant la Vraie Croix. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



111 



plus joyeuse impatience et qui arrachait à leurs imaginations ar- 
dentes le plus de cris d'admiration, le plus de démonstrations enthou- 
siastes. 

Ainsi défilèrent devant Romain II, devant Théophano, dans tout 
r éclat de sa jeune beauté , cachée avec ses femmes et ses eunuques 
derrière les grillages de Féglise Sainte-Marie Chalcopratienne , de- 
vant toute la cour enfin, gaie, pompeuse et parée, Nicéphore, ses 




Coffret arabe d'ivoire, moutc en argent ; conservé à la cathédrale de Bayeux. 

glorieux soldats et ses noirs captifs. Les vases remplis de dinars d'or 
et de dirhems d'argent fin aux noms des Khalifes, les tapis de pourpre 
de Damas et de Perse, les vêtements brodés d'or, les verres richement 
émaillés, les étoffes somptueuses toutes couvertes de caractères étranges 
et de dessins de plantes et d'animaux bizarres, les colliers de pièces 
d'or, les meubles d'ivoire et d'ébène, les parures magnifiques serties 
de pierres précieuses , d'écaillé et de nacre , toutes les armes si pitto- 
resques des guerriers de l'Islam, cimeterres, casques, boucliers, ron- 
daches et cuirasses étiiicelant sous la damasquinure, la ciselure et les 
turquoises enchâssées, les faisceaux de lances, les arcs recourbés par 
milliers', éblouirent les yeux des Byzantins, accoutumés cependant 
à tant de spectacles superbes. Un témoin oculaire compare ce gigan- 



1. On les apporta tous, dit mi témoin oculaire. 



]i2 UN e:\ipereur byzantin 

tesque convoi de dépouilles a un fleuve immense qui semblait ne de- 
voir s'arrêter jamais. Tous les spectateurs se foulaient pour voir 
passer l'émir Kouroupas , son fils Anémas, toutes ses femmes, tous 
ses enfants, tous ses proches, enchaînés, gardant une hautaine et 
noble dignité dans cette totale infortune, féroces et sombres dans les 
longues robes blanches dont Syméon Magister nous dit qu'ils étaient 
tous revêtus. 

Les Byzantins , on est trop porté à l'ignorer, savaient, eux aussi , 
honorer jusqu'à un certain point le courage malheureux. Etait-ce 
humanité? Je ne le pense point, mais plutôt sagesse politique, a Après 
la marche humiliante dans le Cirque, dit le Porphyrogénète, si le Ba- 
sileus autorise les captifs à regarder les jeux à la place qui est réservée 
aux prisonniers, ils vont s'asseoir sur les gradins qui sont au-dessous 
de ceux des Prasins ou Bleus ; si l'empereur ne veut pas encore les 
mêler aux anciens prisonniers qu'on garde dans le Pra^torion (une des 
principales prisons de Byzance), ils vont s'asseoir du côté des Vénctes. » 
Le vieux Kouroupas, qui avait si bravement défendu Chandax contre 
toutes les forces de renq)ire, ne subit pas un sort plus rigoureux. Il 
passa le reste de ses jours, entouré des siens, aux environs même de 
Byzance oii le Basileus lui avait alloué des terres d'un revenu considé- 
rable. Il refusa d'abjurer et, circonstance à noter, ne fut point molesté 
pour cela. Seulement Syméon Magister dit que, pour cette raison, on 
ne put le nommer sénateur! Son fils Anéraas, converti au christia- 
nisme, devenu garde palatin, s'illustra dans les armées impériales et 
périt glorieusement en 072, tué par les Pusses \ Tout cela ne déroute- 
t-il point quelque peu tant de notions bien erronées sur la politique 
byzantine? Je ne veux pas dire que les choses se passaient toujours 
aussi convenablement; mais de semblables exemples ne prouvent-ils 
pas combien l'on connaît peu ou mal tout ce qui a trait à l'histoire 
intime de l'einpire d'Orient? 

Tout un long chapitre des Cérémonies est consacré à l'énumération 



1. Un de ses descendants devenus chrétiens, Michel Anémas, conspira avec ses frères contre Alexis 
Gomnùne. Ils furent enfermés dans une tour de la Grande iluraille. qui en garda le nom de tour 
des Animas et devint une des principales prisons d'État. 



AU DIXIEME SIECLE. 113 



des privilèges, exemptions d'impôts, dons de terres, etc., applicables 
aux captifs sarrasins baptisés qui s'établiront dans l'empire en qualité 
de colons militaires et prendront du service dans l'armée impériale 
et aux familles chrétiennes dans lesquelles ils entreront par le ma- 
riage ' . 

Donc Abd el-Aziz el-Kotorbi, dit Kouroupas, ex-émir de Crète, 
vécut, sinon heureux, du moins à l'abri des hontes et des misères de 
la servitude, dans une demi-captivité fort douce, à la cour byzantine, 
comme y vivaient une foule d'autres otages ou captifs de marque, de 
toute race, de toute croyance, retenus auprès de l'empereur pour des 
raisons politiques. Ces émirs arabes, ces boliades bulgares ou slavons, 
ces princes varègues, ces archontes arméniens et caucasiens (ceux-là 
fort nombreux) , ces barons longobards, ces chefs russes, hongrois ou kha- 
zares, arrachés à leurs déserts, à leurs forêts, à leurs steppes, à leurs 
tentes, à leurs forteresses montagnardes, à leurs rustiques résidences 
pleines d'un luxe grossier, participaient à peu près tous, durant leur 
séjour à Byzance, à la vie brillante du Palais Sacré. Comprenant la 
presque impossibilité de fuir, ils prenaient assez facilement leur parti du 
sort qui les accablait. Simplement surveillés, mais la plupart du temps 
nullement captifs, ils étaient de toutes les fêtes, de tous les festins, 
de toutes les cérémonies. Leurs accents barbares, leurs voix rauques, 
leur parler bizarre résonnaient dans toutes les foules constantinopo- 
litaines parmi le bruissement plus léger des conversations byzantines; 
leurs costumes étranges ou superbes figuraient aux premiers rangs 
sur les gradins du Cirque dans les fêtes des factions, comme ils bril- 
laient aux pannychides mondaines dans les éghses en renom. Beau- 
coup épousaient des filles de la noblesse grecque, voire des prin- 
cesses de la famille impériale ; souvent, au terme de leur captivité, ils 
refusaient de quitter la Ville superbe et ses plaisirs charmants, trop 
amoureux de la promenade élégante sous les interminables portiques, 

1. Tout prisonnier qui consentira à recevoir le baptême recevra du protonotaire du thème trois 
nomismata ou sous d'or pour frais d'établissement, plus six nomismata pour l'achat de ses bœufs et 
instruments d'agriculture, plus cinquante-quatre modii ou boisseaux de froment pour la semence. — 
Toute famille chrétienne qui acceptera pour gendre un prisonnier baptisé sera exemptée d'impôts du- 
rant trois années, etc., etc. — Rambaud, op, cit., p. 248. 

EMI'EREUIl DYZANTIS. 



114 UN EMPEREUR BYZANTIN 



des longues heures de bruyant plaisir passées à l'Hippodrome ou dans 
les théâtres de Chalcédoine, de la chasse au faucon, des subtiles dis- 
cussions théologiques, de la fréquentation des histrions , des cochers 
et des danseuses, trop avides en un mot de tous les raffinements de 
cette vieille civihsation, pour se décider à regagner leurs lointaines et 
monotones soHtudes. 

Le Prsetorion était plus spécialement affecté à la garde des prison- 
niers sarrasins de marque qu'on ne pouvait, pour une raison ou une 
autre, laisser en pleine Hberté. Croirait-on qu'ils y avaient une mos- 
quée ou tout au moins un lieu de réunion pour y célébrer leurs rites ? 
Une autre mosquée (on disait alors (( synagogue » à Byzance) exis- 
tait encore dans la capitale. Elle fut restaurée par Constantin Mono- 
maque ; Aboulféda le dit expressément. On y disait, sous le règne de 
cet empereur, la prière au nom du sultan Togroul beg. 

Rien ne devait manquer à la gloire de Nicéphore victorieux. Il eut 
l'amour enthousiaste de l'armée, les acclamations populaires, la faveur 
de son souverain, qui le combla de biens. Il eut jusqu'aux louanges 
des poètes officiels. J'ai raconté plus haut comment le diacre Théo- 
dose composa en l'honneur du vainqueur de Chandax un poème pom- 
peux en cinq chants, poème qu'un manuscrit unique du Vatican 
nous a conservé. J'ai dit aussi comment ce poète prudent ne se hâta 
point de remettre son œuvre au brillant domestique trop ouvertement 
jalousé ; il attendit, pour en faire hommage à son héros, que la mort 
de Romain II eût amené Nicéphore au seuil même du trône. 



CHAPITRE III. 



Exploits du curopalate Léon, frère de Nicéphore, sur la frontière d'Asie-Mineure, à la tête des forces orien- 
tales. — Coup d'œil rétrospectif sur les péripéties de l'incessante guerre de frontière entre Byzantins et 
Arabes. — Récents succès des impériaux. — Etat des hostilités entre les deux races au moment où com- 
mence ce récit. — Les deux frères Hamdanides, princes d'Alep et de Mossoul, principaux adversaires 
des Byzantins. — Le plus grand ennemi de l'empire est le plus jeune des deux frères, le célèbre Seîf 
Eddaulèh, prince d'Alep. — Origines de ce héros musulman et de sa puissance. — Portrait de ce prince 
chevaleresque et lettré. — Sa vie, sa cour, son entourage. — Son goût pour les lettres et la poésie. — Son 
poète Moténabbi. — Poésies de celui-ci. — Premières luttes de Seîf Eddaulèh contre les Grecs. — Des- 
cription de ses Etats. — Sa grande expédition de 9G0 sur les terres de l'empire et la déroute terrible 
que lui inflige le curopalate Léon dans un défilé du Taurus. — Gloire militaire incomparable et 
popixlarité des deux frères Phocas. — Conspiration de Basile Pétinos contre l'empereur Romain. — 
Châtiment des conjurés. — Cruauté des exécutions publiques à Byzance. — Evénements divers. — 
Baptême du Porphyrogénète Constantin, second fils de Romain et de Théophano. — Postérité de 
Romain et de Théophano. 



Tandis que Nicéphore rendait Crète à l'empire, son frère le curo- 
palate Léon, célèbre déjà par de notables victoires sur les barbares 
d'au delà du Danube, s'était, à la tête des troupes d'Asie, couvert 
d'une gloire non moins éclatante en infligeant de cruelks défaites 
aux contingents de l'émir d'Alep. 

Depuis trois siècles, depuis que les Khalifes régnaient à Bagdad, 
on peut dire que pas une année peut-être ne s'était écoulée sur cette 
mouvante frontière des deux empires et des deux races qui s'en allait 
du Caucase à la mer de Syrie, sans que, tout du long de cette ligne 
immense, Byzantins et Sarrasins n'eussent poursuivi à grands coups 
d'épée cette éternelle lutte de la Croix et du Croissant qui ne pouvait 
se terminer que par l'anéantissement total d'une des deux races. Grâce 
à l'affaiblissement extraordinaire du Khalifat abbasside devenu le 
jouet de véritables maires du palais, grâce à l'état d'anarchie mili- 
taire dans laquelle se débattait l'Asie musulmane, cette lutte séculaire, 
si longtemps fatale aux Byzantins, qui y avaient perdu leurs plus 
belles provinces méridionales, avait, depuis un certain nombre d'an- 



116 UN EMPEREUR BYZANTIN 



nées, repris de leur côté avec plus de -vivacité et aussi plus de bon- 
heur. Sous Basile P'", les succès avaient été considérables. Sous Léon VL 
les progrès des impériaux avaient subi un temps d'arrêt. Durant la 
régence de Romain Lécapène, lors de la minorité de Constantin VII, 
puis sous le gouvernement personnel de celui-ci, la guerre avait été 
véritablement incessante, entremêlée seulement de quelques ambas- 
sades solennellement échangées, de quelques trêves éphémères et de 
grands rachats de captifs. 

Dès la dernière période de l'administration de Lécapène, alors que 
l'empire grec s'était trouvé débarrassé de la terrible guerre bulgare, 
l'anarchie du Khalifat ayant fait d'autre part des progrès nouveaux, 
la lutte avait fini, sous la conduite du belHqueux régent, par tourner 
presque tout à fait à l'avantage des armes impériales, et ces succès 
s'étaient continués, bien que moins vigoureusement, sous l'administra- 
tion directe de Constantin VIL De grands généraux, les Arméniens 
Jean Courcouas ou Gourgen, lequel, en vingt-deux ans, « conquit plus 
de mille forteresses, » Théophile Gourgen, son frère, et le fameux Mé- 
lias ou Mleh, véritable héros national, fondateur du thème de Lykan- 
dos, celui-là même dont j'ai retrouvé le sceau précieux au Cabinet des 
médailles de France ; d'autres encore : Bardas Phocas surtout, le père 
de Nicéphore, plus tard Nicéphore lui-même et son frère Léon, puis 
l'eunuque Basile, le vaillant bâtard de Lécapène, avaient à peu près 
définitivement chassé les Arabes de l'Asie-Mineure tout entière, sauf 
de la Cilicie, et porté de plus en plus fréquemment les armes byzan- 
tines au delà du Taurus et de l'Amanus, jusque dans les plaines sy- 
riennes, jusque dans les campagnes de Mésopotamie. Au désespoir des 
vrais musulmans, de tous les derviches fanatiques, de tous les santons 
pieux des mosquées sarrasines, ce n'étaient plus toujours les rapides 
cavaliers de l'Islam qui, chaque printemps, par tous les défilés des mon- 
tagnes, par tous les gués de l'Euphrate, couraient porter la dévastation 
dans les thèmes orientaux jusque sous les remparts des forteresses im- 
périales de Cappadoce ou de Galatie ; c'étaient maintenant aussi les 
escadrons grecs cataphractaires qui, périodiquement, venaient brûler 
les moissons des campagnes musulmanes et couper au pied les pal- 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



117 



miers des fils de la tente. « A chaque campagne, à partir de 945, 
dit M. Rambaud, la frontière byzantine recule ; les progrès des Grecs 
deviennent formidables ; chacun de leurs pas est marqué désormais 




par une conquête; les grandes victoires des empereurs Nicépliore 
Phocas et Tzimiscès sont brillamment annoncées dans les dernières 
années du règne de Constantin VIL Nicépliore, Léon son frère, 
l'eunuque Basile, fils naturel de Romain Lécap^ane et d'une esclave 



118 UN EMPEREUR BYZANTIN 

bulgare', étaient ses généraux. )) Après sa mort, ils continuèrent la 
lutte et, Nicéphore ayant été envoyé en Crète, Léon demeura seul à 
la tête des troupes d'Asie. 

Depuis l'effondrement total du Khalifat sous la tumultueuse ré- 
gence des sultans bouiides, l'ennemi principal, ou plutôt le seul, le 
véritable ennemi musulman était demeuré, je l'ai dit, pour l'empire 
grec, la puissante famille des Hamdanides, princes quasi indépendants 
de la Syrie et de la Mésopotamie septentrionales qui avaient pour 
résidences principales Mossoul et Alep. Plus au nord, du côté de l'Ar- 
ménie et de l'extrême Euphrate, il y avait bien encore des dynastes 
arabes et surtout turcs, mais ceux-ci étaient peu redoutables. Plus au 
sud, il y avait le Khalifat de Bagdad, réduit en réalité à la ville de 
ce nom, et si affaibli, si tourmenté par les séditions militaires, par les 
élévations soudaines et les chutes successives de tous les maires du 
Palais qui l'opprimaient, qu'il n'existait plus guère que de nom. Quant 
à son véritable maître actuel, le sultan bouiide Mouizz Eddaulèh, 
depuis son avènement en 945, bien que toute la Mésopotamie méri- 
dionale et la majeure partie de la Perse fussent sous sa domination et 
que le Khalife fût devenu son humble esclave, il était si occupé à se 
maintenir à Bagdad contre tous ses rivaux, à combattre d'une part 
les Hamdanides à l'occident, d'autre part les Samanides à l'orient, que 
la guerre sainte contre Byzance lui était devenue à peu près impossible. 

Je n'ai pas à refaire ici l'histoire de l'élévation, dans la première 
moitié du dixième siècle, de cette noble famille Hamdanide, issue d'un 
des plus anciens et des plus illustres clans arabes, celui de Taglib, 
originaire elle-même de Mésopotamie', et dont les deux plus brillants 
représentants furent, à partir de la seconde moitié du règne de Cons- 
tantin VII, les deux frères Nasser Eddaulèh et Seîf Eddaulèh, petits- 
fils de Hamdan, fils lui-même de Hamdoun. Le premier de ces princes, 
Hassan, décoré par le Khalife du titre d'honneur de Nasser Eddaulèh, 
(( Aide des croyants », fut émir de Mossoul et chef de la dynastie 

1. Ou plutôt russe. 

2. Ou plus exactement des villes de Rakkah, Rafikah et Rabbah. 



AU DIXIEME SIÈCLE. n9 



Hamdanide de ce nom; le second, Ali, plus connu sous son surnom 
fameux de Seîf Eddaulèli, « Épée de l'empire », fut émir d'Alep et 
chef des Hamdanides alépitains. Toute leur vie durant, ces deux 
princes arabes soutinrent, presque toujours tendrement unis, une 
guerre souvent heureuse, toujours brillante, contre l'ennemi grec dont 
ils étaient les plus proches voisins, véritables défenseurs de la fron- 
tière sarrasine contre tous les principaux capitaines byzantins. Cette 
lutte épique des deux frères fut, du reste, trop souvent interrompue 
par des querelles sanglantes avec les autres princes musulmans, par 
de furieux combats contre leurs suzerains nominaux les Khalifes 
de Bagdad et leurs émirs al-oméra, principalement contre le sultan 
bouiide Mouizz Eddaulèh. 

On peut dire d'une manière générale que chaque année de la fin 
du règne de Constantin VII vit une expédition tentée par un des deux 
frères Hamdanides contre les terres de l'empire, et aussi' une tentative 
de ces mêmes princes pour s'emparer de Bagdad et se substituer 
aux Bouiides dans la tutelle du Khalife. A partir de l'époque où com- 
mence ce récit, c'est-à-dire à partir de l'avènement de Romain II, 
au mois de novembre 959, le rôle prépondérant ou plutôt unique fut 
joué par le frère cadet, Seîf Eddaulèh, l'émir d'Alep. L'aîné, Nasser 
Eddaulèh, qui régnait à Mossoul et qui avait été même quelque temps 
émir al-oméra à Bagdad, à la suite de deux campagnes malheureuses 
contre le sultan bouiide en 958 et en 964, fut contraint d'accepter 
une paix humiliante et de ne conserver ses Etats qu'à titre de gou- 
verneur tributaire du Khalife. Depuis lors on n'entendit plus guère 
parler de lui. Il avait du reste encore plus souvent combattu ses 
propres coreligionnaires que les chrétiens, ses ennemis naturels. En 
967, il fut, nous le verrons, détrôné par son fils Abou Taglib et mourut 
au bout de deux ans, terminant tristement en prison dans le château 
de Mossoul sa brillante et aventureuse carrière et ses trente-trois 
années de règne. On lui avait donné pour geôliers les deux hommes 
qu'il haïssait le plus au monde ; ils eurent ordre de ne lui adresser aucune 
parole, de ne répondre à aucune de ses questions. Il en fut ainsi 
jusqu'au jour de sa mort. Son fils Abou Taglib lui succéda à Mossoul. 



120 UN EMPEREUR BYZANTIN 

Seîf Eddaulèh, l'émir d'Alep, le frère cadet de Nasser, devait, par 
contre, jusqu'à ses derniers jours, lutter intrépidement contre les 
Byzantins. C'est de lui que nous allons surtout parler maintenant; 
nous verrons son nom brillant figurer presque à chaque page de 
cette émouvante histoire. Devant l'abaissement du Khalifat, il nous 
apparaît véritablement dans les luttes terribles de cette époque 
comme l'unique et superbe champion de la guerre sainte contre les 
chrétiens. 

Abou'l-Hassan Ali Seîf Eddaulèh, émir d'Alep, est plus connu dans 
l'histoire byzantine sous le simple nom du Hamdanide. C'est ainsi 
que les chroniqueurs grecs le désignent d'ordinaire; seulement, défi- 
gurant son nom, ils l'appellent Chamdan ou Chamdas, ou bien encore 
Chabdan ou Chabadan, même Apochaudas'. 

c( L'impie Chamdas », tel est le nom redouté qui reparaît à chaque 
feuillet des chroniques chrétiennes du dixième siècle. Cet Arabe in- 
trépide est demeuré, en effet, célèbre dans les annales des guerres 
d'Orient au moyen âge, comme un des plus enragés, des plus intrai- 
tables adversaires des armes byzantines. C'est certainement une des 
plus grandes figures de cette époque. Il était né le dimanche 
22 juin 916', probablement à Mossoul, où son père était pour lors 
gouverneur. Dès sa première jeunesse, il combattit au service tantôt 
de son frère aîné, qu'il aima et vénéra toujours profondément comme 
un fils son père, tantôt du Khalife, et fut d'abord seigneur de Wâsit 
et de son territoire, puis gouverneur des provinces de Diarbékir et de 
Mayyafarikîn. Alors déjà, au dire de Kemal ed-Dîn, il se montrait 
admirablement brave, merveilleusement aventureux. Il était éga- 
lement fort instruit et d'une rare culture littéraire. En l'an 333 de 
l'hégire ^, date qui marque vraiment le début de sa chevaleresque 
épopée, après trois années de luttes, ayant déjà la renommée d'un ca- 
pitaine consommé, il s'était emparé sur l'Ikhchidite d'Egypte de la 
grande et opulente cité syrienne d'Alep, l'antique Béroé, où il avait 



1. Corruption des deux noms réunis Abou et Hamdan. 

2. 914, suivant d'autres témoignages. 

3. 944-945 de notre ère. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 121 



fait son entrée solennelle le 29 octobre 944. Elle devint aussitôt sa 
résidence habituelle, le centre et la capitale de ses vastes et mou- 
vants Etats. Plus tard encore, après des vicissitudes très diverses, 
après avoir été même chassé deux fois d'Alep, il avait conquis, tou- 
jours sur rikhchidite, Damas \ Emèse, Antioche, et affermi définiti- 
vement sa souveraineté sur la majeure partie des villes de la haute 
et moyenne Syrie avec une portion de la Mésopotamie. Il continua 
comme par le passé à vivre surtout dans les camps. Chaque année de 
son existence aventureuse et inquiète fut, à partir de son avènement 
à Alep, marquée par quelque entreprise contre les Byzantins ; on en 
connaît plus de quarante, sans compter ses guerres contre ses voi- 
sins musulmans et ses expéditions au désert pour châtier les tribus 
pillardes de Bédouins nomades. Je récapitulerai tantôt les faits les plus 
saillants de ces premières campagnes de Seîf Eddaulèh contre le pays 
de Roum. Auparavant je voudrais en quelques mots dire ce que fut, 
non seulement comme guerrier, mais aussi comme souverain et comme 
lettré, cet Arabe fameux, le personnage à la fois le plus illustre et le 
plus attachant des grandes guerres gréco-sarrasines du dixième siècle. 
Je voudrais présenter au lecteur ce noble chef syrien, digne adver- 
saire de Nicéphore. 

Pour celui qui fouille les chroniques byzantines du milieu du 
dixième siècle, durant plus de vingt ans, de 945 à 967, un nom 
unique, je le répète, revient à chaque page comme celui du constant 
et infatigable mais aussi du plus redoutable ennemi de l'empire grec, 
c'est celui du prince d'Alep, Seîf Eddaulèh, le Hamdanide. Ce fut 
le type accompH de l'émir sarrasin du moyen âge, cruel, fastueux, 
passionnément épris du pouvoir, se procurant par tous les moyens les 
sommes immenses dont il avait incessamment besoin pour la solde 
de ses troupes essentiellement mercenaires, mais hardi, de la plus 
brillante, de la plus téméraire bravoure, sans peur comme sans fai- 
blesse, chevaleresque, policé, capable des plus nobles et des plus gé- 
néreuses actions, protecteur éclairé et passionné des lettres et des arts, 



1. Il ne conserva que peu de temps la possession de cette ville. 

EMrEBEUIi BYZAXTIX. ^^ 



122 rx EMrp]rvEU]i byzantin 



rgalcineiit fait pour liabiter les palais des J\[iUe et une nuits ou la 
tente dn 1 k'doniii pillard. Un contemporain ' nous le dépeint heau 
entre tons les fds de Hamdan, dont la beauté était célèbre : ce la 
perle du milieu du collier qu'ils formaient )), éloquent, libéral. f( Sa 
royale demeure était l'attrait des visiteurs, la balte favorite des voya- 
geurs, l'espoir des nécessiteux, le champ clos des poètes et des litté- 
rateurs. Jamais, sauf à la porte des Khalifes, on ne vit réunis autour 
d'un mcme prince tant de maîtres es poésie. )) Sa cour brilla du plus 
vif éclat tant qu'il vécut. Son beau palais suburbain d'Alep, El Halébah, 
oii il aimait à se reposer dans les rares et courtes périodes de calme 
qui succédaient à ces incessantes prises d'armes, était le rendez-vous 
universel des lettrés, des artistes, brillants représentants de cette ci- 
vilisation arabe alors encore si brillante. Ce libre fils du désert, cet 
émir intrépide (}ui se riait du danger, ce cavalier admirable et sans 
égal qui, suivi de ses fameux gardes du corps, passait sa vie au galop 
de son coursier parcourant en un jour des distances énormes sur toutes 
les routes de l'Asie, qui n'avait pas passé un jour sans monter les 
merveilleux chevaux de ses grands haras, ce parfait homme de guerre 
sarrasin qui, depuis la première adolescence, avait chaque année con- 
duit en pays chrétien ou contre ses propres coreligionnaires quelque 
foudroyante expédition, quelque razzia dévastatrice, ce souverain 
somptueux qui donnait audience aux ambassadeurs étrangers dans un 
décor d'une richesse éblouissante, fantastique, qui vivait au milieu 
d'un luxe féerique, se plaisait à stimuler lui-mcme l'ardeur poétique 
des chantres de sa cour. Le soir, aux environs du harem parfumé, 
dans les jardins embaumés, le long des eaux froides du fleuve Kouaïk ', 
dans les cours dallées de marbre, au son argentin des jets d'eau ré- 
pandant la fraîcheur, ou bien, au désert, sous sa vaste et somptueuse 
tente de guerre a aux piliers hauts comme des mâts de navire, » il 
aimait a écouter rêveur ses improvisateurs favoris qui mettaient en 
vers ses phis belles victoires. Lui-même était un poète accompli, un 
littérateur excellent, adorant la noble science de poésie. Le fameux 

1. Tha'lèbi. 

L'. Nabi'-Kouaïk, El Koiizk. l'ancien C'halns. 




le." 



1-J4 IN KMl'KlîKlIÎ 15 YZ A NT IN 



^•raniniairicu Kliûhivaili, (lui fut son coiiteiiiporain, cite sa parfaite 
science de In laii<>,-ue arabe, qu'il maniait en véritable lettré. Les vers 
furent, après le métier des armes, la plus grande passion de sa vie. 
(Jeux snrtont des pins vieux cliantres, célébrant les exploits des plus 
anciens héros paruii les fds d'ismaël, étaient l'objet de sa prédilection. 
Des milliers et des milliers de pièces de poésie ont été composées en 
son honneur (on en avait réuni plus de dix mille). Lorsqu'il en était 
satisfait, il les payait des sommes énormes, lien a fait lui-même; du 
moins on lui en a attribué un certain nombre; et ce sont des vers 
ravissants, pleins d'une étrange poésie, presque toujours destinés à cé- 
lébrer la femme et l'amour '. Dans l'intervalle de ses audiences, il 
s'en faisait lire encore. Uue fois il fit donner pour quelques-uns 
qui lui plurent deux luille dinars d'or au cadi d'Aïn-Zarba. Il avait 
fait frapper spécialement pour de semblal)les récompenses de larges 
pièces d'or du poids de dix dinars ordinaires. Il adorait les i)oètes au- 
tant pour le moins que leurs œuvres ; il logeait dans son palais tous 
ceux d'entre eux qui accouraient à lui de toutes les innombrables cités 
de l'Islam, leur distribuant des sommes véritablement énormes en 
bourses d'or, en beaux domaines, en esclaves des deux sexes, en che- 
vaux de grand prix, en somptueux vêtements de fabrique égyptienne 
enfermés dans des cofl'res de bois de senteur. Chez lui, en temps de 
])aix, ce n'étaient que joutes littéraires auxquelles il prenait part, di- 
rigeant l'harmonieux débat, corrigeant, approuvant, récompensant. 
Son goût littéraire était fort pur. Rien n'était ])lus gai, plus animé 
(pie ces tournois poétiques rappelant de près les luttes des trouba- 
dours de la Pi'ovence ou du Languedoc Avec cela des jardins déli- 
cieux, une orgie de beaiix meubles, de belles tentures, de belles armes, 
vraiuient un souverain de l'Arabie des Alillc ci une Nuits. 

Seîf avait un harem superbe, le plus riche de son époque. Parmi 
ses femmes, une des plus aimées fut une chrétienne, la fille d'un prince 
byzantin, au dire des chroni(|ues, certainement la fille de quelque pa- 

1. FiX'ylag, Geach'iclitedv Dipia^lii' der Ilamlfinid/n, dans Va Zei(.<chr'ift der deulsclu'n mortjenlœndischen 
Ciesellschnff, t. XJ. p. ■J18-21'.*, se inoLtrc foi't incrédule s\ircc point. Il croit que la plupart des vers dé- 
siu'nés commo étant l'd'uvre dr Seîf lui fini (''té atti'ibués ])ar la flatterie. 



ARMÉE SARRASINE EN MARCHE. 

3IUSICIEN.S ET PORTE-ÉTENDARD DIVERS, 

Miniature d'un manuscrit arabe do la bibUothèque de M. Ch. Schefer. 




Coin, lith. 



Imp. F. Diàot et C" Paris 



ARMEE SARRASINE EN MARCHE 
Musiciens et Porte - étendard divers . 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



126 



trice, enlevée dans une razzia heureuse. Cette favorite acquit une si 
grande puissance sur l'esprit de son seigneur que ses compagnes ja- 
louses voulurent se venger d'elle. Le Hamdanide, qui ne vivait que 
pour sa bien-aimée, prévenu à temps, enleva sa chère prisonnière et 
la mit à l'abri dans un château des montagnes kurdes, où il s'en allait 
la visiter en véritable héros de roman. Il aurait même, dit-on, com- 




Coffret d'ivoire, un des plus anciens mouiiments datés de riiidustrie arabe. L'inscription en beaux caractères 
ooufiques contient des vœux de Iwnheur et de fortune en l'iionueur du propriétaire, et la date de l'an 355 de 
l'hégire, soit l'an 9C5 de notre ère, donne précisément l'éiwque du règne de Nicéphore Phocas. Ce coffret précieux 
entre tous a été acquis .'i la vente Goupil, par le masée de l'Union centrale des arts décoratifs. 



posé sur cet incident des vers charmants, d'une passion tendre, d'une 
grâce exquise, qui nous ont été conservés. 

Le plus célèbre de tous les lettrés qui vécurent à la cour du prince 
d'Alep fut le fameux Moténabbi '. Cet homme, certainement un des 



1 . Abou't tay yb Ahmed Djaiifi Moténabbi (303-354 H.). Sur la vie de Moténabbi et sur son Diwan, ou 
réunion de ses nombreuses œuvres poétiques divisées en six classes et publiées un peu partout, diwan 
dont M. de Hammer a donné en 1824 à Vienne une traduction allemande, traduction en vers assez faible 
et très infidèle {Moténabbi, der grœsste arahische Dichter), voyez ce livre, et aussi S. de Sacy, Chrestomathïe 
arabe, 2" éd., t. III, 1827, p. 599 : Extrait du Ditoan ou Recueil depoésies d' Abou't tayyh Ahmed Motennhbi,Jils 
de flosaïm. Voyez encore Commentatio de Mottenahio, auctore Petro a Bohlen, Bonn. — M. John-Haddon 
Hindley aussi a publié de ce poète une courte biographie suivie de deux de ses poésies relatives à une ma- 
ladie de Seîf Eddaulèh et à sa convalescence (t. I des Oriental Collections de sir W. Ouseley, p. 1 à 14). 
Voyez enfin l'ouvrage de Dieterici intitulé : Muttanahbi und Sei/uddaula aus der Edelperle des Tsaâlibi, 
Leipzig, 1847. C'est une étude spéciale du chapitre de l'anthologie de Tha'lêbi consacré à Moténabbi, 
à sa vie, à la valeur littéraire de ses œuvres poétiques. Voyez encore les travaux de Reiske, de Grangeret 



126 UN EMPEREUR BYZANTIN 

plus illustres parmi les si nombreux poètes de l'Islam, ne quitta guère 
Seîf. Avec lui il vécut près de dix années, de 948 à 957 environ, 
comblé par lui d'égards, d'honneurs et de richesses, parmi les villes 
et les campagnes de Syrie et au milieu des Bédouins, sauvages habi- 
tants du désert. Il le suivit durant tout ce temps dans ses expéditions, 
comme le faisaient du reste d'autres encore parmi ses poètes favoris. 
Dans les nombreux poèmes ou pièces de vers de lui qui nous sont 
parvenus, il en est plus de quatre-vingts qui ont été composés expres- 
sément en l'honneur de l'émir d'Alep et portent le nom collectif de 
Seîflfya *. Outre leur valeur littéraire, l'importance historique et géo- 
graphique de ces documents est fort grande; c'est par eux que Seîf 
Eddaulèh nous est en partie connu, de même que c'est à ce prince que 
Moténabbi doit sa grande réputation. On peut dire même , avec son 
biographe Tha'lêbi, qu'il lui appartient bien tout entier, car (( c'est 
Seîf qui l'a pris par la main pour le sortir de l'obscurité, qui, en se 
déclarant l'admirateur du poète, à l'époque de sa toute-puissance, a 
mis ses œuvres en vogue dans le monde arabe tout entier, projetant 
sur lui les rayons de sa fortune. Ainsi ses vers pénétrèrent dans les 
cités les plus reculées de l'Arabie ; la nuit les répétait et le jour en 
conservait pieusement le souvenir'. » 

Rien n'est harmonieux, rien ne respire la mâle poésie des luttes du 
désert et de la montagne syrienne comme ces vers de Moténabbi ra- 
contant les prouesses de son cher émir. A chaque page on sent à quel 
point le Hamdanide, s'il était un amant des beaux vers, était avant tout 
un admirable guerrier sarrasin. (( Emporté "', lui dit le poète, dans ta 
course rapide par les meilleurs chevaux auxquels l'Arabie ait donné 
naissance, tu as passé plusieurs nuits à la poursuite de l'ennemi, sans 

de la Grange, de Horst, et Tarticle consacré an poète dans le dictionnaire d'Ibn Khallicân. M. de Harnmer 
donne du reste dans sa préface tonte la bibliographie des publications consacrées jusqu'à lui à Moté- 
nabbi et à ses œuvres. 

1. Voyez Hammer, op. cit., pp. 187-32<). 

2. Malheureusement pour la suite de ce récit, toutes l&s poésies de Moténabbi relatives aux guerres de 
Seîf Eddaulèh contre les Grecs, poésies qui, par ce fait, présentent un très grand intérêt historique, remon- 
tent à l'époque du long séjour que le poète fit, de 948 à 957 environ, àla cour de ce prince, et se rappor- 
tent par conséquent à l'époque antérieure à celle dont je fais l'histoire. 

3. J'emprunte la traduction de tous ces fragments à l'article de la Chrestomathie arabe de M. de Sacy, 
que j'ai signalé à la page précédente. 



AU DIXIEME SIECLE. 



127 



goûter les douceurs du sommeil, entouré de tes escadrons qui s'agi- 
taient à tes côtés, comme l'aigle agite ses ailes dans son vol précipité. 
— Il ne faut aux chevaux de tes cavaliers d'autre nourriture que le 




Courrier sarrasin monté sur un cliameau. Miniature d'un très ancien manuscrit arabe appartenant à M. Ch. Schefer. 



vent qui souffle dans les déserts ; ils se contentent pour étanclier leur 
soif de la vapeur qui s'élève sur les terres brûlées des ardeurs du 
soleil. » Puis le poète célèbre la clémence de l'émir en faveur de ses 
sujets rebelles, sa générosité envers leurs femmes captives. <ï Leurs 
épouses par tes soins généreux sont sorties de tes mains comme elles 



128 UN EMPEREUR BYZANTIN 

étaient venues en ton pouvoir; elles n'ont perdu ni leurs parfums ni 
leurs riches parures. » 

En l'an 343 de l'iiégire ' , le domestique Bardas Phocas , accompagné 
de son fils, notre Nicépliore, ayant tenté, à la tête d'une armée de 
cinquante mille soldats slaves, russes et arméniens, d'empêcher le prince 
d'Alep de relever les murailles de la cité frontière de Hadath, éprouva 
une complète défaite dont je parlerai plus loin avec quelque détail. 
Moténabbi, qui, comme toujours, avait accompagné son seigneur et 
combattu à ses côtés, composa à cette occasion un poème qu'il récita à Seîf 
Eddaulèh après le combat, au repos du soir. Cette pièce de vers abonde 
en détails curieux. C'est le vrai chant de triomphe des pieux guerriers 
musulmans, vainqueurs du chrétien détesté. c( Seïf Eddaulèh, s'écrie 
le poète, a construit les murs de Hadath ; il en a élevé les bastions au 
milieu du choc tumultueux des lances meurtrières, tandis que les flots 
de la mort se heurtaient avec fureur au pied de ses remparts. Hadath 
était dévorée d'une maladie cruelle ; à son réveil, les cadavres de ses 
ennemis, suspendus à ses remparts, formaient autour d'elle une amulette 
efficace. — Seîf! pourrait-il rester encore aux Grecs et aux Russes 
quelque espoir de renverser une place qui a pour fondement et pour 
colonnes ta vaillance et l'effort de tes armes? Ils sont venus à ta ren- 
contre bardés de fer'. On eût dit que les chevaux qu'ils montaient 
n'avaient pas de jambes ^ L'éclat que jetait leur armure ne permettait 
point de distinguer le guerrier de son casque et sa cuirasse de la 
lame de son sabre. Le mouvement de leurs innombrables escadrons a 
ébranlé la terre au levant et au couchant. Les Gémeaux dans le ciel 
ont eu l'oreille étourdie du fracas de leur marche. Là se trouvaient 
réunis des guerriers de tout peuple et de toute langue, qui ne pouvaient 
s'entendre sans le secours des interprètes. — Self! tu as couvert 
toutes les collines des cadavres de tes ennemis ainsi que l'on répand des 
pièces d'argent sur la tête d'une nouvelle épousée. )) Puis viennent 
les insultes obHgées à l'ennemi. Bardas, ce vaillant, n'est point 

1. Année 954-955 de notre ère. 

2. Allusion aux cottes de mailles et aux plaques de métal qui protégeaient les guerriers bj'zantins. 

3. Allusion curieuse aux caparaçons métalliques qui recouvraient les chevaux des escadrons cata- 
phractaires. 



I 



AL' DIXIEME SIECLE. 



129. 



épargné : « Ce lâclie domestique ne se liasardera-t-il donc jamais au 
combat, que les blessures qu'il reçoit derrière la tête ne lui reprochent 
son entreprise téméraire? Moins sage que les animaux, habitants du 




désert, qui connaissent l'odeur du lion et évitent sa rencontre, ne 
peut-il te reconnaître que quand il éprouve ta fureur? L'impétuosité 
du choc et des attaques réitérées de notre émir lui a fait une blessure 
cruelle en lui enlevant son fils, et l'époux de sa fille, et le fruit de leur 



EMTERKUn BYZANTIN. 



17 



130 UN EMPEREUR BYZANTIN 

union '. » Voici maintenant la note religieuse qui peint bien le caractère 
essentiellement fanatique de cette guerre incessante des deux races : 
(( Lorsque tu forçais le fils de Bardas (Nicépliore) à prendre la fuite, 
la victoire n'était point celle d'un roi qui triomphe de son rival, 
c'était la religion unitaire qui mettait en fuite le polythéisme ! )) 

Les luttes de Seîf Eddaulèh et de ses cavalires contre les sheiks bédouins 
du désert de S3Tie, ces éternels insoumis, sont, elles aussi, longuement 
chantées par Moténabbi. Une fois elles sont interrompues par le 
récit d'une ambassade duBasileus Constantin venant traiter d'une sus- 
pension d'armes et du rachat des prisonniers , une autre fois par une dé- 
putation des Sarrasins de Tarse. Rien n'est curieux comme le récit de 
la poursuite de ces fils de la tente jusqu'à Palm3Te, « Tadmor qui est au 
désert. » On se bat jusque dans les faubourgs de la ville de Zénobie. 
Seîf Eddaulèh prend aux Bédouins leurs chameaux , leurs troupeaux ; 
il fait combler leurs citernes. Les femmes, les enfants de ces malheu- 
reux, mourant de faim, touchent sa compassion. Il ne souffre pas qu'on 
insulte les femmes. Il pardonne aux tribus rebelles et rend les captifs. 
Ces combats du désert syrien sont merveilleusement décrits. c( Conduits 
par Seîf en personne, les cavaliers alépitains ont fondu sur l'ennemi 
au milieu d'un tourbillon de poussière et d'une foret de lances. Leurs 
chevaux ont un aspect hagard ; la sueur desséchée forme une garniture 
brillante autour de leurs sangles ; on dirait une ceinture d'argent qui 
entoure leurs flancs. Seîf a surpris les femmes de ses ennemis lors- 
qu'elles fuyaient dans leurs litières ; et le sang que les pieds de ses 
chevaux ont fait jaillir a souillé la gorge des dames les plus nobles. 
Toutes ces solitudes, étonnées de se voir visitées par des humains, 
sont remphes de ces femmes fugitives, parées de bijoux d'or, portées 
par des chameaux du plus grand prix. » Encore une belle image : 
<( Tes chevaux, ô Seîf, ne savent manger l'orge qui leur sert de nour- 
riture que si le sac qui la contient est appuyé sur un cadavre. » 
Lorsque Moténabbi n'avait pu accompagner l'émir dans quelque 
expédition, celui-ci, au retour, lui en faisait le récit et lui demandait 

1. Voyez plus ba.«, pp. 133 et 131. 



AU DIXIEME SIECLE. 131 



un poème, une c( hasida » où il ferait entrer la description de ces 
journées. 

c( Monté sur des chevaux grands et agiles, toujours prêts à hâter 
leur course ou à la ralentir au gré de leur maître, Seîf chasse les 
fuyards devant lui avec sa lance redoutable, tremblante à ses deux 
extrémités, qui n'épargne jamais celui qui ose lui tenir tête. Ses 
soldats, devenus dédaigneux par l'abondance du butin, ne choisissent 
plus que les chamelles qui allaitent ou celles qui touchent à leur terme. 
Les fuyards n'ont échappé qu'en perdant dans leur fuite précipitée 
les housses de leurs chevaux, leurs turbans, les voiles de leurs 
femmes. Les jeunes filles, montées en croupe derrière eux, ont été 
épuisées de fatigue, et les petits enfants ont péri foulés aux pieds des 
chevaux. Au lever de l'aurore, Seîf victorieux s'est reposé sur les 
terres d'Arvasem. Au lever du soleil, on chante dans son camp, 
pendant que les coupes passent de main en main, la gloire de ses 
exploits. Toutes les tribus de l'Arabie s'incHnent devant lui. )) 

Que de détails curieux, pleins de vie! Ecoutez encore ce fier chant 
de triomphe composé par le poète pour un chef arabe allié du Hamda- 
nide. « Je suis le fils des combats et de la libérahté, le fils de l'épée 
et de la lance. Les déserts et les vers rimes, les selles de chameau 
et les montagnes me tiennent lieu de père et d'aïeux. Je porte un long 
baudrier; j'habite une tente soutenue par de longues pièces de bois; 
longue aussi est ma lance, et non moins long le fer dont elle est 
garnie. Mon épée devance le trépas qui poursuit les mortels ; on dirait 
qu'il y a un pari entre elle et la mort. )) 

J 'ai cité ces extraits des poésies de Moténabbi parce qu'ils peignent 
si bien ce brillant prince d'Alep et ces étranges guerres syriennes si mal 
connues, sur lesquelles nous ne possédons, hélas, que quelques arides 
et courts chapitres des annalistes arabes ou byzantins. Lorsque Seîf 
Eddaulèh mourut, tous les poètes, tous les écrivains dont il avait orné 
sa cour, sentant qu'ils avaient tout perdu, désertèrent Alep en un jour. 

Rappelons brièvement les principaux événements de la lutte du 
Hamdanide contre les Byzantins à partir de son avènement à Alep en 



132 UN EMPEREUR BYZANTIN 



944. Il serait trop long de redire en détail toutes ces campagnes rapides 
qui ensanglantèrent la frontière et les provinces méridionales de 
l'empire grec en Asie durant les quinze dernières années du règne de 
Constantin VII. Je citerai seulement les faits les i)lus importants. 

En 944, Seîf Eddaulèli pénètre sur le territoire byzantin et défait 
les Grecs, mais son vassal, l'émir d'Edesse, fait sa paix avec eux et lui- 
même est forcé de se retirer précipitamment pour aller combattre une 
armée égyptienne. A partir de 946, il relève l'antique coutume de la 
guerre sainte tombée quelque peu en désuétude et qui consiste à 
marquer chaque été par une expédition contre les Grecs. Les pieux 
croyants de tout l'univerg musulman affluent sous ses drapeaux. Cette 
année-là et la suivante, qui fut très heureuse pour ses armes ', il lutte 
contre Bardas Phocas, dont l'armée comptait de nombreux contingents 
russes et bulgares. Bardas est plusieurs fois vaincu et finit par être 
grièvement blessé. Seîf se bat aussi contre le fils de Bardas , Léon, qui 
assiège, prend et rase la forteresse de Hadath, située entre Malatya, 
Samosate etMarasch. En 949, il veut porter secours à Marasch assiégée 
par les Byzantins, mais il est mis en déroute et se sauve à Mayyafarikîn. 
Les impériaux s'avancent jusqu'à Tarse. En 950, nouvel insuccès pour le 
Hamdanide. Les Byzantins pénètrent jusque sur le territoire d'Antio- 
che. En septembre de cette même année, à la tête d'au moins trente mille 
hommes, résolu à frapper un grand coup, l'émir quitte Alep, traverse 
la Cilicie, ralliant sur sa route les quatre mille guerriers de son vassal 
l'émir de Tarse, sous la conduite du cadi Abou'l Hosaïn. Il franchit le 
Taurus, dépasse Césarée et Tzamandos, dont il incendie les faubourgs, 
traverse le grand fleuve Halys et s'avance ainsi jusqu'au cœur des 
provinces asiatiques de l'empire, pillant les villes, brûlant les églises 
et les couvents, massacrant tout ce qu'il n'emmenait pas en captivité. 
Il bat à plusieurs reprises les troupes byzantines du domestique Bardas, 
lui prend plus de cent vingt patrices, et s'avance jusqu'à sept journées 
de marche de Constantinople ! Mais au retour, après plusieurs mois 
de dévastations sans nom, en repassant les monts, alourdi par son 

1. Il s'empara, entre autres, de la forteresse de Barzouyyah, réputée imprenable. 



AU DIXIEME SIECLE. 



!:;.', 



immense convoi de captifs et de chameaux chargés de dépouilles, il 
est surpris par Bardas dans un défilé. Ses cavaliers, écrasés sous une 
pluie de rochers, se débandent après avoir égorgé la plupart des captifs 
de marque. Tout le butin est perdu. 
Lui-même n'échappe que par mi- 
racle, grâce il un saut prodigieux 
de son merveilleux cheval de 
guerre*. Ce fut une de ses plus 
cruelles défaites. Elle eut lieu le 
20 novembre 950. 

Dans les années qui suivent, 
nouvelles incursions du Hamdanide 
nullement découragé par ce dé- 
sastre. En 953, c'est au tour des 
Byzantins de prendre l'offensive ; 
ils vont ravager affreusement les 
campagnes d'Alep et d'Antioche. 
Seîf Eddaulèh, qui pillait la frontière 
grecque du côté de l'Euphrate et de 
Malatya, se jette à leur rencontre 
avec toute sa cavalerie, franchit 
l'Euphrate à Samosate, bat l'enne- 
mi, le poursuit, le bat encore sur 
le fleuve Djeyhân, sous Marasch, lui 
reprend tout son immense butin 
et emmène prisonnier le propre 
troisième fils du domestique Bar- 
das, Constantin Phocas, tout jeune 
encore. Le pauvre enfant périt 
dans les prisons d'Alep, de maladie suivant les uns, par le poison 
suivant d'autres, parce qu'il refusa d'abjurer '. Seîf, toujours che- 




Fragment du suaire de saint Potentien. Étoffe orien- 
tale du x« siècle, imitation byzantine de l'arabe, 
conservée au trésor de la cathédrale de Sens. 



1. Les Sarrasins désignèrent, depuis, cette campagne fameuse de l'aventureux émir par le nom 
d' «expédition du saut ». Moténabbi accompagnait le Hamianida. 

2. Aboii'l Maliâceu affirme que Seîf Eddaulèh traita avec égards son prisonnier jusqu'à sa mort. 



134 UN EMPEREUR BYZANTIN' 

valeresque, écrivit de sa main une lettre de condoléance au malheu- 
reux père et fit remettre la dépouille mortelle de l'infortuné Cons- 
tantin aux chrétiens d'Alep. Ils l'enveloppèrent dans un linceul 
d'étoffe précieuse et le déposèrent en un somptueux cercueil dans une 
de leurs éghses. 

En 954, le prince d'Alep s'en alla camper devant Hadath la Rouge ', 
forte place que les Grecs avaient démolie, et se mit à la réédifier avec une 
fiévreuse ardeur, mettant lui-même la main à l'œuvre. Bardas, avec 
cinquante mille fantassins et cavaHers bulgares, khazares, slavésiens, 
russes et arméniens, vint l'attaquer deux jours après, un vendredi. 
On se battit du lever du soleil jusqu'au coucher. Les Sarrasins, d'abord 
accablés, virent leur fortune se relever lorsque l'émir, à la tête de 
cinq cents cavaliers d'élite qui formaient sa maison , perçant les rangs 
des impériaux, poussa droit au domestique. Les Grecs mis en fuite 
furent horriblement battus. Trois mille périrent. Une foule de patriccs 
et d'archontes demeurèrent aux mains des Sarrasins. Un petit-fils de 
Bardas, fils de sa fille, fut tué. Son gendre, Kaudis le Borgne ", stratège 
de Tzamandos et Lykandos, fut fait prisonnier. Nicéphore Phocas, 
alors simple lieutenant de son père, n'échappa à la mort qu'en se tenant 
jusqu'à la nuit caché dans un souterrain. Seîf Eddaulèh, victorieux, ne 
quitta point Hadath qu'il ne l'eût complètement rebâtie et qu'on n'eût 
posé le dernier créneau de ses murs, le 12 novembre de cette année 
954 ^ 

En automne de l'an 955, nouvelle apparition de l'armée du domes- 
tique sous les murs de la forteresse reconstruite. Les Grecs font brèche, 
mais l'approche des troupes alépitaines les force à se retirer. En 95G, 
nouvelles incursions, nouveaux combats incessants, nouvelles prises 
de villes et de prisonniers de marque. Léon Phocas, qui suppléait son 
père trop âgé dans sa charge de domestique, bat et fait prisonnier 



1. Hadath, Hadeth, forteresse frontiùic. v. -, . p. I -Js. Elle fut ai>]ielte la Rouireà cause du sang byzantin 
qui y coula à flots. Le nom de cette place forte revient constamment dans les récits des luttes de cette 
él)0que. 

"2. Kémal ed-Dîn dit qu'il était manchot. 

3. Les Grecs demandèrent une trêve, qui leur fut refusée parce qu'ils avaient mis à mort tous les 
membres de la famille du Hamdanide tombés en leur pouvoir. 



AU DIXIEME SIECLE. 135 



SOUS les murs d'Arandas un cousin de SeîfEddaulèli, gouverneur de 
la place de Dolouk, lequel s'en fut mourir captif à Constantinople. 
D'après une chronique turque, le Hamdanide se serait cette année 
avancé sur le territoire de l'empire jusqu'à Amasia, tout près de la 
mer Noire. 

En 957, combats constants entre Grecs et Alépitains. Seîf Eddaulèh 
ne quitte pas les camps, mais il a presque toujours le dessous. Il punit 
cruellement une conspiration qui avait pour but de le livrer aux 
Byzantins. Quatre cents prisonniers chrétiens sont massacrés. Ses gar- 
des, gagnés par l'ennemi, sont sur son ordre cernés par les Bédouins 
et les miliciens Deïlémites. Cent quatre-vingts sont égorgés. A deux 
cents autres on coupe les pieds, les mains et la langue. 

En 958 encore, succès de plus en plus accusés des Grecs. Sous la 
conduite de Jean Tzimiscè^ suivant les uns, du brave cubiculaire Basile 
et de Léon Phocas suivant les autres, ils battent deux fois de suite les 
armées de l'émir. La première fois ils lui tuent cinq mille cavaliers, 
lui prennent tout son bagage et trois mille fantassins. La seconde fois, 
après avoir entre temps conquis et brûlé plusieurs villes, en particulier 
Amida, Mayyafarikîn , Arzen et la grande Samosate sur l'Euphrate, 
ils mettent en déroute sur les confins de sa principauté les troupes 
qu'il commandait en personne, tuent plusieurs de ses proches, une 
foule de ses soldats et de ses serviteurs, et lui enlèvent dix-sept cents 
cavaliers qui sont envoyés à Constantinople avec armes et bagages 
pour figurer dans le triomphe au Cirque. Les Grecs s'avancent jusqu'à 
Khoros ou Kourous , l'ancienne Chorys de Cyrrhestique, la Coricie des 
croisades, en pleine principauté d'Alep. Nasser Eddaulèh, en ce moment 
chassé de ses propres Etats par le Bouiide Mouizz Eddaulèh et réfugié 
auprès de son frère, se trouve dans l'impossibilité de lui porter secours 
dans cette grande détresse. Partout les armes sarrasines reculent 
devant les Grecs triomphants. c( La frontière romaine, dit M. Rambaud, 
se trouve transportée bien loin vers l'orient. L'Euphrate est redevenu 
la base d'opérations, le Tigre l'objectif des légions romaines. » 

En 959, l'année de la mort de Constantin VII, le Hamdanide 
continue à soutenir une lutte vaillante mais malheureuse contre les 



136 UN EMPEREUR BYZANTIN 



deux Phocas et leur cousin Jean Tzimiscès, dont le nom commence 
à briller à côté du leur. Léon Phocas, le curopalate, surtout, se couvre 
de gloire. Il parcourt victorieusement la Cilicie, pénètre jusqu'à Tar- 
sous, prend et détruit des places frontières, parmi lesquelles Harouniyeh, 
s'avance jusqu'aux lointaines cités d'Edesse et de Harran de Mésopo- 
tamie, ravage et occupe toute la province de Diâr Bekir ' jusqu'à 
May yafarikîn, s'empare d'un fils de Nasser Eddaulèh^, puis se jette 
de nouveau en pleine Syrie. Le bruit de ses succès jette l'épouvante 
par tout le monde sarrasin jusqu'en Egypte. Le grand prédicateur 
Abd er-Raliîm prêche en divers lieux la guerre sainte. 

Au printemps de 960, au moment où ce récit commence, il semble 
que Léon n'avait pas encore quitté la terre de Syrie qu'il ravageait 
affreusement. Alors Seîf Eddaulèh, nullement abattu par tant de 
récentes défaites, excité au contraire par quelques petits succès de son 
lieutenant Nadjâ, et certainement dans le but de forcer son ennemi à 
la retraite par une diversion puissante, franchit à nouveau et subite- 
ment la frontière grecque à la tête de très nombreux contingents. 
L'expédition de Crète était pour lui une circonstance fort heureuse, 
car les meilleures troupes de l'empire s'y trouvaient engagées et les 
thèmes asiatiques avaient été de ce fait à peu près dégarnis de soldats, 
tout ce qui se trouvait encore disponible de ces côtés opérant en 
Syrie avec le curopalate Léon. La diversion tentée par Seîf était donc 
aussi hardie qu'opportune. Peut-être comptait-il aussi qu'elle serait 
de quelque secours à son coreligionnaire Abd el-Aziz, le vieil émir de 
Crète, en ce moment si menacé. Quoi qu'il en soit, sans s'inquiéter de 
laisser sur ses derrières toutes les forces de Léon, le Hamdanide, à la 
tête d'une formidable cavalerie, se jeta en pays chrétien, dans le Béled 
er-Roûm , suivant l'expression consacrée des chroniqueurs musulmans. 
Ce dut être dans les premiers jours de l'été de l'an 960, alors précisé- 
ment que l'expédition de Nicéphore allait débarquer en Crète. 

A ce moment qui marque pour l'émir d'Alep l'apogée de sa re- 
nommée militaire, sa souveraineté plus ou moins soHdement établie 

1. Diarbekr. 

2. Abou'l Mahâcen dit au contraire que c'était un fils du cadi Abou'l Hosaïn. 



AU DIXIEME SIECLE. 



137 



s'étendait sur toute la Syrie septentrionale jusqu'au désert à l'est, et 
au sud jusqu'aux territoires appartenant aux Iklichidites d'Egypte, 
avec les places d'Alep, de Damas \ de Homs, de Kinnesrin, de 
Kourous, de Raphanée, d'Ezzas, d'Antioche, de Kafartab, de Maaret 
en Noaman, de Hamah, de Dolouk, de Tell Bascher, de Hatab, de 
Sermïn, de Palmyre, de Bâli, de Membedj, et une foule d'autres, plus 




Panorama de la ville d'Oiirfa et des jardins du lac d'Abraham, d'après une photographie do M. Chantre. 

toutes les cités de la côte de l'ancienne Phénicie depuis Laodicée jusqu'à 
Tripoli, puis encore sur toute l'ancienne province de Cilicie (l'ancien 
thème de Séleucie des Byzantins conquis au siècle précédent par les Sar- 
rasins) avec la puissante place frontière de Tarsous et celles d' Anazarbe, 
deMassissa, d'Adana, dont les émirs ou les walis étaient ses vassaux -, 
enfin de l'autre côté de l'Euphrate sur une portion de la Mésopotamie, 



1. Pour un temps seulement. 

2, Cette marche frontière de Cilicie avait été remise dès 047 par le Khalife à l'émir d'Alep. et 
cela libre de tout tribut, à la seule condition qu'il la protégeât contre les attaques des chrétiens. Le Kha- 
life ne pouvait confier à de meilleures mains la garde de cette précieuse conquête des armes musulmanes. 

KMPEIIEUR BYZANTIN. 18 



138 UN EMPEREUR BYZANTIN 

jusqu'en pleine Arménie, jusqu'à Khelât, sur le lac Van, avec les villes 
de Raffikali et de Rakkah, les territoires de Rolias, qui est Ourfa ou 
Edesse, et de Harran, et la vaste province de Diâr Bekir, dont Mayyafari- 
kin était une des villes principales '. En outre, le Harndanide possédait 
encore, sur la rive droite du moyen Euplirate, tout au nord de la Syrie 
proprement dite, cette bande de territoire qui séparait ce fleuve des petits 
thèmes byzantins de Sébastée, de Charsian, de Lykandos, bande 
étroite et mouvante de terres montagneuses désignée à cette 
époque sous le nom d'Al-Djezirali ", et qui s'en allait jusqu'au pla- 
teau d'Arménie; c'était alors moins une province véritable qu'un 
éternel champ de bataille uniquement hérissé de forteresses puissantes 
qui avaient nom : Marasch ou Germanikia, Mélitène ou Malatya, Sa- 
mosate sur l'Euphrate, Hisn Mansour, Roum Kalaat, Hadatli, forte- 
resses qui, chaque année, parfois plusieurs fois en une seule année, 
passaient des mains des soldats de Seîf à celles du ]5asileus suivant 
les chances diverses de cette lutte incessante. Mais dans ces dernières 
années toutes ou presque toutes ces cités guerrières, sauf Marasch 
qui venait d'ctre reprise par les troupes alépitaines, étaient tom- 
bées définitivement aux mains des Byzantins. Ils avaient à plu- 
sieurs reprises franchi l'Euphrate et occupaient même, on vient de le 
voir, Amida sur le Tigre lointain ^ Au nord de la Cilicie, la masse 
puissante du Taurus séparait les terres du Hamdanide des provinces 
asiatiques centrales demeurées jusqu'ici entièrement byzantines. En 
Syrie, une ligne allant de l'est à l'ouest et passant à mi-chemin entre 
Dolouk et Marasch, marquait à peu près, à l'avènement de Romain II, 
la limite septentrionale des territoires qui relevaient encore entière- 
ment de l'autorité du prince d'Alep. 

« De grands événements, dit M. Rambaud, s'étaient donc accomplis 
en Orient sous le règne de Constantin VII, sinon par son bras. La 
prise de MéHtène, de Marasch, de Théodosiopolis \ de Samosate, la 
soumission d' Edesse avaient transporté la frontière romaine jus- 

1. La capitale de cette province, Atnida, venait, on l'a vu, de retomber aux mains des Byzantins. 

2. Les anciennes provinces de moyenne Euphratèse et d'Arménie troisième. 
.3. Cette occupation même fut du reste bien momentanée. 

•1. Erzeroum. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 139 



qu'au delà de l'Euplirate. Tous les échecs anciens étaient ven- 
gés : la route était ouverte vers Tarse, vers Antioche, vers Chypre, 
vers Jérusalem. Les propres généraux de ce Basileus, Nicéphore et. 
Tzimiscès, empereurs à leur tour, allaient pousser jusqu'au bout 
la fortune de Rome; et lorsque Constantin VII, malade au retour 
de son pèlerinage à l'Olympe, reçut les derniers sacrements de l'E- 
glise grecque, il put se réjouir de ce que, sous son règne, tant de 
grandes choses avaient été faites pour la cause du Christ. Cet empe- 
reur sédentaire, mais bien servi par d'habiles généraux, avait bien 
inauguré pour l'Orient comme pour l'Occident, pour les Hellènes 
comme pour les Francs, l'ère des croisades \ » 

Revenons à l'expédition de 960 menée par Seîf Eddaulèh sur les 
terres de l'empire durant que Nicéphore commençait le siège de 
Chandax, c'est-à-dire durant la première année du règne de Ro- 
main II. 

A la tête de trente mille cavaliers ", l'émir d'Alep franchit la 
frontière. D'abord tout alla bien. Léon Phocas, attardé dans le sud, 
à la tête de forces fort diminuées, ne put s'opposer à l'irruption de 
ce torrent dévastateur. Il dut se contenter de remonter vers le nord 
et d'occuper fortement les principaux passages du Taurus par les- 
quels l'émir et son armée devaient repasser plus tard ^ 

Les Sarrasins, pillant et brûlant, s'avancèrent, au dire d'Aboulféda 
et d'Aboulfaradj , jusqu'à la forteresse de Charsian \ capitale du 
thème de même nom, dans le voisinage de Mélitène. La garnison 
fut massacrée ; toutes celles des places avoisinantes furent également 
enlevées ou détruites. On fit d'innombrables prisonniers sans ren- 



1. Op. cit., p. 430. 

2. Aboiilfaradj dit 3,000 seulement. La diversité des informations portant sur un même fait est 
parfois vraiment désespérante. 

3. Suivant d'autres récits, Léon Phocas était de retour de sa campagne de Syrie lorsque Seîf Ed- 
daulèh pénétra en pays chrétien. S'il n'attaqua point aussitôt l'émir, c'est qu'il disposait de forces in- 
suflB santés. 

4. La Karcbanah ou Karchenah des historiens arabes. Forteresse montagnarde importante située 
aux environs de Malatya, l'ancienne Mélitène, au nord de Samosate, à cinq heures de marche de 
l'Euphrate. 



140 UN EMPEREUR BYZANTIN 

contrer un seul corps de troupes ennemies '. Ce fut une razzia su- 
perbe ". 

Léon Phocas ne se révéla qu'en novembre, en plein Ramadan, 
lorsque le Hamdanide, chargé d'un prodigieux butin après de lon- 
gues semaines de pillage, eut repris la route de Syrie. Le curopa- 
late, généralissime des forces grecques en Asie, n'avait à sa disposi- 
tion que des soldats fatigués, fort décimés par de longues et presque 
incessantes campagnes. On lui avait en outre envoyé quelques mau- 
vaises milices, mal armées, ramassées à la hâte dans les thèmes 
voisins. Il était ainsi peu préparé à recevoir le choc d'un ennemi 
nombreux excité par de récents succès ; mais, bien renseigné par des 
traîtres, il sut choisir admirablement le lieu oii il comptait courir la 
chance d'une lutte décisive. 

Les guerriers sarrasins, alignés en longues files, fiers de leur course 
merveilleuse, admirablement montés et armés, poussant devant eux 
d'innombrables captifs, des troupeaux sans fin, des chars remplis 
de dépouilles, tout le pillage des villes et des monastères, galopaient 
sans défiance à travers les campagnes byzantines, dédaigneux d'un ad- 
versaire qui sans cesse se dérobait. Seîf Eddaulèh, le brillant émir, ce 
type parfait du hardi cavalier sarrasin dont toute la vie s'était passée 
à faire la guerre, monté, nous dit Léon Diacre, sur une jument 
arabe d'une taille et d'une méchanceté extraordinaires, cavalcadait 
joyeusement, se livrant, heureux du grand butin conquis, à de cons- 
tantes et étourdissantes fantasias. Ce détail n'est-il point typique? et 
combien cette race arabe s'est peu modifiée depuis dix siècles! c( Sans 
cesse courant de l'avant à l'arrière-garde de l'immense colonne en 
marche, le Hamdanide, poursuit le chroniqueur, jouait habilement de 
sa lance qu'il maniait avec une admirable dextérité, la jetant en l'air 
et la rattrapant au vol sans jamais ralentir la folle vitesse de sa 
monture. » On croirait lire les prouesses hippiques de quelque chef 
de J3édouins du Nedjd ou du Sahel. 

1. Cependant El-Aïni dit que l'émir d'Alep battit le fils de Chamachiq (Jean Tzimiscès) précisément 
dans les environs de Charsian. 

2. Ghazya, suivant le terme même employé par l'historien Abou'l Mabâcen pour désigner cette expé- 
dition. 



M'j ex KM l'KUKIIJ liVZANTIN 



()ii ('tait aiiiv(' ati pied du Tanriis oriental. L'année sarrasine s'en- 
uau'c a dans un délilr saiivaf^e de la ronte de Syrie, défilé aux parois 
alinij-tes (juc les (ii-ecs désignaient sous le nom de Kylindros et que 
i\('nial (Ml-I)iii nonnne Magliara-Alcolil '. C'était une des voies prin- 
cipales par lesipielles on fraueliissait la montagne pour dé})ouclier en 
terre sarrasine. lia forteresse ou elisure byzantine qui en défendait le 
passage porta.it ce mcine nom de Kylindros '. Le curopalate ou 
plutôt domesti(|ue l^éon, car ce dernier titre bien plus élevé lui avait 
été conféré p)ar le ])asileus depuis le départ de son frère pour l'expé- 
dition de (hvte, venait précisément de faire sa jonction avec divers 
stratigoi, parmi lesquels celui du thème de Cappadoce, le patrice 
Constantin ]\Ialéïuos. Us lui avaient amené quelques contingents des 
districts voisins, rudes milices montagnardes. Le généralissime, esti- 
mant ce lieu i)ropice ])our surprendre son adversaire, s'était embusqué 
avec toutes ses forces dans le défilé, occu])ant la forteresse et les 
nond)i-eux ouvrages et retranchements qui en défendaient le parcours. 
Les troupes grecques s'étaient parfaitement cachées. Lorsque toute 
la cavalerie sarrasine et l'énorme convoi de captifs et de chameaux 
chargés furent engagés dans l'étroit vallon, comme déjà les têtes 
(le colonnes franchissaient l'issue méridionale, les trompes et les tam- 
b(»urs liyzantins soimèrent; au bruit de ces instruments, les impériaux, 
poussant des cris affreux, surgirent de toutes parts et la troupe alé- 
pitaiiie fut incontinent cernée. 

Alioulféda affirme (pie les conseils n'avaient point manqué au ïïara- 
danidc, mais qu'il s'entcta à revenir par la même route suivie par 
lui au départ, a L'('niir, nous dit ce chroniqueur, professait un in- 
cioyable mépris pour l'opinion d'autrui, ne se fiant qu'à sa propre 
cxpf'iiriice, su])portant imi)atiemment le moindre avis, voulant tout 
lairc par lui-môme sans consulter personne, ne souffrant pas qu'on 
lit h(mncur du plus petit de ses succès à la sagesse de ses conseillers, 



1. .\lk..iiL"Mik, -iiiv.iii- l-'ir\ t.iL.'. ',j,, l'if., t. XI, p. I'.m;. lIotL' J. 

■J. (•.ir.nii-, Srylitzi- f. (r;iu! iv- chniiiiciii. nrs d-iincn!. [kit coiit vc. an lieu de ce combat le nom 
il AiicliM--,.-. Aiulr.i--..- ,■: K\liii(.ln.- ct:iieii! iirobabk'ineiit deux Idéalités t rès voisines. Je ne suis pas 

iMi-vi'iiit à lij- idriititifi-. 



AU DIXIEME SIECLE. Il", 



exigeant qu'on en attribuât tout le mérite à lui seul. » Léon Phocas 
avait compté sur l'imprudence d'un adversaire aveuglé par ses succès. 
Son calcul ne l'avait point trompé. 

Ce fut un grand massacre qui frappa l'imagination des contempo- 
rains. Une foule de guerriers sarrasins, beaucoup de hauts hommes de 
l'Islam furent égorgés ou assommés sous les roches et les troncs 
d'arbres roulant des hauteurs. Leurs cadavres dépouillés jonchèrent 
les chemins de la montagne. Un plus grand nombre furent faits pri- 
sonniers. Tous les captifs chrétiens furent délivrés, tout le butin re- 
couvré ; le trésor et les bagages du Hamdanide furent pris. Chambdas 
(( l'impie », Chambdas ce le fanfaron », se défendait avec rage. Son 
fameux cheval géant fut tué sous lui. Entouré de toutes parts, il al- 
lait succomber, lorsque son écuyer Joannice, un chrétien renégat, lui 
donna sa monture et lui sauva la vie au prix de la sienne. Il réussit à se 
dégager, bondissant vers la sortie du défilé. La poursuite commença 
furieuse, mais le Hamdanide et les quelques cavaliers qui le suivaient 
encore montaient des chevaux merveilleux '. Ils réussirent à distan- 
cer les Byzantins. S'il faut en croire Léon Diacre, l'audacieux émir 
dut surtout son salut à une ruse de guerre dont on retrouve la trace 
dans les récits de bien des luttes d'autrefois. Il serait parvenu à di- 
minuer l'ardeur de la poursuite en faisant, tout du long de sa course 
folle, jeter à poignées sur la route les besants d'or qu'il avait con- 
quis en terre chrétienne et que les mulets de son armée portaient 
dans des sacs. Les fugitifs passèrent leur première nuit en un lieu 
nommé Alghawanît. Seïf Eddaulèh rentra avec trois cents cavaliers 
seulement dans son palais d'Alep '. 

Parmi les chefs sarrasins qui tombèrent aux mains des soldats 
grecs, les historiens arabes citent Abou'l Achâïr \ que Cédrénus 
appelle Apolasar, parent de l'émir, et le fameux poète Abou Firâs, 



1. Dans les récits des chroniqueurs, qui confondent si souvent toutes ces expéditions assez sem- 
blables les unes aux autres, il est, cette fois encore, comme lors de la déroute de 950, question d'un 
saut prodigieux du coursier de Seîf, saut auquel celui-ci aurait dû son salut. 

2. Aboulfaradj dit cent. Abou'l Mahâcen dit que l'émir fugitif sortit des défilés du Taurus dans le 
voisinage de Tarse. 

3. n fut interné diins la citadelle de Charsian, puis envoyé à Constantinople où il mourut. 



144 UN EMPEREUR BYZANTIN 



également son cousin \ Parmi les tués, ils nomment le cadi d'Alep^ 
Abou'l Hosaïn Alrakkî ". Seîf Eddaulèli, dit-on, voyant étendu sur 
la route le cadavre de ce serviteur dévoué mais prévaricateur qui 
l'avait maintes fois mal conseillé, le foula aux pieds de son cheval, 
s'écriant : « Que Dieu n'ait point pitié de toi, car c'est toi qui m'as 
ouvert les portes de l'injustice. » Hamid ibn-Namousi et Mousousia 
Khan périrent également sous le sabre byzantin. 

c( C'est ainsi, s'écrie le chroniqueur Léon Diacre, que le curo- 
palate Léon Phocas délivra les provinces d'Asie. » Longtemps, paraît- 
il, des monceaux d'ossements blanchis, épars dans ce sauvage défilé 
de Kyhndros, redirent au passant la déroute de l'arrogant Hamdanide 
et de ses goums rapides. Tous les historiens du dixième siècle font 
allusion à cette grande catastrophe qui eut, je l'ai dit, un retentisse- 
ment formidable. Dans le traité de VAi^t militaire de l'empereur Ni- 
céphore Phocas, au chapitre m, qui est consacré aux procédés à 
suivre pour tendre une embuscade à l'ennemi dans un défilé des mon- 
tagnes, l'écrivain officiel, après avoir décrit les diverses péripéties de 
la surprise, s'écrie : c( Pareille aventure est arrivée par trois fois à 
l'odieux Chambdas; deux fois il s'est laissé surprendre sous le règne 
du bienheureux et glorieux Basileus Constantin, une fois sous celui 
de son successeur le bel empereur Romain. Tous ont encore présente 
à la mémoire la terrible déroute que subirent alors les guerriers con- 
tempteurs du Christ. » 

Tous les chroniqueurs grecs contemporains parlent du Hamdanide 
sur ce même ton, preuve éclatante de la terreur qu'il inspirait et des 
souffrances sans nom que ses incessantes attaques avaient infligées 
aux provinces asiatiques de l'empire. Jamais ce nom exécré n'est pro- 
noncé sans qu'une épithète de haine ne lui soit accolée, « Chambdas 
l'impie », « Chambdas que Dieu confonde », « Chambdas, ce fléau des 
orthodoxes, ce misérable contempteur du Christ ». 

La nouvelle de la victoire du curopalate Léon éclata comme un 

1. Voy. au chapitre suivant. 

2, C'est-à-dire natif de Rakkah. Suivant d'autres témoignages, ce personnage fut simplement fait pri- 
sonnier. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



145 




Ivoire byzantin du x*" siècle de la collection Bastard. La Tbcotokos tenant l'enfant Jésus sur les genoux, 
assise sur un trône entre deux anges. 

coup de foudre. La joie régna dans tout l'empire. Les belles cités sy- 
riennes furent plongées dans le deuil '. 

1. Le triomphe de Nicéphore en Crote, les succès de son frère contre le Hamdanide eurent leur 
contre-coup jusqu'en Egypte. Au Kaire, la populace se livra à de violents excès contre les chrétiens. 

EJirBRKUR DYZAKTIX. 1» 



146 UN EMPEREUR BYZANTIN 

Léon Pliocas fit remettre incontinent en liberté les captifs clirc- 
tiens repris à l'armée sarrasine. Chacmi reçut un viatique suffisant 
pour lui permettre de regagner son village. Quant aux prisonniers 
syriens : sheiks, gardes ou simples cavaliers, ils allèrent dans la 
Ville gardée de Dieu orner le triomphe de l'heureux capitaine. Cette 
pompe, qui se célébra au Cirque et fat également de tous points ma- 
gnifique, dut précéder de fort peu celle de Nicépliore. Les deux frères 
goûtèrent ainsi presque simultanément la gloire de cette superbe en- 
trée dans la Cité reine '. On vendit à l'encan et presque au cordeau 
les cavaliers du Hamdanide. Le nombre en fut tel, dit un chroni- 
queur, que Constantinople et sa banlieue en furent comme peuplées. 

Ainsi, en un an, les deux Phocas, les deux frères, avaient délivré 
l'empiré de ses deux pires fléaux, reconquis la Crète, abattu l'orgueil 
du prince d' Alep. Plus que jamais ils étaient devenus l'idole du peuple 
et de l'armée. Chacun sentait que leur temps était proche. Romain, 
de plus en plus étranger aux affaires, tout à ses plaisirs, était plus 
(jue jamais déconsidéré. Déjà les personnages les plus en vue dans 
l'État conspiraient ouvertement. Cédrénus dit quelques mots d'une de 
ces conjurations qui fut découverte au mois de mars de l'année 961, 
peu avant la prise de Chandax. Le magistros Basile ", surnommé, 
je ne sais pourquoi, Pétinos ou l'Oiseau, personnage fourbe et rusé 
qui jadis avait été le principal artisan du triomphe de Constantin VII 
sur Romain Lécapène et ses fils, en fut l'âme. Il médita de se débar- 
rasser du jeune empereur et de faire proclamer à sa place le fils 
aîné de celui-ci. Ses complices principaux furent les patrices Pascal 
et Bardas, fils de Libis, et un autre personnage, Nicolas Chalkoutzès, 
d'une famille très en vue. Romain II devait présider des courses de 
chars dans l'Hippodrome. On convint de l'égorger au moment où il 
passerait du petit palais du Cathisma dans la tribune du même nom 
qui dominait le Cirque à une grande hauteur. Aussitôt après le 

1. Été de 9G1. 

2. Qu'il ne faut point confondre avec le fameux capitaine et accubiteur eunuque Basile, son ho- 
monyme et son contemporain, fils bâtard de l'empereur Romain Lécapène. Murait, op. cit., t. I, p. 518, 
part. Il, a certainement fait erreur. 



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148 UN EMPEREUR BYZANTIN 



meurtre, on comptait proclamer le petit prince en le montrant an 
peuple du haut de la tribune. Des révolutions précédentes s'étaient 
faites tout aussi facilement. Le succès de celle-ci semblait assuré. Un 
traître, Joannice, Sarrasin converti, fit tout avorter en dénonçant ses 
complices. Ceux-ci furent saisis, soumis à la question, et avouèrent 
tout ce qu'on voulut. 

C'était à Byzance un sort effroyable que celui des conspirateurs 
malheureux. Le jour même des jeux qui devait voir le triomphe de 
Basile Pétinos et de ses affidés vit le supplice infâme de ces derniers. 
Basile seul fut épargné, probablement parce qu'il avait été le servi- 
teur dévoué du précédent empereur et lui avait rendu de si signalés 
services. Les autres conjurés, bien que patrices pour la plupart, fu- 
rent promenés au Cirque, très probablement assis à rebours sur des 
ânes, comme c'était l'usage, nus, exposés aux injures, aux coups, à 
toutes les souillures de la populace. Celle-ci prenait un plaisir extrême 
â ces cruelles exhibitions qui se renouvelaient fréquemment. Elle 
couvrait de pierres, de boue, d'immondices les malheureuses victimes 
sans défense. Tout le long de l'histoire byzantine, les chroniqueurs 
font mention de ces horribles exhibitions qui n'étaient la plupart du 
temps pour les condamnés que le douloureux prélude du supplice ou 
de la mutilation suprême. Parmi toutes ces expositions, véritables 
agonies publiques, la plus affreuse peut-être dont l'histoire ait gardé 
le souvenir fut celle que subit en 1185 l'empereur Andronic I", détrôné 
par Isaac Comnène. C'était, du reste, un des plus abominables tyrans 
dont l'histoire ait noté le souvenir. Renversé par une sédition, il avait 
réussi à fuir avec l'impératrice sa femme, et une fille de théâtre sa 
maîtresse. Il chercha à gagner la Crimée, mais la tempête jeta son 
navire sur la côte de la mer Noire. On le ramena enchaîné, la tête 
prise dans un carcan d'un poids prodigieux. Isaac le fit exposer dans 
cet état à la fureur populaire ; on l'assomma de coups, on lui arracha 
la barbe, on lui brisa les dents; sa main droite coupée fut pendue à 
un gibet. Après l'avoir laissé deux jours sans manger, on le sortit de 
nouveau de son cachot. On lui mit sur la tête une couronne d'aulx 
et de porreaux. On lui arracha un œil, puis il fut attaché nu (( sur un 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 149 



vieux chameau pelé, galeux, foireux, » je demande pardon pour la 
trivialité de l'expression. On le lia de telle manière que sa tête se 
trouvait placée sous la queue de l'animal immonde. Alors commença 
l'horrible promenade ; on le conduisit par toute la ville à travers une 
foule immense ; chacun s'ingéniait à le torturer. Une fille de bas 
étage lui jeta sur la face mi seau d'eau bouillante. Les femmes sur- 
tout l'accablaient en lui jetant de leurs fenêtres leurs ordures ména- 
gères \ Lui, à travers tant de tortures, vivait toujours, ne se plai- 
gnant point, répétant à intervalles ces mots : ce Seigneur, aie pitié de 
moi ! pourquoi froisses- tu encore un roseau déjà brisé? » A l'Hippo- 
drome, on le pendit par les pieds et la foule recommença à le tour- 
menter. Enfin un passant, plus pressé ou plus pitoyable, l'acheva en 
le transperçant de son épée. Comme en expirant il portait à sa bouche 
la plaie saignante de son moignon, quelques-uns parmi ses bourreaux 
s'écrièrent : « Voyez ! maintenant qu'il ne peut plus s'enivrer du 
sang de ses sujets, il boit le sien propre. » Ainsi périt dans d'effroya- 
bles supplices cet empereur qui, en deux ans de règne, avait réussi à 
amasser contre lui de telles haines. 

Les conjurés de 961 furent plus heureux. On se contenta, après la 
promenade au Cirque, de leur appliquer la tonsure et de les reléguer 
dans des monastères, probablement aux Iles-des-Princes. Cet exil 
même ne fut pas de longue durée, car Romain n'était pas cruel. Lui, 
qui aurait pu faire périr tous ces malheureux, les rappela au Palais au 
bout de quelques mois. Seul, Basile Pétinos, qui avait été envoyé dans 
l'aride Proconèse, sur la côte sud de Marmara, ne revit point Byzance. 
Il devint fou et mourut : « Juste châtiment , dit Cédrénus, de" sa cruelle 
conduite envers le Basileus Stéphanos. )) C'était lui qui, après avoir 
renversé Romain Lécapène, avait encore trahi ce fils du vieil empereur 
au profit de Constantin VIL 

Après le récit de ces faits, Cédrénus ajoute que Romain Saronite, 
personnage considérable, marié à une fille de Romain Lécapène, se 
trouvant fort en vue et rendu d'ailleurs suspect à la cour par ses 
relations de parenté avec les Lécapénides, eut si peur du traitement 

1. Voyez les détails inouïs que donne la Chronique d'Ernoul, éditée i>ar le comte de Mas-Latrie. 



150 UN EMPEREUR BYZANTIN 

infligé à Bcasile et à ses complices, qu'il résolut de disparaître du monde. 
Certainement il avait quelque gros péché sur la conscience. Il vendit 
ses biens, les distribua à ses enfants et à des maisons pieuses, et se fit 
moine au couvent de l'Eleigmon ou du Christ compatissant. Il y vécut 
de longs jours, tenu en honneur par tous les Basileis qui se succédèrent 
au Palais Sacré. Cette retraite forcée et définitive d'un personnage aussi 
considérable, qui par son mariage se trouvait être l'oncle même de 
l'empereur régnant et le beau-père de l'impératrice douairière Hélène, 
ne laisse pas que de nous ouvrir des perspectives bizarres sur la sécurité 
dont jouissaient au dixième siècle les plus hauts hommes de Byzance. 

Cédrénus, anecdotier intarissable qui écrivait au siècle suivant, 
cite deux autres faits mémorables qui préoccupèrent vivement les 
badauds de Byzance à cette époque. Et d'abord, un certain Philoraios, 
écuyer de Romain Mosèle, magistros et patrice, membre, lui aussi, de 
la famille de Romain Lécapène, obtint un succès fou à l'Hippodrome 
en exécutant un tour de force réputé prodigieux. Debout sur la selle 
d'un cheval lancé au triple galop, il se maintint sur le fougueux animal, 
jouant des deux mains avec son épée. Il ne tomba point, et le peuple 
l'applaudit frénétiquement. Les temps ont changé. Philoraios, grâce 
à Cédrénus, est passé à la postérité pour avoir excellé dans un jeu 
d'adresse que le plus humble émule de Franconi exécute aujourd'hui 
dans le moindre cirque de province, sans que la moindre gazette locale 
daigne citer ses prouesses. Et cependant les cavaliers d'alors étaient 
si habiles qu'on a peine à croire que Philoraios soit devenu célèbre 
pour si peu. Le bon chroniqueur a été vraisemblablement très mal 
informé. L'autre fait raconté par lui n'est guère plus intéressant. Une 
peste bovine fit à cette époque des ravages effrayants. On appelait 
cette maladie Crahra. Elle ruina l'agriculture de plusieurs thèmes. 
La foule imbécile de la capitale accusa de ce nouveau malheur Romain 
Lécapène, mort depuis treize années, parce que c'était, paraît-il, sous 
son administration qu'on avait constaté les premiers cas épidémiques. 
Les fortes têtes populaires racontaient que, lors de la construction de 
la villa superbe que le vieux régent s'était fait bâtir non loin delà 



AU DIXIEME SIECLE. 



151 



citerne de Bonos et du saint monastère du Stoudion, dans le voisinage 
de la Grande Muraille, les terrassiers avaient mis au jour une tête de 
bœuf de marbre qu'ils avaient brisée pour en faire de la chaux. Ce 
sacrilège aurait excité la colère céleste et amené la peste sur les bœufs. 
La raison est médiocre, mais le détail est à noter. Ce n'est pas d'hier 




Monastère de Baloukii eu dehors de la Grande Muraille. Ce petit couvent, célèbre par sa source miraculeuse, s'élève 
sur l'emplacement de la fameuse église de Notre-Dame de Pigi ou de la Source, si souvent citée dans les chroniques 
byzantines . 

que les maçons de tout l'univers professent pour les débris antiques 
le plus grand dédain. 



Dans le même temps on procéda au couronnement du second fils 
de Romain et de Théophano. On l'avait appelé Constantin en l'honneur 
du Basileus son grand-père, qui, du reste, ne l'avait point connu, étant 
mort avant sa naissance. Cet enfant avait vu le jour au beau palais 
suburbain de Pigi ou de la Source, fondé par le glorieux empereur 



152 UN EMPEREUR BYZANTIN 

Basile en dehors de la Grande Muraille, en ce lieu où s'élève aujour- 
d'hui le monastère de Baloukli, bien connu des touristes parce qu'on 
y montre, dans le bassin d'une chapelle souterraine , les descendants 
des fameux poissons ressuscites du siège de 1453. C'était un séjour 
fort prisé pour la bonté de l'air qu'on y respirait. Basile aimait à s'y 
rendre en déplacement et à s'y livrer à toutes les douceurs que com- 
portait à cette époque une villégiature impériale. Les Bulgares féroces 
du czar Syméon bridèrent le palais en septembre de l'an 924, pendant 
la régence de Romain Lécapène; mais il dut être vite reconstruit, 
puisque nous venons de voir que le petit Constantin y naquit. Sous 
le règne de Romain II, sous celui de Nicéphore son successeur, la 
demeure de Pigi fut très à la mode. On y allait changer d'air, chasser 
dans le grand parc qui y était joint, se livrer à tous les genres de 
sport byzantin, prier aussi dans les nombreux oratoires et dans le 
temple de la Vierge édifiés par Basile. Les impératrices y faisaient 
leurs couches. Les Basileis aimaient surtout à aller s'y reposer au 
printemps, nous dit Odon de Deuil, le chapelain du roi Louis VII. 
lia chasse et le sport furent cause qu'on donna plus souvent à cette 
splendide demeure le nom de Philopation. Les croisés de 1204 en 
font bien des fois mention. Quant aux chroniqueurs byzantins, ils 
citent à chaque page le palais et son parc merveilleusement planté. 

Constantin, né après l'avènement de son père Romain II, était bien 
véritablement un Porphyrogénète. Il est vrai que son aîné Basile, venu 
au monde du vivant de son grand-père, l'était également, puisque 
Romain II était déjà à ce moment associé au trône. Constantin fut 
couronné par Polyeucte, qui, un an auparavant, avait couronné son 
frère. Dans la suite, ces deux princes devaient gouverner ensemble leur 
immense empire plus de soixante années, et Constantin devait survivre 
encore de trois années à Basile pour mourir presque septuagénaire 
en 1028, après un des plus longs règnes de l'histoire. 

Ces deux fils ne furent pas les seuls enfants que la féconde Théo- 
phano, bien différente en cela de Théodora, la stérile, dont elle rappe- 
lait les charmes irrésistibles, donna à son jeune époux durant leur 
si courte union. Elle eut aussi deux filles. L'une, nommée d'après elle 



CHAPITRE IV. 



Campagnes de Nicéphore eu Cilicie et en Syrie de 901-962 et 9G3, sous le règne de Romain II. — Vastes 
projets du domestique des scholes d'Orient. — Arant tout , il veut détruire la puissance du Hamda- 
nide et conquérir la Syrie. — Pour atteindre ce résultat, il lui faut d'abord soumettre la Cilicie. — 
Description de cette province et de la chaîne du Taurus qui la sépare du reste de l' Asie-Mineure. 

— Défilés de cette montagne. — Système de la gueiTC de frontière gi'éco-sarrasine au dixième 
siècle. — Le livre de la Tactique de l'empereur Nicéphore. — Etat de la Cilicie à cette époque. — 
Ses nombreux châteaux et places fortes. — L'Amanus la sépare de la Syrie. — Campagne foudroyante 
de Nicéphore en Cilicie (hiver de 961 à 962). — Prise de nombreuses forteresses. — L'armée retourne 
célébrer les fêtes de Pâques â Césarée. — Rentrée des Byzantins en Cilicie (printemps de 9C2). — 
Siège et prise d'Aïn-Zarba. — Exil de la population sarrasine. — Prise de plusieurs autres forte- 
resses, entre autres, de Sis. — Les Bj'zantins franchissent les défilés de l'Amanii#. — Description 
de ces défilés, — Marche de Nicéphore sur Alep. — Les armées sarrasines. — Description de la 
Syrie du nord et de la principauté d'Alep. — Les Byzantins s'emparent des forteresses syriennes, 
Membedj, etc. — Ils paraissent devant Alep. — Description de cette ville et du palais de Seîf 
Eddaulèh. — Lutte pour Alep. — Seîf Eddaulèh est définitivement battu. — Prise et pillage d'Alep. 

— Le château de la ville seul résiste. — Effort infructueux des Grecs pour s'en emparer. — Mort 
d'un prince byzantin. — Retraite de Nicéphore. — Il apprend la nouvelle de la mort de Romain II. 



Nicéphore , chargé de bienfaits par Romain , ne fit que passer à 
Byzance. Cédrénus et Zonaras, qui se trompent certainement et pas- 
sent tout à fait sous silence l'ovation de 961 formellement mentionnée 
par Léon Diacre, disent que pour des raisons dynastiques, raisons du 
reste faciles à concevoir, le domestique victorieux reçut l'ordre de ne 
point rentrer dans la capitale, mais de passer directement de Crète 
reconquise en Asie qu'il allait défendre. La vérité paraît être que Ni- 
céphore vint bien à Constantinople, qu'il y reçut les honneurs du 
triomphe, mais que fort peu de jours après il dut repartir pour l'Asie. 
En effet, que ce fût en raison des craintes qu'il inspirait à la cour et 
surtout au défiant Bringas, peut-être tout simplement à cause de 
nouvelles agressions du Hamdanide brûlant de venger sa récente dé- 



AU DIXIEME SIECLE. 155 



route, toujours est-il que, dès l'été de cette même année 961, nous 
retrouvons Nicéphore en Asie à la tête de l'armée d'Orient. Très 
certainement la plus grande partie des troupes de l'expédition de 
Crète fut transportée directement de Chandax dans les ports de la côte 
asiatique, et seulement des détachements d'élite suivirent leur général 
h Byzance pour figurer dans son ovation. 

Avant de repartir pour l'armée, Nicéphore fut investi à nouveau du 




Camd'O byzantin du Cabinet de Franco (jaspe sanguin). Le Christ nimbé tenant les évangiles de la main gauche et 
de la droite donnant la bénédiction. Sur la monture en argent, qui paraît du xiii" siècle et qui est de fabrique 
occidentale, on lit en beaux caractères niellés ces mots : SORTILEGIS VIRES ET FLUXUM TOLLO CRUORIS : 
J'ûte les forces aux sortilèges et farrite le flux du sang. Ce camée byzantin a donc passé au moyen âge pour un ta 
lisman contre le mauvais sort et diverses maladies. 



titre de domestique des scholes d'Orient que son frère Léon avait porté 
en son absence. Celui-ci, malgré ses récents succès, dut s'effacer de- 
vant l'immense popularité du vainqueur de Chandax. On tenait au 
Palais Sacré à frapper un grand coup pour en finir en une fois avec 
l'opiniâtre émir d'Alep, et Nicéphore était bien l'homme désigné pour 
cette grande opération militaire \ 

Chambdas c( que Dieu confonde, » au lieu de s'humiHer devant le 
Dieu des chrétiens et de baiser dévotement la main qui l'avait si rude- 

1. "Voyez dans Leonhardt, oj). cit., pp. 13-15, Texposé des motifs du départ si brusque de Nicéphore 
pour rejoiudre son commandement d'Asie. 



156 UN EMPEREUR BYZANTIN 

ment frappé, avait presque sur-le-cliamp tenté de venger sa défaite 
par de nouvelles déprédations. La guerre s'était poursuivie durant 
l'hiver tout du long de la frontière méridionale de l'empire. Nadjâ, l'es- 
clave blanc favori de Seîf Eddaulèh et un de ses meilleurs lieutenants, 
à la tête de contingents nombreux, avait remporté dans le mois de Ra- 
madan des succès assez considérables sur territoire grec, en avant de 
Miphracta qui est Mayyafarikîn. Dans une de ces rencontres , il avait 
même battu des forces très supérieures sous le commandement du pa- 
trice Michel de Harît et du dynaste arménien Tornig. Ce dernier avait 
été fait prisonnier avec plusieurs patrices. Le reste des impériaux, re- 
tranchés sur une hauteur, avaient été massacrés après une résistance dé- 
sespérée '. Nadjâ rentra dans Alep avec un grand butin d'une valeur 
de plus de trente mille deniers et deux mille prisonniers, dont cin- 
quante hommes de marque, liés de chaînes '. 

Malgré ces avantages, il semble bien que l'émir d'Alep ait été fort 
affaibli par la grande défaite éprouvée au défilé du Kylindros, et tout 
semble indiquer ^ que dans la campagne dont je vais faire le récit il 
fut cette fois plutôt attaqué qu'agresseur, comme c'était son habitude. 
Si le premier ministre Bringas poussa si vivement les choses de ce 
côté, c'est aussi apparemment qu'il ne voulait pas laisser le temps au 
Hamdanide de réparer ses pertes. Un symptôme grave nous montre 
à quel point la puissance de l'émir était ébranlée : ses vassaux son- 
geaient à se détacher de lui, et cette même année 350 de l'hégire ' 
vit un de ses principaux lieutenants, l'émir de Tarse, Ibn-Alzayyat, 
ordonner que la prière officielle serait dorénavant dite dans les 
mosquées au nom du seul Khahfe et que celui de Seîf Eddaulèh 
n'y serait plus prononcé ^ 

L'annonce de l'arrivée de Nicéphore, que précédait sa grande re- 

1. Voy. Freytag, Geschichte der Dynastie der Ilamdaniden, Z. der D. M. G., t. XI, p. 197. 

2. El-Aïni dit cinq cents. 

3. Leonhardt, op. cit., p. 14, note 3. 

4. 960-9G1. 

5. Aboulfaradj et Ibn el-Athîr mentionnent à cette date, première moit-ié de l'an 9G1, une expédition 
malheureuse des Arabes d'Antioche dans la région de Tarse. Les Sarrasins tombèrent dans une embuscade 
des Byzantins et furent fort maltraités. Le chef sarrasin d'Antioche se sauva couvert de blessures. 



AU DIXIEME SIECLE. 157 



nommée militaire, jeta l'épouvante en pays sarrasin. Les coureurs du 
Hamdanide disparurent comme par enchantement du territoire de 
l'empire. Mais le domestique d'Orient n'était pas homme à se contenter 
de si peu. Le pensif et résolu homme de guerre, en suivant à la tête de 
ses lourdes légions, à travers les immenses campagnes qui s'étendent 
de l'Olympe de Bithynie au Taurus, cette route de Syrie qui coupe 
diagonalement la presqu'île d'Asie-Mineure et qu'avaient parcourue 
avant lui tant de conquérants antiques, mûrissait dans sa tête de bien 
autres projets. Il s'agissait pour ce grand capitaine, pour ce fervent 
Byzantin, à la fois citoyen épris de l'antique grandeur de sa patrie et 
dévot chrétien orthodoxe, de refaire de toutes pièces aux dépens de 
l'Islam ce vieil empire des Romains dont tout bon fils de Constanti- 
nople pleurait chaque jour la triste déchéance. Ce qu'il avait fait pour 
Crète, il voulait aujourd'hui l'accomplir pour ces riches provinces de 
CiHcie, de Syrie, de Mésopotamie depuis si longtemps tombées aux 
mains des vils sectateurs de Mahomet. Cet homme d'un patriotisme 
fier, actif, persévérant, songeait constamment au relèvement de l'an- 
cienne puissance romaine. 

Pour atteindre ce résultat, tout entier à son beau rêve, Nicéphore 
donnait ses soins exclusifs, opiniâtres à son armée \ Son grand succès 
de Crète l'avait encouragé. Ilsavait qu'il pouvait compter sur ses trou- 
pes. Il avait un objectif à la fois politique et religieux très net et très 
simple. Il voulait chasser le Sarrasin maudit jusque dans les déserts 
d'Arabie, affranchir du joug du faux prophète les belles cités de Syrie, 
les campagnes de Palestine, les terres de Mésopotamie, restaurer en 
même temps le culte du Dieu vrai dans Jérusalem, cette capitale chré- 

1. Lisez dans Zonaras la fière et brutale réponse qu'il fit à l'empereur Eomain II, comme celui-ci, 
au début de son règne, se plaignait que tout allait de mal en pis et que les Sarrasins étaient partout 
les maîtres. « Les choses vont ainsi, lui dit-il, parce que c'est toi qui gouvernes et mon père qui dirige 
l'armée. Toi, tu gouvernes de travers. Quant à mon père, il n'aime que l'argent. Si tu le veux, tout 
peut changer encore, mais ne crois pas que ce soit l'affaire d'un jour. » Alors, ajoute le chroniqueur, 
Romain le laissa libre de diriger à sa guise toutes les questions militaires, et lui se mit à l'œuvre aussitôt 
pour réorganiser la flotte et l'armée. — Les choses ne durent cependant pas se passer exactement ainsi, 
et Zonaras a inventé une partie de la réponse de Nicéphore. Il est en effet certain que, dès le règne de 
Romain II, Bardas Phocas était à la retraite et n'exerçait plus le commandement supérieur, dans lequel 
son fils l'avait remi^lacé. Je n'ai cité ce passage que pour faire voir à quel point les questions de 
réorganisation militaire avaient préoccupé l'esprit de Nicéphore dès l'origine même de sa fortune poli- 
tique. 



168 UN EMPEREUR BYZANTIN 



tienne, délivrer le saint sépulcre, reporter enfin à la fois les bornes de 
l'empire byzantin et celles du patriarcat œcuménique au Tigre d'une 
part, aux sables d'Arabie et de la péninsule sinaïtique de l'autre. Le but 
était grandiose, les circonstances se trouvant, je le répète, éminemment 
favorables, et certes il eût été facilement atteint par un tel capitaine suivi 
de pareils soldats si le Palais Sacré de Constantinople n'eut existé avec 
ses éternelles intrigues, si seulement celles-ci eussent, pour quelques an- 
nées, cessé de s'agiter et de ruiner l'empire en l'ébranlant incessamment. 
Si l'effort guerrier que je vais raconter n'eut donc pas les résultats défini- 
tifs que l'empire était en droit d'en attendre, il en eut cependant de fort 
importants qui furent même durables, et, en tout cas, cette expédition 
de l'an 9G1 et celles qui suivirent constituèrent un brillant et glorieux 
épisode qui releva haut la vieille suprématie des armes romaines dans 
le Levant. Les guerres syriennes de l'empereur Nicéphore et de son 
successeur Jean Tzimiscès sont certainement la page la plus belle de 
l'histoire byzantine militaire depuis les exploits des généraux de Jus- 
tinien. Dans la suite, l'empire ne vit plus jamais rien de semblable, 
même sous les grands princes de la dynastie des Comnènes. L'année 
961 marque le début de ces fameuses campagnes de Cilicie et de Syrie 
conduites par ces deux empereurs successifs, qui furent deux hommes 
de guerre incomparables et qui, je le dis encore, eussent certainement 
réussi à atteindre le but admirable qu'ils s'étaient proposé si l'esprit 
d'intrigue qui sans cesse veillait à Byzance n'eut sans cesse paralysé 
leurs efforts, sans cesse rendu vain le fruit de leurs victoires, si une 
femme aussi, véritable mauvais génie de l'empire, l'impératrice Théo- 
phano, n'eût par sa beauté funeste constamment troublé les cœurs de 
ces intrépides soldats et fait enfin de ces deux vaillants champions de 
l'empire deux ennemis acharnés. 

Ces guerres ciliciennes et syriennes, si belles, si hardies, qu'il serait 
si curieux de pouvoir étudier minutieusement et restituer en détail, 
hélas, nous ne possédons sur elles que les notions les plus succinctes 
et les plus arides. Les chroniqueurs arabes, les rares historiens grecs 
qui nous ont laissé des documents sur le dixième siècle, nous ont bien 
transmis le récit des événements principaux, mais c'est un récit d'une 



AU DIXIEME SIECLE. 



159 



désespérante brièveté, ini simple et fort incomplet sommaire des 
campagnes successives, avec bien des confusions difficiles à démêler. 
Aucun renseignement sur les faits secondaires, sur ces mille détails qui 
sont le charme et comme le sel de l'histoire; rien que des notions géné- 




C. *(^sf^ 



Plaque de bronze byzantine de ma collection. Le Christ prêchant aux poissons et aux oiseaux. On a:er^oit 
une grande variété d'animaux ailés ou marins. 



raies et quelques faits capitaux. Aucune animation, aucun souffle, rien 
qu'un résumé bien sec. Pas une ligne sur les soldats qui composaient 
ces immenses armées, sur tous ces humbles que nous voudrions tant 
connaître et qui ont écrit de leur sang obscur chaque page de ces an- 
nales. Impossible de mettre de la vie dans un récit pour lequel nous 



ICO UN EMPEREUR BYZANTIN 



n'avons à consulter que des sources si imparfaites ; il faudrait pour 
Fanimer j mettre du sien, ce que ne tolère point le sévère génie de 
l'histoire ; il faudrait en tout cas déployer un talent d'écrivain que je 
suis loin de posséder, hélas. Je m'efforcerai d'atténuer cette sécheresse, 
mais comment l'éviter tout à fait dans l'énumération nécessairement 
si monotone de ces campagnes qui se renouvellent chaque année entre 
les mêmes adversaires, presque dans les mêmes conditions, dans les 
mêmes lieux, avec des péripéties presque identiques? 

La première chose à faire pour le général byzantin qui voulait au 
dixième siècle arracher l'empire de l'Asie aux mains des Sarrasins 
était de leur enlever la Cilicie, autrement dit le thème de Séleucie, 
qui comprenait la plus grande partie de cette antique province oii ils 
s'étaient implantés dès le huitième siècle '. En effet, je l'ai dit, le 
plus redoutable ou plutôt le seul ennemi de l'empire en Asie, à cette 
époque d'anarchie du Khalifat, était le prince Hamdanide qui résidait 
à Alep, et dont la souveraineté s'étendait surtout sur la Syrie septen- 
trionale. Une fois la Syrie conquise, une fois Alep aux mains des sol- 
dats orthodoxes, il n'y avait plus d'obstacle militaire bien sérieux qui 
pût s'opposer à une marche en avant d'une part sur Jérusalem, d'autre 
part le long du Tigre et de l'Euphrate sur Bagdad, la capitale des 
Khalifes, coeur même de la puissance de l'Islam. 

Il fallait donc commencer par conquérir la Syrie. Or, pour passer 
d'Asie-Mineure, qui était à ce moment encore presque tout entière 
byzantine, en Syrie, qui, elle, était complètement musulmane, le prin- 
cipal, presque le seul passage a toujours été la Cilicie. Qui tient so- 
lidement du côté du nord les passes de l'Amanus, ce rameau du 
Taurus qui sépare les deux provinces, peut défier non seulement les 
menaces d'invasion venant du sud, mais est maître d'inonder à son 
plaisir la Syrie de ses troupes. Qui les tient par contre du côté du 
sud peut en un instant occuper la Cilicie. Ces deux contrées se 
commandent réciproquement. Or, en 961, au moment où Nicéphore 
allait inaugurer ses grands projets de restauration de l'empire, ce n'é- 

1. Le Khalife Haroun al-Rachid en avait déjà fait restaurer et fortifier les places de guerre 
principales. 



AU !" \ ' '-ME SIÈCLE. 161 



taieut point les seules passes de rAmamis qui étaient aux mains des 
soldats du Hamdanide, mais bien la Cilicie tout entière, les passes de 
TAmanus étant en plein pays sarrasin. Les cavaliers de Seîf EddaulMi 
les traversaient en paix comme ils voulaient. Les émirs des villes 
ciliciennes étaient les lieutenants du prince d'Alep, et même en temps 
de paix ses avant-postes occupaient les extrémités méridionales des 
défilés de la grande chaîne du Taurus qui, elle, sépare la Cilicie du 
reste de l'Asie-Mineure. S'ils en eussent occui^é également les extré- 
mités septentrionales , c'en eût été fait des possessions de l'empire 
byzantin en Asie. Car qui tient les deux versants du Taurus est 
maître, en venant du sud, d'envahir à son gré la Cappadoce et de la 
Cappadoce de s'avancer jusqu'au centre des thèmes asiatiques, jus- 
qu'aux rives môme du Bospliore. 

Que l'on consulte une carte pour mieux saisir ces faits, d'ailleurs 
si simples. La Cilicie, cette étroite région triangulaire enfermée de 
toutes parts par de hautes montagnes sauf sur son littoral méridional, 
par sa position entre la Syrie et le reste de l'Asie-Mineure, barre en- 
tièrement la grande route de Constantinople vers cette même Syrie, 
cette grande route du Bosphore et de l'Hellespont vers les rivages 
orientaux de la Méditerranée et le cours moyen de l'Euphrate 
qu'ont prise dans des sens divers tous les conquérants de l'antiquité. 
Constamment cette province, par sa proximité de la Syrie, a tenté 
la cupidité de tous les maîtres de ce pays, comme les bois de ses forets 
ont tenté celle de tous les souverains du voisinage désireux de se 
créer des flottes de guerre. 

Blottie au pied de ces hauts sommets qui lui forment une si 
redoutable ceinture, semée de hautes, abruptes, profondes et presque 
inaccessibles vallées dans le nord , de plaines basses parfaitement 
unies dans le sud, hérissée de forteresses, coupée de fleuves im- 
pétueux, la Cilicie, bornée au sud par la mer, est protégée contre 
le nord et l'ouest par l'inmiense rempart du Taurus, protégée 
contre l'est par l'Anianus '. Kii venant du nord pour pénétrer en 

l. Voir, sur la Cilicie, l'excellent travail public par MM. C. Favre et B. Mandrot (Lins lo Bulhlin 
dt la Société de Géographie de lï"?*, soua le titre : Voyoge en Cilicie, 1874. 

IMrKRKUB DTZAKTIX. '* 



162 UN EMPEEEUR BYZANTIN 



Cilicie, il faut vaincre le Taurus ; toujours en venant du nord et pour 
sortir par le sud-est de cette même Cilicie, il faut vaincre l'Amanus. 
Alors seulement on peut entrer en Syrie. Or, la Cilicie étant aux 
mains des Sarrasins, on conçoit bien ce que j'ai dit, que pour les chasser 
de Syrie il fallait avant tout déblayer la route en leur reprenant cette 
province d'un si difficile accès et en refoulant derrière TAmanus leurs 
bandes sans cesse renaissantes. Voici pourquoi le grand effort des ar- 
mées byzantines fut à cette époque de conquérir avant tout solidement 
la Cilicie. Voici pourquoi également le grand effort des armées arabes 
fut de s'y maintenir à tout prix, dans le double but de couvrir la Syrie 
et de tenir à leurs propres incursions les portes ouvertes sur le 
territoire byzantin. 

Jusqu'ici on s'était en général contenté de se fortifier contre cette 
formidable Cilicie, de barrer, si possible, à ses invasions le passage du 
Taurus. Maintenant il fallait s'emparer définitivement de cette terre, 
et ce fut contre elle que Nicéphore marcha résolument. Ce premier 
effort de l'empire militaire renaissant fut immense. Dès les premiers 
jours de janvier 962, Nicéphore, qui depuis plusieurs mois était oc- 
cupé à réorganiser l'armée d'Asie et à fondre les nouvelles levées dans 
les cadres aguerris venus de Crète, rassemblant ses troupes dispersées 
dans tous les cantonnements des thèmes frontières, s'avança rapide- 
ment vers la Cilicie. « Sa marche était pareille à celle de la foudre, » 
disent les chroniqueurs. Ses soldats étaient en nombre prodigieux. Il 
y avait bien longtemps qu'on n'avait vu rassemblée pareille armée 
byzantine. Elmacin affirme que le domestique des scholes d'Orient 
avait sous ses ordres deux cent mille combattants, dont plus de trente 
mille cavahers cataphractaires. Un autre historien oriental, Aboulfaradj, 
parle de cent mille cavaliers '. Elmacin et d'autres ajoutent cet 
étrange détail, que l'armée était suivie de quatre mille mulets chargés 
de tentes de feutre rouge pour les bêtes de somme et aussi de ces 
chausse-trapes que les Grecs étaient dans l'habitude de jeter dans 
les gués, dans les défilés, et aux alentours de leurs camps, pour 

1. Cent soixante mille hommes suivant Aboii'l Mahâcen, cent vingt mille suivant d'autres. 



AU 1 ' I X 1 h .M h ^ i I . • • r. I" 



163 



enferrer les hommes et les chevaux. Il y a certainement là une forte 
exagération, et ce renseignement est surtout curieux en ce qu'il nous 
prouve que l'usage de ce petit engin de combat n'était guère connu des 
cavaliers arabes et leur fit grand'peur '. 




Croix votive byzantine île bronze de la collection Frœliuer. L'inscription, en l)eaux caractères, signifie : 
Siméoii le chingeur (argentier) et ilé-jns ont conmeii {ctltf croùr). 

Quoi qu'il en soit, l'armée qu'entraînait derrière lui le hardi domes- 
tique était certainement inmiense. Rien ne devait résister à la pre- 
mière attaque de cette trombe furieuse dont l'apparition soudaine pa- 



1. Peut-être, au lieu de chausse-trapes, faut-il entendre a lîalissades de fer qu'on posait autour 
du camp durant la nuit r>. 



164 UN EMPEREUR BYZANTIN 

raît avoir produit une impression extraordinaire sur les esprits des 
Arabes. 

La Cilicie est divisée en deux portions : Cilicie occidentale et mon- 
tagneuse ou Cilicie Trachée, et Cilicie orientale ou cliampetre, ou encore 
Cilicie des plaines. Celle-ci, qui seule nous occupe et qui constamment 
a été le champ clos de ceux qui se sont disputé la route de Syrie ou 
au contraire celle du Bosphore, est bornée de toutes parts par le 
Taurus, qui la couvre au nord et à l'ouest de ses cimes neigeuses et 
de ses vastes forets, et par l'Amanus, qui la sépare à l'est des pre- 
mières terres de Syrie. C( Les limites de cette région , dit M. Dulau- 
rier \ sont si bien tracées par la nature, elles la séparent d'une 
manière si tranchée des pays voisins, que l'on ne saurait imaginer une 
démarcation politique différente de celle qu'indique le relief du sol. A 
l'ouest s'élèvent, comme un mur immense de circonvallation, les hautes 
chaînes de l'Isaurie et de la Cilicie Trachée. Ce massif de montagnes 
présente la figure d'un vaste triangle dont la base, au nord, s'appuie 
sur les plaines de la Lycaonie; l'un des côtés est tracé par le bord 
oriental du golfe de Satalie ; le second côté par le rivage oriental du 
golfe de PompéiopoHs ; le sommet de ce triangle est le cap Anemour, 
la pointe de terre la plus méridionale de l'Asie-Mineure. 

a A la pointe orientale du massif triangulaire se soude la chaîne 
formidable du Taurus antique qui, sous les différents noms modernes 
de Bulghar-Dagh, Allah-Dagh et Youldouz-Dagh, se continue au delà 
du fleuve Sihoun par les ramifications de l'Anti-Taurus jusqu'à Siwas 
(Sébaste) et Tokat (Eudoxias), en enveloppant la Cilicie du côté du 
nord. )) 

Vers l'extrémité occidentale de ce rempart aux puissants contreforts 
revêtus de vastes et admirables forets de sapins, de grands pins rouges 
de Caramanie, de cèdres, de genévriers", s'ouvre un premier défilé dont 

1. Historiens arminiens des Croisades, t. I, Introduction. 

2. Voyez une curieuse description des admirables paysages de cette partie du Taurus cilicien dans 
un article de M. Elisée Reclus, publié dans la lievue ffermanique sous ce titre : Paysages du Taurus 
cilicien. — Voyez encore le t. IX de la Nouvelle Géographie universelle, du même auteur, Asie antérieure, 
pp. 472 seq. Le défilé des Portes ciliciennes est décrit à la p. 473. C'est encore le seul chemin par lequel 
les chariots de l'artillerie puissent pénétrer de la zone du littoral dans l'intérieur de l'Anatolie. Voyez 
aussi la très intéressante description du défilé des Portes de Cilicie dans le Bulletin de la Société de Géo- 



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1G6 UN EMPEREUR BYZANTIN 



l'altitude est de 96G mètres, gorge sauvage creusée dans le roc calcaijre, 
à cliaque instant traversée par un vent furieux débouchant de la Cap- 
padoce, et par où passait au temps des Achéménides la route royale de 
Sardes à Suse. Ce sont là les célèbres Portes de Cilicie \ qui fran- 
chissent cet inaccessible et géant massif du Bulghar-Dagh, ces Pyré- 
nées de r Asie-Mineure, à la riche végétation, aux (( panoramas de 
beauté divine. » Cyrus le Jeune les traversa dans sa course de Sardes à 
Cunaxa; Alexandre y passa en marchant à la conquête du monde. 
Cicéron arriva par cette route dans son gouvernement de Tarse. 
Pescennius Niger s'y retrancha contre Septime -Sévère, mais les 
neiges et les pluies balayèrent les obstacles qu'il avait dressés ; il dut 
se retirer et s'en alla périr à Issus. 

Durant le moyen âge tout entier, les Pylaî Ciliciœ, que les Turcs 
nomment aujourd'hui Kulek-Boghas, continuèrent à être la grande 
route d'Occident en Orient. Jamais elles ne furent plus fréquentées 
qu'au temps des croisades ; mais déjà à l'époque dont j'écris l'histoire 
elles voyaient presque chaque année passer en foule les bataillons des 
Phocas ou les légers cavaliers de Chambdas le réprouvé. Des forte- 
resses nombreuses, puissantes, élevées par les Byzantins et plus tard 
les Arméniens , sur les ruines des kastra antiques, forteresses dont les 
restes couronnent encore aujourd'hui toutes les hauteurs, comman- 
daient l'entrée et le parcours de ce passage fameux. Sur le revers nord 
du côté de la Lycaonie, et comme poste d'avant-garde, s'élevait la clisure 
de Cybistra, position presque imprenable. A l'entrée même du défilé, 
du côté du sud, et dans la haute vallée du Sarus, se dressait la ville 
forte de Podandos, si souvent mentionnée par les chroniqueurs et que 
les gens de la croisade nommèrent Butentroth. Sous les Byzantins, 
l'importance de cette clisure était telle, qu'elle avait donné son nom 
au défilé tout entier. C'était une des clefs de l'empire en Asie. La 
troupe sarrasine qui en avait forcé le passage pouvait impunément se 
lancer à travers la sauvage Cappadoce jusqu'au cœur de l' Asie-Mineure. 

fjra2>hk de 1878, Voi/affe en Cilicie, 1874, par MM. Favre et Mandrot, 2" art., p. 132 seq. Voyez enfin 
les récits si attachants du Eév. David, dans son livre paru en 1879 sous le titre : Life in Asiatic Turkey, etc. 
1. Pylœ Ciliciœ. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



167 



Je possMe le sceau de plomb d'un gouverneur ou ^'piskeptit'. 
Podandos, probablement contemporain de notre récit. 

Zonaras cite un autre kastron, celui de Drizibion, comme s'élevaut 
dans la région de ce même défilé, toujours vers son entrée septentrio- 
nale. Nous verrons que, lors de la campagne de 9G5, Nicéphore Phocas 
y l.iissa l'impératrice Théopbano et ^ • tits Hasilcis «es i\h. 




Liiàicau ùe JUuu|>ruu. 



Sur le parcours même du défilé comme aux environs de sa sortie 
vers le sud et l'ouest, s'élevaient divers autres châteaux, celui de 
Goiiglag, celui de Lampron surtout, si célèbre plus tard dans les fastes 
du royaume chrétien de Petite-Arménie, position redoutable aujour- 
d'hui connue sous le nom de Nimroun, qui seule eût suffi à arrêter une 
invasion. Non loin de là, la route des Pylœ Ciliciœ bifurquait à droite 
sur Tarsos, à gauche sur Adan;i 

Je laisse de côté divers passa<^L> ><.iwiiu,uiv.-. qui .-^ ou vu, mi |....,- ...i 
U'trd. A trnvcrs In clinîiio is.'inrîf'inw». jmssages absolument imprati- 



168 UN EMPEREUE BYZANTIN 



cables pour une année, et j'arrive à l'autre extrémité da Taurus ci- 
licien vers l'est. Là se trouvait le défilé le plus fréquenté au dixième 
siècle après celui des Pylae Ciliciaî, pour passer du pays de Roum dans 
celui de l'Islam. c( A l'extrémité orientale du Taurus cilicien, dit en- 
core M. Dulaurier dans la belle étude sur la Cilicie contenue dans 
son Introduction au premier volume des Historiens arméniens des 
Croisades, s'ouvre la vallée du Pyrame ou Djeyhân qui met en com- 
munication la Cappadoce et par contiguïté la région de l'Euphrate 
supérieur avec la Cilicie ou Petite-Arménie. Dans le système de routes 
militaires qui sillonnaient cette partie de l'empire romain, il y en avait 
une qui reliait les deux métropoles de la Cappadoce, Césarée et Sébaste, 
avec la Cataonie au sud (le thème byzantin de Lykandos) et les villes 
d'Arabissus, de Comana, de Cocusus. Elle pénétrait en plein dans la 
vallée du liaut Pyrame, à Marascb ', et de là, prenant à travers les 
gorges de la montagne, la voie de l'immense et profonde déchirure, 
longue de plusieurs kilomètres, au fond de laquelle grondent et bouil- 
lonnent au milieu d'un véritable chaos de rochers les eaux du 
Djeyhân -, elle descendait, toujours dans la direction du sud-ouest, 
dans la vaste et fertile plaine de la CiHcie champêtre, qu'enserrent de 
part et d'autre le Cydnus et le Pyrame et où florissaient alors les cités 
de Tarsous, d'Adana, d'Anazarbe, de Mopsueste. Un imprenable kas- 
tron, nommé Gaban à l'époque du royaume de Petite Arménie, défen- 
dait ce défilé par lequel semble avoir passé la grande armée des 
premiers croisés sous Godefroi de Bouillon. Il était la clef de cette 
entrée de la CiHcie par la Cappadoce orientale ou par le nord de la 
Syrie ^ » 

Un premier et redoutable obstacle se dressait donc en face des ar- 

1. Germanikia, Marésie. 

2. StrabOD, en ternies d'une rare précision, dit M. Reclus, a décrit la source de ce fleuve, « gouffre 
profond d'où l'eau s'élance tout à coup, si puissante, qu'un javelot ne s'y enfonce qu'avec peine. » De 
même, il parle fort exactement de cette gorge par laquelle le Pyrame échappe à la région des montagnes. 
Les saillants d'une paroi correspondent exactement aux rentrants de l'autre, si bien que, rapprochés, 
ils se rajusteraient aussitôt ; vers le milieu de la gorge, la fissure se rétrécit tellement qu'un chien ou 
un lièvre pourrait la franchir d'un bond. 

3. Moyenne Euphratèse. 



Al l'i.MLMh bitcLi-:. u;u 



inées grecques, lorsqu'elles voulaient à cette époque courir 8U.i aux 
Sarrasins. Il fallait avant tout franchir les défili^'S «lu Taurus,qui /îtait 
devenu la véritable fronti^re de l'empire du cuté des musulmans, et 
cette opération dans ces défilés si prodigieusement étroits, si extraor- 
ilinairement abrupts, si merveilleusement boisés ', hérissés de for- 
teresses et d'obstacles naturels, constituait, on le comprend, un des 
incidents les plus graves de toute guerre gréco-arabe à cette époque. 
Expéditions byzantines ou corps de troupes sarrasins ne se lançaient 
dans ces gorges fertiles en surprises, sillonnées par de simples sen- 
tiers de mulets, qu'après s'être entourés dt les précautions 
imaginables. 

Nous possédons un document fort intéref^snif A consulter sur ce 
sujet, précisément pour cette époque. A l'«\<iiiple de plusieurs autres 
liasileis byzantins '■', Nicéphore Phoeas a lait rédiger (plutôt qu'il 
n'a rédigé lui-même) un traité de tactique sur les Evolutions militaires, 
traité qui ne fut achevé qu'après sa mort, mais qui est parvenu 
jusqu'à nous '. Or, ce petit livre est tout entier consacré à des ins- 
tructions pour la guerre c< iiir« ks Sarrasins sur la frontière méri- 
dionale de l'empire en Asie; il expose le système à employer pour 
jK)uvoir, avec des forces relativement faiblts, surveiller, inquiéter, 
paralyser, repousser enfin, sans en arriver à des batailles rangées, 
une invasion arabe, quelque formidable qu'elle soit. 

Ce traité de Nicéphore est comme le trrs cnrioTix t'^'^taiin ni imii- 

1. « Dans aucune partie de la Syrie ou de l'AnatoIie, dit M. Reclus, on ne trouve de fori-ts de cè- 
dres aussi belles que celles qui recouvrent les versants de la vallée de Kulek-Boghns (par laquelle cir- 
cule la route des Pylœ Ciliciœ) jusqu'à plus de 2,000 mètres d'altitude. Plusieurs milliers de cèdres 
admirables croissent en gTOU!>es d'une incomparable beauté au-dessus de la mer ondulée des pin.», 
des sapins et des genévriers, d U en est ainsi tout du long du Tanrus. Dès la plus haute antiquité les* 
conquérants de l'univers se sont disputé la i>088ession des immenses forèta cQieiennes, qui servaient à la 
con-tniction des flottes de l'ancien monde. , 

2. Léon VI entre autres. Sa Tactique a été publiée, avec les Tadica d'Élien, à Leyde en 1612. Cf. 
Sotict* et extrait» de» Mi». de la B. N., t. VIII, 1810, p. 81.*» (& cette p. 813, ilestqucs'.ion de la Tactiqtie 
de Nicéphore Phoeas). La Tactique natale du mên • ! a été pubUée dans Fabriciv*, éd. Harles. 
t. VII, p. 707 se<i. 

8. Vm dehors de «es Xorelle», il ne notw est parvenu aucune œnvrc littéraire ou antre qu'on puisw 
attribuer avec quelque apparence de certitude à Nicéphore Phoca». La petite pièce con.wcnc j^ir un 
empereur du nom de Nicéphore à l'éloge du chien, pièce conservée à la bibliothèque <î 
semble plutôt aiip.irt<n;r à Nicéphore Br>-enne, au onzième siècle. Voycx Miller, frngmenti ■ 
f< rnlureffrecqu», d l'jeêorieHlnH^ pMit* par le*profe»»enr»de l'École rptciufe de» lanyuetoritiHaies 

citantes, n l'occ»' me couffrï» ititematloiinl de» orimlalitUs n iiui* l'i />-i/./V. Piri.". lJ*'».1. p. 21". 

SMPSRiuB mnuxTuc. ;; 



170 UN EMPEREUR BYZANTIN 



taire de ce capitaine consommé qui, ayant passé toute sa vie dans les 
camps à combattre l'ennemi héréditaire de sa race, résume en quelques 
chapitres l'enseignement à retirer par ses successeurs d'une si longue 
et si multiple expérience. C'est le code, au dixième siècle, de la guerre 
à faire aux Sarrasins par les généraux du Basileus dans les sauvages 
et montagneuses régions du Taurus, de l'Anti-Taurus et de l'Amanus. 
Nous pouvons y étudier toutes les difficultés, tous les secrets, toute la 
doctrine de cette lutte incessante pleine de ruses, de surprises et d'em- 
bûches. Nous pouvons y admirer le degré de perfection étonnante 
auquel était arrivée, à cette époque qu'on s'est longtemps plu à nous 
représenter comme si barbare, la tactique militaire des armées orien- 
tales, tactique dans laquelle rien absolument, ni le plus imperceptible 
détail d'armement, ni la moindre question du service des éclaireurs ou 
de celui des subsistances, ne demeurait livré au hasard ; ou tout, de- 
puis le rôle du fourrier jusqu'au règlement des signaux, depuis les 
heures réservées au pacage des chevaux et des mulets jusqu'au maximum 
de l'étape journalière à leur imposer, était réglé avec un soin minu- 
tieux comme sur les livrets militaires des plus grandes nations mo- 
dernes. Je regrette que l'aridité du sujet ne me permette pas de m'y 
arrêter longuement (en un livre comme celui-ci), mais je renvoie à ce 
traité à^^ Évolutions militaires àQ l'illustre capitaine ceux qui seraient 
désireux de se former, à l'aide du seul document contemporain que nous 
possédions, des notions quelque peu précises sur ce qu'était cette diffi- 
cile guerre du Taurus vers l'an 960 ou 970 entre les domestiques, 
généraux et stratigoi du Basileus orthodoxe et les lieutenants de 
Chambdas, prince d'Alep, c( fils de chien. » 

Le livre est divisé en vingt-cinq chapitres dont chacun traite d'une 
question spéciale. Voici les titres de quelques-uns : Du service des 
éclaireurs : De la manière de faire garder et explorer les routes par 
lesquelles doit passer l'armée et du service de renseignements à or- 
ganiser à cet effet : De l'occupation des défilés des montagnes avant 
le passage de l'ennemi : De la manière de surprendre l'ennemi et de 
lui tendre une embuscade à son retour d'une razzia : Da service et de 
l'approvisionnement de l'eau en campagne : Poursuite d'une razzia 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



171 



sarrasine : IVocédës i\ employer pour apprécier la force fl'nn corps de 
troupes ennemies : As- 
semblée ' ; mise < Il 
marche d'un corps 
péditionnaire : Surveil- 
lant' espionnage 
des iiidiivements de 
l'armée arabe en cam- 
pagne : Du rôle de 
l'infanterie particuliè- 
rement dans la défense 
des passages des mon- 
tagnes : Mesures A 
prendre en cas d'in- 
vasion subite et for- 
midable des Sarrasins 
lorsqu'on n'est pas pré- 
paré pour les recevoir : 
Règlement de la mar- 
che simultanée de la 
cavalerie et de l'infan- 
terie : Manière de se 
garder en marche 
Transport et garde des 
liagages et {mpcdimenta 
divers : De la manière 
de dresser des embus- 
cades à une armée sar- 
rasine très supérieure 
en nombre : De la pour- 
suite de l'ennemi par 
plusieurs détachements 
opérant simultané- 
Tiirnt : T>o l'armement 




Int^eur d« l'étui <lan* leqnel » été «{«parte «n Pnuir« le |>riiu i .. n. : 
o««n de 1* Vrai* Croix Jadb u nM w rté daiu la Mcriatte Je 1a ^oiiuc 
Cbnpellr. CoDt«iuuit et contcau ont «qjoudniBi à,yçmtn. De rétoL U 
D« nou« reete qne cette RTaran da fUdt dantor. Lm archanf» 
Miobol. Gabrid, Ooriel et lUiiliaM, rnupercor Ona f i rt in «C m Utame 
rimpcntiioe Hélène «ont dHxMéi mr ta oOtée <to ki «Tlté dMtlaé* A 
receroir le fragment. 



172 UN EMPEKEUR BYZANTIN 

et de l'instruction des troupes : Diversions à opérer sur le territoire 
ennemi en cas d'invasion, pour forcer les Sarrasins à se retirer : 
Siège des forteresses : Système à employer en cas d'éparpillement des 
forces ennemies : De la retraite de l'ennemi et du mode d'occupa- 
tion des forteresses et'clisures des montagnes , afin de lui barrer le 
chemin du retour : Des combats de nuit, etc., etc. 

Une courte préface, conçue en un langage où perce à chaque mot 
la mâle fierté d'une longue carrière militaire victorieusement pour- 
suivie, dit à peu près ceci : c( Nous avons jugé convenable d'exposer ici 
les règles à observer dans les guerres contre les Sarrasins. Bien qu'ac- 
tuellement, par la grâce du Christ, le vrai Dieu, la puissance de nos 
armes ait été si bien accrue, et celle d'Ismaël par contre si complète- 
ment brisée que la nécessité de telles instructions militaires semble 
moins indispensable, cependant, incertain de l'avenir, craignant 
qu'une longue paix ne fasse tomber dans l'oubli ces saines et grandes 
traditions de nos armées, nous avons décidé de les rédiger pour le 
plus grand bien de l'Etat. Ces préceptes de la guerre sarrasine, nous 
ne les dictons ici qu'après en avoir fait par no us-même la longue et 
fructueuse expérience. Après avoir été le disciple des brillants capi- 
taines qui ont été les véritables créateurs de cette tactique, nous avons 
par nous-meme contribué à la perfectionner encore. Grâce à ces pro- 
cédés, il nous a été donné d'accomplir les plus grandes choses avec 
des troupes relativement peu nombreuses. Ce que toutes les forces de 
l'empire n'avaient pu ré.ahser contre l'impie Chambdas ou son vassal 
l'émir de Tarse, un chef illustre à la tête des contingents d'un seul 
thème en est venu à bout, grâce à son génie et surtout à l'admirable 
tactique de ses troupes. Ce n'est pas pour venir soutenir ici cette utopie 
qu'à la guerre le petit nombre l'emporte nécessairement sur les gros 
bataillons ; ce n'est pas davantage pour venir critiquer les anciennes 
traditions militaires des armées impériales que nous avons fait rédiger 
ce traité, c'est uniquement dans le but de prouver que celui qui voudra 
bien suivre nos conseils, même lorsque le peu de forces dont il dispo- 
sera le priverait d'attaquer l'ennemi de front, n'en réussira pas moins 
à purger les terres de l'empire d'un adversaire infiniment supérieur en 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 173 



nombre. Le véritable maître en celte méthode nouvelle appliquée à 
la guerre sarrasine, le vrai initiateur de ce sy8t^me fut le bienheureu.\ 
César Bardas, notre p6re, qui, A tant de reprises, sur les confins de 
l'émirat de Tarse, comme sur les territoires des thèmes de Cappadoce 
ou des Anatoliques, a mis en déroute les contingents tarsiotes, cili- 
ciens ou syriens. C'est de lui que ses divers successeurs à la tcte des 
armées orientales ont appris t\ mettre en pratique ces principes excel- 
lents de la guerre de frontière. C'est en particulier î\ l'emploi de cette 
tactique que le patrice Constantin Maleinos ', durant de longues 
années stratigos du thème de Cappadoce, a dû ses grands et renom- 
més succès contre les infidèles. C'est à elle encore que nous-merae, 
le glorieux Basileus Nicéphore, avons dû de battre six cents fois les 
Sarrasins. C'est nous qui avons ordonné d'exposer ci-après les principes 
de cette stratégie. t> 

J'ai pris plaisir à lire ces vingt-cinq chapitres d'art militaire. C'est 
le programme complet de la guerre de frontière au dixième siècle. 
Tout ce que le stratigos byzantin le plus accompli devra faire î\ la tête 
de ses contingents pour tenir tête à l'invasion d'une force sarrasine, 
pour paralyser sa marche ou tirer de ses déprédations une vengeance 
éclatante, est minutieusement indiqué comme dans un manuel j\ l'usage 
de nos officiers de l'école de guerre. Tous les cas sont rigoureusement 
prévus. Pour chaque mal, le remède est indiqué. Quand j'ai eu achevé 
la lecture de ces pages écrites en un grec barbare, mais vibrantes d'une 
singulière ardeur patriotique, d'un profond amour des choses de la 
défense nationale, d'une véritable passion guerrière, j'ai cru voir passer 
devant mes yeux tous ces combats tant et depuis si longtemps oubliés, 
mais hardis, sauvages, incessamment entremêlés d'embûches, de sur- 
prises, de prodigieuses chevauchées, et qui, durant cette lutte sécu- 
laire du Croissant et de la Croix, ont, par milliers de fois, ensanglanté 
les sombres halliers, les après défilés, les vertes pentes du vieux mont 
Taurus. J'ai cru entendre en rêve le galop pressé des juments s^rrasines 
entraînant dans la nuit i\ travers les herbages profonds leurs silencieux 

I. Onde maternel de Ntoéphore. 



174 UN EMPEREUR BYZANTIN 



cavaliers, la lance et la rondache au poing, couchés sur l'arçon de la 
selle, dévorant l'espace pour fondre à l'aube naissante sur le village 
grec endormi sans défense, retenant presque leur haleine pour échapper 
à l'incessante surveillance des trapézites, ces admirables éclaireurs 
byzantins. J'ai revu ces incomparables coureurs des armées grecques, 
véritables hulans de l'an 1000, artistes accomplis en ce genre de 
guerre unique au monde, guerre de ruse contre ruse, d'ardente pour- 
suite secrète, de stratagèmes sans cesse découverts mais sans cesse 
renouvelés, de surprises foudroyantes, de combats corps à corps. Je 
les ai revus, la cuirasse ou la cotte de mailles cachée sous l'épais 
surcot, menant au galop avec une sûreté, une précision merveilleuses, 
cette même campagne d'observations audacieuses, de reconnaissances 
hardies dont les cavaliers allemands de la guerre de 1870 sont les 
plus redoutables représentants modernes. 

Oui, ce sont bien là les dignes prédécesseurs de ces hulans qui sont 
demeurés chez nous comme la lugubre personnification de l'invasion, 
que ces infatigables trapézites byzantins dont le rédacteur de la Tacti- 
que de Nicéphore Phocas décrit minutieusement le dangereux service. 
Ce sont les mêmes immenses et rapides chevauchées à deux en plein 
pays ennemi à la poursuite d'une indication précieuse ; c'est le même 
mépris du danger, la même tranquille audace, la même résolution 
fixe, unique de pouvoir au retour, coûte que coûte, renseigner exac- 
tement le chef qui a mis en eux sa confiance, de pouvoir lui apprendre 
tout ce dont il a besoin, chiffre des forces ennemies, nom de l'officier 
qui les commande, direction qu'elles s'apprêtent à suivre, but probable 
vers lequel elles tendent; ce sont, pour arriver à se procurer ces données, 
les mêmes efforts ingénieux, le même déploiement de ruses multiples, 
le même perfectionnement de tous les procédés d'information, le même 
génie inventif, la même disciphne servie par le même code d'instructions 
ponctuelles, précises, sans lacunes, avec cette difficulté immense en 
plus de toutes les insuffisances de cette époque de barbarie relative. 
Ils se trompent lourdement, ceux qui croient volontiers que les guerres 
orientales de cette époque ne consistaient qu'en une succession de 
mêlées confuses, de collisions désordonnées entre hordes sauvages. 



AU DIXIÈME SIECLE. 



175 



Les domestiques des Basileis, les émirs Haindanides (car les Sarrasius 
suivaient une tactique aussi sévère, obéissaient à une discipline aussi 
rigoureuse) se faisaient une guerre savante ; ils commandaient t\ des 
armées régulières supérieurement 
organisées '. Tout y était prévu, 
réglé, jus(iu'au service journalier de 
chaque peloton d'éclaireurs, jusqn'A 
celui de chaque estafette isolée. 

Deux ordres de faits, de nature 
très diverse, impriment, en outre 
de l'esprit de patriotisme et de mi- 
litarisme très ardent, un cachet tout 
particulier au livre des Tactiques de 
l'empereur Nicéphore. La guerre 
gréco-sarrasine n'est qu'une suc- 
cession de surprises, d'embûches, 
d'attaques à l'improviste où la sou- 
daineté et l'inattendu de l'action 
jouent un rôle capital. Peu de ba- 
tailles rangées. Des petits combats 
incessants. En même temps ce livre 
respire une dévotion très grande. 
De ce second caractère je ne dirai 
rien. Il est commun A toute œuvre 
écrite à Byzance à cette époque. 
Chaque fois que le rédacteur des 
Evolutions militaires^ après avoir 
décrit et recommandé une série d'o- 
pérations qui, suivant lui, doivent 
assurer la victoire aux guerriers 

orthodoxes, s'est écrié, suivant sa formule accoutumée : « Si tu suis 
ces préceptes, ô général mporteras un merveilleux succès, >• il 




~ ir l'armement et l'i^iuipement des soldat* brsanttai et aussi arabes & c«'tte<'i»oqoe, voyez A. von 
^Kmtir, C^ituryttchkkte dtê OritHttHnie .ote de la p. 2'.'3. 



176 UN EMPEREUR BYZANTIN 

ajoute aussitôt cette autre formule : « Ce succès, tu le remporteras 
avec l'aide du Christ, le vrai Dieu. » 

J'insiste davantage sur le premier point, car il nous révèle, je le ré- 
pète, un côté très frappant de ces luttes. Dans ces campagnes qui ont 
presque toujours lieu en été, la cavalerie, admirablement montée, joue 
un rôle immense. Le succès ne dépend point du nombre des escadrons, 
mais bien de la prudence , de la ruse, d'une étape plus rapidement 
franchie, d'une embuscade plus promptement, plus secrètement éta- 
blie, d'une feinte attaque plus habilement combinée. A chaque feuillet 
l'auteur anonyme se complaît à répéter cette phrase comme stéréo- 
typée : (( Général, si tu suis mes préceptes et les enseignements des 
maîtres en cet art nouveau de la guerre (il semble, tant l'auteur insiste 
sur ce mot d'art nouveau, que la mise en pratique de cette tactique de 
feinte et de promptitude ait constitué toute une révolution dans les tra- 
ditions des armées byzantines), si tu sais être assez rapide, assez avisé, 
si surtout ton service d'éclaireurs, de renseignements, d'estafettes, 
est scrupuleusement étabh, tu seras assuré de vaincre un bataillon 
avec un simple détachement, une armée avec un simple bataillon. » 

La grande, l'unique préoccupation est chez un des adversaires 
de cacher ses mouvements, de ne marcher que de nuit, si possible 
par des nuits sombres, d'envahir brusquement par prodigieuses 
chevauchées, de piller le territoire surpris sans défense, puis de dispa- 
raître sur l'heure ; elle est chez l'autre de surveiller minute par mi- 
nute l'envahisseur sans qu'il s'en doute, de dénombrer presque sous 
ses yeux et sans qu'il en ait connaissance ses hommes, ses chevaux, 
ses mulets, ses bagages, de se rendre compte comme si c'était lui-même 
des étapes qu'il va parcourir, des lieux où il campera, du chemin qu'il 
va prendre à l'aller comme au retour, des villages qu'il veut attaquer, 
des régions qu'il espère surprendre, de le suivre invisible partout, de 
l'envelopper dans sa course d'un vrai réseau d'espions, de galoper, 
presque à ses côtés dans ses longues étapes nocturnes, de le gagner 
de vitesse, de le surprendre par une furieuse attaque ou par une embus- 
cade décisive alors qu'il se croit en parfaite sûreté, à mille lieues de 
tout danger. Deux troupes ennemies d'Indiens Apaches ne rivalise- 



AU DIXIEME SIECLE. 177 



raient pas mieux d'espionnage habile, de ruses meurtrières, d'évolu- 
tions rapides que les cavaliers alains ou hongrois d'un Bardas Phocas 
ou d'un Jean Gourgen et les gounis légers d'un Chambdas ou d'un 
émir de Tarse. Se bien éclairer, être prompt comme la foudre, atta- 
quer à l'improviste, savoir surprendre l'ennemi en plein défilé, pou- 
voir fournir des courses immenses, ne négliger ni la nourriture des 
liommes, ni surtout l'eau, ni le fourrage des chevaux, ni le repos des 
soldats, prévoir chaque mouvement de l'ennemi, ne jamais le perdre 
de vue, tels sont les préceptes infaillibles de la victoire. 

Une importance extrême est attachée à l'organisation du service de 
surveillance sur la frontière, c'est-à-dire tout le long de la ligne du 
Taurus et de l'Anti-Taurus, même en temps de paix. Tous les postes 
doivent communiquer facilement entre eux. Le moindre mouvement 
de l'ennemi sera instantanément télégraphié par signaux. Les gardiens 
de ces postes, les fameux akrites, seront choisis avec un soin extrême 
parmi les soldats les plus braves, les plus intelligents, les plus dévoués. 
Ils ne seront admis au corps qu'après avoir subi un très sérieux 
examen. Les postes mêmes doivent occuper des hauteurs dégagées, ne 
jamais être distants de plus de trois ou quatre mille pas les uns des 
autres. En temps de guerre, la nouvelle de l'approche de l'ennemi est 
transmise de poste en poste jusqu'aux cavaliers qui, au pied de la 
montagne, précèdent et éclairent l'armée impériale campée dans la 
plaine. Les akrites devront tous être personnellement connus de leur 
chef. D'eux surtout dépend le salut de l'armée, le succès des armes 
orthodoxes. Ils seront remplacés tous les quinze jours. Ils emporte- 
ront pour quinze jours de vivres. Ils passeront leur temps à sur- 
veiller, à épier, t\ pousser d'incessantes reconnaissances. Ils interroge- 
ront les voyageurs, les piétons, les paysans, les marchands circulant 
en caravanes ou isolément. Ils chercheront à s'emparer de Sarrasins 
isolés pour leur arracher des renseignements. Ils étudieront la confi- 
guration du terrain, les lieux favorables au campement; ils noteront 
les pâturages, les fontaines, les défilés, les gués. Les petites garnisons 
de chaque poste seront constamment au complet. Sans cesse on fera 
passer les hommes d'un poste à l'autre pour empêcher qu'un trop long 

KMI-XIIKOB BTZAKTIN. 33 



178 UN ÏCMPEREUIl BYZANTIN 

séjour en un même lieu ne les rende négligents et qu'ils ne se laissent 
prendre. 

Le rédacteur de la Tactique ne sait assez répéter combien il est 
important de garder les routes, de se bien éclairer. Il est indispensable 
d'être de suite informé du moindre mouvement offensif de l'ennemi 
pour qu'on ait le temps d'avertir la population des campagnes et 
qu'elle puisse se réfugier avec ses troupeaux dans les kastra et autres 
lieux fortifiés. Une exception est faite pour les thèmes arméniaques. 
Lorsque les opérations ont pour théâtre les confins de ces provinces, 
les milices arméniennes se refusent à faire ce service si pénible, mais 
si nécessaire, des éclaireurs. Les généraux byzantins sont forcés de 
subir une vieille coutume du pays et d'avoir recours à des corps spé- 
ciaux qui, de tout temps, ont rempli ces fonctions en ces parages; 
mais comme ils s'en tirent fort mal, le chef byzantin, pour ne pas se 
trouver exposé à une surprise, faute d'être bien gardé, devra s'emparer 
à tout prix de quelques coureurs ou maraudeurs sarrasins qui le ren- 
seigneront du moins tant bien que mal sur les mouvements des leurs. 

Lorsque l'ennemi s'apprête à franchir les monts, il faut jeter sur la 
route qu'il va suivre toute l'infanterie disponible. S'il est peu nom- 
breux, on marchera droit à lui. Autant que faire se pourra, qu'on se 
saisisse du défilé par lequel il doit passer et qu'on y dispose de fortes 
embuscades d'infanterie dissimulées sur les hauteurs boisées des deux 
versants. Si la disposition du terrain le permet, qu'on utilise aussi les 
services de la cavalerie. Si la voie est convenablement dominée par 
des hauteurs, qu'on y place la lourde infanterie et" qu'on dispose sur 
la route même les soldats armés à la légère de bouchers et de jave- 
lots, les frondeurs, les archers, les hommes exercés au jet des pierres. 
Tous les sentiers du voisinage seront reconnus, surveillés, occupés au 
besoin de manière à éviter toute surprise sur les flancs ou sur les der- 
rières de l'armée. 

L'attaque sera constamment violente, soudaine, surtout inopinée. 
Alors la victoire est presque assurée, même avec des forces très infé- 
rieures. Si Dieu permet que cette attaque puisse avoir lieu dans un 
étroit défilé, on peut compter sur un magnifique succès. Il vaut mille 



AU DIXiK.MK Sli;< I.K. 



179 



fois mieux surprendre les Sarrasins au retour qu'à l'aller, apr6s qu'a- 
vant leur razzia, car alors hommes et chevaux sont accablés de fatigue ; 
leur marche est alourdie par le butin, retardée à tout instant par l'en- 
combrement des troupeaux conquis; ils se 
gardent mal ; et puis à l'aller on n'a pas eu 
le temps nécessaire pour se concentrer et on 
court le risque de se faire battre en attaquant 
avec des forces trop faibles un adversaire en- 
core frais, tandis qu'au retour on a pu réunir 
des troupes plus nombreuses, au moyen des- 
quelles on l'accablera « si bien qu'on lui ôtera 
toute envie de recommencer à envahir et à 
piller la terre romaine. )) 

Lorsqu'il s'agira de défendre les passages 
des montagnes , il ftiudra, avant tout, se saisir 
des sources, les occuper fortement, veiller, 
quand il s'agit d'un simple filet d'eau, à ce 
que celui-ci ne soit ni troublé ni gaspillé. Si 
l'on opère dans une région tout à fait aride, 
un homme sur dix sera désigné pour le 
transport des outres chargées du précieux 
liquide ; cet homme se tiendra constamment i\ 
portée des combattants pour que ceux-ci 
puissent se désaltérer à volonté. Qu'on n'ou- 
blie point que le plus souvent on se battait 
en plein été sous le ciel brûlant de. l'Asie- 
Mineure et de la Syrie. 

Pour opérer une razzia en pays ennemi, un 
ce monokourson », suivant l'expression em- 
ployée par les Byzantins pour désigner ces <.( raids » du dixième siècle, 
on utilisera uniquement la cavalerie. Le corps expéditionnaire, mar- 
chant toute la nuit, se portera avec la rapidité de la foudre vers 
le point désigné, ne s'arrêtant que juste le temps nécessaire pour 
faire paître les chevaux. Les hommes seront peu nombreux, triés 




La Vierge, miniature d'un évan- 
g^lioire byzantin du x" siècle 
magnifiquement illustre^, cou'- 
aervi & la Bibliotlièquo natio- 
nale. La robe de la Vierge est 
bleue, le manteau noir; les nn- 
dales sont rouges. 



180 UN EMPEREUR BYZANTIN 



avec soin. Le tout est de fondre inopinément sur le Imt qu'on s'est 
proposé. S'il s'agit, au contraire, de repousser une razzia ennemie, 
le chef byzantin, aussitôt averti que les Sarrasins vont s'ébranler, dé- 
tachera des éclaireurs dans toutes les directions. Puis le plus habile 
turmarque, à la tête d'un peloton dont chaque homme, chaque cheval 
aura été minutieusement choisi, sera désigné pour aller immédiate- 
ment se rendre compte des forces ennemies. 11 devra prendre secrète- 
ment contact avec elles, les épier incessamment. Rien que par l'état de 
l'herbe foulée, il pourra juger du nombre des cavaliers sarrasins. De 
même il comptera les empreintes des sabots des chevaux au voisinage 
des gués, des haltes. Une fois renseigné sur la route que doivent 
prendre ces pillards maudits, le chef des troupes impériales se portera 
rapidement à leur rencontre. S'il les trouve dispersés, il fondra de 
suite sur eux et les détruira certainement. Si, au contraire, les pay- 
sans capturés par eux les ont renseignés sur les mouvements des forces 
orthodoxes, ils battront aussitôt en retraite et parviendront, il est vrai, 
à échapper à un complet désastre, mais aussi toute leur expédition 
aura été rendue inutile, infructueuse. (( Ils ne seront pas pressés de 
recommencer. » 

Les grands rassemblements de forces sarrasines se font presque 
toujours en été au mois d'août. C'est à cette époque qu'on voit se 
mettre en mouvement par tous les pays de l'Islam, en Egypte, en Pa- 
lestine, en Phénicie, en Cœlésyrie, les guerriers arabes. En septembre, 
ils se trouvent d'ordinaire réunis et marchent alors rapidement sur le 
pays de Roum. Dès que les stratigoi des thèmes akritiques et les chefs 
des troupes d'Asie auront été informés de cette mise en mouvement des 
forces sarrasines, ils devront organiser à la hâte le service des espions. 
La frontière demeurera ouverte à tous les marchands, car on pourra 
tirer d'eux les plus précieuses indications. Entre temps, on ne négligera 
pas de négocier avec les émirs et châtelains musulmans des places 
frontières de Cilicie. On cherchera à les gagner, à les acheter par tous 
les moyens, à obtenir d'eux toutes les informations sur l'importance, 
les mouvements et les intentions de l'armée d'invasion. Avant tout, 
par proclamation, on fera savoir aux populations des territoires me- 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



IHI 



nacés qu'elles aient i\ se réfugier dans les kastra et autres enceintes 
fortifiées, avec leurs troupeaux, leurs fourrages, leurs récoltes. Au 
l>esoiii, on les y contraindra par la force. L'essentiel est de faire le 
vide devant l'ennemi. Si le pays est dépourvu de retraites fortifiées, on 
groupera les populations fugitives sur 
les hauteurs les plus escarpées. - ' ~^^^ 

Le rôle de la cavalerie, je le répète, 
est immense dans ces guerres gréco- 
sarrasines du dixième siècle. Les moin- 
dres armées comptent cinq, six, sept 
mille chevaux, presque toujours excel- 
lents. La cavalerie sert à exécuter ces 
terribles razzias, effroi des malheureu- 
ses populations limitrophes, espoir de 
fortune rapide pour le vainqueur, prin- 
cipal mode d'approvisionnement des 
armées d'invasion. La cavalerie permet 
encore de poursuivre , de sabrer les 
fuyards, de faire ces milliers de prison- 
niers, un des plus fructueux résultats 
de toute campagne orientale. La cava- 
lerie surtout rend possible le service si 
important, si capital, des reconnais- 
sances ; elle fournit la masse des éclai-, 
reurs. 

Le turmarque chargé de reconnaître 
l'ennemi, après avoir pris congé du 
général en chef, qui le bénira, partira 
dans la nuit avec ses cavaliers. 11 

n'emportera aucun bagage, rien qu'un jour de vivres et de fourrage 
par homme et par cheval. La nourriture des hommes devra être sous 
le plus petit volume : du biscuit, du fromage, des salaisons. A 
l'aube, repos et pacage pour les chevaux jusqu'à la neuvième heure, 
puis en route à nouveau. Le turmarque gravira chaque émincncc pro- 




Empcrcar byiantin du X' «itcte, protetiieiii«nt 
Constantin Porpbyrojc^nète. «oiu la flinm 
d'an roi juif. Miniature «l'un «rancéUali* 
byuuitln magulflqiiement illustré da X* siè- 
< If, de 1* Bibttotbtque MtloBale. 



182 UN EMPEREUR BYZANTIN 



pice. Il étudiera attentivement les fumées du camp sarrasin, les 
poussières que l'ennemi soulève dans sa marche. Ce sont autant d'in- 
dices. Il notera les lieux favorables au campement. Ses hommes, dissi- 
mulés sous le surcot, qui devra toujours être de couleur sombre, ne 
marcheront que l'arme au poing. Arrivés au coucher du soleil dans les 
environs du campement ennemi, ils attendront la nuit pour se glisser 
plus près dans un silence absolu. Si quelque hauteur se trouve à por- 
tée, un certain nombre mettront pied à terre pour y monter. De là ils 
prêteront une oreille attentive aux moindres rumeurs, au murmure de 
la foule sarrasine assemblée à leurs pieds, au bruissement des voix, 
au hennissement des chevaux et des mulets. Tout cela servira à suppu- 
ter le chiffre des forces ennemies. Les divers pelotons de reconnais- 
sance communiqueront constamment par signaux. Au moindre bruit 
annonçant le prochain réveil du camp, ils courront avertir le turmarque, 
qui dépêchera des messagers au général en chef. Une fois l'ennemi en 
mouvement, ils s'attacheront à lui dans sa course nocturne, galopant 
dans un complet silence en queue et sur ses flancs, sans jamais le perdre 
de vue. Derrière les premiers éclaireurs, seront disposés des pelotons 
successifs qui sans cesse communiqueront et marcheront constamment 
de conserve sur les pas des Sarrasins. Ils formeront une chaîne conti- 
nue entre les éclaireurs de tête et le gros de l'armée, de manière que 
chaque mouvement de l'ennemi soit aussitôt transmis en queue. Cha- 
cun de ces pelotons sera formé de six hommes pour le moins ; ainsi 
deux d'entre eux pourront toujours se détacher pour communiquer avec 
le peloton suivant. Le turmarque sera tenu par eux au courant des 
moindres changements dans la marche de l'ennemi, soit que celui-ci 
accélère son mouvement, soit qu'il le ralentisse , pour que les troupes 
impériales puissent régler leur marche sur celle de leurs adversaires. 
Surtout, et c'est là le grand écueil, la difficulté capitale, il faut éviter 
que l'ennemi se sache suivi, épié. Avec un chef habile et des éclaireurs 
prudents, c'est très possible. Eviter également avec soin les embusca- 
des qu'Ismaël, averti d'une manière ou d'une autre, ne manquerait pas 
de dresser à son tour. Les Arabes de Tarse sont passés maîtres dans 
cet ordre de ruses guerrières. 



AI 



i X 1 I-..M K SI l.( i.i:. 



1«3 



Toute cette poursuite, je le répète, ne peut se faire que de nuit, mais 
cela est le cas ordinaire puisque l'ennemi tient toujours i\ cacher sa 
marche t\ la faveur des ténèbres. Au matin, quand on est définitivement 
renseigné sur la route que va suivre la colonne sarrasine, il faut se dé- 
tourner en hâte, couper au i)lus court et faire effprt pour parvenir à 
s'embusquer sur son passage. Si l'ennemi averti tourne bride, on ten- 
tera de le gagner de vitesse. Les Arabes ont des procédés de combat 




Femme bédouine gardant des cliameaox. Hiniatare d'un ancien manuscrit arabe appartenant à U. Cta. Scbcfer. 



tout particuliers. Leur cavalerie agit tout à fait à part de l'infanterie. 

Le rédacteur de la Tactique décrit minutieusement l'attaque du 
camp arabe. Avant tout, il faut dresser des embuscades pour se saisir 
de quelques fourrageurs sarrasins dispersés. Les Arabes opposent par- 
fois une très longue résistance derrière un retranchement formé de 
bagages et de buts de chameau amoncelés. Dans ce cas, on fait mettre 
pied à terre aux cavaliers et on commande l'assaut à l'arme blanche. 

Lorsqu'on a rejoint la colorme ennemie, la première chose i\ faire est 
de se jeter sur ses bagages. C'est une proie aisée toujours difficile î\ 
disputer, d'ordinaire mal défendue. Une subite attaque dirigée sur les 
chameaux au pâturage ou encore chargés des impedimenta réussit d'or- 
dinaire î\ merveille. Un détachement destine î\ faire diversion se jette 



184 UN EMPEREUR BYZANTIN 

tumultueusement sur un des côtés du camp sarrasin et simule un as- 
saut. Durant ce temps des soldats dressés à cet effet se précipitent 
dans le parc aux chameaux, dispersent ou tuent les gardiens et s'em- 
parent facilement de ces grands animaux affolés. 

Tout un chapitre est consacré aux attaques de nuit. Il faut allumer 
des feux très nombreux pour effrayer à la fois et tromper les Sarrasins. 
Un autre chapitre traite des surprises qui ont pour objectif la colonne 
d'avant-garde ennemie, le heredon, suivant l'expression byzantine, 
tandis que la colonne d'arrière-garde est désignée sous le nom de sakkon. 

Lorsqu'on se lance en pays arabe, il faut laisser en arrière tous les 
bagages. Seulement on chargera deux à trois jours de vivres sur des 
mules rapides ou des chameaux de somme équipés ad hoc. 

Il est un genre de déguisement qui donne d'excellents résultats. On 
habille en paysans un certain nombre de soldats déterminés. Ils s'en 
vont mal vêtus, la tête rasée, pieds nus, à cheval, en apparence armés 
de simples bâtons, chassant devant eux des bestiaux comme s'ils étaient 
des villageois fuyant l'invasion. Les Sarrasins les font poursuivre par 
quelques cavaliers. Eux, faisant soudain volte-face, dégainent et se 
précipitent sur l'ennemi, qui est écharpé. 

Un long chapitre traite du régime et de l'aguerrissement des troupes 
en campagne. Avant tout, il est essentiel que les hommes soient bien 
nourris, bien payés, bien montés. Ici le rédacteur anonyme des instruc- 
tions impériales s'anime tout à fait. Il s'indigne à l'idée qu'on puisse 
marchander quoi que ce soit à des hommes qui sacrifient leurs existen- 
ces, qui chaque jour risquent la mort, qui courent mille dangers, mille 
périls pour le plus grand bien du Basileus et de son empire gardé de 
Dieu. On ne doit pas leur ménager les gratifications. Surtout qu'ils 
soient exempts de toute taxe, libres de toute charge, francs de toute 
vexation. C'est le moins qu'on puisse leur devoir. En aucune circons- 
tance ils ne doivent être justiciables des tribunaux ordinaires, mais seu- 
lement de leurs chefs directs. On reconnaît bien ici l'ardent et partial 
amour d'un Nicéphore pour les soldats, ses fils chéris. Il faut lire le 
chapitre des Ftefs militaires du beau livre de M. Rambaud sur Y Em- 
pire grec au X° siècle pour se faire une idée de la situation étrange- 



AU DIXIK.ME SIÈCLE. 



185 



nient privilégiée dont jouissait à cette époque, clans toutes les provinces 




Salomoii, en costume d'empereur d'Orient, assis sur son trône entre deux gardes habilKs en soldats byzantins. Mi- 
niature du célèbre manuscrit de saint Grégoire de Naziauie de la Bibliothèque nationale, un des plus beaux ma- 
nuscrits byzantins connus. 



byzantines, la classe des soldats, sorte de noblesse guerrière pourvue 
de fiefs ou bénéfices inaliénables, insaisissables par le fisc. 

Une des opérations militaires le plus recommandées est la divt'i>i()n 



EMCEIIXVR i>TZ.VNTl.N 



180 UN EMPEIIEUR BYZANTIN 

en pays ennemi. Presque toujours les Sarrasins qui ont envahi les terres 
de l'empire sont contraints de se retirer en liâte pour voler au secours 
de leurs propres cités. 

Le régime des villes et forteresses assiégées est très sévère. Tout 
habitant de la campagne réfugié dans une place fortifiée que l'ennemi 
s'apprête à attaquer doit être pourvu de vivres pour quatre mois au 
moins. Des approvisionnements de toutes sortes seront accumulés par 
les soins du kastrophylax, châtelain ou commandant de place. Les ci- 
ternes seront constamment combles. En cas de ravitaillement nécessaire, 
on tirera un grand parti de sorties faites de nuit et combinées avec une 
action de l'extérieur. Tandis que les Sarrasins assiégeants seront occu- 
pés à refouler sur un côté de l'enceinte cet effort offensif de la garnison, 
le corps de secours se portera rapidement vers le point opposé du rem- 
part et parviendra souvent ainsi à faire pénétrer dans la place un con- 
voi qui permettra de prolonger la résistance. Le mieux dans ce cas 
sera de charger chaque cavalier de quatre boisseaux de froment. Mon- 
tés sur des chevaux rapides, ils gagneront promptement le pied du 
rempart et échapperont à l'attention des Sarrasins, uniquement atten- 
tifs à repousser la bruyante sortie des assiégés. 

Avant même l'approche de l'armée ennemie, le commandant de 
place aura soin de faire le vide tout autour de la ville. On brûlera, cou- 
pera, détruira moissons, fourrages, arbres fruitiers, jusqu'aux toits des 
maisons, on comblera les sources, si bien que les Sarrasins ne trouve- 
ront devant eux que le désert et seront souvent forcés de se retirer faute 
de subsistances. 

Ce traité de Tactique n'est point le seul qui ait été composé par les 
soins de Nicéphore Phocas, Basileus guerrier entre tous. La biblio- 
thèque de l'université de Baie possède un marmscrit du quinzième ou 
du seizième siècle, dans lequel, entre divers écrits, figure un second 
ouvrage semblable, ouvrage en trente-deux chapitres et que nous dé- 
signerons par le titre du premier d'entre eux : Sur la Castramétation. 
Ce recueil, qui figure également dans divers autres manuscrits dont 
trois sont à la Bibliothèque nationale, est encore aujourd'hui inédit. 
M. Graux, qui s'en est le premier occupé dans un travail consacré au 



AU lilAlL.ME bliiCLE. 187 



manuscrit de BAle, en a publié trois chapitres seulement '. Il se dis- 
posait à donner le reste de ces fragments lorsque la mort est venue le 
ravir à la science qu'il servait si brillamment. Ces trois chapitres sont 
d'un intérêt au moins égal à celui que présente la Tactique et leur lec- 
ture fait regretter vivement que l'ensemble de cette collection n'ait 
point encore vu le jour, d'autant qu'il y est également question de 
la guerre contre les Bulgares, et pas uniquement de celle contre 
les Sarrasins. Le premier des chapitres publiés par M. Graux porte ce 
titre : Qu'il est nuisible de faire traverser à l'armée un pays sans 
eau quand V ennemi approche. « C'est surtout en été, dit le rédacteur 
anonyme, qu'il faut éviter ce danger ; sans eau, les soldats ne gagneront 
pas midi ; hommes et chevaux périront. C'est trop de se mettre à la fois 
deux guerres sur les bras, j'entends la guerre contre les ennemis, et la 
guerre contre la chaleur, en souffrant de la privation de l'eau. Que 
l'armée préfère, s'il le faut, trois ou quatre journées de fatigue aune 
route plus courte qui n'offrirait point d'eau. » 

Le second chapitre est intitulé : Qu'il ne faut pas mener à la suite 
de r armée en pays ennemi des bouches inutiles. (( Cela est dangereux, 
comme aussi de traîner à sa suite trop de bagages, trop de mulets, 
d'ânes et de chameaux. Cela est surtout vrai lorsqu'on fait une expé- 
dition chez les Bulgares ; leur pays est rempli de défilés boisés et de 
difficile accès, ainsi que de passages étroits. La route d'un jour, grâce 
k cette foule oisive, à ce train immense et de luxe, à tout ce bagage su- 
perflu et somptueux, sera faite à grand'peine en quatre. Comment avec 
cette queue franchir des ponts, traverser des fleuves profonds ou A, lit 
de vase ? Puis les bouches inutiles dévoreront les vivres que devraient 
consommer les combattants. Puis ces mêmes gens, qui ne prennent 
point part aux fatigues et à qui l'ennemi fait peur, proîèrent des paro- 
les et des cris fâcheux; ils s'empressent, s'ingénient, dans la mesure 
du possible, à renverser les projets formés par le Basileus pour le suc- 
cès de l'entreprise, et accélérer la retraite. » 

Le chapitre troisième traite encore une fois des guides et des espions. 

1. Annuaire de l'Asuociation j'our l'encouragement deti'tuiUs grecque*, t. IX, 1875. 



188 UX E.Ml'EllEUR BYZANTIN 



<( Sans (le l)()ii.s guides, on iio peut rien faire. Il faut donc les bien choi- 
sir, leur l'aire du l)ien, s'occuper d'eux de toute manière, s'intéresser à 
eux. ('es guides ne doivent pas simplement être des gens qui savent 
les cliendus (pour cela, les premiers venus, des paysans suffiraient), 
mais il leur faut, en outre, être en état de diriger les inouvements de 
l'armée au passage des défilés (toujours cette constante préoccupation 
des défilés des montagnesl), de prévoir et de connaître les dimensions 
des cam])s, ainsi que les lieux qui seront propres à les établir, comme 
étant abondamment pourvus d'eau et tels qu'on ne puisse jamais s'y 
trouver bloqué. Il faut aussi de nombreux et 1)ons éclaireurs, de ceux 
qui sont connus dans les thèmes d'Asie sous le nom de trapézites '. 
On les envoie sans cesse sur le territoire ennemi, les uns d'un côté, les 
autres de l'autre, pour y enlever des prisonniers dans le but d'être 
exactement renseigné sur les mouvements et les intentions de l'en- 
nemi, y^ 

<(. Les espions proprement dits rendent, eux aussi, les plus grands 
services. Le domestique des forces d'Occident, ainsi que les stratigoi 
des thèmes frontières, doivent en entretenir constamment non seule- 
ment chez les Ikdgares, mais aussi chez les nations voisines, en Patzi- 
nacie, en 'j'urquie (c'est-à-dire chez les Hongrois) et en Russie, pour 
que rien, dans les projets de ces peuples, ne nous demeure inconnu. 
Parfois ceux des ennemis qui ont été pris avec femmes et enfants peu- 
vent être plus utiles (pie les espions ordinaires. Les généraux, après 
s'être engagés à leur donner la liberté ainsi qu'à leurs femmes et à leurs 
enfants, les envoient espionner. Ils observent comment tout va chez 
leurs compatriotes, reviennent et rapportent fidèlement ce qui en est. )> 

Je demande pardon de cette diversion fort longue, qui m'a semblé 
])résenter un véritalile intérêt. Je reviens à mon sujet. L'immense ar- 
mée de Xii'é()h(»re, a]»rès s'être concentrée très probablement à Césa- 
rée de (.'appadoce, ne semble pas avoir renc(mtré grande résistance 
dans la traversée du Taurus. La niasse formidable des envahisseurs dut 

I. Voyez au c'haiiitiv VI. Los mêmes (|ueks Arméniens désignaient, dit la Tactique, parle nom de tasî- 
nnri'ii , 



AI MXIÈME SIÈCLE. 



IS'J 



triomplier de tous les obstacles. La disproportion des forces ('•tait trop 



,i^i 




considérable. Il est probable aussi que tous les défilés de la montagne 



190 UN EMPEREUR BYZANTIN 



conduisant en Cilicie étaient déjà aux mains des Byzantins ainsi que 
les forteresses et clisures qui en défendaient l'accès. En tout cas, tous 
les chroniqueurs, aussi bien Léon Diacre que les historiens arabes, nous 
montrent les têtes de colonnes de l'armée impériale débouchant direc- 
tement dans les plaines fertiles de la Cilicie champêtre vers l'extrême 
fin du mois de janvier 962, le 27 ou le 28, et répandant la terreur parmi 
les populations sarrasines, qui, n'osant tenir en rase campagne, se ré- 
fugièrent de toutes parts dans les enceintes fortifiées, renonçant à li- 
vrer bataille, se bornant à la défensive et à la guerre de guérillas. Les 
Byzantins mirent aussitôt le siège devant les principales places fortes. 

Les sources n'indiquent point la route que suivit Nicéphore avec le 
gros de ses forces pour franchir le Taurus. Il est probable qu'il pénétra 
en Cilicie par le défilé le plus occidental, celui des Pylse Ciliciœ, qui 
constituait en somme la voie la plus courte et la moins incommode 
pour le passage d'une grande armée. 

La Cilicie est, je l'ai dit, un pays fort accidenté. c( De courtes, profon- 
des et sauvages vallées, arrosées par des fleuves au cours bondissant et 
furieux, puis errant, descendent brusquement du Taurus et débou- 
chent dans la plaine immense, parfaitement unie, fertile à l'excès, qui 
s'avance partout jusqu'à la mer, où elle se termine par des plages d'al- 
luvion sablonneuses. C'est cette plaine qui constitue la partie essentielle 
de la Cihcie champêtre. )) En réalité le sol de celle-ci est bien, ainsi 
qu'on l'a dit \ la création de trois fleuves célèbres : le Cydnus, le 
Sarus et le Pyrame (le Tarsous Tschaï, le Sihoun, le Djeyhân des Turcs) 
qui descendent des hauteurs du Taurus et de l'Anti-Taurus pour aller 
se déverser dans la mer de Chypre. (( L'action énergique de leurs eaux 
rapides sur les roches au travers desquelles elles se sont frayé passage, 
en a détaché et en entraîne sans cesse des masses de fragments pier- 
reux, de terre et de sable. De ces débris entassés est née au sein de la 
mer la vaste et fertile plaine qui des bords du Pyrame se prolonge 
jusqu'àceuxdu Cydnus, l'Aleïus campus des anciens, le Tchoukour Ova 
(plaine basse) moderne. » 

1. Dalaurier, op. c, 1. 1, p. xxxix.— Voy. aussi E, Reclus, t. IX de la Géographie universelle, p. 522. 



AI' 1)1X1 i;m i: SI i;' i.i , 191 



C'est dans ces vallées, sur les rives de ces Heuves glacés, dans cette 
l)laine si riche que s élevaient jadis les cités si nombreuses et si popu- 
leuses de la Cilicie, dont les plus importantes avaient nom Tarse ou 
Tarsous, Adana, Mopsueste ou Massissa, Anazarbe, Séleucie ou Sélefké. 
Toutes ces villes, à l'époque dont je fais le récit, étaient parfaitement for- 
tifiées. En outre, sur toutes les crêtes des montagnes, le long de toutes 
les vallées jusqu'aux sommets du Taurus, les kastra s'échelonnaient en 
longues séries. C'étaient laces fameux et imprenables* châteaux qui don- 
naient à cette contrée de Cilicie, au moyen âge, un cachet guerrier tout 
particulier , ces forteresses formidables, nids d'aigles dans lesquels les 
Arméniens plus tard devaient s'installer si solidement, lorsque, quittant 
les hauts plateaux de leur patrie première, ils se transportèrent en 
masse au douzième siècle en Cilicie pour y fonder le glorieux royaume 
chrétien de Petite-Arménie. Aucune province de l'ancien empire ro- 
main ne comportait un plus grand nombre de lieux fortifiés, et les Ara- 
l)es, lorsqu'ils s'étaient emparés de ces contrées, s'étaient gardés de 
laisser péricliter d'aussi précieux moyens de défense. Toute la côte 
aussi était semée de ports nombreux munis de solides remparts. 

Un pâté montagneux formé de hautes collines, rameau détaché de 
l'Amanus, sépare, sous le nom de Djebel Missis ', la grande plaine cili- 
cienne de la petite plaine annexe d'Issus qui borde les rivages du golfe 
d' Alexandrette. Sur le rivage oriental, celle-ci n'occupe plus qu'un très 
étroit espace entre la mer et l'Amanus. C'est par là que passe la grande 
route d'Asie-Mineure en Syrie par la Cilicie. 

Ce pays de Cilicie, le pachalik actuel d' Adana, pays aujourd'hui 
désolé, A peine peuplé d'un pele-mcle inouï de races diverses, traversé 
par des hordes de Turkomans et de Kurdes errants, parsemé de villes 
en ruine ou de misérables villages, était, â l'époque oii y pénétra l'ar- 
mée de Nicéphore, d'une richesse infinie, d'une fertilité incomparable. 
Les Sarrasins, solidement établis dans toutes les anciennes cités byzan- 
tines, y avaient apporté leurs admirables procédés d'agriculture, leur 
système perfectionné d'irrigation. Toute cette campagne était un vaste 

1. Parfois d'Ameran Dagh. Voyez Favre etMandrotjOp. ciV., premier art., pp. 6 et 34; deuxième art., 



192 UN EMPEREUR BYZANTIN 



jardin, et chaque été les belles moissons ciliciennes tombaient abon- 
dantes sous la faucille des moissonneurs musulmans. Toutefois, l'état 
de guerre presque perpétuel sur les limites de cette province absolu- 
ment frontière avait en même temps, je le répète, imprimé à cette con- 
trée un aspect particulièrement belliqueux. Ce n'étaient partout que 
forteresses arabes, vieilles clisures byzantines restaurées par les archi- 
tectes infidèles, tours sarrasines, murailles gigantesques sur lesquelles 
se lisaient en grands caractères coufiques, avec les inscriptions saintes 
en l'honneur d'Allah, les longues épitaphes louangeuses à l'adresse 
des Khalifes. Quelques mots en vérité peuvent suffire à peindre ce 
pays à cette époque reculée du dixième siècle : partout de beaux 
champs de blé, partout d'immenses forêts de palmiers \ partout aussi 
une ville crénelée, un village fortifié, quelque puissant kastron ou 
quelque tour isolée, parfois une simple enceinte ; le laboureur arabe, 
fils de la voisine Syrie ou de la lointaine Egypte, le javelot ou l'arc au 
dos, chaque jour suivait la charrue effleurant à peine cette terre si riche ; 
sitôt que le feu du poste d'alarme ou la voie haletante du coureur offi- 
ciel, lancé à toute vitesse d'un poste à l'autre, annonçait l'approche des 
cavaliers byzantins, sitôt que sur le plus haut des monts on avait vu 
reluire les cottes de mailles des soldats de Roum, ce même laboureur, 
poussant devant lui ses boeufs, ses troupeaux, entraînant sa famille, 
courait se réfugier derrière la muraille hospitalière ; alors, comme une 
gigantesque pelote d'aiguilles, la Cilicie sarrasine, avec ses campagnes 
soudain désertes, n'offrait plus aux attaques de l'ennemi héréditaire 
qu'une forêt de créneaux derrière chacun desquels brillait une arme. 
Des émirs puissants, presque indépendants, bien que plus ou moins 
nominalement vassaux du Hamdanide, régnaient à Tarsous, à Aïn-el- 
Zarba • (l'antique Anazarbe), à Adana, dans d'autres villes encore. La 
population entière étant armée, ces chefs pouvaient disposer en peu 
de temps de fort nombreux combattants. En outre, à la première 
alerte, il était clair que les Sarrasins de Cilicie recevraient de très 
importants renforts du Hamdanide, toutes les passes de l'Amanus étant 

1. Disparues aujourd'hui presque complètement. Voy. E.D. B^yia, Li/e in asiatic Turl-e>/, Londres, 1879. 

2. Ou Aïn-Ziirba. 



M I IXIÈME SIÈCLK. 



aux mains de celui-ci. EiiBii d'innombrables volontaires, avides de 
combattre contre les guerriers du Christ le saint combat de la foi mu» 
sulmane, étaient constamment prêts t\ accourir de tous les pays de 
rislani. C'est contre ces forces d'origines irbs diverses qu'allait d'abord 
avoir à lutter Nicéphore. C'étaient ces différents auxiliaires des Ara- 
bes de Cilicie qu'il espérait prévenir par la rapidité foudroyante de sa 
marche. Avant d'aller attaquer le Hanidanide dans ses propres Etats 




La ville d'Adana. Le pont sur le Saros. Dans le fond la chaîne du Kizil-Dagh, qui fait partie da Tanrns. 

pour y détruire définitivement sa puissance, il fallait -X tout prix con- 
quérir le dernier des châteaux de Cilicie, eu chasser les bandes sarra- 
siues, leur faire repasser l'Amanus et se saisir solidement des passages 
de cette montagne. Une fois cette partie si considérable des opérations 
terminée, il deviendrait relativement facile de descendre en Syrie. 
Décrivons les combats de Nicéphore en Cilicie. 



Nous n'avons, je l'ai dit, aucun récit détaillé de cette grande guerre, 
et, pour cette expédition de 962, comme pour les suivantes, pour toutes 



EMI'EllEl'Il IIY/.ANTIS'. 



3» 



194 UN KMPEREUR BYZANTIN 



ces luttes si curieuses qu'il serait si intéressant de pouvoir restituer 
exactement, car il s'agit là d'une des époques à la fois les plus brillan- 
tes et les plus obscures du moyen âge oriental, nous ne possédons plus, 
hélas, que quelques lignes bien sèches, bien concises d'un Léon Diacre, 
d'un Cédrénus, d'un Glycas ou de quelques chroniqueurs arabes. Tous 
se contentent d'enregistrer brièvement les résultats, sans entrer dans 
aucun détail : (( Tel jour Nicéphore s'est emparé de telle ville ; il a 
fait tant de prisonniers, tant de butin; il a fait périr tant de Sarrasins. )) 
Pas un mot qui donne vie ou couleur à ces sièges, à ces combats aven- 
tureux où luttaient deux mondes, deux civihsations, où les pittores- 
ques armées sarrasines avaient pour antagonistes les bandes guerrières 
de toutes les races orientales alliées ou tributaires de Byzance. Force 
nous est de nous contenter de ces maigres indices. Pour se maintenir 
dans la stricte vérité historique, il est bien difficile d'en dire plus. Toute 
addition passerait à bon droit pour indigne de confiance. Les docu- 
ments contemporains sont trop rares pour qu'il soit possible de recons- 
tituer de toutes pièces une époque en elle-même aussi caractérisée. 
Qui tenterait cette œuvre impossible risquerait de s'égarer dès le 
début. 

Cette première campagne de Cilicie fut donc absolument fou- 
droyante. Les Arabes de cette province furent surpris et Seîf Ed- 
daulèh, pris lui aussi à l'improviste, affaibli par son récent désastre, 
ne semble avoir eu ni le temps ni le moyen de les secourir. En tout cas, 
il n'osa cette fois affronter les Byzantins en bataille rangée et donna 
l'ordre aux troupes musulmanes de Cilicie de se retirer dans les villes 
fortes et de chercher à fatiguer l'ennemi par une foule de petites ren- 
contres. Nicéphore fut admirablement servi par son armée, qui lui 
obéissait aveuglément. Les campagnes, désertées par leurs habitants, 
furent horriblement ravagées, les villages brûlés, les moissons incen- 
diées et détruites ; puis les Byzantins, comme des loups enragés, disent 
les historiens arabes, se jetèrent sur les places fortes dans lesquelles 
s'était réfugiée la population musulmane entière. Bien peu tinrent bon 
devant cette furieuse attaque. Vingt-deux jours, dit Aboulfaradj, suf- 
firent aux impériaux pour s'emparer de cinquante-cinq villes et forte- 



1 IXIEME SIKCLK. 10', 



resses. Léon Diacre indique un chiffre plus considérable encore, plus 
de soixante '. Les unes furent aussitôt enlevées d'assaut; les autres, 
liattues par les machines de guerre, furent livrées à composition par 
leurs garnisons épouvantées d'un déploiement de forces aussi inouï. 

Il est possible que l'intention de Nicéphore ait été dès ce moment, 
apr6s ces grands succès qui mettaient en sa main une notable partie de 
la Cilicie, de marcher de suite sur Alep pour en finir d'un seul coup 
avec le Hamdanide avant que celui-ci n'eut eu le temps de se remettre de 
sa première surprise. S'apprctait-il dans ce but i\ prendre la grande 
route de Syrie qui passe sous les murs d'Anazarbe, ville très forte de 
Cilicie, alors encore aux mains des Sarrasins? En tout cas, comme il 
se préparait à attaquer cette forteresse, dont la possession lui était in- 
dispensable pour pouvoir pousser plus loin, il fut très inopinément 
détourné de ce projet par une vive, hardie et fort imprudente att<ique 
d'Ibn-Alzayyat, le fougueux émir de Tarse, le Karamon ou Karamoun- 
tis des clironiqueurs byzantins. Ce personnage aventureux et chevale- 
resque, duquel nous ne savons, hélas, presque rien, venait, on l'a vu, de 
tenter de secouer le joug du Hamdanide en proclamant l'indépendance 
de son émirat sous la seule et bien illusoire suzeraineté du Khalife. Fière- 
ment il avait fait effacer le nom de Seîf Eddaulèh de la prière publique 
pour n'y laisser subsister que celui de Mothi. Pour acquérir la popula- 
rité nécessaire au succès d'un aussi audacieux dessein, rien ne pouvait 
lui être plus avantageux qu'une brillante victoire sur les envahisseurs 
chrétiens. Il se jeta donc comme un fou à la tête de tous ses contin- 
gents ' sur les pas de Nicéphore et vint se heurter à l'armée grecque 
en marche sur Anazarbe. Mal lui en prit. Malgré son héroïque bravoure, 
il fut complètement battu. Cinq mille de ses soldats restèrent sur le 
champ de bataille; les autres furent faits prisonniers; son frère, Bar- 
Rababi, demeura parmi les morts. Désespéré, il rentra presque seul i\ 
Tarse, où il fut probablement fort mal reçu, ensuite de quoi il se pré- 
cipita d'une fenêtre de son palais dans les eaux du Cydnus oh il se 
noya. D'après un autre récit, il aurait péri à la tète de ses troupes dans 

1. Thâbit ben-Sinân et Ibn el-Athîren comptent cinquante-quatre. 

2. Quatre mille Tareiotes seulement, au dire d'Ibn el-Athlr. 



lar, UX EMPEUEUR BYZANTIN 



cette rencontre fatale. Son successeur fut un certain Rasîk en-Nasîmy, 
dont nous aurons à reparler dans la suite. 

Nicépliore, dans cette foudroyante campagne, s'était montré comme 
toujours homme de guerre consommé. Ne se contentant pas d'enflam- 
mer le zMe de ses soldats par d'ardentes harangues, il avait combattu 
sans cesse au premier rang, payant de sa personne avec une incompa- 
rable vaillance. De grands résultats avaient été acquis en vingt jours. 
On avait fait un immense butin, des milliers de prisonniers. Le saint 
temps du carême approchait. Soit dévotion pure, soit pour tromper 
Seîf Eddaulèh sur ses intentions futures en simulant une retraite, soit 
pour aller chercher des renforts et donner du repos aux troupes sur- 
menées, soit bien plutôt, il me semble, à cause des fortes pertes subies, 
ou parce qu'il manquait des ingénieurs ou des machines nécessaires au 
siège des plus grandes forteresses, Nicéphore, abandonnant pour l'ins- 
tant ses projets sur Anazarbe, donna soudain, vers le 25 février, après 
son triomphe sur les Tarsiotes, l'ordre de suspendre les hostilités. 
Laissant probablement en Cilicie la principale portion de son armée 
pour qu'elle s'y reposât de ces trois semaines de combats incessants, 
il s'en alla passer le grand jeûne et les fêtes de Pâques de l'autre côté 
du Taurus, à Césarée, lapins grande ville de l'Asie-Mineure centrale. 

L'antiijue capitale des rois de Cappadoce, qui comptait encore quatre 
cent mille âmes lorsqu'elle fut saccagée sous Valérien par les Perses de 
Sapor, était à cette époque le chef-lieu du thème byzantin de Char- 
sian. Les principales routes d'Asie s'y croisaient. Son commerce de 
transit était très considérable. Au-dessus du district volcanique qui 
l'entourait se dressait le célèbre mont Argée, dont le cône puissant aux 
neiges éternelles s'élève isolé â environ quatre mille mètres au-dessus 
de la mer Noire et du golfe d'Issus. C'est le plus haut sommet, la plus 
hère cime de toute l'Anatolie ^ 

Césarée, au dixième siècle, était encore une belle, grande et floris- 
sante cité byzantine. Certainement, en s'y rendant à ce moment, Nicé- 
phore avait aussi un autre but, celui de se rapprocher assez de Cons- 

1. (f Ainsi que le savait déjà Strabon, né à quelques journées de marche au nord du volcan. » Eeclus, 
op. cit., t. XI, \K 17G. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



197 



tantinople pour pouvoir plus facilement communiquer avec ses amis de 
la capitale et conférer avec les émissaires qu'ils lui expédiaient pour le 
tenir au courant. Il est probable que déjà alors la santé du jeune Basi- 
leus Romain II avait commencé à décliner rapidement. Il était de 
toute nécessité pour l'ambitieux généralissime des forces d'Asie, le 
personnage le plus en vue à cette époque dans l'empire, d'être soigneu- 
sement informé des incessantes intrigues qui chaque jour se nouaient 
et dénouaient au Palais Sacré. 

Pâques, en cette année 962, tombait le 30 mars. Nicéphore, cer- 




Sceau de plomb du Cabinet de France, ayant appartenu au célèbre partisan arménien Georges Mùlias, devenu stratège 
impérial sur la frontière d' Asie-Mineure au commencement du x* siècle (voyez p. 116). Au droit, le buste de la 
Vierge. Au revers, la légende : Georges Mélias protospathaire, timlige impérial de Mamitlra, d'Anazarhe et de Tzamandot. 



tainement pour ne pas exposer ses troupes aux brûlantes atteintes d'un 
été syrien, ne rouvrit les hostilités qu'au commencement de l'au- 
tomne '. Repassant le Taurus à la tête d'une armée plus considérable 
encore, forte de deux cent mille hommes au moins, augmentée de plu- 
sieurs milliers de cavaliers cuirassés, de trente mille pionniers o: des- 
tinés à démolir les remparts des villes prises et à ouvrir des chemins t\ 
travers les neiges des montagnes, » munie enfin d'un formidable parc 
de machines de siège, il s'apprêta derechef à se frayer le chemin vers 
Aie p. La grande forteresse d'Anazarbe et le colossal château de Sis 
étaient sur sa route. Il décida de les enlever de vive force et se présenta 
d'abord devant Anazarbe. 

Cette cité puissante, l'Aïn-Zarba des Sarrasins, l'Anavarza des 
Turcs d'aujourd'hui, forteresse redoutable dont les murailles étaient 



l.n faut i)lacer durant cet intervalle une incursion en Cilicie d'un corps de troupes sarrasines com- 
mandé par Nadjâ, le lieutenant favori de l'émir d'Alep. Nadjâ semble avoir surtout cherché à venger la 
défaite de l'émir de Tarse. Il dut se retirer en hâte. 



198 UN EMPEREUR BYZANTIN 

fameuses dans tout le Levant pour leur force extraordinaire comme 
pour leur hauteur, s'élevait à l'extrémité septentrionale de la riche 
plaine aléienne, ce Pratum Palliorum de Guillaume de Tyr, où plus 
tard fut tué Bohémond II d'Antioche dans un combat contre les infidè- 
les, oii devait également périr l'empereur Jean Comnène. Bâtie sur un 
affluent du Pyrame ou Djeyhân, à peu de distance de ce roi des fleuves 
ciliciens, sur la grande voie de Tarse à Marasch comme sur celle de 
Tarse en Syrie par le golfe d'Issus, fortifiée par Justin P'', puis par 
Justinien \ puis encore par Haroun al-Rachid, le Khalife légendaire, 
avec toutes les ressources du génie militaire arabe et byzantin à la fois, 
cette populeuse métropole antique de la seconde Cilicie, capitale de 
l'ancien thème byzantin de Séleucie, dressait vers le ciel ses longues 
lignes de créneaux que dépassaient seuls les minarets de ses mosquées. 
Etendue au loin dans la plaine, elle semblait comme accroupie au pied 
de l'énorme et long rocher presque partout à pic, le Kouinda, immense 
croupe isolée de cinq kilomètres de long et de deux à trois cents mètres 
de hauteur, parfois si étroite qu'il n'y a pas plus de quinze mètres d'un 
précipice à l'autre, sur laquelle s'élevait son redoutable kastron dont les 
ruines immenses subsistent encore aujourd'hui -. La célébrité de ses 
fortifications réputées imprenables dans tout le monde oriental lui avait 
valu le nom mythologique et prétentieux de Troas ou nouvelle Troie. 
Sa position auprès de ce formidable rocher lui donnait pour l'époque 
une force extraordinaire. 

Aujourd'hui encore les ruines désertes de la gigantesque forteresse 
du Koainda, réparée pour la dernière fois par les Arméniens, celles de 
la tour du donjon presque parfaitement conservée, celles de la double 
enceinte de murailles qui forme un vaste fer à cheval percé de quatre 
portes, les restes des magnifiques aqueducs qui se prolongent à des 
lieues de distance, et qui à cette époque avaient transformé ses cam- 
pagnes en un verger magnifique, véritable paradis terrestre, attestent 
la grandeur passée de cette cité déchue. Les seuls et tristes habi- 



1. Ce qui lui valut à un moment les noms de Justinopolis et de Justinianopolis. 

2. Voyez, surcesinguliermassif qui porte le château d'Anazarbe, Fabre et Mandrot, op. cit., V'' art., 
p. 8, et 2" art., p. 125, V. Langlois, Rev. archvoh, 185G, I, et E.-J. Davis, op. cit. 



AU iji X I i:\i i: - 1 1.1 i.K. 



199 



tants de ces lieux jadis si riches et si fréquentés sont deux on irMi> 
familles de paysans karamaniens, qui cultivent péniblement l'intérieur 
de l'enceinte. M. E. J. Davis, il y a quelques années, y a trouvé un 
aventurier syrien établi avec un certain nombre de suivants. 

Aboulfaradj, Abou'l Maluicen, Nowairi et Deliebî nous ont laissé 
quelques détails sur ce siège par la grande armée de Nioéplinro. î/ac- 




Auazarbe. Portions de l'enceinte et du château bâti sur la croupe du Kouinda , d'après une photographie inédite 

prise en 1875 par M. B. Mandrot. 



tien des impériaux fut impétueuse au delà de toute expression. La 
garnison arabe, bien que fort nombreuse, épouvantée par la violence 
de l'attaque, sans espoir d'être assez rapidement secourue par le Ham- 
danide, mal approvisionnée, voyant que les troupes impériales avaient 
entièrement investi la ville et que les béliers byzantins étaient sur le 
point de faire brèche au pied du rocher, qui avait été partiellement 
occupé par les assiégeants, demanda l'amun presque aussitôt. Nicé- 
phore, quelque peu ébloui par ce trop facile succès, surtout mal ren- 



200 UN EMPEREUR BYZANTIN 

soigne sur l'état de la garnison, crut devoir accorder aux habitants la 
vie sauve et la faculté d'emporter leurs biens les plus précieux. Les 
Grecs firent leur entrée dans la ville conquise dans un des premiers 
jours de février, et le domestique d'Orient n'eut pas de peine à se rendre 
un compte immédiat de l'état de détresse extraordinaire dans lequel 
s'étaient trouvés les assiégés par suite de la soudaineté de l'investisse- 
ment, qui les avait empêchés de se munir de vivres. Encore quelques 
jours, ils eussent été forcés de se rendre à merci. Furieux d'avoir été 
joué et d'avoir accordé à des infidèles vaincus des conditions relative- 
ment aussi douces, le dur homme de guerre, peut-être après s'être laissé 
forcer la main par ses soldats avides de butin, n'hésita pas à modifier 
sur l'heure ses volontés à l'égard des assiégés, à aggraver tout au moins 
leur situation déjà si misérable. 

Des messagers, courant à travers la ville, firent savoir à la population 
préalablement désarmée que la convention première était désavouée 
et que tous les habitants sans exception eussent à se réunir en hâte dans 
l'enceinte de la mosquée principale, la Djami. Ceux-là seuls qui s'y trou- 
veraient réfugiés seraient épargnés. Les contrevenants seraient incon- 
tinent passés par les armes. Ce brusque changement épouvanta cette 
multitude déjà effarée. Les Sarrasins avec leurs femmes et leurs en- 
fants se précipitèrent par milliers dans les cours immenses de la mos- 
quée, vastes espaces ceints de murs à ciel ouvert. Au coucher du soleil, 
les portes furent fermées par les fantassins impériaux et ce troupeau 
de malheureux de tout sexe comme de tout âge passa cette glaciale 
nuit d'hiver dans les affres de la plus poignante incertitude. Au matin, 
les soldats byzantins \ lancés parles rues, parcoururent la cité, massa- 
crant tous les retardataires, tous ceux qui n'avaient pas obtempéré à 
Tordre du jour précédent, n'épargnant pas plus les femmes que les 
enfants. Puis on ouvrit toutes grandes les portes de la mosquée où 
tremblait depuis la veille la foule sarrasine , et l'ordre impitoyable fut 
dorme à tous ces malheureux d'avoir à quitter la ville sur-le-champ, 
sans pouvoir emporter autre chose que les tristes habillements dont ils 

1. Cent mille, dit Abou'l Mahàceii. 



AU DIXIEME SIECLE. 201 



étaient couverts. Permission leur était du reste octroyée de s'en aller 
où bon leur semblerait. Tous ceux qui seraient trouvés dans la ville 
après le coucher du soleil périraient par l'épée. 

La journée était fort avancée ; aussi la panique fut affreuse. Les 
rues conduisant aux portes se remplirent de masses hurlantes et déses- 
pérées. Tous ces pauvres désarmés couraient éperdus, pieds nus, 
croyant sentir déjà la pointe des épées byzantines. Ils couraient, hom- 
mes et femmes, se précipitant vers les issues, presque nus pour la plu- 
part, entraînant les enfants dont les pieds se meurtrissaient aux dalles 
irrégulières, portant les plus jeunes, haletant, succombant au désespoir 
du présent comme à l'effroi de l'horrible lendemain. Quel spectacle 
affreux ! Quel procédé terrible autant que sommaire pour vider en une 
fois une grande ville prise ! Et tandis que ce torrent de fuyards sans 
cesse grossissant gagnait les portes et se précipitait dans la campagne 
ravagée et déserte, les Byzantins qui occupaient la ville au nombre de 
plus de soixante mille, tous ces hommes de fer, ces Russes, ces Slaves, 
ces sauvages paysans d'Asie-Mineure, t\ l'âme brutale, incapables de 
pitié, ignorants de cette délicatesse d'âme du vainqueur qui cherche à 
ne pas accabler l'adversaire abattu, massés en longues rangées sur ce 
parcours, poussaient des huées , riant d'un rire féroce, hâtant de l'épée 
et de la lance la course trébuchante de ces pauvres victimes. La foule 
des fuyards était immense ; qu'on se rappelle qu'il y avait là la popu- 
lation de toute une grande ville accrue de milliers d'habitants des cam- 
pagnes. Une horrible confusion s'ensuivit au voisinage des portes fort 
étroites, sorte de couloirs fortifiés, à peine désobstrués des défenses qui 
y avaient été établies. Tous se ruaient à la fois. Les femmes, les enfants 
étouffés périrent par centaines. Bien qu'Aboulfaradj ne le dise point, il 
est probable que les Byzantins leur donnaient la chasse. Les malheu- 
reux survivants de cette florissante population arrivèrent de nuit dans 
la campagne dévastée. Aucun chroniqueur n'a daigné nous dire ce 
qu'il advint de tant d'infortunés '. Qu'importait un désastre de plus, 
alors que chaque jour voyait le sien? Qui pourra se figurer la lente ago- 



1. El Aïni cependant dit que le plus grand nombre succomba sur les chemins. 

KHPEREUIl BYZAXTIK. *' 



202 UN EMPEREUR BYZANTIN 



nie de tout ce pcu])le abandonné sans vivres, nu-pieds, presque sans 
vetenicjits par ces journées d'hiver? Beaucoup, malgré la vigueur de 
cette race accoutumée à la plus rude existence, périrent de froid, de faim 
ou sous le sabre des irréguliers '. La plupart des survivants se réfu- 
gièrent à Tarse. 

Anazarbe, vide de ses habitants, fut livrée au pillage et entièrement 
saccagée. Nicéphore, dit Abou'l Mahâcen, y commit des actes exécra- 
bles. La double enceinte de murailles fut rasée. Celle qu'on voit main- 
tenant en ruine date de l'époque des princes roupéniens, rois de 
Petite-Arménie, qui firent de cette ville leur première capitale avant 
d'aller s'installer à Sis. Nicéphore ordonna également de renverser les 
mosquées et avant tout de détruire dans chacune le beau member de 
bois ou chaire à prêcher, artistement sculptée , du haut de laquelle 
chaque jour les prêtres musulmans avaient jusque-là dit la prière au 
nom du Khalife. Les prises furent énormes. Aboulfaradj dit que les 
lîyzantins ramassèrent plus de quarante mille cottes de mailles, chiffre 
certainement exagéré, mais preuve curieuse de l'usage si répandu à 
cette époque de cet appareil protecteur dans les armées sarrasines. 
On recueillit aussi de très nombreuses armes : épées, boucliers, qua- 
rante mille lances et javelots. Quelle belle moisson c'eût été pour 
l'un de nous, curieux du dix-neuvième siècle, qu'une fouille en cegrand 
butin ! Que de belles lames damasquinées, que d'arcs incrustés, que 
de beaux kandjars étincelants de nacre et de turquoises! C'était la 
plus belle époque de l'armurerie sarrasine. 

Suivant l'impitoyable, barbare et, semble-t-il du moins, impolitique 
coutume du siècle, la ruine de la ville fut suivie de celle de la campagne 
à perte de vue tout à l'entour. Tous les arbres à fruits, quarante mille 
pieds de palmiers dattiers, furent coupés au ras du sol. Les environs 
d'Anazarl)e, qui rivalisaient avec ceux de Damas, devinrent un désert. 

Ce qui avait été fait à Anazarbe le fut de même dans toutes les autres 
cités et forteresses ciliciennes conquises par les Byzantins, tant au prin- 
temps qu'à l'automne de cette année 962. A la reddition de l'une d'elles, 

1. Aboulfaradj. Thâbit bcii SiiiAn dans l'ouvrage de Dehebî, et d'antres encore, insistent sur ce cruel 
traitement que Xicéjjhorc infligea à la population d'Anazarbe. 



AV DIXIEME SIE<LE. 203 



dont le nom n'est pas indiqué, les historiens arabes notent un incident 
tragique qui dut se renouveler plus d'une fois et qui jette vraiment un 
jour terrible sur le caractère féroce des luttes d'alors. La garnison 
avait obtenu de se retirer avec ses armes. Comme la population, quit- 
tant la ville, défilait devant les vainqueurs, des soldats arméniens, 
grossiers et provocants, se jetèrent sur un groupe de jeunes femmes 
sarrasines, cliercliant à les entraîner. Les pères, les maris de ces in- 
fortunées, oublieux de leur situation de vaincus, se jetèrent sur ces 
bandits l'épée haute. Nicépliore, accouru au bruit de la rixe et fort en 
fureur, ordonna de massacrer ces imprudents. Les soldats byzantins 
ne se le firent pas dire deux fois. Hommes et femmes, tout fut égorgé ; 
il y eut dans cette unique affaire plus de quatre cents Arabes de tués 
et des femmes en quantité. C'était vraiment une guerre d'extermination. 
Et cependant, il faut le croire, des capitaines comme Nicéphore n'a- 
gissaient pas à la légère, pour le seul plaisir de détruire; ils devaient 
bien se rendre compte des diificultés inouïes que de pareilles tueries, 
de semblables dévastations apporteraient au repeuplement par les colons 
chrétiens de ces terres reconquises. En présence de si nombreux faits 
de ce genre, force est d'admettre que c'était une nécessité pour les 
Byzantins de détruire avant tout la population arabe, d'expulser à tout 
prix les survivants, de leur rendre tout retour impossible. Comme Ni- 
céphore était du reste impitoyable sur le chapitre de la discipline, nous 
pouvons tenir pour certain, bien que les chroniqueurs n'en fassent 
pas mention, qu'un châtiment terrible fut également infligé par lui 
aux militaires arméniens, premiers auteurs de ce triste désordre. 

Avec Anazarbe, plusieurs autres kastra de la Cilicie occidentale et 
des monts Amaiius tombèrent aux mains des impériaux et reçurent 
garnison byzantine. Parmi les plus puissants châteaux pris à ce moment 
sur les Arabes, les chroniqueurs citent surtout celui de Sis, ou Sizia, 
l'ancienne Flaviopolis , qui plus tard devait acquérir une grande célé- 
brité comme résidence royale de la dynastie des princes chrétiens rou- 
péniens de Petite-Arménie. C'était alors déjà une très redoutable clisure 
bâtie à l'entrée et au nord de la plaine de Cilicie, au milieu d'une con- 
trée sauvage, sur un aride plateau incliné, au pied d'un haut et long 



204 UN EMPEREUR BYZANTIN 

rocher adossé au massif du Tauriis, à quelques lieues au nord-ouest 
d'Anazarbe. Un petit affluent du Djeyhân baignait ses murs. Depuis, 
Sis fut considérablement agrandie lorsque Léon II d'Arménie, le 
fameux Livon de la Montagne, contemporain des croisés, y établit pour 
deux siècles la résidence des rois roupéniens. C'est aujourd'hui une 
bourgade misérable que l'on aperçoit à distance en venant de la 
plaine, comme un nid d'aigle sur le pic le plus élevé de l'horizon, 
sur le versant occidental de la vallée du Djeyhân'. Bâtie en amphi- 
théâtre sur les pentes orientales et à la base de cette montagne rocheuse 
et isolée, mais qui se rattache par sa base au système de la grande 
chaîne du Taurus, la Sis actuelle se compose de quelques pauvres 
maisons disposées en terrasses étagées. Celles-ci sont dominées par le 
vaste monastère, longtemps siège du patriarcat arménien dissident, 
qui s'élève sur les ruines du fameux Tarbas, le palais royal des vieux 
rois ou thakavors d'Arménie, ce palais aux jardins admirables tant 
chantés par les historiens nationaux. Encore bien plus haut, tout au 
sommet de cette montagne si aride qu'elle en semble calcinée, à plus 
de deux heures de marche au-dessus de la ville, s'élevant sur trois pics 
ou plutôt sur une crête de plus de deux kilomètres de long, se dresse 
encore l'immense ligne de fortifications ruinées et abandonnées qui 
marque le vieux château de Sis-Kalessi, longtemps considéré comme 
imprenable, dernier refuge de la royauté arménienne expirante contre 
l'invasion égyptienne. Le patriarche de Sis, dont la juridiction s'étend 
sur les pachaliks d'Adana, de Marasch, d'Alep, de Chypre, etc., a été 
trop souvent réduit à payer tribut au chef turcoman de la région, dont 
il dépend bien plus que de l'impuissant wali turc d'Adana. Aujourd'hui 
le patriarche, chassé par une émeute, a émigré à Aïntab et son cou- 
vent tombe en ruine. Un pacha p^lr contre a été, je le crois, installé à 
Sis. 

Les chroniqueurs ne font aucune mention de la prise de Tarse et de 
Massissa dans cette campagne. Il faut admettre que, pour une cause 
à nous inconnue, ces grandes cités ne furent pas alors assiégées par 

1. V. Langlois, Voyage à Sis, capitale de l'Arménie au moyen âge, (Journal asiatique, 1855). Voyez 
aussi E.-J. Davis, op. cit. 



206 UN EMPEREUR BYZANTIN 

les Byzantins, et, qui plus est, que ceux-ci ne redoutaient guère leurs 
garnisons puisqu'ils ne craignirent pas de s'avancer en Syrie, laissant 
sur leurs derrières ces puissantes forteresses aux mains de l'ennemi. Il 
est probable que la défaite et la mort d'Ibn-Alzayyat avaient, momen- 
tanément du moins, brisé toute résistance de ce côté. 

La conquête de la Cilicie, je l'ai dit et redit, n'était dans l'esprit de 
Nicéphore qu'une simple préparation. Jusqu'ici on s'était contenté de 
battre les vassaux du Hamdanide. Maintenant il fallait aller lutter 
corps à corps avec ce redoutable adversaire, réduire ses meilleures 
provinces, emporter d'assaut sa capitale. 

La saison était fort avancée. Il n'y avait pas de temps à perdre. 
Avant tout, il fallait se saisir des passes de l'Amanus. D'une part cette 
opération contribuait à assurer aux Grecs la conquête de la Cilicie, de 
l'autre elle devait leur rendre possible l'entrée en Syrie et la marche 
en avant sur Alep. 

L'Amanus est cette chaîne secondaire, cet important rameau du 
Taurus qui, sous différents noms', borde la Cilicie à l'est et la sépare 
de la Syrie. « Il projette du nord au sud, dit M. Dulaurier, deux rameaux 
qui contournent le golfe d'Alexandrette. Le premier, le rameau occi- 
dental, dont nous avons déjà parlé, l'Ameran-Dagh d'aujourd'hui *, en 
se développant presque parallèlement au cours du Pyrame sur la 
gauche de ce fleuve, va se terminer au cap de Mégarsos (Kara Tascli 
Bournou) ; le second, le rameau oriental, bien plus important, suit, en se 
courbant légèrement, les inflexions de la côte orientale du même golfe, 
et se termine par une saiUie qui est le Tholos ou mont Pierius des 
anciens ', saillie dont les sommets dominent immédiatement la mer. » 

C'est par les défilés de cette principale branche de l'Amanus qu'ont 
passé les conquérants du monde. C'est par eux que durant des siècles 
les envahisseurs sarrasins ont pénétré en Cilicie et de là dans le reste 
de l'Asie-Mineure ; c'est par eux que Nicéphore devait passer pour 



1. Giaour-Dagh surtout, puis Djebel Hamra, Djebel Mouça, etc. 

2. Ou plutôt encore Djebel Missis. 

3. Ilist. armén. des croisades, t. I, p. xxvi. Voyez, sur l'Amanus, Favre et Mandrot, oj). cit., art. 1, 
pp. G et 28 seq. 



A r MXIÈME SIK 



207 



aller attaquer le Haindanide au cœur de sa puissance. Les deux prin- 
cipaux parmi ces passages étaient désigiK^'S dans l'antiquité sous le nom 
de Portes ou Pyles Amanides et de Portes de Syrie ou Pyles Syrienne». 
Le col de Bagtché, qui coupe le Giaour-Dagh actuel , répond au plus 
septentrional des deux, aux Pyles Amanides. « C'est par ce défilé que 
déboucha l'armée perse de Darius dans l'étroite plaine d'Issus, où clic 




Fatras- K aie s ai ydla'at, ou Jiio'rii. Euiucii Je U ioricrcasc tk Hx^ra^i, vlaprcs uiic tihut<j„TJijl.i.: 
da comte Cb. LauskoroiukL 

vint si imprudemment se livrer aux coups décisifs d'Alexandre. Cette 
passe, longue, étroite, escarpée, était défendue de distance en distance 
par des murs qui la traversaient de part en part et par des portes for- 
tifiées disposées aux endroits les plus étroits du parcours '. » 

Le second défilé, le plus méridional comme de beaucoup le plus 
important, représente les Pylœ Syriœ proprement dites, c'est-à-dire le 



1. Pi/l(E Amanides ou Amaniade.o, on encore Amanica". M. Dulaurier dit que les Turcs nomment au- 
jourd'hui ce défilé Derbend-el-Merrv. Voyez aussi le Guide Joanne de la Syrie, éd. Chauvet et Isambcrt, 
1882, pp. 735 b, 73G a et 703 a. 



208 UN EMPEREUR BYZANTIN 

fameux passage resserré entre la mer et l'Amanus, qui est un peu au- 
dessous d'Alexandrette, et qui de tout temps a servi de limite entre la 
Cilieie et la Syrie. Cette ville lui a valu son nom actuel d'Iskanderoum 
(Alexandrette en turc). Au dixième siècle comme dans tout le moyen 
âge, cette route était infiniment fréquentée par les marchands et les 
voyageurs. C'était la voie ordinaire des invasions d'Asie-Mineure en 
pays syrien ou vice versa. A l'époque des croisades, elle portait le nom 
significatif de Portella (Porte) et les souverains arméniens y avaient 
établi un office de douanes pour toutes les marchandises introduites 
de Syrie dans leurs Etats. De la Portella même à la forteresse de Ba- 
gras ou Pagrse (Qala!at Bagras) au pied du versant syrien de l'Amanus, 
on franchissait la montagne par deux voies ayant ce dernier point 
pour lieu commun d'arrivée, l'une nommée aujourd'hui la passe du col 
de Beïlan, et qui a été de tout temps la voie la plus praticable, la plus 
courte et la plus fréquentée pour se rendre de Cilieie en Syrie (c'est la 
route que suivent les pèlerins de la Mecque ; c'est par là que pénétrèrent 
Alexandre le Grand comme aussi les bandes de la première croisade) ; 
l'autre plus au nord est le défilé de Bagras proprement dit, qui monte 
directement des Pylse Syriae ou Portella pour redescendre sur cette 
localité. De Bagras, avant de gagner Antioche, on longe les bords du 
vaste lac marécageux de ce nom et l'on traverse une partie de la grande 
plaine turcomane nommée El-Amk'. 

Avant d'atteindre ce passage des Pylae Syriae , l'envahisseur venant 
du nord-ouest, c'est-à-dire de la Cilieie et en dernier lieu de Massissa 
ou d'Anazarbe, avait à franchir tout au fond du golfe d'Alexandrette un 
premier défilé, celui de Demir-Kapou ou Kourd-Koulek, porte monu- 
mentale formée par la montagne en se rapprochant immédiatement de 
la mer ". 

Cette frontière de l'Amanus, moins élevée que celle du Taurus, était 

1, Voir, sur ces passages de l'Amanus, Favre et Mandrot, op. cit., !'••■ art., pp. 29 et 31. Voir surtout 
l'article de M. le commandant Marmier dans la Gaz. archéol. de 1884. Cet auteur s'inscrit en faux contre 
l'opinion généralement admise qui fait passer à Beïlan les armées d'Alexandre et de Cyrus. Pour lui la 
route de Beïlan ne fut ouverte qu'après Alexandre et consécutivement à la construction d'Alexandrette. 
Quant au vainqueur de Darius, il suivit avec son armée, au dire du commandant Marmier, la route plus 
méridionale par Myriandos, puis à travers le Kizil-Dagh, vers le village actuel de Kasli ou Asli. 

•2. On donnait également dans l'antiquité à ce défilé le nom de Pi/les Amanides. 



le point le plus vulnérable de la Cilicie. Aushî, «Irs rantiquité, toutes les 
passes lie ce côté avaient-elles été pourvues de solides et nombreux 
ouvrages de défense et hérissées do forteresses. La place «l'Alexan- 
drette commandait le débouché des Pyla; Syria* proprement dites. 

L'armée byzantine franchit l'Amanus vers la fin de novembre ou 
dans les premiers jours de décembre de l'an 0C2. Nous i^^orons par 
quel défilé elle fit son entrée en Syrie*. Nous ignorons également (|uelle 
résistance lui fut opposée à ce moment. Les chroniqueurs, trop brefs, 
se taisent sur ces i)oints. II dut naturellement y avoir de nombreuses 
escarmouches, mais très probablement aussi rien de plus. Les forces 
impériales étaient trop considérables, et puis surtout il semble certain 
que Seîf îÀldaulMi, rassuré A tort par la retraite de Nicéphore au prin- 
temps derriore le Taurus jusqu'à Césarée, fut complètement pris au 
dépourvu par sa nouvelle marche en avant dans l'automne de cette 
même année. La prise d'Anazarbe, de Sis et des autres forteresses cili- 
ciennes fut beaucoup trop rapide pour qu'il eût eu le temps de réparer 
son erreur et de regagner le temps perdu. Aussi, lorsque les têtes de 
colonnes impériales se présentèrent aux portes des défilés amaniens, il 
est probable qu'elles ne rencontrèrent qu'une bien légère résistance. Les 
chAteaux de la montagne, les ouvrages construits sur le }>arcour8 des 
passes tombèrent de suite aux mains des soldats dç Nicéphore ', et son 
immense armée déboucha triomphalement dans ces vastes plaines sy- 
riennes qu'il s'agi-ssait de conquérir et de faire rentrer à nouveau sous 
la domination du Basileus très chrétien. Cette fois les Grecs allaient 
avoir à se mesurer contre le Hamdanide en personne. 

Ce serait, je l'ai dit déjà, une grande erreur de croire que les troupes 
de l'émir d'Alep et en général celles des autres souverains musulmans 
de cette éi>oquc fussent composées de hordes confuses et uniquement 
pittoresques recrutées parmi Irs avontnriors (!«• l'Islam. Certes les 



I >i» *vptct>lrioo*l«, odk da ool d« B*gtcfaé, p«i«|a« 
d'iaTtcfan, lUnaah «C Doloak «nti* mitm, m iro»» 

i MiprUdaotBtaiiUidiffcMM. 
If 



210 UN EMPEREUR BYZANTIN 



armées orientales à cette époque entraînaient à leur suite beaucoup 
d'irrëguliers, de simples maraudeurs, d'innombrables Bédouins du désert 
groupés par tribus, des sectaires fanatiques, des bandes de derviches, 
mais le fond en était composé de véritables milices de chevalet de pied, 
possédant une organisation parfaite, se recrutant suivant toutes les 
règles des armées les plus régulièrement organisées. 

Ce serait une non moins grave erreur de croire que dans ses longues 
guerres contre les Grecs, Seîf Eddaidèh n'ait eu à sa disposition d'autres 
combattants que ceux originaires des provinces qui relevaient direc- 
tement de son autorité, paysans et bourgeois de Syrie et de Mésopotamie. 
Chaque printemps, lorsque sonnait l'heure de la guerre sainte contre les 
chrétiens maudits, des croyants, des dévots fanatiques, ivres d'une 
pieuse ardeur, des aventuriers surtout, jeunes et bouillants, avides de 
courir fortune, de se distinguer, de gagner gloire et butin aux dépens 
des infidèles, accourant par milliers de toutes les régions du monde 
musulman, venaient se ranger sous la bannière du populaire émir. Le 
reste était en grande partie composé d'esclaves achetés dans ce but sur 
tous les grands marchés de l'Islam, en Egypte principalement, d'enfants 
chrétiens convertis de force à l'islamisme, de mercenaires turcs, nègres, 
barbares, souvent pas même orthodoxes, ou encore simples renégats 
venus du pays de Roum. 

L'équipement et l'armement des soldats arabes ne différaient guère 
de ceux du guerrier grec : arcs et flèches, lances et javelots, épées et 
haches de combat. Un casque protégeait la tête ; une cotte garnie de 
métal enveloppait le buste ; des brassards et des jambières de fer re- 
couvraient les bras et les jambes. Les ceintures, les brides des chevaux, 
les fourreaux des épées, étaient incrustés, damasquinés d'argent. Les 
selles, toutes pareilles à celles des Byzantins, n'étaient presque en rien 
différentes de celles encore en usage dans tout l'Orient. 

c( Un des caractères les plus remarquables de la lutte entre les 
Arabes et les Grecs au dixième siècle, dit M. Rambaud, un trait qui la 
distingue absolument de toutes celles que les Byzantins eurent à sou- 
tenir à cette époque contre leurs voisins, à l'exception peut-être des 
Bulgares et des Francs, c'est la similitude des procédés de guerre. Les 



IXifeME SifcCI.K. SU 



Grecs iront plus & re|K)U88er ici des bordes luirbares, mais à lutter 
contre des troupes r6guli^reft. Sans doute les Aral>e8 nieimient avec eux 
l'caucoup de tribus indisciplinc^es, tnai^ troupes permanentes 

avaient les mêmes armes, les mOmes cuirasses, les mCmes anuures 
cataphractes, la mcme tactique, les mêmes princi|)es de castram<^tation 
que les Byzantins. Ils partageaient avec les Grecs rii^'ritage des vieux 
Romains. Cette cgalit<!?de force explique, mieux que bien d'autres rai- 
sons qu'on a invoqu^'cs, les longues vicissitudes, la monotonie même et 
les faibles résultats des campagnes entreprises de part et d'autre '. » 
Constantin Porpbyrog^*nète, au chapitre vingti^me de son traita' de 
t Administration, a fait une courte description des guerriers sarrasins : 




•mm i» plMBb 4^111 BMBbr* 4a k tncSXi» àm AateM dmemàuttt da àmaUr 4mlr à» Orèto (v«t« l 
MMMidoVoada n« rfMa tril» putl«4a b» ooUMtfoB. Ab droit, iSgl* «• Mis» OwrfM ; Mirf*«% >• >'«**>«! 



< Ce sont de vigoureux et belliqueux soldats. Lorsqu'un millier d'entre 
eux d^>fend une position, il est de toute impossibilité de s'en emparer. 
Ils montent presque toujours à dos de chameau. Dans le combat ils ne 
revêtent ni armures vt'ritables ni cottes de mailles, mais bien des ca- 
saques de plaques de métal. Leurs armes sont la longue lance, le vaste 
bouclier couvrant presque enti6rement le corps, l'arc fait de bois pliant 
et de si grandes dimensions qu'un homme de petite taille ne i)arvient 
À le bander qu'à grand'peine. 

« Le transport des bagages, du mat<5riel de guerre, des vivres, des 
impetlimenta de toutes sortes, ne se faisait pas comme chez les impé- 
riaux par le moyen de charrettes ou de K'tes de somme, chevaux, 

1. Voj-«f I« earlcns diapitre oooMCié par M. de Knaer «us dioM* de k gMir» dMi In AaUi 
daM k tooM I** d« «on bel outnge iatital* : Cmbmtf«iekieJkl4 J«» OrittU» mUr im Ch^tm, Vksao, 
lrt7&. J'en al extzait le» pa— apa qui «ttiTenL 



212 UN EMPEREUR BYZANTIN 

mulets ou Anes, mais bien presque constamment à dos de chameau. Du- 
rant le combat les Arabes n'usaient ni de la trompette ni de cornes de 
guerre, mais bien de petits tambours dont le son rauque, précipité, 
étrange, contribuait avec l'aspect troublant des chameaux difformes, 
nous dit l'empereur Léon dans son traité de la Tactique, à jeter l'é- 
pouvante parmi les chevaux ardents et rétifs de la cavalerie byzan- 
tine. Des quantités incroyables de ces chameaux de toute race et de 
toute origine suivaient les armées arabes. Les bâts et le harnachement 
étaient ornés de banderoles, de tresses et de houppes de couleur, et 
ces immenses, interminables colonnes en marche, toutes diaprées de 
ces taches multicolores, soulevant sur leur route de prodigieuses pous- 
sières, présentaient le plus extraordinaire et le plus imposant spec- 
tacle. Les cris bizarres de ces sauvages animaux se mêlaient à ceux 
de leurs conducteurs, aux chants nasillards, aux mélopées gutturales 
des derviches, au bruit sourd des tambours, à l'éclat des cymbales. 
L'infanterie sarrasine était souvent renforcée par des archers venus 
d'Afrique, armés à la légère, qui formaient l'avant-garde en tête de la 
cavalerie. Dans les marches rapides chaque cavalier prenait à dos 
un fantassin. » 

Avant de pénétrer dans la Syrie du nord avec les bandes aguerries 
de Nicéphore Phocas, donnons en quelques lignes un aperçu de la cou- 
figuration de cette contrée fameuse où tant de fois déjà s'étaient jouées 
les destinées du monde oriental, où cette fois encore il s'agissait de 
savoir qui serait le maître de l'Asie, de l'empereur de Roum ou du 
Hamdanide, prince d'Alep. 

Lorsqu'on a franchi les passes de l'Amanus en venant de Cilicie, on 
a devant soi l'immense territoire connu sous le nom de Syrie du nord, 
qui va des rives de la Méditerranée au cours de l'Euphrate. A l'épo- 
que dont j'écris l'histoire, toute cette contrée formait la majeure partie 
de la principauté d'Alep sous l'autorité de Seîf Eddaulèh. Si l'on 
consulte une carte, on verra que cette étendue de pays comprend, en 
allant de l'cccident à l'orient, diverses régions fort distinctes. D'abord, 
sur le littoral de la mer, une plaine fertile s'étend entre celle-ci et les 



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•214 UN EMPEREUR BYZANTIN 



montagnes ; là s'élevaient au dixième siècle de nombreuses cités sar- 
rasines, ports de commerce ou châteaux maritimes encore florissants qui 
portaient les noms aujourd'hui classiques de Latakieh ou Laodicée, 
de Djibléh ou Gabala, la Zibel des croisades, de Paltos, de Tortose ou 
Antaradus, de Rouad ou Aradus, d'Amrit ou Marathus, d'Orthosie, de 
Taraboulous ou Tripoli ', etc., etc. Cette côte si riche est bornée à l'est 
par une haute chaîne de montagnes qui fait suite vers le nord au mont 
Liban dont elle se trouve séparée par le cours du Nahr-el-Kébir. Ce 
sont les monts Bargylus des anciens, aujourd'hui monts des Ansariés, 
qui s'étendent du sud au nord sur une longueur de 175 kilomètres, 
et séparent le bassin de l'Oronte de celui du littoral ou de la Méditer- 
ranée. Leur extrémité nord est contournée par ce fleuve qui les sé- 
pare ainsi des montagnes Noires, Djébel-Mouçâ, dernier et puissant 
contrefort de cet énorme éperon du Taurus que je viens d'étudier sous 
le nom d'Amanus. Du côté de l'est, ces montagnes des Ansariés of- 
frent l'aspect d'une crête très escarpée tandis qu'à l'occident et vers 
la mer elles s'abaissent par une série de gradins. 

La vallée de l'Oronte fait suite vers l'est aux monts Ansariés qui 
lui servent de borne à l'occident. Le grand fleuve syrien aujourd'hui 
appelé Nahr-el-Açi, qui a pris sa source près de Balbeck entre les 
chaînes du Liban et de VAnti-Liban, se dirige d'abord presque directe- 
ment au nord. 11 traverse le lac de Homs (l'antique Emèse, la ville 
sainte d'Héliogabale), puis près de Hamali, l'ancienne Epipliania, il 
s'infléchit à l'occident pour couler bientôt de nouveau au nord dans une 
large vallée marécageuse formée à l'ouest par les montagnes des An- 
sariés. A l'est, cette vallée est bordée par l'immense plateau qui s'é- 
tend jusqu'à l'Euphrate, plateau dont l'altitude moyenne ne dépasse 
guère quatre cents mètres, puis plus au nord par des contreforts mon- 
tagneux nommés aujourd'hui Djebel Schachsabou et Djebel Hassergieh. 
Sur les pentes de cette dernière montagne s'élève la cité de Harrenc, 
non loin d'Antioche. Enfin l'Oronte tourne brusquement à l'ouest en 

1. J'emprunte les éléments de cette description à VJ:s.<ai géographique sur le nord de la Syrie, publié 
par M. E.-G. Rey avec carte à l'appui dans le Bulletin de la Société de géographie pour l'année 1873. 
Depuis lors cet auteur a publié à la librairie Hachette une carte rectifiée de cette même région. 



Al" l'IX I KM K >1 l.fl.i:. 21.' 



contournant le Djebel Kossaïr, croupe nord de la montagne des An- 
sariés. Il reçoit ensuite les eaux du grand lac d'Antioclie ou Ak-Denis 
et va se jeter dans la mer, un peu au sud des ruines de Séleucie. 

Ce lac d'Antioclie occupe le centre d'une large plaine nommée El- 
Anik, fort basse, bornée à l'ouest par l'Amanus. 11 reçoit lui-même 
deux cours d'eau : l'Afrîn, qui vient de fort loin au nord-est, et le Kara- 
sou, qui prend naissance au pied du Taurus et coule vers le sud-ouest 
dans une large plaine ou vallée bornée à l'occident par l'Amanus, à 
l'orient par le Djébel-Akrad ou montagne Kurde, autre éperon moins 
élevé que le Taurus projette vers le sud. 

Enfin la portion la plus considérable, mais non la plus fertile, de la 
principauté d'Alep était formée précisément par cet immense pla- 
teau qui s'étend de la vallée de l'Oronte à celle de l'Euphrate, et 
dont toute la partie orientale n'est qu'un vaste désert de sable par- 
semé de quelques oasis. On y trouve deux petits cours d'eau ; un , le 
fameux Kouaïk, le fleuve d'Alep, qui arrose les jardins de cette ville 
et va se perdre au sud dans le marais salé d'El Matk ; l'autre, le Nalir 
ed Dheheb, plus à l'orient, qui se jette également dans un grand lac salé. 

J'ai dit les bornes de ce plateau à l'occident comme à l'orient; ce 
sont deux fleuves célèbres, l'Oronte et l'ï^uplirate. Vers le sud, il se 
continue avec les plaines du pachalik de Damas et les sables oîi se 
cache Palmyre. Vers le nord, resserré entre l'Euphrate, qui se rap- 
proche là de l'occident, et la longue chaîne de l'Amanus, il se termine 
par ces vastes régions montagneuses mal définies qui annoncent l'Anti- 
Taurus. De cette chaîne si longue partent dans cette région, et dans la 
direction du sud, trois éperons principaux : le plus occidental est cet 
Amanus que j'ai tant de fois nommé ; puis vient le district monta- 
gneux du Djébel-Akrad qui divise les bassins des deux affluents du 
lac d' Antioche, le Kara-sou et l'Afrîn ; enfin, le plus oriental cons- 
titue ce territoire montueux qui s'étend de Killis à Aïntab et jusqu'à 
la rive droite de l'Euphrate. Le Kouaïk y prend sa source. 

De nombreuses cités recouvrent cet immense plateau qui forme 
aujourd'hui encore le pachalik môme d'Alep. A l'époque de la sou- 
veraineté des Hamdanides, les plus importantes de ces villes après la 



21G UX EMPEREUR BYZANTIN 



capitale, avaient nom Aïntab, Dolouk, Killis, Hazart, Saizar, Membedj 
et Bâli tout t\ l'orient, puis Tereb, Sermin, Kinnesrin, l'ancienne 
Clialcis de Cyrrhestique, puis, non loin de l'Oronte, Albaia, Apamée, 
Maaret en Noanian, puis Hamali et Homs, que j'ai citées déjà en décri- 
vant le cours de l'Oronte. 

Après Alep, Antioclie était la ville principale du Hamdanide *, c'était 
la première forteresse de Syrie. 

Seîf Eddaulèh, pris à l'improviste par la marcbe si rapide des Byzan- 
tins, s'était donc vu dans l'impossibilité de défendre les passes de 
l'Amanus, et les avant-gardes byzantines débouchèrent triomphantes 
dans les plaines syriennes. L'arrogant émir, qui si souvent avait fait 
chanter par ses poètes la déroute des escadrons orthodoxes, dut voir 
avec une douleur profonde les défilés par lesquels il avait tant de fois 
pris joyeusement le chemin du pays de Roum, les châteaux qui en 
couvraient les approches et qu'il avait avec tant de soin restaurés et 
réédifiés, les villes fortes formant à ses Etats cette ceinture septen- 
trionale qu'il avait crue invulnérable, tomber successivement aux mains 
des chrétiens. Découvrant, mais trop tard, le péril extrême qui le me- 
naçait, il rassembla, d'un de ces efforts énergiques dont il était coutu- 
mier, les premières troupes qu'il put lever en hâte durant que le reste 
de son armée se concentrait rapidement dans Alep, et se porta au 
galop de ses quatre mille cavaliers à la rencontre de l'armée d'in- 
vasion et s'avança jusqu'à la petite ville d'Azzas ou Ezzas, la Hazart des 
croisades, à douze heures de marche au nord d'Alep. Là, comprenant 
enfin à quelles forces énormes il allait avoir affaire, il dut, le désespoir 
dans l'âme, renoncer à pousser plus avant et à attaquer avec des con- 
tingents aussi faibles un ennemi tellement supérieur en nombre. Tour- 
nant bride, il regagna précipitamment sa capitale, n'ayant plus qu'une 
idée, la mettre en état de défense pour la sauver à tout prix, compre- 
nant bien que c'était là le véritable objectif d'un aussi grand dé- 
ploiement de troupes ennemies. Nadjâ, l'ancien esclave blanc, le plus 
intrépide de ses suivants et son lieutenant favori, fut laissé par lui en 
arrière à Ezzas avec trois mille coureurs pour surveiller et inquiéter les 
progrès de l'armée d'invasion. 




SUFKRECR BYZANTIN. 



S8 



218 UN EMPEREUR BYZANTIN 

Cependant les Byzantins s'avançaient de toutes parts à marches 
forcées, prenant les unes après les autres les villes et les châteaux 
de la principauté. Il en fut bientôt des régions septentrionales de la 
Syrie comme il en avait été de la Cilicie. Pas une forteresse qui ne 
capitulât presque aussitôt. Les garnisons arabes qui tentèrent de ré- 
sister furent impitoyablement massacrées jusqu'au dernier homme ; les 
autres tombèrent en captivité et furent expédiées en terre chrétienne. 
Partout les populations, entraînant leurs troupeaux, chargeant leurs 
biens sur leurs innombrables chameaux, fuyaient éperdues , pourchas- 
sées de toutes parts, sabrées par les éclaireurs et les cavaliers barbares 
de Nicéphore. La joie, l'enthousiasme régnaient au camp byzantin, et 
ces soldats dévots, chaque jour gagnant du terrain vers le sud, croyant 
combattre et périr plus encore pour le Christ que pour le Basileus, son 
représentant sur la terre, voyant tomber devant eux tant d'enceintes 
fortifiées, jadis conquises par les Agarènes impies, croyaient déjà tou- 
cher aux bornes de l'antique empire romain et rêvaient pieusement 
d'entrer à Jérusalem pour chasser du saint sépulcre à grands coups 
d'épée les maudits qui le souillaient de leur présence depuis tantôt 
deux cent vingt années. 

Parmi les principales forteresses de cette région septentrionale qui 
furent à ce moment enlevées par Nicéphore ou ses lieutenants, la 
grande et riche Marasch (autrefois Germanicie), Dolouk, Aïntab, Mem- 
bedj, et Paban, aujourd'hui Altoun-Tach-Kalé *, paraissent avoir été les 
plus importantes, car leur chute est signalée par tous les chroniqueurs '. 
Doulouk ou Dolouk, l'ancienne DoHché^ était à cette époque un très fort 
château voisin d' Aïntab. Membedj ou Manbedj, qu'on nommait encore 
Bambyce, nom qui rappelle l'introduction dans le vieux monde de l'in- 
dustrie de la soie, siège archiépiscopal de Commagène sur la grande 
route d'Antioche à Edesse de Mésopotamie par Alep, en pleins sables 



1. Eaban (Ra'bân), ville forte da la comté d'Édesse à l'époque des croisades, située au pied d'une hau- 
teur dans la grande plaine d'Araban entre l'Amanus et l'Euphrate. En 958 déjà,, quatre ans auparavant, 
elle avait été assiégée par le parakimomène Basile et Jean Tzimiscès. En 370 de l'hégire (980) nous 
la retrouvons aux mains des musulmans. 

2. Dehebî signale le passage de l'armée impériale à Omk, localité qu'il n'est plus possible d'identifier 
aujourd'hui. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 21Î) 



du désert, à quinze mille mètres de l'Euplirate seulement, était l'anti- 
que Hiérapolis, le centre religieux de toute TAramée, l'ancienne 
«( cité sainte » d'Atargatis ou Dercéto, l'Astarté syrienne, la mysté- 
rieuse déesse-poisson aux prêtres mutilés dont le culte y avait eu de 
tout temps sou siège principal. De tout temps aussi cette ville avait 
été un des grands marchés de l'Asie, un des grands rendez-vous des 
caravanes orientales. Les richesses immenses du temple célèbre de 
sa déesse avaient dès longtemps été pillées par les soldats de Crassus, 
mais elle n'en était pas moins demeurée un des principaux entrepôts 
du commerce syrien. Aujoud'hui encore des ruines importantes, tant 
antiques que sarrasines, semées au milieu d'une plaine rocheuse, une 
vaste nécropole riche en vieilles tombes musulmanes, attestent sa 
grandeur passée. Lorsqu'un corps byzantin détaché sous la conduite 
de Théodore, un neveu du domestique, vint dès le mois de shauwal 
de l'an 351 de l'hégire *, camper au pied de ces murailles lointaines, 
le gouverneur de Membedj se trouvait être depuis assez longtemps déjà 
un tout jeune homme de noble naissance, type accompli de l'Arabe 
fin, lettré, généreux, proche parent du Hamdanide et son favori bien- 
aimé, Abou Firâs el Harb ibn Saïd ibn Hamdân. Lui aussi était un 
poète charmant, auteur de vers gracieux. C'était môme ce talent poé- 
tique qui, en un jour de bonne humeur de Seïf, avait valu au noble 
chef arabe ce poste important qui lui rapportait la somme très con- 
sidérable de deux mille dinars chaque année. 

L'arrivée des Byzantins sous la grande Membedj fut, semble-t-il, fort 
soudaine, comme du reste toute leur marche en avant ; c'était alors leur 
tactique habituelle de faire de ces invasions subites et rapides, et cela 
leur réussissait admirablement. Abou Firâs, qui ne s'attendait à rien 
d'aussi prochain, se trouvait à la chasse, probablement à la chasse au 
faucon. Surpris presque seul dans les environs de sa cité par les éclai- 
reurs de Théodore, il se défendit héroïquement, mais affaibli par de nom- 
breuses blessures il dut se rendre avec soixante-dix de ses cavaliers. 
Ce devait être un des plus grands personnages de cette brillante cour 

1. Novembre 9G2. Elmacin dit que Théodore n'avait avec lui que mille chevaux. 



220 rX EMPEREUR BYZANTIN 



d'Alep, puisque presque tous les historiens arabes de cette époque si- 
gnalent sa captivité. Elle dura plusieurs années durant lesquelles il vécut 
à la cour impériale à Constantinople. En 966 seulement, nous le ver- 
rons plus loin, il fut racheté par Seîf Eddaulèh, ou plutôt échangé 
contre divers patrices byzantins. Blessé d'une flèche à la cuisse dans 
un combat, il en était demeuré boiteux. Durant sa captivité, ses fortes 
convictions religieuses lui furent, paraît-il, d'un grand secours. Il com- 
posait des poésies pieuses pour se consoler de sa soHtude. Il mit une 
opiniâtreté extrême à se faire racheter, et adressait constamment des 
supphques en vers à Seif Eddaulèh et à ses fils. Sa mère, à laquelle il 
était uni par les liens de la plus étroite affection et qui avait continué de 
résider à Membedj, alla à Alep pour implorer l'émir en sa faveur, mais 
elle échoua longtemps dans sa mission, Seîf Eddaulèh ne parvenant 
pas à réunir la somme énorme exigée par les Byzantins, et cet échec 
même fut cause d'un traitement plus dur appliqué par leurs geôhers 
déçus à son fils et aux autres Sarrasins prisonniers à Byzance. Sur 
ce, nouvelle pièce de vers du poète prisonnier. Ceux-là, fort pres- 
sants et fort beaux, nous ont été également conservés. Abou Firâs 
y met surtout en scène sa malheureuse mère dont il était l'enfant 
unique '. 

Les Byzantins, vainqueurs à Membedj, poussant jusqu'à l'Eu- 
phrate leurs têtes de colonnes, parurent sur ces rives désertes et les 
chevaux des escadrons cataphractaires burent les eaux du grand fleuve 
asiatique. Mais le but du domestique était avant tout de s'emparer 
d'Alep. Il voulait frapper au plus vite ce coup décisif et détruire la puis- 
sance et le prestige du Hamdanide en venant l'attaquer dans sa capi- 
tale même, en le chassant de cette ville qu'il avait agrandie, fortifiée, 
enrichie, à laquelle depuis tant d'années il avait donné dans tous les 
pays d'Orient un lustre si grand par la renommée de ses victoires et 
par l'éclat de sa cour. C'est pourquoi, rappelant de toutes parts ses 
troupes détachées, poussant droit au sud, Nicéphore poursuivit à 



1. Kémal ed-Dia l'a confondu arec Abou"! Achaïer (l'Apolasar des écrivains bvzantins, de Cédrénns 
en particulier), pris rannée d'auparavant à la déroute du défilé du Kvlindros ou de Maghara Alcohl. 
Voyez page 143. Celui-là monrut en captivité à Bvzance. 



220 rx EMPEREUR BYZANTIN 

d'Alep, puisque presque tous les historiens arabes de cette époque si- 
gnalent sa captivité. Elle dura plusieurs années durant lesquelles il vécut 
à la cour impériale à Constantinople. En 966 seulement, nous le ver- 
rons plus loin, il fut racheté par Seîf Eddaulèh, ou plutôt échangé 
contre divers patrices byzantins. Blessé d'une flèche à la cuisse dans 
un combat, il en était demeuré boiteux. Durant sa captivité, ses fortes 
convictions rehgieuses lui furent, paraît-il, d'un grand secours. Il com- 
posait des poésies pieuses pour se consoler de sa soHtude. Il mit une 
opiniâtreté extrême à se faire racheter, et adressait constamment des 
suppliques en vers à Seîf Eddaulèh et à ses fils. Sa mère, à laquelle il 
était uni par les liens de la plus étroite affection et qui avait continué de 
résider à Membedj, alla à Alep pour implorer l'émir en sa faveur, mais 
elle échoua longtemps dans sa mission, Seîf Eddaulèh ne parvenant 
pas à réunir la somme énorme exigée par les Byzantins, et cet échec 
même fut cause d'un traitement plus dur appliqué par leurs geôliers 
déçus à son fils et aux autres Sarrasins prisonniers à Byzance. Sur 
ce, nouvelle pièce de vers du poète prisonnier. Ceux-là, fort pres- 
sants et fort beaux, nous ont été également conservés. Abou Firâs 
y met surtout en scène sa malheureuse mère dont il était l'enfant 
unique '. 

Les Byzantins, vainqueurs à Membedj, poussant jusqu'à l'Eu- 
phrate leurs têtes de colomies, parurent sur ces rives désertes et les 
chevaux des escadrons cataphractaires burent les eaux du grand fleuve 
asiatique. Mais le but du domestique était avant tout de s'emparer 
d'Alep. Il voulait frapper au plus vite ce coup décisif et détruire la puis- 
sance et le prestige du Hamdanide en venant l'attaquer dans sa capi- 
tale même, en le chassant de cette ville qu'il avait agrandie, fortifiée, 
enrichie, à laquelle depuis tant d'aimées il avait donné dans tous les 
pays d'Orient un lustre si grand par la renommée de ses victoires et 
par l'éclat de sa cour. C'est pourquoi, rappelant de toutes parts ses 
troupes détachées, poussant droit au sud, Nicéphore poursuivit à 



1. Kéraal ed-Dîu l'a confondu avec Abou'l Achaïer (l'Apolasar des écrivains byzantins, de Cédrénus 
en particulier), pris l'année d'auparavant à la déroute du défilé du Kylindros ou de Maghara Alcohl. 
Voyez page 143. Celui-là mourut en captivité à Byzance. 



1 



222 UN EMPEREUR BYZANTIN 



toute vitesse sa route sur Alep, chassant devant lui les corps détachés 
de l'armée ennemie. Nadjâ, rudement bousculé par l'avant-garde 
byzantine sous le commandement de Tzimiscès, courut rejoindre 
l'émir, qui, sourd au bruit de la chute de ses forteresses, continuait à 
préparer avec la plus indomptable énergie la défense de sa capitale 
chérie, mettant tout en œuvre pour réparer le temps perdu. 

Béroé ou Berœa, l'antique et populeuse métropole sjTienne, l'Alep 
ou Haleb des Arabes, que les Byzantins nommaient Chalepé ou Che- 
lepé, était tombée depuis plus de trois siècles aux mains des Sarrasins. 
Soumise aux Khalifes d'abord, aux Toulounides ensuite, puis un 
moment à Nasser Eddaulèh, l'émir de Mossoul, puis aux partisans de 
rikhchidite d'Egypte, elle avait fini,. je l'ai dit, par tomber en 944, après 
bien des vicissitudes, aux mains de Seîf Eddaulèh son possesseur actuel. 
Elle était devenue sa capitale et sa résidence favorite. Il avait infini- 
ment agrandi et embelli cette belle cité, principale station intermé- 
diaire du commerce entre Alexandrette et l'Euphrate, grand rendez- 
vous des caravanes de tout le monde oriental. Elle se dressait, blanche 
et éclatante, dans cette vaste plaine mamelonnée qui s'étend jusqu'à 
l'Euphrate, à peu près à égale distance entre ce fleuve et l'Oronte, au 
centre d'une contrée très ondulée, très découverte, ceinte de colHnes 
basses à la distance de quelques milles seulement \ Soixante ou 
soixante-dix milles et le défilé des Portes Syriennes ou de Beïlân la 
séparaient d'Alexandrette, le port le plus rapproché de la côte médi- 
terranéenne. Quatre-vingt-dix à cent milles la séparaient d'Antioche. 
D'immenses murailles crénelées avec un large fossé enveloppaient 
son ample circuit. Etalée sur huit éminences de hauteurs diverses, occu- 
pant en outre et surtout les vallons intermédiaires ainsi qu'une étendue 
considérable de terrain en plaine, elle se divisait, alors comme aujour- 
d'hui, en ville basse et ville haute. Sur la plus élevée de ces collines, 
butte artificielle aux flancs à pic garnis de murailles pour retenir les 
terres croulantes, située à l'extrémité nord-est de la ville, mais reliée 

l.Voj-ez, entre autres, A. Russe!, The natural hhtoi-y ofAleppo, 2^ éd. -publiée Tp^iV Pat. Russell, Lon- 
dres, 2 vol. in-4», 1794. 



AL DIXIKMK SIECLE. -I-IS 



à l'enceinte par le rempart même et par conséquent en communica- 
tion avec elle, se dressait le vieux kastron byzantin transformé dès 
longtemps en forteresse sarrasine. Aujourd'hui encore s'élève en ce 
lieu le chuteau turc d'El-Qalaali, qui s'aperçoit de fort loin. Seîf y 
avait fîiit à cette époque transporter son trésor et ses principales ri- 
chesses. Cette colline du château se reliait elle-même à l'ouest à la 
plus élevée des hauteurs ceignant la ville, le mont Gausan, qui a cons- 
tamment joué un rôle important dans les divers sièges qu'Alep a eu 
à subir. 

La capitale de Seîf Eddaulèh était surtout défendue par ses belles 
et fortes murailles de cinq kilomètres de tour que neuf portes traversent 
encore aujourd'hui. La plus importante de celles-ci, Bab Kinuesrin, 
passe même pour avoir été construite par le Hamdanide, mais elle a 
été certainement rebâtie depuis. 

Cette enceinte d'Alep était, au moment de ce premier siège par 
Nicéphore, fort ancienne déjà et malheureusement très dégradée. 
Alors comme aujourd'hui, les eaux un peu troubles de la rivière Kouaïk, 
venant du nord, glissaient lentes et silencieuses, rasant les murs occi- 
dentaux de la cité '. Sujette en hiver à des crues redoutables, elle arro- 
sait les jardins fameux qui formaient â Alep cette ceinture admirable- 
ment cultivée et irriguée tant chantée par les poètes des Hamdanides, 
ces jardins célèbres par la culture presque exclusive de la pistache, qui 
étaient comme un divin oasis de fertilité et de fraîcheur au milieu de 
la dure plaine environnante. Les jours de fête, la riche et gaie popu- 
lation alépitaine, dans ses costumes chatoyants , s'y répandait en foule. 
Les harems multicolores s'y ébattaient bruyamment. C'était la vie 
arabe du dixième siècle dans ce qu'elle avait de plus gracieux, de plus 
élégant et de plus fastueux à la fois. Aujourd'hui encore, la beauté des jar- 
dins d'Alep, de ceux de Baboullah et de Bayadoun surtout, est demeurée 
célèbre ; on y cultive tous les fruits d'Europe et d'Asie. Dans les bosquets 
embaumés sur les rives du Kouaïk s'élevaient les demeures de plaisance 



l.Le Kouaïk, Tancien Chalus, prend sa source à trois ou quatre journées au nord d'Alep, dans les 
montagnes d'Aïntab, et va se perdre dans les sables qui forment l'immense marais d'El-Matk à six 
lieues au-dessous de cette ville. 



224 UN EMPEREUR BYZANTIN 

des plus riches habitants, des parents du Hamdanide, des premiers 
sheiks. La splendeur de toutes était édipsée par le merveilleux palais 
suburbain que s'était fait construire le noble émir en dehors des 
murailles, au nord de sa cité tant aimée, et qu'il avait appelé du nom 
d'El Halébah. Le fleuve Kouaïk traversait d'une extrémité à l'autre 
son immense enceinte entourée de murs. Ce devait être, comme 
tous les autres palais des princes arabes de cette époque, plutôt une 
ville véritable, agglomération immense de constructions diverses, 
d'édifices de toutes sortes perdus au milieu des jardins, qu'un grand 
bâtiment isolé comme le sont d'ordinaire nos résidences princières 
d'Occident. Toutes les splendeurs de l'art oriental alors à son apogée 
y étaient accumulées. Moténabbi et ses confrères en poésie font de 
fréquentes et enthousiastes allusions aux félicités de ce séjour sans 
pareil. 

Le château d'El-Qalaah, bâti sur les débris de la forteresse qui si 
longtemps a défendu la capitale des Hamdanides, est aujourd'hui lui- 
même presque ruiné. C'est une triste et quasi inutile bâtisse turque ; 
mais de son sommet on jouit d'une vue étrange sur cette masse immense 
de blanches terrasses et de coupoles plus blanches encore dominées 
par d'innombrables minarets, encadrées dans la verdure de l'oasis en- 
vironnant. Plus de cent mille habitants ' peuplent encore cette belle et 
curieuse cité qui aux temps agités de Seîf Eddaulèh en comptait, 
dit-on, plus du double. 

Nicéphore, brûlant et détruisant tout sur son passage, s'avançant à 
la tête de toutes ses forces avec la rapidité de la foudre, se flattait pres- 
que encore de surprendre le Hamdanide, qui durant si longtemps 
avait été dans l'ignorance des véritables mouvements de son armée. 
Déjà les avant-gardes de cavalerie cataphractaire avaient franchi à la 
nage le Kouaïk, dont tous les gués étaient soigneusement gardés par 
les Sarrasins. Mais le brillant domestique et Jean Tzimiscès, son non 
moins brillant lieutenant, le second dans l'armée après lui, avaient 
affaire à un ennemi digne d'eux. Bien que pris de court par cette marche 

1. Soixante-quinze mille environ, d'après M. Eey. 




EUPEREUR BYZANTIN". 



226 UX EMPEREUR BYZANTIN 



extraordinaire et empêché de pouvoir réunir tous ses contingents trop 
dispersés, Seîf Eddaulèli avait réussi à être relativement prêt. En peu de 
jours il avait mis tant bien que mal sa capitale en état de défense. Toute 
l'énorme population mfde de l'immense cité, tout ce qui était capable 
de porter les armes depuis les enfants de seize ans, fut enrôlé dans les 
cadres alépitains. Une pareille levée se faisait rapidement. Chaque 
Sarrasin de cette époque guerrière était im soldat, parfaitement 
exercé au combat, toujours excellent cavalier. Il suffisait de mettre 
l'arc ou la lance dans la main de ces hommes de fer, en apparence 
paisibles artisans ou marchands immobiles dans leurs boutiques du 
Bazar, il suffisait de les faire haranguer dans quelque mosquée sainte 
par la parole enflammée de quelque uléma ou de quelque santon prê- 
chant la guerre sainte, pour les transformer aussitôt en combattants 
fanatiques, ignorant la peur, faisant froidement le sacrifice de leur 
vie. 

Avec cette armée citoyenne improvisée, grossie de ses troupes ré- 
gub'ères, esclaves, mercenaires et mamelouks, lansquenets du dixième 
siècle oriental, et de toutes les tribus de nomades du désert depuis Tad- 
morqui est Palmyre, jusqu'à Ourfa qui estEdesse, Seîf Eddaulèh estima 
qu'il avait quelque espoir encore de résister aux Grecs. Détachant 
ses meilleures troupes, il les lanç^a à la rencontre de l'armée ennemie 
sous l'habile et énergique direction de Xadjâ qui venait de le rejoindre. 
A travers les récits confus des chroniqueurs arabes on démêle dif- 
ficilement quel but se proposait l'émir en dégarnissant ainsi au dernier 
moment sa capitale de la plus im])ortante et plus utile fraction de ses 
défenseurs. Voulait-il gagner du temps, chercher à arrêter la marche de 
l'ennemi, jusqu'à ce qu'il eût réuni et armé assez de monde pour livrer 
sous les murs d' Alep une bataille décisive ? Cherchait-il plutôt, et la suite 
des événements rend cette hypothèse plus probable, à prendre l'ennemi 
entre deux attaques, à l'attendre de pied ferme durant que Nadjâ tom- 
berait sur ses derrières? Tout ce que nous savons de certain, c'est que 
ses plus fidèles conseillers écliouèrent à le détourner de ce plan et 
lui représentèrent en vain qu'en se séparant ainsi de son meilleur 
lieutenant et de tant de soldats réguliers, il risquait de présenter 



AU DIXIEME SIECLE. 



227 



sa capitale presque sans défense sérieuse aux coups de Nicépliore '. 
Comme le gros de l'armée grecque s'avançait du côté du nord- 
ouest (c'étaient, on le sait, de simples corps détachés qui avaient pris 




Prédication dans une mosquée. Miniature d'un manuscrit arabe appartenant à M. Ch. Scbefer. 

Aïntab, Membedj, etc.), Nadjâ se porta tout d'abord dans la direc- 
tion de l'occident jusqu'à Altarib, le Tereb d'aujourd'hui, à huit 



1 . Pour ce fameux siège d'Alep par Nicéphore, nous n'avons guère que les récits bien courts d'Aboulf éda 
et d'Aboulfaradj. Les Grecs ne disent rien ou se bornent simplement à mentionner la prise de la capitale 
duHamdanide.Léon Diacre, le principal historien de Nicépliore, semble même ignorer cette campagne en 
Syrie; il ne parle que de la conquête de la Cilicie et fait retourner aussitôt après le domestique à Cons- 
tantinople. Cédrénus, d'autre part, reporte le siège d"Alep et la pointe en Syrie à la seconde année du 



228 UN EMPEREUR BYZANTIN 



heures de marche d'Alep; obhquant de là vers le nord, il s'efforça 
de tourner les impériaux et de porter toutes ses forces sur leurs der- 
rières. Mais Nicéphore se trouvait parfaitement renseigné par ses 
espions et ses éclaireurs sur les mouvements de l'ennemi et la décision 
qu'il prit aussitôt devait entraîner la perte de ce dernier. Modifiant, 
lui aussi, brusquement sa marche pour éviter Nadjâ, il fila soudain avec 
toute son armée dans la direction du nord-est , semblant battre en 
retraite, puis tout aussi subitement il rebroussa chemin à la hauteur 
de Dolouk, décrivant de la sorte un demi-cercle immense qui l'éloi- 
gnait absolument de Nadjâ désorienté et hésitant. Reprenant alors ra- 
pidement la direction du sud et doublant les étapes, il apparut sou- 
dain à Tobbal ', village situé au nord de la capitale, et gagna de là le 
château d'Ezzaz. Nadjâ était au loin, cherchant à s'orienter. La route 
d'Alep était ouverte devant les soldats du Basileus ! 

Cependant Seîf Eddaulèh venait également de se jeter en avant avec 
quelques troupes à la suite de son lieutenant, soit qu'il voulût tenter 
d'opérer sa jonction avec celui-ci, soit qu'il eût plutôt l'intention de le 
rappeler à lui. Brûlant du désir de se mesurer avec les chrétiens mau- 
dits, il avait fait promettre un dinar par tête à tout volontaire alépi- 
tain qui consentirait à le suivre, mais il ne s'était pas éloigné d'Alep 
de plus d'une parasange ', que soudain des Arabes nomades , fuyant 
éperdus devant les coureurs ennemis, galopèrent à sa rencontre et 
lui apprirent que l'armée impériale tout entière, qui s'était si habilement 
débarrassée de la poursuite de Nadjâ, était tout proche et marchait si 
vite qu'elle paraîtrait au plus tard le lendemain matin sous les murs 
d'Alep. 

Fort ému, l'émir rétrograda sur l'heure. Confiant la défense de sa 
capitale à la population armée, sa première idée fut, cette fois encore, 
de se jeter dans la campagne avec les quelques soldats réguliers qui 
lui restaient et de rejoindre par des chemins de traverse les contingents 

règne de Nicéphore, faisant confusion avec l'expédition qui eut réellement lieu cette année. Le ma- 
nuscrit anonyme du Vatican, que certains attribuent à Julius Polydeucès, est le seul parmiles documents 
d'origine chrétienne qui fasse mention assez détaillée de ces événements importants. 

1 . Dobak ? Taboul ? 

2. Une heure à une heure et demie de marche. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 229 



Je Nadjà |)um i'uiulre ensemble sur les Grecs et chercher à le^ jii eiulre 
entre une attaque de lui et une sortie des défenseurs d'Alep. Mais 
force lui fut presque aussitôt d'abandonner encore ce plan en appa- 
rence si sage et si hardi. Ce n'est point, comme le prétendent les 
chroniqueurs arabes, qu'il en ait été détourné par les supplications du 
peuple alépitain effrayé de voir son souverain s'éloigner de lui en ce 
péril et désireux de combattre sous ses yeux le saint combat contre 
les infidèles *, mais bien plutôt parce qu'il se défiait des menées se- 
crètes qui pourraient être si facilement dirigées contre son autorité en 
ces moments si troublés. En vrai prince musulman du dixième siècle, il 
n'avait qu'une confiance fort limitée en la fidélité de ses fonctionnaires 
et de beaucoup de ses sujets, et savait fort bien que le moindre insuccès 
dans ces circonstances critiques lui vaudrait, dans sa propre capitale, 
non seulement des hostilités plus nombreuses encore, mais très pro- 
bablement aussi de déterminés compétiteurs. En conséquence, et bien 
que son esprit aventureux fût vivement séduit par les chances de 
succès que pouvait présenter son projet primitif, il se résigna t\ ne 
point quitter sa capitale et à attendre l'ennemi sous ses murs. Cette 
résolution désastreuse devait causer sa ruine. Il allait affronter à la tête 
des confuses milices alépitaines l'ennemi nombreux et éprouvé qu'il 
n'avait jusqu'ici osé attaquer en bataille rangée avec ses troupes ré- 
gulières. Certainement, à ce moment il espérait encore fermement que 
Nadjâ réussirait à rattraper les impériaux et à les charger en queue 
tandis que lui leur résisterait de front. 

Mais Nadja, égaré dans la campagne comme Grouchy à Waterloo, 
ne parut point! La raison vraie de cette déplorable absence nous 
échappe. Le hardi partisan ne réussit-il point à reprendre contact avec 
l'ennemi, ou hésita-t-il à l'attaquer dans des conditions défavorables ? 
Nous l'ignorons. Un seul fait paraît certain, c'est que Seîf Eddaulèh 
avec ses milices urbaines mal disciplinées eut à supporter seul le choc 
de toutes les forces impériales. L'anonyme du Vatican dit que l'émir 
avait encore à ce moment beaucoup de monde avec lui. Elmacin, au 

1. Voyez dans Freytag, Geschichte der DynaMie der Haindaniden, les propos échangés à cette occasion 
entre l'émir et le peuple d'Alep. 



230 UN EMPEREUR BYZANTIN 



contraire, affirme que son armée était fort réduite. Tous deux ont rai- 
son ; le premier veut parler des milices alépitaines ; le second vise les 
troupes régulières en très petit nombre dont Seîf Eddaulèh disposait 
pour lors^ puisque la très grosse part de celles-ci était inutilisée sous la 
conduite de Nadjâ. 

Dans cette masse bigarrée des défenseurs d'Alep, toutes les races 
musulmanes se trouvaient confondues. Outre les milices purement ci- 
tadines et les contingents syriens proprement dits, paysans convertis 
depuis trois siècles au mahométisme, le même anonyme du Vatican 
cite dans l'armée de l'émir de nombreux contingents curdes et deïlé- 
mites. Les Curdes donc, ces farouches et libres montagnards, ces 
guerriers pillards et nomades de l' Asie-Mineure, servaient alors déjà 
comme mercenaires dans les armées asiatiques. Quant aux Deïlémites, 
leurs voisins, c'étaient eux aussi de féroces et belliqueux habitants de 
la montagne, originaires, ceux-ci, du nord de la Perse, peuplades 
guerrières, de race turque, habitant les environs de la Caspienne '. Les 
émeutes des troupes deïlémites ont souvent fait trembler dans leur 
palais de Bagdad les faibles Khalifes du dixième siècle. Le nom de 
ces rudes soldats figure dans l'histoire dès le septième ^. 

La fortune avait décidément abandonné le Hamdanide. Avec ses 
contingents indisciplinés ^, il avait quitté ses cantonnements deBânkoûsâ, 
quartier élevé situé au nord ds la ville et pris position en un point 
appelé Alhassàsah. Il n'est plus possible aujourd'hui d'identifier ce lieu, 
mais certainement il était situé sur le fleuve Kouaïk, dont il s'agissait 
de défendre le passage. Bosra le Petit, un des mamelouks de l'émir, por- 
tait sa bannière. Son vizir Abou Mohammed As-Sayyâdi et son cousin 
Abou Taglib ben Dawoud ben Hamdan combattaient à ses côtés. L'atta- 
que impétueuse des masses byzantines ne se fit point attendre. Elle 
devait être irrésistible pour des soldats improvisés, tels que l'étaient 



1. En particulier les montagnes qui séparent le Ghilan et le Mazanderam des provinces d'Algebal et 
d'Irak-Ajami. 

2. Voyez Théoph. Simocatta, lib. IV, cap. iv, éd. Rey, p. 9G, et Agathias, 92 D. Ajoutons que ce 
nom oriental a fourni un bien mauvais jeu de mots au diacre Théophile, le chantre de l'expédition de 
Crète (Acroas. V, p. 22). 

3. Plus de cent mille habitants d'Alep, dit Yahia. 



AU DIXIEME SIECLE. 231 

ceux de Seîf Eddaulch. Un ti6s vif combat s'engagea pourtant. Les 
cavaliers sarrasins, d'ordinaire si intrépides, ne tinrent point. Les seuls 
gens de pied, les milices bourgeoises alépitaines résistèrent durant 
quelques heures, défendant avec acharnement les deux rives et le 
passage du fleuve. Mais les éclaireurs byzantins, remontant la rivière, 
après une inspection minutieuse découvrirent un gué qu'une cavalerie 
nombreuse put franchir aussitôt, bien qu'avec une certaine difficulté. La 
plupart des hommes traversèrent le fleuve à la nage. Cette portion de 
l'armée grecque, conduite par Jean Tzimiscès, qu'on trouve toujours au 




Bague d'or byzantine du x" siècle, grandie de moitié. Collectiou Rollin tt Peuardent. La tête du Christ crucigère ; 
au-deisous, deux anges dans l'attitude de l'adoration. 



premier rang dans cette campagne extraordinaire, tomba subitement 
avec de grands cris sur le flanc des Sarrasins. Pris à l'improviste, ceux- 
ci furent définitivement culbutés. L'infanterie syrienne, sabrée par les 
cavaliers ennemis, éprouva des pertes énormes et fut rejetée sur Alep 
dans la plus affreuse déroute. Les masses de fuyards, s'engouff'rant 
par la porte des Juifs qui donnait accès dans la ville du côté du nord, 
s'écrasèrent horriblement. Beaucoup périrent de la sorte. Bosra, le 
porte-étendard de l'émir, plusieurs de ses parents, entre autres son 
cousin Abou Taglib, son vizir Abou Mohammed As-Sayyâdi, bien d'au- 
tres hommes de qualité encore, demeurèrent sans vie sur le champ de 
bataille. 

Seîf Eddaulèh, en proie au désespoir (il n'avait pas beaucoup de 
sang-froid, dit un chroniqueur), après mille efforts impuissants pour 
dompter la panique, voulut probablement, lui aussi, rentrer dans Alep, 



232 UN EMPEREUR BYZANTIN 

mais déjà la retraite était coupée par les cavaliers cataphractaires lancés 
à la poursuite des fuyards. Sur le point d'être pris (l'anonyme du Va- 
tican le dit expressément), il dut se jeter précipitamment dans la cam- 
pagne, serré de près par les Grecs de Tzimiscès. La poursuite dura 
quelque temps, mais comme toujours l'émir montait un cheval d'une 
prodigieuse rapidité qui lui sauva la vie. Les cavaliers ennemis 
galopèrent à ses trousses dans la direction de l'est et de l'Euphrate. 
Mais, au .village de Sab'în,il leur échappa définitivement. Une partie de 
sa garde à cheval l'avait suivi. Une fois débarrassé de ses persécuteurs, 
il se hâta de rebrousser chemin et alla, à travers de mornes solitudes , 
gagner la ville forte de Kinnesrin , l'ancienne Chalcis , droit au sud 
d'Alep, sur les bords du grand lac salé d'El-Matk. Hélas, il la trouva 
déjà abandonnée par ses habitants, tant la frayeur des Grecs était 
grande et faisait le vide devant eux. Harassé de fatigue par cette 
course folle, accablé d'émotions, le noble émir passa cette première nuit 
dans un caravansérail public, presque seul, songeant avec douleur à 
son armée dont il ignorait le sort, à son lieutenant Nadjà si complète- 
ment disparu, à sa belle capitale surtout sous les murs de laquelle 
campait victorieusement l'ennemi héréditaire. 

Après le désastre du Kouaïk, rien ne s'opposait à l'attaque immédiate 
d'Alep par les impériaux. L'immense capitale, encombrée de réfugiés 
de la campagne et de soldats, fut immédiatement investie. Comme tou- 
jours, les faubourgs environnants furent affreusement pillés. Seules, 
les cultures superbes de cette admirable banlieue demeurèrent intactes 
par ordre de Nicéphore. Le magnifique palais d'Alhallabah \ joyau de 
l'architecture arabe du dixième siècle, avec tous les bâtiments du 
harem, ce palais que le Hamdanide avait orné avec amour, où il avait 
amoncelé tant de trésors, ce palais tant chanté par ses poètes favoris, 
qui y avaient passé à ses côtés sous les frais ombrages tant de radieuses 
nuits d'été, fut le soir même de la victoire envahi par les grossiers sol- 
dats du Nord. Quelques heures leur suffirent pour le mettre à sac. Puis 
le feu anéantit tout cet immense ensemble de constructions ravissantes. 

1. El Halébah. Aboulféda le nomme Daiân, ce qui signifie a. les deux demeures ». 



AU DIXIÈME SIECLE. 



233 



Les Grecs y trouvèrent des richesses f;il>iiloiises et ce ]>iitiu |>rr)«li- 




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gieiix est bien là pour nous démontrer à quel point Seîf EddaulMi fut 
pleinement surpris par la marche en avant si rapide des Byzantins. Rien 



EMPEBEUR BYZAVnx. 



30 



234 UN EMPEREUR BYZANTIN 



qu'en argent monnayé, on trouva la somme extraordinaire de trois cent 
quatre-vingt-dix mille dinars, soit près de quatre millions de dirhems 
d'argent ! Aboulféda cite le chiffre un peu inférieur de trois cents sacs 
de peau de chèvre, chaque sac contenant dix mille dirhems ^ Dans 
les écuries, sans compter les étalons du Nedjd, les belles cavales arabes, 
on trouva des mulets par milliers, quatorze cents, disent Aboulféda et 
Abou'l Mahâcen, deux mille quatre cents, dit Aboulfaradj. Kémal 
ed-Dîn, historien national, n'en indique que cinq cents, mais il cite 
encore au nombre des prises des Grecs six mille cottes de mailles, 
trois cents charges de merveilleuses étoffes de lin fin, trois cents charges 
de somptueux tissus de soie, de la vaisselle d'or et d'argent en quantité 
innombrable, huit cents chevaux, cent charges d'armes de prix : 
ceinturons ornés et incrustés, épées, cuirasses pour hommes, capara- 
çons métaUiques pour chevaux, environ deux mille chameaux, etc., etc. 
Se figure-t-on seulement le peuple de palefreniers et de domestiques que 
nécessitait une pareille quantité de bêtes de luxe, de somme ou de trait ? 
Ce palais, qui était en même temps une sorte de place forte, contenait 
encore un formidable arsenal ; on y trouva en amas prodigieux toutes 
les armes et machines si étrangement variées de l'art de la guerre à 
cette époque. Les Grecs enlevèrent tout. Nicéphore fit emporter jus- 
qu'aux tuiles de faïence dorées qui recouvraient les toits. Les ruines 
éparses de cet amas d'édifices gracieux, vieux de trente années à 
peine, mais qui ne furent jamais reconstruits , témoignèrent durant 
des siècles encore de la gloire des Hamdanides d'Alep. Aujourd'hui il 
n'en reste plus trace. 

Ceux qui voudront se faire une vague idée de ce que pouvait être à 
la belle époque du moyen âge arabe la fantastique richesse du trésor 
d'un prince sarrasin puissant et opulent, feront bien de lire, dans le 
second volume des Mémoires géogra'pMques et historiques sur ï Egypte 
d'Etienne Quatremère, les chapitres du récit de la vie du Khalife Mos- 
tancer où se trouve la description du trésor de ce prince, trésor qui fut 

1. Suivant Kémal ed-Dîn, cent de ces sacs contenaient des pièces d'or ou dinars. Le dinar valait dix 
dirhems ou pièces d'argent. Abou'l Mahâcen dit « 390 hadrah » de dirhems. Le ladrah se compose de 
10,000 dirhems. 



AI 



DIXIÈME SIÈCLE. 



235 



vendiuVlViicau par les Turcs, ses vainqueurs. On marche de merveilles 
en merveilles, en pleines Mille et une Nuits, et cependant le récit parait 
sincère. L'évaluation de chaque objet ou de chaque série d'objets est 
établie avec un soin minutieux. L'étonnement vous saisit à la lecture 
de ces pages dans lesquelles on voit défiler comme en une vision éblouis- 
sante l'incroyable et interminable 
série de richesses accumulées dans 
un seul palais. C'est presque par 
centaines de mille que se chiffrent 
les objets précieux de cet inventaire 
unique au monde. Il s'y trouve de 
quoi meubler, tendre et décorer cent 
palais modernes. Ce ne sont qu'in- 
finies descriptions de vases d'argent 
émaillé et ciselé pesant les uns 
jusqu'à dix mille pièces d'argent, 
d'éi)ées damasquinées d'or, de pièces 
d'étoffes de Sicile, des sacs par cen- 
taines pleins d'émeraudes, de rubis, 
de pierreries de toute espèce, de 
I)erles et de turquoises, des bassins, 
des vases et des aiguières du cristal 
1< plus pur, douze cents bagues 
d'or et d'argent ornées de pierreries, 

des plats d'or émaillés, des boîtes de bois précieux doublées de soie, 
incrustées d'or, des coupes de bézoard gravées, des coffres pleins 
d'armes précieuses, des poignards d'une richesse fabuleuse, des 
encriers de toutes matières, d'or, d'argent, de bois de sandal, d'a- 
loès, d'ébène, d'ivoire, des coupes d'or et d'argent, des cruches de 
porcelaine contenant du camphre, des vessies pleines de musc, des 
morceaux d'aloès, de l'ambre sous toutes les formes, des œufs eu 
porcelaine par milliers (on y renfermait des parfums), des nattes 
d'or tressé, vingt-huit plats d'émail enrichi d'or, « don du Basileus des 
Grecs, d des milliers de miroirs de toute matière dans leurs riches étuis. 




KWffe orientale du x' siècle cuviroii, couscn^e 
au trésor de la cathédrale de Sens. 



236 UN EMPEREUR BYZANTIN 

des parasols à canne d'or, des milliers d'ustensiles de cuisine et de toi- 
lette de toute espèce en argent, des échiquiers, des damiers de soie 
brodée d'or avec des pions faits de toute sorte de matières précieuses, 
des cages de fil d'or pour contenir les bijoux, des couteaux merveilleu- 
seinent ornés, un paon tout en or d'un travail extraordinaire, c( digne 
d'avoir appartenu au trésor de Salomon, » comme on disait alors, des 
provisions de parfums de mille espèces différentes, des tapis et des ten- 
tures de Damas, des tentes et des pavillons d'une incroyable richesse 
par douzaines, quelques-uns véritables maisons ambulantes faites d'or 
et de soie que plusieurs chameaux portaient à grand'peine, des nattes 
pour la prière, nattes brodées d'or à grands dessins d'animaux, des 
casques tout dorés, des boucliers ciselés, des caparaçons, des selles, 
des brides. L'époque n'est certes pas la même et Mostancer-Billah, 
Khalife au treizième siècle, était un plus grand prince que Seîf Ed- 
daulèh, simple émir d'Alep, mais cet immense inventaire, dont j'ai in- 
diqué en quelques lignes les points les plus importants, suffit à nous 
donner une faible image des richesses extraordinaires et à peu près 
analogues, bien qu'en quantité moindre, qui durent éblouir les yeux 
étonnés des soldats byzantins, lorsque leur foule avide se précipita hur- 
lante et tumultueuse dans le palais déserté du prince de Syrie. 

Comme le remarque avec beaucoup de justesse M. Leonhardt', la 
catastrophe qui fondait ainsi sur la capitale du Hamdanide doit être im- 
putée pour une très grande part à l'étrange et louche attitude tenue par 
Nadjâ durant tous ces événements. Bien que les chroniqueurs gardent 
à son sujet un silence prudent, il est impossible de ne pas se demander 
ce qu'il faisait durant que s'agitait si cruellement le sort de son prince 
et de sa capitale. Lui qui commandait les meilleures troupes de l'émir, 
presque toute son armée réguHère, ne semble avoir rien fait, après 
l'échec de la diversion tentée par lui sur les derrières de l'armée grecque, 
pour réparer cet insuccès et pour voler au secours de son maître fugitif 
et de sa ville assiégée. Nous savons seulement que de Téreb il s'était 
retiré plus loin encore, jusqu'à Antioche, avec toutes ses forces, abandon- 

1. Op. cit.,v. 21. 



AU DIXIEME SIECLE. 



237 




Amphore iirabe au nom du Khalife d'Egypte El- Aziz Billah , successeur de ilouizz, le coutemporaiu de Kicéphore. 
Ce vase précieux à monture d'argent est conservé au trésor de Saint-Marc à Venise. 

nant ainsi Alep à son sort '. L'égoïste partisan semble avoir tranquille- 
ment assisté de là en simple spectateur aux dernières péripéties de 



1. Yahia dit qu'après avoir contemplé d'une hauteur toute l'armée byzantine arrivant devant Alep, 
il fut saisi de crainte et s'éloigna. 



238 UN EMPEREUR BYZANTIN 



cette lutte terrible qui devait si rapidement aboutir à la chute de la 
capitale. Lui, si résolu, si intrépide d'ordinaire, auquel Seîf Eddaulèli 
avait confié son meilleur espoir, fut donc cette fois pour le moins au- 
dessous de sa tâche, et quand on considère qu'à peine un an plus tard il 
devait profiter des nouveaux malheurs de son maître pour déserter ab- 
solument la cause de celui-ci et se révolter contre lui, il est impossible 
de ne pas croire que, dès ce moment même, il n'avait d'autre but que de 
trahir Seîf Eddaulèh et d'amener par tous les moyens sa perte pour en 
profiter à son détriment. Ce plan odieux était du reste tout à fait dans 
les données et les coutumes de l'époque, la fidélité à la foi jurée n'exis- 
tant en aucune façon, telle que nous la comprenons de nos jours, dans 
ces principautés sarrasines nées en une heure et succombant d'ordi- 
naire tout aussi vite sous l'action de quelque traître audacieux. Mais si 
la conduite de Nadjâ fut en quelque sorte naturelle, elle fut cependant 
dans ce cas plus particulièrement odieuse, parce que Seîf Eddaulèh 
l'avait constamment comblé de ses bienfaits. Il venait même encore de 
le nommer au poste infiniment lucratif de gouverneur de Chliat d'Ar- 
ménie en remplacement du défunt Abou'l Ward. 

Revenons au drame qui se déroulait sous les remparts d'Alep. J'ai 
dit que ces murailles étaient à cette époque déjà fort dégradées. L'an- 
tique enceinte byzantine en pierre avait beaucoup souffert dès le règne 
de Justinien, lors du fameux siège par Chosroès. On l'avait fort mal 
réparée avec des matériaux de second ordre, briques de terre cuite sur- 
tout. Depuis, les divers conquérants arabes et Seîf Eddaulèh lui-même 
n'avaient pu faire que peu de chose en vue de cette reconstruction 
colossale infiniment coûteuse. Neuf portes au moins, flanquées' de tours 
massives, donnaient accès dans cette enceinte. Les principales étaient 
au nord : la porte des Juifs (Bab-el-Jehoud), plus tard Bab-en-Nasr, 
qui conduisait du quartier Israélite au cimetière du même nom et par 
laquelle étaient rentrées en pleine déroute les mihces alépitaines lors du 
désastre du Kouaïk; à l'est, la porte d'Irak; entre celle-ci et la porte 
des Juifs, celle de Shagir (Bab-esh-Shagir), qui donnait accès à la ci- 
tadelle ; au sud, celle de Kinnesrin, qui conduisait à la ville de ce nom; à 
l'ouest, celle d'Antioche (Bab-Antaqiyèh), au sortir de laquelle la route 



I 



AI l'IXifeME SIÈrLK. 289 



conduisant i\ cette seconde métropole syrienne franchissait le Kouaik 
sur un pont de pierre. La citadelle aussi, i\ lY»poque dont je parle, était 
déjà mal entretenue, en fort triste état de défense, malgré sa force na- 
turelle. 

L'investissement complet d'Alep par les Byzantins fut parfait vers 
le 20 décembre environ. Le siège durait depuis deux ii trois jours 
seulement, lorsqu'une députation des sheiks et des anciens de la ville 
vint supplier Nicépliore de se retirer, affirmant sous serment que Seîf 
Eddauloh, dont les Grecs semblent avoir A ce moment entièrement perdu 
la trace, ne se trouvait point dans la ville. Mais c'est précisément ce 
que le rusé Byzantin voulait savoir. Rassuré par cette bonne nouvelle, 
il rompit toutes négociations et ne songea plus qu'à donner l'assaut 
dont il avait fiévreusement hâté les préparatifs secrets, durant que par 
ses habiles négociations il obtenait tous les renseignements qui lui 
étaient nécessaires sur l'état de la défense '. 

Dans la nuit du 22 au 23 décembre, tout fut prêt pour l'attaque de 
trois côtés à la fois, au midi et à l'orient comme à l'occident. Au nord 
seulement, le kastron protégeait la ville contre toute agression de vive 
force. Les préparatifs étaient faits dans le camp byzantin pour miner 
les remparts et faire brèche. Au petit jour, Nicéphore, le premier debout 
comme au siège de Chandax, fit donner le signal, mais l'ennemi sarra- 
sin veillait. Les béliers et les travaux de mine de l'armée d'invasion eu- 
rent beau ébranler la muraille d'Alep; une fois la brèche faite, enseve- 
lissant ses défenseurs sous ses ruines, les Bvzantins eurent beau se 
précipiter dans la ville en masses profondes , ils y rencontrèrent une 

1. Suivant d'autres récits, ce serait sur l'ordre du domestique «lue les anciens d« la ville se aéraient 
rendus auprès de lui dès le 22 décembre, deux jours aprèj le début du siège. U leur aurait promia aé- 
curité pour eux et leurs biens contre le paiement d'une indemnité en argent. Eux, de leur oAté, se 
■étaient engagés à laisser l'armée grecque entrer dans la ville, mais à condition qu'elle en reaMrtirait 
incontinent par la porte opposée, puis que, satisfaite de ce triomphe, elle se retirerait sans commettre 
aucun dégât. Us auraient tout accepté, mais ils demandèrent cependant au domestique une nuit de répit 
pour pouvoir se concerter avec leurs concitoyens. Le lendemain matin, Nicéphore leur fit an aoeo^l 
tout différent, leur reprochant rudement de chercher à attirer son armée dans une embûche, l^» mal- 
heureux envoyés, pour se disculper, entrèrent dans des détail» précis sur les forces dont diapotait 
la défense. Le rusé domestique, une fois qu'il eut appris tout ce qu'il voulait savoir, les congédia^ **" 
mettant brusquement à plus tanl les négociations. Dans cette nuit même il avait tout fait prtparar 
pour donner l'assaut. Tahia cite textuellement les propos échangés à cette occasion entre Nicéphore et 
les envoyés de la population alépitaine. 



240 UN EMPEREUR BYZANTIN 



résistance acharnée. Écrasés sous une pluie incessante de traits, de quar- 
tiers de rocs et de balles de fronde, ils éprouvèrent un échec complet 
et durent battre en retraite en plein désordre. Dès la nuit suivante les 
assiégés eurent réparé la brèche faite le matin ^ Après qu'ils eurent 
fini ce travail, dit un de leurs chroniqueur», ils montèrent sur les mu- 
railles et crièrent : c( Allah Akbar ! » 

Il y eut certainement alors un moment fort critique pour l'armée 
d'invasion. Il semble même que Nicéphore ait songé un instant à lever 
le siège dans l'appréhension de quelque mouvement offensif des Sarra- 
sins, car, rassemblant toutes ses troupes dispersées autour de l'enceinte, 
il courut se retrancher dans une très forte position, sur le mont Gausan -. 

Mais la fortune était bien décidément avec l'heureux domestique. 
Dès le lendemain un nouvel incident vint à point pour le servir. L'ab- 
sence de Seîf Eddaulèh dans Alep assiégée avait été le signal d'une 
anarchie absolue presque immédiate. Une de ces séditions miHtaires si 
communes en pays sarrasin à cette époque troublée, parmi ces armées, 
pôle-mele confus de milices citoyennes et d'aventuriers mercenaires, 
éclata soudain dans la ville. Il est probable que la population était dès 
le début divisée en deux camps, celui de la résistance à outrance à 
l'étranger, et celui qui penchait à la soumission. Les milices de pied du 
Hamdanide, qui, après le combat malheureux du Kouaïk, avaient pu 
se réfugier dans Alep, probablement mal nourries, encore plus mal 
payées, firent cause commune avec la populace et se mirent à piller les 
boutiques des marchands et les maisons des bourgeois. Ceux-ci, aver- 
tis aussitôt, désertant à la hâte leurs postes de combat pour courir à 
leurs demeures, se défendirent avec énergie contre ces bandits. Malgré 
les efforts des chefs et des anciens, une épouvantable guerre de rues 
éclata, vidant la garde du rempart au profit de cette lutte fratricide. 
Tandis qu'Alépitains et soldats se pourfendaient à grands cris, le tu- 
multe de la lutte eut bientôt fait d'attirer l'attention des guetteurs 
byzantins postés sur le mont Gausan. Nicéphore, averti que les mu- 

1. Les assaillants, dans cette attaque malheureuse, portèrent probablement leur principal effort sur 
la porte d'Antioche, Bab Antaqiyèh, qui fut en partie détruite. 

2. Voyez p. 223. 






Al DIXIÈME SIÈCLE. 



241 



railles se trouvaient [)resqiie dégarnies de détenseurs, ne perdit pas un 
moment. A mesure que ses bataillons prenaient les armes, il les lançait 
i\ l'assaut. En un clin d'œil les échelles furent dressées, les créneaux et 
les parapets démolis, la muraille franchie. L'attaque furieuse et rapide 
réussit pleinement, et cette grande cité, qui s'était la veille défendue si 
glorieusement, succomba misérablement à ce coup de main. Les murs 




Coffret arabe d'ivoire sculpté, probablement du X' siècle, de la collection Spitaer. L'Inscription porte le nom 
d'un des Khalifes espagnols du nom d'Abd er-Bahmàn. La monture est en argent niellé et doré. 

furent escaladés presque sans combat par les Byzantins du côté de la 
tour du Mouton, des brèches furent ouvertes sur plusieurs points, les 
portes furent enfoncées ou détruites à coups de mine et l'armée entière 
se rua presque instantanément dans la ville conquise, tombant sur les 
combattants intérieurs pris à l'improviste, massacrant tous ceux qui 
ne parvinrent pas à se réfugier dans le château. 

Ce fut à l'aube naissante, le mardi 23 décembre 962 *, avant-veille 
de la sainte fête de la Nativité, que la grande cité d'Alep retomba ainsi 
au pouvoir des guerriers chrétiens, après avoir appartenu plus de 



1. Le mardi 30, suivant d'autres. 

BMPEREUn BrZAXTlN". 



SI 



242 UN EMPEREUR BYZANTIN 



trois siècles aux Sarrasins. Ce fut une tuerie colossale, une de ces scè- 
nes effrayantes de meurtre universel dont chaque année de la terrible 
histoire d'Orient a vu quelque exemple affreux. De vrais ruisseaux de 
sang descendaient le long des ruelles étroites en grande partie voûtées 
comme quelques-unes le sont encore aujourd'hui. Cent mille soldats as- 
sommaient, sabraient et violaient une population frappée de panique, 
ne songeant qu'à fuir par toutes les issues. La fatigue seule des assail- 
lants arrêta le carnage, dit Aboulfaradj. On ne réserva guère que les 
plus belles femmes et les plus beaux enfants des deux sexes au nombre 
de dix mille. Les filles furent destinées à peupler les gynécées de 
Byzance, les garçons à former la pépinière future des corps d'élite de 
la garde impériale *. Après le carnage vint le pillage. L'opulente capi- 
tale du Hamdanide fut totalement dévastée par ces terribles bandes du 
Nord. Le butin fut tel que l'on ne put songer à l'emporter. Il fallut en 
livrer au feu la majeure partie, l'immense quantité de bêtes de somme 
se trouvant absolument insuffisante pour ce transport. La rage de dé- 
truire, procédé en apparence si impolitique, mais qu'il faut, je le répète, 
se garder de condamner d'emblée tant que nous ne connaîtrons que très 
imparfaitement les circonstances de ces luttes sanguinaires, fut poussée 
à ses dernières limites. Tout fut brisé, dévasté, anéanti ; un exemple cu- 
rieux en fait foi : les provisions d'huile d'olive étaient conservées dans 
d'immenses bassins maçonnés, véritables étangs factices ; les Byzan- 
tins y firent couler l'eau des fontaines voisines ; l'huile surnageant dé- 
borda de partout et la récolte entière se trouva perdue. Ce détail, relevé 
par un chroniqueur, nous en dit long sur cet anéantissement impi- 
toyable et monstrueux de toute une vaste cité. 

Jamais armée byzantine n'avait encore conquis d'assaut pareille ca- 
pitale arabe, enlevé pareil butin. Tous les chroniqueurs sont una- 
nimes à insister sur ce fait. Les boutiques de l'immense bazar livrèrent 
des trésors incalculables. Les durs soldats de Nicéphore étaient am- 



1. L^-* Vigiles, les Excubiteurs, les Hicanates ou Immortels, tous ces corps d'élite, noyau des ar- 
mées byzantines, se recrutaient en partie parmi les enfants sarrasins pris dans les combats et les pillages 
de villes, amenés tout jeunes à Byzance, baptisés et transformés de la sorte en sujets fidèles du Basileus 
orthodoxe. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 243 



plement récompensés de cette longue campagne qui des bords du Jios- 
phore et des rives de Crète les avait conduits jusqu'aux ])rûlante8 
campagnes de l'Euplirate et de l'Oronte. Les fantassins byzantins, 
poursuivant par les ruelles sombres et tortueuses , par le dédale des 
bazars, les femmes sarrasines d'Alep, vengeaient inconsciemment trois 
siècles de désastres presque incessants, trois siècles de souffrances 
inouïes pour toutes ces malheureuses populations chrétiennes d'Asie- 
Mineure et de Syrie ; surtout ils vengeaient les plus récentes infortu- 






if-^A-ùi^mi^^' -^^-r. .-''.. 







^^iSi 



îfféJlï^l 






Coffret arabe d'ivoire du x* siècle, de l'ancienne collection Basiletrsky, aujourd'hui à Saint-Péterabourg. 



nés, ces razzias monstrueuses que chaque année « l'impie Chambdas et 
ses escadrons plus légers que les vents » avaient exécutées en pays de 
Roum. Parmi les sauvages paysans de Cappadoce, d'Lsaurie et de 
Lycaonie qui formaient le gros des bataillons de pied de Nicéphore et 
qui égorgeaient sans pitié les belles Syriennes sur le pavé d'Alep, com- 
bien en était-il dont les femmes, les mères, les sœurs avaient j^éri, elles 
aussi, massacrées dans leurs rustiques demeures de par delà le Taurus 
par les féroces Bédouins du Hamdanide ! combien s'en étaient allées, 
liées sur le dos des cliameaux de ses convois, souffrir l'agonie d'une 
captivité infâme dans les harems lointains des fils de Mahomet! La 
prise d'Alep rendit du moins la liberté à quelques-unes de ces infor- 
tunées. Douze cents esclaves chrétiens furent délivrés, dit Aboulfaradj. 



244 UN EMPEREUR BYZANTIN 



La vérité est qu'ils devaient probablement être beaucoup plus nom- 
breux. On ne dut tenir note que des captifs de marque. 

Avec le massacre et le pillage vinrent d'autres excès encore. Une 
grande partie de la ville, tous les bazars, toutes les plus belles maisons 
furent incendiés. Les superbes mosquées décorées de faïences et de 
stucs admirables, qui faisaient la gloire d' Alep, furent livrées à la pioche 
des démolisseurs, leur memhers délicieusement sculptés et fouillés fu- 
rent brûlés et les cendres jetées au vent. On sema du sel sur leurs em- 
placements maudits. D'autres, après avoir été purifiées, furent certai- 
nement rendues pour un jour au moins au culte chrétien. La grande 
mosquée, c( une des merveilles du monde, )) au dire des chroniqueurs 
musulmans, semblable à celle de Damas, et qui avait été construite à 
grands frais par Soleïman ben Abd-Almalik, fut pillée, incendiée * , 
transformée en écurie pour les cavales byzantines. 

Cependant le triomphe des Grecs était bien loin d'être complet et 
surtout assuré. Durant qu'ils pénétraient dans la ville, un grand nombre 
de combattants, beaucoup de soldats deïlémites en particulier, plusieurs 
hauts fonctionnaires et autres personnages en vue ou riches bourgeois, 
puis des groupes de combattants Alides et Haschimides avaient réussi 
à se jeter dans le château, où ils s'étaient enfermés. Celui-ci, depuis que 
Seîf Eddaulèh avait choisi pour sa résidence accoutumée le palais su- 
burbain d'El Halébah, n'avait plus été entretenu. Les remparts, je l'ai 
dit, en étaient fort dégradés. Les défenseurs, mal protégés contre les 
projectiles ennemis, les flèches surtout, qui les frappaient de toutes parts, 
furent presque aussitôt réduits à se retrancher derrière des parapets 
factices faits de selles, de housses et de bâts de chameau amoncelés. 
Privés de tout abri dans cette enceinte ruinée, ils couchaient à la belle 
étoile sous le vent et la pluie qui faisaient rage à cette époque de l'an- 
née. La nuit parfois, ils se glissaient furtivement dans leurs demeures 
dévastées, dans l'espoir d'y trouver quelque nourriture. Cependant, 
malgré sa triste situation, cette garnison improvisée constituait pour 
les vainqueurs un danger considérable. D'un moment à l'autre tous ces 

]. Les Abbassides, lors de la guerre d'extermination qu'ils firent aux Ommiades, l'avaient déjà fort dé- 
potullie de ses imtaenses trésors ; les Byzantins firent le reste. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 245 



dëscspércs pouvaient se ruer sur les soldats grecs dispersés, uniquement 
occupés au pillage. Il en était bien souvent ainsi dans ces pénibles 
guerres du moyen âge ; que de fois, après la ville prise, tout était à re- 
commencer, parce qu'il fallait encore faire le siège du château, donjon 
ou kastron! 

La situation, en se prolongeant, demeurait donc périlleuse pour les 
vainqueurs. Après trois jours de pillage, neuf suivant Aboulfaradj, le 
domestique dut se décider à attaquer la forteresse. Situé, je l'ai dit, dans 
la région nord-est de la cité, relié à elle par le rempart même qui fai- 
sait le tour de la vaste enceinte, le vieux kastron se dressait sur une 
éminence peu élevée qui dominait le reste de la ville, tertre immense 
défendu de tous côtés par des pentes à pic que surplombaient de hautes 
murailles. Il semble presque qu'à ce moment Nicéphore, satisfait de 
l'affront sanglant infligé à Seîf Eddaulèh, craignant soit un retour offen- 
sif de celui-ci, soit bien plutôt l'arrivée tant de fois annoncée de Nadjâ, 
pressé surtout de se rapprocher de Constantinople où de graves événe- 
ments s'annonçaient comme imminents, ait songé à se reti'rer de suite 
et qu'il ne se soit décidé que fort à contre-cœur à entreprendre cette 
opération nouvelle. Probablement aussi il se rendait compte que ses 
troupes harassées par cette interminable campagne étaient presque 
totalement épuisées. Enfin, et ce dut être une des raisons les plus gra- 
ves, on annonçait officiellement l'arrivée très prochaine d'une armée 
sarrasine de secours sous les ordres de l'émir de Damas. Quoi qu'il en 
soit, Aboulfaradj affirme que le domestique ne se décida à attaquer le 
château que sur les sollicitations pressantes de ce jeune patrice Théo- 
dore que nous avons déjà vu figurer à la prise de Membedj et qui, sui- 
vant les chroniqueurs arabes, aurait été le propre neveu de Nicéphore, 
fils de sa sœur '. Il y eut même dispute entre le domestique plus sage 
ou plus lassé et le bouillant jeune homme, qui dut reprocher à Nicé- 
phore sa prudence en termes peu respectueux. 

« Comme l'armée victorieuse s'apprêtait à se retirer, dit Aboulfa- 
radj, Théodore s'y opposa, disant à son oncle : « Tu as bien pris la ville, 

1 . Les chroniqueurs byzantins ne font pas mention de ce jeune homme. Dehebi le confond à tort avec 
Jean Tzimiscès. 



24G UN EMPEREUR BYZANTIN 

mais il reste le château. » Nicéphore furieux, n'osant toutefois le con- 
trecarrer trop ouvertement, lui répondit : (( Nous avons obtenu plus 
que nous n'espérions, laisse donc la citadelle à ses habitants jusqu'à une 
autre expédition. » Sur ses instances, il perdit patience et ne lui dit 
plus que ces mots : « Fais ce que tu veux ; le voilà, ton château, va 
le prendre. » Le téméraire jeune homme ne se le fit pas dire deux fois. 
Se mettant à la tête de la colonne d'assaut, il donna aussitôt le signal. 
Comme il gravissait en avant de ses hommes l'étroit chemin creux, 
unique voie conduisant à la grande porte de la citadelle, comme il 
allait atteindre celle-ci, d'une meurtrière disposée au-dessus de l'entrée 
on lui lança un gros quartier de roc qui faillit l'écraser. Pour éviter 
ce danger, il tourna le dos et se mit à courir. Alors un soldat des 
milices deïlémites, du nom de Bascha, qui l'épiait, ouvrant brusque- 
ment la porte, se jeta sur ses pas, le transperçant d'un seul coup de 
lance entre les épaules. Il en mourut du coup. Cette catastrophe mit 
fin au combat *. Le corps du malheureux prince fut rapporté à Nicé- 
phore, qui, fort irrité de cette perte, lui fit faire les plus sanglantes 
funérailles. Douze cents prisonniers des combats précédents ' furent 
amenés enchaînés devant la porte du château qui avait vu la mort de 
Théodore. On les fit agenouiller en longues lignes, puis, sous les yeux 
de la garnison musulmane terrifiée, les soldats grecs leur tranchèrent 
la tête à coups de sabre. Les cadavres dépouillés, laissés sur place, de- 
vinrent la proie des chiens et des chacals errants. 

Ici s'arrêtèrent pour cette fois les succès de Nicéphore et de son 
armée. Les quelques lignes que les chroniqueurs contemporains, sur- 
tout les Byzantins, ont consacrées à ces événements sont tellement 
succmctes, ceux-ci se contentent si bien de narrer brièvement les faits 
sans en indiquer les raisons, que nous sommes obhgé de suppléer tant 
bien que mal à tant de lacunes par de pures hypothèses. Après la mort 
de Théodore et l'assaut malheureux du château, voyant que le siège de 
celui-ci allait traîner en longueur, Nicéphore se décida subitement, 
semble-t-il, à se retirer avec toute son armée. Des raisons multiples 

l' ?k'T* Z T"' "'"''' '^^'^''^°'' ''''^'' P^" ''>^^°°^°^é P^^ le q"^i-tier de roc qu'on lui jeta. 
2. Ibn Mawlà dit douze mille ; El-Aïni, seulement deux mille. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



247 



durent amener cette résolution : uvanl tout, l'arrivée inmjinei.i» <.. s 
contingents intacts de Nadjâ qui avait enfin fini par faire sa jonction 
avec Seîf Eddaulèh, aussi celle de cette armée de secours de dix mille 
hommes que l'émir de Damas Zalim ibn as-Sallal amenait en per- 
sonne à marches forcées au secours de son suzerain. C'étaient là des 
troupes nombreuses, fraîches, auxquelles Nicéphore n'avait à opposer 
que des hommes fatigués par la plus longue et la plus rude des campa- 
gnes '. Puis encore, l'Islam tout entier s'éveillait, secoué dans sa torpeur 
ou son anarchie par cette terrible nouvelle, cette grande calamité de la 





Amulette de bronze byzautine de ma collection avec annean de suspension. Sur la face antérieure, saint Pantéléimon, 
le saint médecin si populaire à Byzance, j'eune, imberbe, la chevelure bouclée', est représenté debout, les mains 
jointes. Au revers, la légende : Seigneur, prolèye le porteur de ce {talùinan, amulette). 



prise d' Alep. On pouvait craindre que tous les dynastes d'Asie, oubliant 
leurs querelles fratricides, se liguassent à nouveau contre l'ennemi com- 
mun. Le domestique trouvait-il peut-être aussi que la leçon infligée au 
Hamdanide suffisait pour l'instant, que ses troupes écrasées, ses forte- 
resses prises, ses provinces dévastées, son palais brûlé, sa capitale violée, 
constituaient une vengeance satisfaisante pour une longue suite d'ou- 
trages. De même encore, l'organisation d'une armée byzantine, même 
après l'effort immense cette fois déployé, ne comportait pas des luttes de 
très longue durée, des campagnes bien prolongées. Enfin, ce qui paraît 
très probable aussi, Nicéphore, qui déjà alors devait songer au trône, 
estimait qu'il était demeuré assez longtemps sans nouvelles suffisam- 



1. Elmacin dit expressément que ce fut l'approcLe deTarinde de secours conduite par l'émir de Damas 
qui força Nicéphore à rétrograder.Au contraire, Ibn el Athîr dit qu'il se retira sans motif. 



248 UN EMPEREUR BYZANTIN 



ment précises du Palais Sacré, sans renseignements exacts sur ces in- 
trigues terribles, lesquelles, plus puissantes que tous les services rendus, 
étaient suspendues comme une menace perpétuelle sur la tête de tout 
o-éiiéral victorieux. Vraisemblablement le brillant domestique savait que, 
par suite de la peur même qu'inspiraient ses trop considérables succès, 
on conspirait déjà ouvertement à la cour contre lui. Vraisemblable- 
ment aussi les nouvelles de la santé du jeune Basileus étaient déjà fort 
mauvaises, et cette seule raison eût suffi pour attirer presque invinci- 
blement vers Byzance l'ambitieux généralissime des forces d'Asie. 

C'était bien là le caractère des guerres byzantines de cette époque. 
Rien n'était plus malaisé que de tenir une conquête une fois faite. Il y 
avait tant de raisons pour cela : la difficulté infinie de se procurer des 
subsistances dans un pays entièrement et systématiquement ravagé 
d'avance par ses propres habitants ; la distance énorme, qui empêchait 
d'expédier tout convoi de ravitaillement; le système de mobilisation 
militaire, qui ne permettait pour ainsi dire pas l'existence d'une armée 
permanente; la cessation forcée de toute action en hiver ; puis, dans un 
tout autre ordre d'idées, les incessantes intrigues du Palais, la volonté ca- 
pricieuse ou la défiance éveillée d'un Basileus ou d'un premier ministre, 
la jalousie, la crainte qu'inspirait à la cour tout général victorieux, 
jalousie et crainte qui grandissaient en raison même des succès rempor- 
tés ; l'élévation subite de quelque nouveau favori, dont il fallait prépa- 
rer la voie et en vue duquel il fallait faire rentrer dans le rang le chef 
aujourd'hui trop populaire ; enfin, comme cette fois, les secrètes combi- 
naisons du généralissime vainqueur, qui se trouvait trop éloigné de 
Constantinople au moment où son avenir s'y jouait. 

Dans le cas qui nous occupe, il est probable que Nicéphore ne se 
sentit pas assez fort pour occuper définitivement la Syrie, pour en finir 
avant tout avec la résistance de la citadelle d' Alep et des autres places 
non encore conquises, pour attendre en même temps le choc des forces 
combinées de Seîf Eddaulèh, de Nadjâ et de l'émir de Damas. Son ar- 
mée épuisée ne parvenait plus à se ravitailler dans ce pays entièrement 
ravagé. Il se dit qu'il reviendrait l'an prochain, que, pour cette présente 
campagne, il pouvait s'estimer satisfait. Mais ce qui dut, je le répète, 



AU DIXIEME SIECLE. 



249 



le décider plus que tout A retoiinier .sur bts |<a.s, cv lurent ks nouvelles 
qu'il dut certainement recevoir de ses amis de Constantino]»l<' lui an- 
nonçant le fatal dénouement qui se préparait. 

Quoi qu'il en soit, sous l'influence de toutes ces causes réunies, Ni- 



^-^--^>->^7^7^^^^. 




Scène de la vie sarrasine devant une porte de ville. Miniature d'un manuscrit arabe de la collection 

de M. Ch. Schefer. 



cépliore, huit jours après l'entrée dans Alep ', ordonna la retraite. Les 
résultats de cette campagne de 962 étaient suffisamment beaux par 
eux-mêmes. On avait à peu près reconquis la Cilicie. On occupait tous 
les passages de l'Amanus, presque toutes les grandes forteresses de la 



1. Neuf d'après certains témoignages, dix d'après Aboulféda, six suivant Dthebî, sept suivant El Aïni. 
Un corps grec détaché était allé durant cet intervalle piller Kinnesrin ou Qennasrin à une journée de 
marche vers le sud. Tous ceux des habitants de cette ville (l'antique Chalcis) qui n'étaient pas parvenus 
iï se réfugier au delà de l'Euphrate furent massacrés ou réduits en captivité. La grande mosquée, le palais 
de l'émir, toute une portion de la ville furent brûlés. 

EilPEREUU BYZANTIN. 82 



260 UN EMPEREUR BYZANTIN 



région qui s'étend entre l'Euphrate et cette montagne. Enfin on avait 
infligé une défaite complète et le plus sanglant affront à l'arrogant 
Chambdas. On avait violé et dépouillé sa grande capitale, pris son trésor. 
Certes il était fâcheux de devoir abandonner Alep, dont on n'avait pu 
prendre le château. Mais personne dans l'armée grecque, enthousiaste 
de tant de succès remportés, ne doutait qu'un retour très prochain ne 
mît définitivement entre les mains du Basileus ce joyau des cités sar- 
rasines. 

Les Byzantins repartirent donc pleins d'espoir. C'était le mercredi 

31 décembre 962. En quittant Alep, Nicéphore lança aux habitants 
de la région cette dure proclamation que tous les chroniqueurs ont 
relevée : « Je m'en vais, mais pour revenir prochainement ; gardez- 
vous de cesser d'ensemencer et de cultiver vos terres, car celles-ci 
m'appartiennent. Je viendrai l'an prochain faire la récolte de vos se- 
mailles. Faites en sorte que je ne sois point déçu. » Sur toute la route 
il renouvela ces injonctions et ces menaces. Cette précaution si inusi- 
tée de ne pas permettre la dévastation des jardins et des admirables 
cultures de l'oasis d'Alep prouve bien l'intention où il était de prendre 
dès l'an prochain le territoire de la principauté pour base d'opérations 
nouvelles. Sans cela il n'aurait pas tant insisté pour que les populations 
syriennes continuassent à ensemencer leurs terres. 

Quelques jours à peine s'étaient écoulés depuis le départ des Grecs, 
que Seîf Eddaulèh rentrait dans sa malheureuse capitale. Il se mit aus- 
sitôt courageusement à réparer tant de ruines. 

Emmenant à sa suite des milliers d'esclaves chrétiens libérés, d'in- 
terminables files de Sarrasins enchaînés, alourdie par son incroyable 
butin, l'armée victorieuse remonta lentement vers le nord, à travers la 
Syrie septentrionale, ne commettant plus aucun dégât, comme si elle 
voulait se préparer un retour plus facile, épargnant les habitants, laissant 
des garnisons dans quelques forteresses de la montagne et de petits 
corps détachés pour garder les défilés \ Les soldats byzantins repas- 

1. La gnerre entre Byzantins et Sarrasins était en ce moment générale sur toute la ligne frontière 
d'Asie. Aboulfaradj cite, entre autres succès des Grecs, pour cette même année 9G2, l'incursion d'un 
millier d'hommes de pied arméniens sur le territoire d'Édesse. Ils emmenèrent mille moutons, cinq cents 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 2:.l 



Surent ainsi les monts Amanus et traversèrent les plaines ciliciennes et 
le Taiiriis, songeant aux joies du triomphe prochain et du repos bien 
acquis. Nous .n'avons aucun détail sur ce retour. Comme on était en 
route depuis plus de deux mois et demi, comme le quartier général ar- 
rivait dans la seconde moitié de mars à Simandoa, qui est Tzamandos, 
dans le thème cappadocien de ce nom * , à quelques étapes avan t Césa- 
rée, une grave nouvelle arrcta court Nicéphore. L'empereur Romain II 
venait d'expirer. Déjà alors une grande partie de l'armée avait été suc- 
cessivement dirigée sur ses cantonnements et momentanément dislo- 
quée. 

bœufs et dix prisonniers. « A cette époque heureuse pour les ajfmes byzantines, ajoute Aboulfaradj, 
lorsque les Grecs dans leurs incursions dévastatrices pénétrèrent jusque sur le territoire de la Grande- 
Arménie (alors partiellement occupée par de nombreux dynastes musulmans), les Arméniens, qui étaient 
chrétiens, redoutant les représailles des Sarrasins, se réfugièrent en masse sur le territoire de l'empire. 
On leur attribua le district de Sébaste (aujourd'hui Siwas) de Cappadoce. Leur nombre s'accrut à tel 
point qu'ils devinrent de précieux auJKliaires pour les armées impériales. On les employa à tenir gar- 
nison dans les forteresses reconquises sur les Arabes (probablement Membedj, Dolouk, etc.). Ils formaient 
dans toutes les guerres une infanterie excellente pour les armées du Basileus, combattant constamment 
avec courage et succès aux côtés des Romains. » En 9(51, Davith, prince arménien de Taik, fut nommé 
curopalate byzantin, et Gourgen !<"■ succéda k son oncle David II en Ibérie. 
1. La Samandou de Moténabbi et des historiens arabes. 



CHAPITRE V. 



Mort de Romain II, survenue le 15 mars 963. — Portrait de ce prince. — Ses défauts. — Ses qualités. 

Monnaies frappées sous son règne. — Enfants qu'il eut de Théophano. — Sa mort marque une 

ère nouvelle dans l'histoire byzantine. — Négociations secrètes entre Nicéphore et Théophano, an- 
térieures à la mort de Romain II. — Basile et Constantin succèdent à leur père sous la tutelle de leur 
mère Théophano, Joseph Bringas demeurant le véritable chef du pouvoir. — Nicéphore, secrètement 
appelé par Théophano impatiente du joug de Bringas, accourt à Constantinople. — Il triomphe au 
Cirque pour ses victoires de Cilicie et de Syrie. — Bringas découvre sa liaison secrète avec l'impéra- 
trice Théophano. — Il veut le perdre ; Nicéphore se réfugie à Sainte- Sophie : — Le patriarche Polyeucte 
le fait sortir de cet asile et le mène au Sénat. — Par ses dis#)urs ardents et malgré Bringas, il fait 
nommera nouveau Nicéphore généralissime des forces d'Asie avec des pouvoirs illimités. — De son 
côté, Nicéphore jure de respecter les droits des deux petits empereurs. — Il retourne à l'armée d'Asie. 

— Mort violente de l'ex-Basileus Stéphanos. — Nicéphore se prépare à tenter un coup d'Etat militaire. 

— Bringas, furieux de l'avoir laissé échapper, cherche à se le faire livrer par ses lieutenants Jean 
Tzimiscès et Courcouas. — Ceux-ci dévoilent à Nicéphore les projets de l'eunuque. — Malgré sa feinte 
résistance, ils le font proclamer Basileus à Césarée par l'armée d'Asie le 3 juillet 963. — Nicéphore 
marche sur Constantinople. — Terrible sédition populaire provoquée dans la capitale par les violences 
exercées par Bringas sur les parents et les partisans de Nicéphore. — G-uerre de rues qui dure plusieurs 
jours et se termine par la chute définitive de Bringas et le triomphe des partisans de Nicéphore. Celui- 
ci est proclamé Basileus. — Le nouvel empereur et son armée attendent l'issue des événements sur la 
rive d'Asie. — Entrée triomphale du Basileus Nicéphore à Constantinople. — Son couronnement. 



Romain II le Jeune avait expiré presque subitement au Palais Sacré 
le 15 mars 963, après avoir langui tout l'hiver, usé par les fatigues 
excessives d'une vie de plaisirs. Il n'était âgé que de vingt-quatre ans, 
et en avait régné trois plus quatre mois et cinq jours; on n'est pas 
bien d'accord sur la nature de l' affection qui l'emporta. Comme tou- 
jours, lors d'une fin royale brusque et prématurée, des bruits d'em- 
poisonnement circulèrent qui visaient principalement Théophano', 
impatiente de régner seule et de se rapprocher de Nicéphore Phocas , 
avec lequel elle avait peut-être déjà alors noué une liaison criminelle. Ce- 

1. Voyez Co)ist. Porphyr., éd. Bonn, t. II, p. 450. 



AU DIXIEME SIECLE. 



pendant la majorité des témoignages contemporains sont d'accord pour 
affirmer que le jeune Basileus succomba surtout aux exc(\s auxquels il 




Graufl calice de sardoiue taillé à côtes et monté en argent doré portant le nom d'un des deux empereurs Romain 
du X" siècle, peut-être bien Romain II, conservé dans le trésor de Saint-Marc à Venise. Cette belle œuvre de l'or- 
fèvrerie byzantine du x* siècle est entourée d'une large bordure qui contient quinze médaillons d'émail cloisonné 
où sont représentées les figures du Christ, de la Théotokos et de différents saints en buste. Sur le pied on Ut cette 
inscription détériorée : Seigneur, protège Romain despote orthodoxe. La coupe est orné-e de jierles. 



se livrait avec sa fougue accoutumée et qui eurent facilement raison 
de sa constitution délicate. Syméon Magister ajoute. qu'il était fort 
adonné à tous les plaisirs de la table. Cédrénus rapporte les deux 



254 UN EMPEREUR BYZANTIN 



opinions sans prendie parti. En un mot, tous les chroniqueurs sont 
unanimes à signaler les incessants dérèglements de cette courte exis- 
tence. Léon Diacre, qui est formel sur ce point que ce fut bien là la 
cause véritable de la mort de Romain, note cependant aussi les ru- 
meurs d'empoisonnement. (( Romain, dit-il, aurait pu faire preuve 
des plus belles qualités qui font les bons souverains, mais son exécrable 
entourage eut bientôt fait de ternir ces heureuses dispositions ; il n'eut 
de cesse qu'il ne l'eût vu s'abandonner avec fureur à tous les vices, 
ceux du ventre comme ceux qui sont pires encore (le vieux Byzantin 
se sert d'une expression autrement énergique). Durant le saint temps 
du carême de cette année 963, alors que les mortels en qui réside l'es- 
prit de Dieu s'efforcent de dégager leur âme de la matière et de 
l'élever vers les choses d'en haut, les indignes favoris du Basileus ne 
songèrent qu'à lui faire courir le cerf et pousser furieusement son 
cheval à travers monts et vaux. Romain était déjà souffrant. On le 
ramena plus qu'à demi mort au Palais. On dit même que ces folles 
chevauchées devinrent cause de mortels désordres intérieurs dans les 
organes essentiels. Toutefois plusieurs pensent que le Basileus périt 
empoisonné au gynécée. )) Preuve terrible de l'estime en laquelle les 
contemporains tenaient Théophano. Celle en effet qui devait faire 
massacrer son second époux pour chercher à en épouser un troisième, 
avait bien pu songer à faire empoisonner le premier pour épouser le 
second. Mais, je le répète, ceci n'est nullement prouvé. Cette femme 
est chargée dans l'histoire d'un assez grand crime pour qu'on ne lui 
en attribue pas à la légère un second dont elle n'est probablement pas 
coupable. 

Le Basileus défunt ne méritait point d'être regretté. Il ne le fut 
point, du moins par la partie saine de la population. Son règne ne de- 
meure dans la postérité que par les brillants exploits des deux Phocas, 
ceux de Nicéphore surtout. Lui-même, malgré les affirmations suspectes 
de certains chroniqueurs \ ne prit aucune part effective au gouverne- 
ment. Tout entier à ses grossiers plaisirs, à son misérable entourage 

1. Surtout le Conliniintcir de Thcophane. Voyez F. Hirsch, Byzantinische Studien, p. 297, 



AU DIXIEME SIECLE. 255 



de bateleurs, d'iiistrions, de comédiennes, de chanteuses et de courti- 
sanes de la plus basse classe, avant tout grand chasseur, il vécut parfois 
au gynécée, le plus souvent dans ses maisons de plaisance de la côte 
d'Asie, en pleine forêt avec ses chiens, sans cesse à la poursuite de la 
grosse bête. Presque jamais il n'habita le Grand Palais Sacré. Son pa- 
négyriste anonyme s'est complu à nous faire le récit de tout ce qu'il 
accomplit en une seule journée. « Le matin dès l'aube il présida aux 
jeux de l'Hippodrome; il dîna ensuite en compagnie des sénateurs, 
distribua aux convives les présents officiels accoutumé8,jouai\lapaume 
dans le Tzykanistérion avec les plus habiles joueurs et gagna plusieurs 
parties ; puis il se fit transporter sur la côte asiatique du Bosphore, au 
lieu dit Honoratos *, et tua quatre énormes sangliers. Le même soir, 
il retourna coucher au Palais Sacré. » — (( Le piètre chroniqueur, s'écrie 
l'honnête Lebeau, ne peut s'empêcher d'admirer une activité aussi in- 
fatigable et le royal usage que ce Basileus savait faire de tous ses 
moments. » — (( Toutl'empire, ajoute le plat courtisan, était en admira- 
tion devant son souverain, principalement la ville de Byzance que Ro- 
main avait grand soin de maintenir dans l'abondance par ses distribu- 
tions de blé et de vivres aux citoyens indigents. » Et cette affirmation 
est très probablement véridique. La plèbe constantinopolitaine avait des 
trésors d'indulgence pour ces Basileus débauchés mais bénévoles qui se 
faisaient pardonner leurs incessants écarts en comblant la foule de lar- 
gesses de toute espèce. 

Cependant ce prince, qui finit si vite et si misérablement, était, 
semble-t-il, taillé pour d'autres destinées. Son éducation célèbre, en- 
tièrement dirigée par son père, avait été peut-être au-dessus de toutes 
celles de ses sujets et de ses contemporains. Tous les chroniqueurs s'ac- 
cordent également à reconnaître qu'il était doué des plus brillantes 
qualités de l'intelligence et de l'esprit. Ses avantages physiques n'é- 
taient pas moindres. Syméon Magister nous le dépeint de belle pres- 
tance, de taille élevée, bien que moindre déjà que celle du Basileus 
Constantin son père, (( large d'épaules, droit comme un cyprès. » Il 

1. Le village d'Eren-Keuï d'aujourd'hui, d'après M. Paspati. 



256 UN EMPEREUR BYZANTIN 



avait le teint frais et haut en couleur, le nez aquilin, le regard plein 
de charme, la voix chaude, la parole facile. Son abord était aimable et 
doux. Il avait de la vivacité d'esprit, du courage, de l'humanité. Il 
confirma une novelle de Romain Lécapène punissant les puissants 
qui s'introduisaient dans le bien des pauvres*. 

Les monnaies de Romain II, qui, elles aussi, par les détails de l'ef- 
figie, eussent pu nous donner quelques indications bien vagues sur la 
personne de ce prince, sont fort mal connues. On ne peut lui attribuer 
avec quelque certitude qu'une belle pièce de cuivre sur laquelle il 
figure en buste, de face, la tête ceinte du diadème, le globe crucigère 
et le sceptre à triple fleuron en main. Il est vêtu de la robe impé- 
riale à vastes carreaux brodés. Au revers se lit la fière légende en 
quatre lignes : Romanos, en Dieu, Basileus des Romains ". 

Théophano, jeune et superbe créature de nature essentiellement 
vigoureuse, pleine de sève, avait donné quatre enfants à son impérial 
époux en leur si courte union, et, soit dit en passant, tant de grossesses 
successives doivent faire accepter avec défiance les témoignages des 
chroniqueurs qui accusent Théophano d'avoir mené une vie de plaisirs 
dès son premier mariage. Outre les deux petits Porphyrogénètes Basile 
et Constantin , nés en 958 et en 961, et qui devenaient les successeurs 
de leur père, Théophano avait eu, je l'ai dit, deux filles de Romain, 
la première, également appelée Théophano, future épouse d'Othon II, 
future impératrice d'Allemagne, née probablement entre ses deux frères, 
peut-être déjà en 956 et qui, chose singulière, n'est mentionnée par 
aucun chroniqueur grec ^ ; la seconde, Anna, qui devait épouser en 988 le 
féroce Vladimir, grand-prince de Russie. Cette future souveraine des 
Ross naquit deux jours seulement avant la mort de son père. Elle de- 

1. Cé^rénus fait un éloge identique du caractère de Romain. « Mais, dit-il en terminant, ses familiers, 
désirant gouverner par eux-mêmes (allusion directe à l'ambition de Bringas), le voulurent adonné à 
toutes les folies de la jeunesse et s'attachèrent à détruire chez lui tous ces germes excellents, à en faire 
uniquement un paresseux et un débauché. » 

2. On attribue encore à Romain II quelques petits cuivres frappés à Cherson, spécialement pour ce 
territoire (voyez au chapitre VI). Son effigie figure également sur quelques monnaies de son père 
Constantin, qui l'avait de son vivant associé au trône. 

3. Le musée de Cluny possède une feuille d'ivoire sculptée à Constantinople pour être envoyée en 
présent à Toccasion de ce mariage (voyez au chapitre XIII). Voyez, aussi A. de Longpérier, Œuvres, 
t. IV, p. 183, note. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



25", 



vait contribuer î\ convertir son Scauvage cpoux au cliristianisnie, mais 
sans parvenir à adoucir la rudesse de ses mœurs ; a prat enim, dit le 
clironiqueur, fornicator immensus et cntdeh's. )> 

L'historien allemand Gfrœrer a dit avec raison que la mort de Ro- 
main II marqua datns l'histoire byzantine le début d'une ère de chan- 
gements importants. L'amour des choses de l'esprit et la poursuite des 
travaux littéraires avaient caractérisé les règnes des trois premiers princes 
de la dynastie macédonienne, Basile P"", Léon VI, Constantin VII. Après 
la mort prématurée de Romain, l'héritier du dernier de ces souverains, 
])Our l'instruction duquel avaient été rédigées tant de compilations 




Monnaie de bronze de Romain II. Romanos, en Dieu, BasUeus des Romains. 

savantes et précieuses, toute cette floraison intellectuelle s'évanouit 
parmi le fracas de la période troublée et guerrière qui suivit. Ce ne 
fut que sous la dynastie des Comnènes que le goût de l'instruction et 
le culte des lettres revinrent en honneur à la cour byzantine. 

Puis encore, à la suite de la mort de Romain, on revit ce qu'on n'avait 
pas observé depuis vingt ans : plusieurs empereurs occupant à la fois 
le trône impérial, état de choses funeste qui devait durer plus de 
soixante années '. 



1. Voyez, dans le Continuateur anonyme de Thiophane, éd. Eonn, p. 471 , le soin que Romain mit A 
soutenir et à avantager les classes nobles de son empire. En dehors des campagnes de Crète et de Syrie, 
nous ne savons rien ou presque rien des relations, pacifiques ou non, entretenues par l'empire bj^zantin 
avec ses voisins durant le court règne de ce prince. Un passage du même Continuateur dit seulement 
qu'en 961 on eut à repousser, du côté de la Thrace, qui fut entièrement ravagée, une invasion de Turcs , 
c'est-à-dire de Hongrois. Ces redoutables cavaliers, qui commençaient à se montrer de plus en plus fré- 
quemment sur les terres de l'empire, furent chassée par le patrice Marianos ArgjTOs, catepano, c'est- 
à-dire chef suprême des forces byzantines d'Occident. Il leur reprit tout leur énorme butin et les força 
à regagner leurs terres d'au delà du Danube. Peu d'années auparavant, c'est-à-dire sous le règne de Cons- 
tantin VII, une agression analogue avait été repoussée par Pothos Argjros, autre membre de cette 
même famille. 



EMPKUBUB BYZANTIN-. 



83 



258 UN EMPEREUR BYZANTIN 



L'annonce du trépas du jeune Basileus n'avait pas absolument 
surpris Nicépliore. Dans les derniers mois de sa vie, Eomain était si 
malade que plusieurs fois on avait cru sa dernière heure arrivée ; puis il 
s'était quelque peu remis. Nicéphore avait été prévenu à diverses re- 
prises et ces bruits, bien que prématurés, l'avaient fait réfléchir. Désireux 
de ne rentrer à Constantinople qu'après que la catastrophe qui se pré- 
parait fût chose accomplie, il avait probablement volontairement ralenti 
sa marche. Il la suspendit tout à fait lorsque la nouvelle funèbre eut 
été officiellement confirmée. Son premier soin fut de disperser le reste 
de l'armée dans ses cantonnements, pour qu'elle pût prendre du repos 
et se tenir prête à tout événement, et d'expédier le butin conquis 
avec les captifs dans les cités impériales les plus voisines. 

La situation du brillant domestique des forces d'Occident ne lais- 
sait pas que d'être fort critique. Tout naturellement il se trouvait être 
le personnage le plus en vue dans l'empire. A la tête de ses troupes 
victorieuses et dévouées, il pouvait tout oser. Avec cela, son ambition 
était réelle, sa popularité immense. Crète et la Cilicie reconquises, Alep 
emportée d'assaut avaient fait de lui le favori universel et un pré- 
tendant redoutable par la terreur même que ses succès avaient ins- 
pirée au parti qui dominait en ce moment au Palais Sacré. Bringas et 
ses partisans avaient vite deviné en lui un rival d'influence rapidement 
grandi par ses victoires; aussi, dès le retour de Crète, avaient-ils 
obtenu de Romain qu'il l'écartât de la cour et de la capitale sous pré- 
texte de salut pubHc. Mais cet exil déguisé n'avait fait que grandir 
encore l'heureux capitaine. Il avait parcouru triomphalement la CiHcie 
et la Syrie, brisé l'orgueil du fameux Hamdanide, depuis si longtemps 
l'efî'roi de toutes les populations de l'empire. Et voilà qu'au moment 
même ou il se couvrait ainsi d'une gloire immortelle, au moment oii il 
venait de presque détruire Alep, cette invincible citadelle de l'Islam, 
alors qu'il était à la tête de la principale armée de l'empire, l'empereur 
mourait à Constantinople, laissant deux fils presque au berceau et une 
veuve de vingt ans ! On conçoit à quel point Nicéphore se trouvait 
désigné pour le premier rang, à quel point aussi Bringas et ceux de 
ses amis qui détenaient avec lui le pouvoir devaient redouter sa venue 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 259 



en un pareil moment, combien lui de son côté devait désirer ne s'a- 
venturer plus avant qu't\ bon escient. 

Des négociations secrètes étaient sans doute déjà engagées à ce mo- 
ment entre lui et l'impératrice ïhéopliano. De quelle nature étaient 
celles-ci? C'est ce qu'il est bien difficile de dire exactement devant le 
silence ou les réticences des rares chroniqueurs. Certainement Théo- 
phano se savait très mal vue du premier ministre et de ses partisans ; 
elle n'ignorait point que dès la mort de Romain toute leur influence 
s'emploierait à l'éloigner de la régence et à usurper pour leur compte la 
totalité du pouvoir durant la minorité des petits princes. Tout naturel- 
lement la jeune impératrice, follement ambitieuse, décidée à défendre 
à tout prix ses droits secrètement minés, avait tourné les yeux vers le 
brillant capitaine qui revenait d'Orient dans tout l'éblouissement de 
ses grandes victoires. Sûrement aussi elle et ses familiers avaient mysté- 
rieusement tenu Nicéphore au courant des dernières phases de la maladie 
duBasileus. Et ces avances de Théophano avaient d'autant plus facile- 
ment réussi auprès du rude capitaine qu'ilse mêlait t\ toutes ces intrigues 
un côté romanesque, comme cela a été si souvent le cas dans les événe- 
ments de riiistoire byzantine. Il est temps de parler quelque peu de 
ce côté de la question que les chroniqueurs contemporains ont volon- 
tairement laissé dans l'ombre ou n'ont que fort brièvement mentionné, 
alors qu'il a très probablement joué un rôle sinon capital, du moins 
considérable, dans toutes les péripéties de cette crise extraordinaire. 

L'ambition du pouvoir, le désir ardent de prendre au Palais Sacré la 
place du tout-puissant Bringas, n'étaient point les seuls sentiments 
qui portaient à cette heure le trouble dans le cœur de Nicéphore. 
L'amour y était certainement pour une grande part. Le soldat victo- 
rieux aimait la belle impératrice. Ce n'était un secret pour personne à 
Byzance que les charmes capiteux de l'exquise souveraine avaient 
produit sur l'âme simple de l'austère domestique des scholes d'Orient 
une impression ineffaçable. La sirène couronnée qu'il devait tant adorer 
plus tard avait déjà trop profondément agité cette nature violente aux 
passions exaltées péniblement contenues sous la règle rigide d'une 
chasteté dévote poussée à l'excès. Plusieurs chroniqueurs avancent très 



2G0 UN EMPEREUR BYZANTIN 



nettement que dès cette époque ce sentiment tendre existait très vive- 
ment chez Nicéphore, et si ce même sentiment n'était point partagé par 
Théophano, du moins il n'était point un secret pour elle; surtout 
elle était femme à s'en servir pour les besoins de son ardente ambition. 
En tout cas, l'âme de Nicépliore, dans ses méditations solitaires des 
veilles du camp de Tzamandos, devait être étrangement tourmentée. 

Revenons à Constantinople, oii venait d'expirer le Basileus. Tout 
était trouble inquiet, appréhension douloureuse dans ce Palais Sacré 
où le trône se trouvait maintenant occupé par une jeune femme à 
peine accouchée de son quatrième enfant et par deux petits Porphy- 
rogénètes âgés l'un de six ans, l'autre de trois environ. Rien aujour- 
d'hui ne saurait donner l'idée de l'affreuse agitation qu'amenait un 
changement de règne à la cour de Byzance. Dans cette civilisation 
cruelle et froidement égoïste, ce renouvellement ne se résumait point 
comme aux jours où nous sommes en une pure modification de per- 
sonnes, un simple changement de cabinet. Il ne s'agissait point seule- 
ment des vicissitudes toutes platoniques de deux partis, l'un tombant 
du pouvoir, l'autre y installant ses créatures. C'était la victoire brutale, 
complète, pour ceux qui étaient appelés par le nouveau souverain. Pour 
ceux au contraire qui avaient été les maîtres sous son prédécesseur 
et qu'il chassait maintenant de sa présence, c'était presque toujours la 
ruine, la proscription, l'exil sur quelque affreux rocher, fréquemment 
aussi la torture, la mort, la mutilation, ou pour le moins le couvent et 
toutes ses tristesses lugubres. Souvent le parti au pouvoir cherchait à 
se défendre, mais entraîné par la force irrésistible de cette réaction iné- 
vitable, il succombait constamment , et sa chute n'en était que plus 
complète et plus affreuse. 

Combien tout ce drame devenait encore plus tragique dans le cas 
d'une minorité et d'une régence féminine! Tous les appétits se don- 
naient alors carrière. Toutes les cupidités se trouvaient surexcitées par 
l'appât d'un plus facile succès. 

Rien n'était plus dangereux pour l'empire byzantin qu'une telle 
éventualité, car, ne l'oublions point, en outre des dangers intérieurs, il 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



261 



avait constanimoiit à compter avec l'iiicessaut |><-iil . \i lirtir. Depuis 




Impératrice byzantine en grand cojtame de cérémonie. Cette belle plaque d'émail, qui fait partie de la célébra et 
merveilleuse Pala d'oro servant aujourd'hui de retable au maltre-autcl de Saint-Marc do Venise, reprotlnit l'efllgia 
de La d très pieuse Angusta Irène », seconde femme do l'empereur Alexis Comnène. Cette représentation Mk 
donc postérieure de plus d'un siècle à l'époiue du règne de Nicéphore Pliocas, mais les modes impériales n'avaient 
point changi et cette imaga nous donne une idée assez exacte de ce que devait être le costume de la BasiUsM 
Théopbano dans les grandes cérémonies du PaLiis sous les règnes de ses deux épotLx snooessU* Romain II et 
Nicéphore. 



2G2 UN EMPEREUR BYZANTIN 



des siècles déjà, pareil aune forteresse gigantesque incessamment battue 
de toutes parts par le flot barbare ou sarrasin, cette vieille et grande 
monarchie n'avait pu compter encore sur un seul jour de repos véritable. 
La lutte ne cessait jamais entièrement sur aucun point de cette immense 
frontière, et pour peu que le châtelain de cette citadelle colossale 
laissât choir pour une heure de son bras fatigué le glaive du commande- 
ment, aussitôt un assaut plus furieux venait à point pour lui prouver que 
cette meute de nations sans cesse coalisées contre lui et qui jamais ne 
désarmait, avait découvert le défaut de la cuirasse ; aussitôt l'existence 
même de l'empire devenait en péril. 

Romain mourant avait désigné pour ses successeurs ses fils déjà re- | 

vêtus tous deux du titre de Basileus; l'un devait régner l'espace im- 
mense de soixante-cinq années, l'autre l'espace presque aussi considéra- ]■ 
ble de soixante-deux. Le jeune empereur avait en outre exprimé la volonté v; 
que Théopliano fût régente durant leur minorité avec Bringas pour 
l'assister. Très au fait de la haine que ce dernier portait à Nicéphore, il . 
avait pris soin d'ordonner qu'on ii'enlevât sous aucun prétexte au brave ^ 
domestique d'Anatolie le commandement en chef des troupes d'Asie. '^ 
Mais il semblait peu probable que le premier ministre et ses partisans 
se prêtassent à exécuter cette volonté dernière, qui ne tendait à rien ^ 
moins qu'à les mettre, pieds et poings liés, entre les mains d'un puis- | 
sant adversaire auquel ils n'avaient pas épargné les provocations. ■ 

Telle était la situation au mois de mars 963, au lendemain de la mort 
de Romain, situation des plus critiques, je le répète, car un empire 
absolu comme l'était l'empire grec, entièrement environné d'ennemis 
puissants et acharnés, ne pouvait supporter sans préjudice grave un 
seul jour d'hésitation dans son gouvernement. Le parti du premier mi- 
nistre, un moment accablé par la mort du Basileus, chercha aussitôt à 
s'organiser. Le patriarche Polyeucte, honnête mais borné, d'accord 
avec le Sénat, proclama dès le lendemain, selon la volonté de l'empe- 
reur défunt, la régence de l'impératrice mère. En réalité, le parakimo- 
mène Bringas conservait la direction absolue du pouvoir. Plus que 
jamais ses créatures se partagèrent les charges. Michel, recteur, ma- 
gistros et logothètede la course publique, et Syméon, patrice et proto- 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



263 



sicritis, futur rédacteur de di- 
verses novelles de Nicéphore 
Phocas, sout désignés par les 
chroniqueurs comme ayant été 
les collaborateurs principaux de 
l'eunuque pour cette période, 

Théophano, qui avait proba- 
blement eu à souffrir de la 
despotique volonté de Bringas, 
lui portait une grande haine. 
Plus que jamais, maintenant 
qu'elle était régente de droit, 
elle supportait impatiemment 
sa domination. A peine relevée 
de ses couches, elle songea à 
lutter, se rendant du reste bien 
compte qu'elle ne pourrait sup- 
porter le poids du pouvoir sans 
l'appui de quelque viril associé. 
Tout naturellement, étant don- 
nés les antécédents que j'ai 
signalés plus haut, le parti au- 
quel elle se rangea fut d'ap- 
peler Nicéphore en secret, 
n'ignorant point quel empire 
absolu elle exercerait sur lui et 
quel instrument puissant il se- 
rait en sa main '. 



1. Cet appel fut, je le répète, très probable- 
ment tenu secret. Cédrénus dit expressément 
que Théophano manda Nicéphore au Palais 
Sacré et qu'elle le fit contre la volonté de 
Bringas. U Anonyme dtt Vatican (Julius Po- 
lydeucès ?), par contre, dit qu'elle le fit d'accord 
avec l'eunuque, mais ceci est peu probable, à 
moins que Bringas ne désirât attirer à Cons- 




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264 UN EMPEREUR BYZANTIN 

Je suis forcé de faire de tous ces faits un récit fort bref Les histo- 
riens contemporains leur consacrent quelques lignes à peine et, en pa- 
reille matière, il est interdit de procéder par suppositions. 

Nicéphore était demeuré campé à Tzamandos, en proie à toutes les 
» affres de l'indécision. Bien que déjà intérieurement résolu à c( faire du 
nouveau, » suivant la curieuse expression de Léon Diacre, c'est-à-dire 
à culbuter l'ordre de choses établi et à faire un prononciamento à son 
profit, il hésitait à marcher sur la capitale. Il n'avait que peu de troupes 
avec lui, ayant dû licencier, probablement faute d'argent ou à cause de 
leur trop complet épuisement, une grande partie de ses forces. Il igno- 
rait quelle réception lui serait faite par le nouveau gouvernement. Sur- 
tout il se défiait horriblement de Bringas. Une unique idée le soutenait : 
il se rendait bien compte que seul il était en état de tenir tête à tous les 
ennemis de l'empire et qu'il faudrait bien qu'on en vînt à lui comme 
ressource suprême. Il était dans ces dispositions fort troublées lorsque 
arriva le message secret de l'impératrice régente, le mandant au Pa- 
lais. Il accueillit avec empressement cette ouverture et, remettant 
à plus tard, faute de troupes, ses projets de révolution violente, se hâta 
d'accourir à l'appel de son idole. 

Nicéphore dut arriver à Constantinople dans la première quinzaine 
d'avril. Il faisait acte de courage, presque de témérité, en se rendant 
ainsi seul dans cette ville où Bringas son ennemi était encore tout-puis- 
sant. Le peuple de l'immense capitale lui fit^ comme on devait s'y 
attendre, un accueil enthousiaste. Au Palais, où régnait la crainte de 
Bringas, la réception fut peut-être plus contenue. 

En venant ainsi à Byzance sur l'appel de Théophano et en différant 
de s'emparer du pouvoir par la force, le domestique d'AnatoHe avait 
un double motif avoué : se faire accorder les honneurs du triomphe, qui 
lui étaient dus pour ses victoires de Cilicie et de Syrie, triomphe qui re- 
hausserait encore son prestige aux yeux de la foule, et se faire confir- 

tantinople son rival d'influence pour le perdre plus sûrement. Cet Anonyme du Vatican est en général 
favorable à Bringas, le grand adversaire de Nicéphore. Hase en a même conclu que ce manuscrit n'a dû 
venir au jour qu'après la mort de ce dernier, sous le règne de Jean Tzimiscès, ou plus tard encore. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 2G5 



mer par les jeunes Basileis dans le commandement de l'armée d Asie. 
Aussitôt apr6s il était bien résolu i\ se mettre t\ la tête des troupes et à 
jouer le tout pour le tout de manière à en finir avec Bringas. L'eunu- 
que, de son côté, fit des efforts désespérés pour combattre ces projets 
qu'il devinait bien. D'abord, dès qu'il en eut été avisé, il chercha par tous 
les moyens à empêcher la venue de Nicéphore. Battu sur ce point, il 
s'efforça de contrecarrer au Palais tous les plans de cet homme qu'il 
haïssait de toute son âme. S'il ne réussit pas à détruire, mais seulement 
à neutraliser pour un temps cette influence nouvelle pour lui si redou- 
table, il faut lui rendre cette justice qu'il mit du moins une admirable 
énergie à mettre tout en œuvre pour cela. Il y voyait, du reste, fort clair 
et, se doutant bien que Nicéphore nourrissait les ambitions les plus 
hautes, il comprit que le succès des espérances du brillant stratigos 
serait le signal de la ruine immédiate pour lui et pour son parti. Il se 
jeta donc dans la mêlée avec passion. Nicéphore accepta la lutte. Celle- 
ci fut courte mais violente, marquée par les retours les plus imprévus. 
Bringas alla droit au but. Dès la nouvelle de l'arrivée imminente de 
Nicéphore, il avait dénoncé vivement en plein conseil de la régence les 
projets ambitieux qu'on prêtait au domestique, et très simplement, très 
carrément, ainsi que cela se pratiquait toujours à Byzance, il avait pro- 
posé de faire crever les yeux au général heureux qui, selon lui, avait 
pris dans l'empire une position trop en vue et était devenu un danger 
public depuis qu'il avait acquis à la fois tant de gloire dans ses deux 
dernières campagnes et tant de richesses dans les sacs de Chandax, 
d'Alep et des autres forteresses ciliciennes et syriennes. Cette proposi- 
tion radicale fut repoussée. On redoutait au Palais Sacré la première 
fureur du peuple qui attendait anxieusement l'arrivée de son idole, 
impatient de l'acclamer, surtout d'assister au spectacle tant aimé d'un 
nouveau triomphe. Bringas, battu sur ce premier chef, voulut du moins 
empêcher ce triomphe. Ce fut encore peine perdue. A peine le domes- 
tique victorieux fut-il débarqué dans la capitale, apportant avec lui les 
principaux trophées conquis, que les honneurs de cette entrée solen- 
nelle lui furent accordés en récompense de ses merveilleux succès sur 
le Hamdaiiide maudit. Cette pompe extraordinaire fut célébrée en pré- 

EUTEREUR BTZAKTIN. t4 



2G6 UN EMPEREUR BYZANTIN 



sence d'un concours inouï de populations accourues de l'immense ban- 
lieue de la capitale et de tous les thèmes voisins. Elle dépassa de beau- 
coup encore, paraît-il, en splendeur et en enthousiasme, l'ovation 
précédente de 961. Sénat, noblesse et peuple rivalisèrent d'acclama- 
tions sur le passage du triomphateur. C'est que Nicéphore, depuis un 
an, avait encore grandi de toutes ses victoires d'Asie, de la Cilicie à 
demi reconquise, de l'orgueil de Chamdas châtié, enfin de la mort même 
de Romain. Le trône paraissait presque vide et cette place déserte 
semblait attendre l'heureux soldat. Celui-ci dut éprouver une joie poi- 
gnante à défiler ainsi au Cirque, accueilli comme le tout-puissant 
arbitre des destinées de l'empire, sous les yeux de son adorable souve- 
raine, invisible derrière les grillages de la tribune de Sainte-Marie 
Chalcopratienne, si tant est qu'elle fût assez remise pour pouvoir as- 
sister à cet incomparable spectacle. 

Parmi les trésors de toutes sortes qui défilèrent dans cette journée 
unique sous les yeux des Byzantins éblouis, prémices des villes syrien- 
nes pillées par les guerriers du Christ, la plus précieuse peut-être aux 
yeux de cette foule dévote fut un amas de fragments de la tunique (à 
Byzance on disait de Xliimation) de saint Jean-Baptiste, fragments 
inestimables que l'armée victorieuse avait retrouvés à Alep \ Ainsi 
chaque chef vainqueur rentrant dans la sainte capitale gardée de Dieu, 
depuis Héraclius apportant la Vraie Croix au retour de Jérusalem, ai- 
mait à enrichir les églises de sa cité chérie de quelque pieux dépôt, de 
quelque relique adorable, insigne entre toutes, arrachée aux infidèles 
au prix d'un sang précieux, et cette relique nouvelle venait grossir la 
liste sans cesse accrue de ces trophées dont l'ensemble formait l'invin- 
cible palladium de la ville chrétienne. Les lambeaux du vêtement du 
Précurseur rapportés de l'antique Béroé de Syrie par Nicéphore, furent 
dans la suite transportés à l'abbaye de Corbie par le chevalier Robert de 
Clari, après la prise de Constantinople par les croisés latins de 1204 -. 

Les événements allaient se précipitant. Aussitôt après le triomphe, 

1. On conservait également à Alep un fragment du chef du Précurseur, mais il ne paraît pas que 
cette relique soit tombée aux mains des Grecs. Voy. Leonhardt, op. cit., note 8, p. 25. 

2. Riant, Exuviœ sacrœ Constantinojwlîtcniœ, t. II, p. 198. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 267 



Nmi'ii'iic .i\aiii i.iit remise ofticiellc au inj.^cr iiujnrial de lor et de 
l'argent coiniuis sur les Sarrasins, gêné probablement par l'accueil tri*» 
entliousiaste de la foule et les bravos des soldats qui lui faisaient cortège 
chaque fois qu'il paraissait en public, voulant aussi m<!kiiter s/'rieuse- 
meiit sur sa situation fort critique, alla s'enfermer au fond de sa demeure 
particulière. 11 n'en sortit plus, esp(^*rant d('\sarmer pour (juelque temps 
par cette éclipse momentanée les inquiétudes du premier ministre. 
Mais plus la popularité de Nicéphore grandissait, plus Ikingas s'in- 
(juiétait de sa présence dans la capitale. Même, s'il faut en croire 
certaines sources d'ailleurs suspectes, un nouvel élément de crainte et de 
haine était venu redoubler l'agitation de l'eunuque et de ses partisans. 
Bringas aurait découvert seulement à ce moment qu'une liaison, qu'il 
avait ignorée jusque-lA, existait entre Nicéphore et la jeune im[)ératrice. 
En récapitulant les dates et les circonstances, il semble, je l'ai dit, peu 
vraisemblable que cette liaison ait été dès cette époque une réalité. Il est 
plus probable que la Basilissa eut simplement avec Nicéphore, déjà aussi 
épris qu'ambitieux, des conférences secrètes qui furent découvertes, ou 
que le domestique ne sut pas cacher les sentiments que lui inspirait sa 
belle souveraine. En tout cas, Bringas, sentant plus que jamais le ter- 
rain lui manquer sous les pieds, résolut d'en finir pendant qu'il en était 
temps encore et en revint à son premier projet de faire crever les yeux 
à Nicéphore pour cause de danger public '. Après cela on l'exilerait, et 
tout serait dit. 

Nicéphore, mandé au Palais, se garda d'y venir, se doutant bien du 
sort qui l'y attendait. Sans hésiter, il courut à Sainte-Sophie, asile in- 

1 . Cédrénus et Zonaras font à cette occasion un récit bizarre, auquel il est diflScile d'ajouter fol & 
moins d'admettre que Bringas se soit vraiment laissé bien facilement dHi)er. Celui-ci, au dire de 
ces chroniqueurs, aurait reçu la visite de Nicéphore revêtu, sous ses habillements de ville, du 
cilice monacal, et ce dernier aurait si bien joué la comédie, si bien affirmé sous serment au premier minis- 
tre qu'il était dégoûté de toute ambition mondaine et ne songeait qu'à se retirer dans un cloître, qu'il 
avait fini par persuader entièrement son interlocuteur. S'il remettait de quelque peu l'accomplissement 
de ce pieux désir, c'était uniquement, disait-il, par amour pour les jeunes Basileis. L'eunuque, complète- 
ment joué, croyant s'être trompé sur les intentions de Nicéphore, se serait jeté aux genoux de celui- 
ci, invoquant son pardon pour avoir douté de lui. La seule chose qui semble certaine, et cela ressort 
du récit plus vraisemblable de Léon Diacre, que j'ai généralement suivi, c'est que Nicéphore réussit 
positivement à endormir pendant quelque temps la-défiance du premier ministre, en le berçant d'a(*?u- 
rances trompeuses jusqu'à ce qu'il fût trop tard pour qu'on pût se défaire de lui. Voyez cependant plu» 
loin, au chapitre VI, les curieux témoignages qui prouvent que Nicéphore eut réellement à plusieurs 
reprises l'intention de se retirer définitivement dans la vie religieuse. 



268 • UN EMPEREUR BYZANTIN 



violable. C'était là le premier refuge où se jetaient les grandes victimes 
des incessantes révolutions de palais à Byzance. La liste serait longue 
des hauts personnages, Basileis et Basilissse, généraux et ministres, qui, 
durant des siècles, trouvèrent quelques heures de répit dans ce temple 
vénérable, retraite le plus souvent respectée. Beaucoup en sortirent 
pour marcher au supplice; mais pour quelques-uns, et Nicéphore fut 
du nombre, cette retraite momentanée fut comme le point de départ 
d'une fortune nouvelle. 

La fuite de Nicéphore, le favori populaire, ne pouvait passer 
inaperçue. Une immense agitation s'empara de la cité. Les abords de 
la Grande Église furent soudain envahis par une foule irritée. Le pa- 
triarche Polyeucte, mandé par le domestique, accourut à son appel. Ce 
prélat vénérable, d'une dévotion étroite, mais de grande vertu, d'une 
austérité admirable, uniquement occupé de faire le bien , sachant 
s'exprimer avec une grande liberté en face des puissants, s'était, avec 
tout son clergé, montré, dès le début, le partisan de Nicéphore qui, par 
son vif étalage de piété, avait depuis longtemps gagné le cœur des 
prêtres. Tous voyaient en lui le plus ferme soutien à souhaiter pour les 
débuts si périlleux du gouvernement nouveau. Nicéphore, connaissant 
la grande et légitime influence du patriarche, se plaignit vivement à lui 
des défiances, des embûches du premier ministre ; il implora sa pro- 
tection, rappelant avec amertume ses brillants services envers l'État, 
parlant de son désintéressement, du grand besoin de repos qu'il éprou- 
vait, n'aspirant, disait-il, qu'à jouir en paix de son siège au sénat, de 
ses loisirs si chèrement acquis, demandant seulement que sa vie et 
sa liberté fussent pleinement assurées. 

Polyeucte, enflammé par ces paroles, dupe ou allié de l'astucieux 
domestique, allié plutôt, car le vieillard austère préférait la nature 
rude de Nicéphore à celle plus corrompue du premier ministre, 
Polyeucte, dis-je, accueillit avec une faveur marquée les ouvertures 
qui lui étaient faites. Depuis longtemps il supportait avec impatience 
d'être constamment et entièrement tenu à l'écart par Bringas, contre 
l'omnipotence duquel il n'avait cessé de protester et de lutter dès le 
règne du Basileus défunt. Puis surtout il croyait voir dans Phocas le 




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'!!i^1llfell!(!\l"iif\H^' 



270 UN EMPEREUR BYZANTIN 



moyen de combattre l'influence détestable de Tliéophano qu'il comptait 
ainsi reléguer au second plan. 

Couvrant Nicépliore de sa personne vénérée, malgré les menaces 
furieuses des partisans de l'eunuque, il le fit sortir de la Grande Eglise 
et, le conduisant au Palais à travers la place de l'Augustéon, réussit à 
faire d'urgence convoquer le sénat par la régente. L'ardent prélat se 
montrait par trop zélé. Nicépbore, plus avisé, comprenant qu'il fallait 
faire la part des circonstances et que le parti de Bringas était encore 
trop puissant, s'attacha à le calmer. N'ayant aucune troupe sous la 
main, voulant avant tout se tirer de la souricière où il s'était quelque 
peu imprudemment jeté, il n'avait qu'une idée, rejoindre à tout prix 
l'armée d'Asie, son armée dévouée, qui le suivrait partout et le rendrait 
facilement maître delà situation. Il fit donc la leçon à Polyeucte. Celui- 
ci parla aux sénateurs avec sa sincérité et sa fougue habituelles, leur 
dénonçant la criante injustice des procédés de Bringas à l'égard du ca- 
pitaine qui, par deux fois, avait presque sauvé l'empire. Il leur montra 
le danger inouï de ce pouvoir mis aux mains d'une faible femme et de 
deux enfants, en face de cette nuée de barbares toujours prêts à franchir 
la frontière. Un seul homme pouvait triompher de tant de difficultés, 
c'était le général invincible, toujours heureux, qui avait défait le ter- 
rible Chambdas, le chef populaire, idole des soldats. Il fallait le replacer 
au plus tôt à la tête des troupes d'Asie, lui conférer à nouveau le com- 
mandement suprême que le Basileus Romain mourant avait défendu 
de lui enlever jamais, en un mot, lui donner des pouvoirs illimités \ 

Bref, Polyeucte fut éloquent parce qu'il était dans le vrai. Nicépliore 
était l'homme nécessaire, et le patriarche, le présentant comme l'unique 
sauveur possible de l'Etat en ces circonstances critiques, convainquit 
facilement le sénat, corps toujours prompt à s'inquiéter. On applaudit 
aux paroles du vieillard. En vain Bringas s'efiforçg, de s'opposer à ce 
courant qui plus que jamais entraînait vers Nicéphore toutes les sym- 
pathies. Il dut par prudence céder, la rage au cœur, à cet élan univer- 
sel et donna même sa voix à son ennemi. Auparavant Nicéphore s'était, 

1 . Voici les termes mêmes de Léon Diacre pour exprimer cette idée : àveiTteïv aÙTOxpâxosa (jTpaTriyôv. 



Ai: I.IXIÈME SIÈCLE. 



•J71 



il est vrai, ciigagô par ccrit, sous les plus terribles serments, à ne ja- 
mais rien entreprendre contre les droits imprescriptililes des jeunes 
Basileis. De son côté, le sénat jura de ne rien faire sans consulter le 
domestique d'Anatolie, de ne procéder à aucune j)roinotion, i\ aucune 




Croix byzantine sculptée sur une église d'Athènes. 



révocation, à aucun acte de gouvernement sans l'avoir préalablement 
informé. On voit quelle situation extraordinaire et tout exceptionnelle 
se trouvait être dès cette heure faite à l'heureux capitaine. Il se voyait 
du coup devenir l'épée et le premier soutien officiel des nouveaux Ba- 
sileis. 

J'esquisse à grands traits cette lutte d'influences si fertile en pt'rijK'- 
ties et qui cependant dura quelques jours i\ peine, puisque dès le corn- 



UN EMPEREUR BYZANTIN 



mencement de mai, tout de suite après les fêtes de Pâques, nous voyons 
Nicéphore, réintégré dans son connnandement, quitter la capitale pour 
aller se mettre à la tête des troupes d'Asie. Ce ne fut point certaine- 
ment sans avoir eu avec la régente de nouvelles conférences secrètes. 
Le mot d'ordre au Palais Sacré et parmi ses partisans fut de dire 
qu'aussitôt après avoir réorganisé l'armée d'Orient dispersée dans ses 
cantonnements, il allait entreprendre une campagne nouvelle contre 
Cliambdas qui, déjà, relevant la tête, se montrait un peu partout sur la 
frontière. En réalité, il s'agissait de bien autre chose '. 

Malgré tous les efforts de Bringas, l'impératrice, la cour et le sénat 
venaient de se donner un maître. Chacun à Constantinople le comprit 
aussitôt et la plupart, redoutant avec raison l'anarchie d'une longue 
régence féminine, s'en montrèrent transportés de joie. Le rôle de Théo- 
phano est certes très obscur dans toute cette intrigue. Nous n'avons 
aucun détail. Les chroniqueurs byzantins contemporains ne soufflent 
mot. Il est toutefois très vraisemblable que la Basilissa eut une action 
cachée mais très décisive dans ces événements. En tout cas, si ce fut 
son influence qui décida de la suprématie si complète accordée à Ni- 
céphore, on ne saurait que la louer pour cela. En agissant de la sorte, 
elle se montra régente patriote et éclairée. . 

Les débuts de tout règne .nouveau étaient à Byzance entourés de 
trop de périls pour qu'en ces temps de poHtique froidement cruelle on 
ne supprimât pas impitoyablement le moindre élément d'inquiétude 
ou d'opposition. C'est à une raison de cet ordre qu'il faut attribuer la 
mort violente d'un malheureux personnage de sang impérial, événement 
tragique dont la nouvelle vint à ce moment épouvanter le Palais et la 
Ville. J'ai raconté ailleurs ' comment dans l'hiver de 944 à 945, après 
avoir détrôné leur père le Basileus Romain Lécapène, les deux fils de 

1. Dans tout ce récit, j'ai presque constamment suivi Léon Diacre, témoin oculaire de ces événe- 
ments. Ni Cédrénus ni Zonaras ne mentionnent les embûches de Bringas, mais seulement ses craintes et 
ses soupçons bien naturels à Uendroit de Nicéphore. Suivant eux, il semblerait vraiment que le pre- 
mier ministre n'ait guère été qu'un naïf qui se serait laissé complètement duper par son très rusé ad- 
versaire. 

2. Les lies des Princes, pp, 39 sqq. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 




Bas-reUef «l'argent du uiusi-e <lu Louvre .1.; latin du x' siwlo. te t.. ■"•■' '«'l^ '*■ ■ 

reUqualre, «oit à renfermer le livre des Kvajigllcâ. Il a apiwrtcnu t-PenI». n 

présenté assU auprta du tombeau du Christ et montrant à Marle-MiulcleiKC et a il v 
Jé«u« en ert sorU. Des liwcriptiona en relief relatives au sujet extetrat sur le fond ; . 
de saint Marc et de saint Matthieu. Quant à celle qui forme bordure autour du 
bas-relief ou elle a été empruntée à l'un des Pérès frrecs. Le beau cimnUrc ■■ 
perles se réclament encore des traditions du bel art du X* siècle. 

SI 

KHPERKUR BTZAXTIN. 



274 UN EMPEREUR BYZANTIN 

celui-ci, associés par lui à l'empire vingt ans auparavant, Stéplianos et 
Constantin, avaient à leur tour été déposés, trente-neufjours plus tard, 
par leur beau-frère Constantin Porphyrogénète, le véritable souverain 
légitime, qu'ils avaient jusque-là tenu en cliartre privée. Après un court 
s(your aux îles des Princes, les deux frères furent déportés plus loin : 
le premier alla à Ténédos, puis à Samothrace où il périt en 948 de la 
main de ses gardiens; le second, successivement à Proconèse dans la 
mer de Marmara, puis à Eliodes, puis encore à Mytilène. Propre oncle 
de l'empereur défunt, frère de l'autocratorissa douairière Hélène, morte 
aussi depuis peu, le Basileus Stéplianos, qui paraît avoir été un esprit 
inquiet autant qu'énergique, n'avait jamais un moment, malgré cette 
longue et dure captivité de dix-liuit amiées, perdu l'espoir de re- 
monter sur ce trône où son père avait été si longtemps tout-puissant. 
Si souvent à Byzance on avait vu les captifs de la veille devenir les 
maîtres du lendemain! Déjà, en 948, une conspiration ourdie en faveur 
du prince banni avait été dénoncée, et ses auteurs, cruellement mutilés 
et battus, avaient été promenés sur des ânes à travers Byzance, puis 
relégués au loin. C'est même à la suite de cette aventure que l'infor- 
tuné Stéphanos avait été transféré à Mytilène ou Mételin, l'antique Les- 
bos, l'île verte et charmante où cent cinquante ans auparavant la grande 
Basilissa Zoé avait, elle aussi, passé les derniers mois de son lamentable 
exil. Il y végétait tristement depuis de longs jours lorsque arriva la 
nouvelle de la mort de Romain. Probablement, en voyant l'empire re- 
tomber aux mains d'une femme et de deux enfants, le malheureux 
banni reprit une fois encore espoir. Il conspira peut-être et attira sur 
lui l'attention de quelques-uns. En tout cas, il donna ombrage à Brin- 
gas. Il semble même, d'après le récit de Cédrénus, que celui-ci ait craint 
que Nicéphore ne voulût se servir de l'exilé comme d'un homme de 
paille pour arriver plus vite au pouvoir sous le couvert de son nom. 
La situation était trop périlleuse pour qu'on put tolérer même cette 
ombre de prétendant. On commença par le faire garder avec la plus 
extrême rigueur, puis, sur l'ordre exprès de la régente, le samedi de 
Pâques 18 avril, le « grand samedi », Stéphanos fut empoisonné dans 
l'église de Methymna en prenant la communion. Il mourut subitement 



A T' TiTVI k\i K < I I I : 



276 



(le ce morceau d'hostie en pleine céréiuoiiie. rersonne n'iKf'KiUi i\ recon- 
naître la main qui l'avait fraj)i)<' 

Nic('[)hore, investi de juiuvoiis j»i«'Mjiic MKi.uoiiaux, tu- n-tt'ur vu 
Asie dans le courant de mai, dut tressaillir d'aise de se retrouver ii la 
tcte de sa chère armée, drlivré du cauchemar de son imprudente /«qui- 
pée dans la capitale. Il ne perdit pas un jour, augmentant, exerçant 
incessamment ses effectifs, les concentrant à son ancien quartier général, 
qui était prol)a})lement encore Tzamandos. En apparence, il s'agis- 
sait toujours pour lui d'achever la conquête de la Cilicie, puis d'aller 




Mèlaille bysantine de d'ivotlon, en bronze, foiaant partie de m» collection. Au droit : le cmdllenient, le Chrltt entiv 
la Vierge et saint Jean, la lune et le soleil. Au rerers : la R^nrrection. Lea médalllet da piéti by t a nt inca daoatte 
•limensiou août d'une rareté extrême. 



attaquer une fois de plus dans sa capitale l'émir d'Alep et d'en tinir 
ainsi avec cet infatigable adversaire, auquel la mort du Basileus avait 
rendu l'espoir. Mais personne n'était dupe. Tous connaissaient jjIus 
ou moins le plan qui mûrissait dans l'ombre et dont deux person- 
nages seuls. : Nicépliore et Théophano, étaient à même de compter les 
fils '. Une nouvelle manœuvre imprudente de Bnngas, le troisième 
acteur de ce drame, fit éclater prématurément la révolution qui se 
préparait. 

Inconsolable d'avoir sottement laissé échapper cet ennemi mortel, 
surtout de lui avoir fourni l'occasion de rejoindre ses troupes fidèles, 



I . L'agent secret par l'entremise duquel Nicéphore correspondait avec TMophano se nommait Michel. 



27C UN EMPEREUR BYZANTIN 

])leinement édifié sur la correspondance secrète qui s'écliangeait de 
plus en plus couramment entre Nicéphore et l'impératrice, décidé à 
tenter un effort suprême pour se débarrasser de lui avant qu'il ne mar- 
chât sur Constantinople, Bringas s'aboucha d'abord avec le patrice 
Marianos Argyros, dit Apambas ', ancien connnandant des troupes 
d'Italie. C'était un ambitieux et bouillant personnage, nature ardente et 
mobile. L'eunuque lui offrit de le nommer au commandement de l'armée 
orientale en place de Nicéphore. Il alla jusqu'à faire briller à ses yeux 
l'espoir d'une union inouïe qui le mènerait à l'empire. Marianos, pru- 
dent pour une fois, refusa net de se mesurer avec un adversaire aussi 
redoutable et conseilla au rusé ministre de s'adresser plutôt à Jean 
Tzimiscès, le chef militaire le plus brave, le plus connu, le plus popu- 
laire dans l'empire après Phocas. Bringas suivit cet avis. 

Le nom de Jean Tzimiscès était à cette époque déjà fameux dans 
tout l'Orient. Depuis de longues années, le soldat intrépide qui devait 
un jour ceindre, lui aussi, le diadème des Basileis et anéantir pour un 
temps la naissante puissance des Russes, se couvrait de gloire dans 
toutes les campagnes de la guerre gréco-arabe. Aucun nom, après celui 
de « Nikfour le domestique », ne répandait plus d'effroi en terre sar- 
rasine. Il était de race arménienne, très noble % né dans la ville 
d'Hiérapolis, dans le district de Khôzan, qui fait partie de la quatrième 
Arménie ^ au pied de l'Anti-Taurus, non loin du cours du haut Eu- 
phrate, au sud-ouest d'Erzeroum. Son nom véritable était Tchemch- 
kik, dont les Grecs avaient fait Tzimiscès \ Il était de cette belli- 
queuse famille arménienne des Courcouas ou Gourgen qui avait déjà 
donné à l'empire tant de grands guerriers, le célèbre héros Jean Gourgen 
surtout. En même temps il était parent par sa mère de Nicéphore 
Phocas, avec lequel il offrait, du reste, le plus parfait contraste. Il avait 
jusque-là entretenu avec lui les relations les meilleures et venait de faire 



1 • C'est-à-dire originaire d'Apamée de Bithynie. 

2. Voyez Lebeau, Histoire (ht Bas-Empire, t. XIV, p. 101. 

3. Cette ville porta depuis le nom de Tchèmèschgadzak (Tscbemkazag), « Naissance de Tzimiscès T, 
qui lui est toujours resté dans la suite. 

4. Ou plutôt Tcbèmèschguig. Ce surnom arménien n'é tait autre, on le sait, qu'une allusion à la pe- 
tite taille de Jean. Les Sarrasins le nommaient Scbumuscbchig ou Tchumuschtiguin. 



IXIÈME SifcCLE. 



277 



à su suite la victorieuse campagne de Cilicie et de Syrie. La vit- <lc> 
camps, les dangers courus en commun, l'avaient lié d'amitii^' <^*troit<.' 
avec ce brave qu'il devait un jour faire assassiner si cruellement sous 
ses yeux pour lui ravir sa fenmie et sa couronne! 

Jean Tzimisc^s était peut-être la plus brillante personnification de 
la valeur guerrière à cette époque. Sans peur, d'une audace téméraire 




La Panagia byzantine. Feiutare murale dans nne église d'Athènes, d'après l'Art bytatui», de iL C. Bayet, 

Paris, Quantiiu 



et d'une fougue incomparable, doué des plus grandes et des plus sé- 
rieuses qualités militaires, il était adoré des soldats. Agé alors de bien 
près de quarante années, il avait cette très pÔtite taille à laquelle il 
devait son surnom, mais il était en même temps admirablement con- 
formé, parfaitement bien pris, d'une élégance extrême, d'une grande 
noblesse de maintien, avec un air audacieux de commandement, sur- 
tout une vigueur musculaire, une souplesse, une agilité extraordinaires 
qui paraissent avoir excité l'admiration unanime de ses contemporains. 
Il avait i\ la fois, disent-ils, la force du géant et le courage du héros, 
l'air imposant et fier dans sa courte stature. Voici le portrait que nous 



278 UN EMPEREUR BYZANTIN 



trace de lui Léon Diacre, qui vécut à ses côtés. « C'était un homme ar- 
dent, impétueux, d'un courage inouï, malgré sa très petite taille qui 
le faisait comparer au belliqueux Tyrtée. Des vertus héroïques, une 
vigueur étrange, irrésistible, habitaient ce corps si menu en appa- 
rence. )) Et plus loin : « Il était fort beau ; il avait le teint blanc et 
coloré, les cheveux roux avec le front et les tempes dégarnies, les 
yeux bleus, le regard hardi, le nez mince et charmant, la barbe égale- 
ment rousse. Il était bien pris, large d'épaules, il avait en lui une con- 
fiance incroyable pour un homme de si petite stature. Seul, il se jetait 
impétueusement au miheu de la foule des guerriers sarrasins, fauchait 
tout à l'entour à grands coups d'épée et regagnait les siens sain et 
sauf. Aux jeux du javelot, de l'arc, de l'anneau, à tous les exercices 
du corps : la course, le saut, il n'avait pas son pareil. On citait de lui 
des traits de force prodigieuse. Semblable à un oiseau qui vole, il fran- 
chissait d'un bond quatre chevaux rangés de front '. En même temps, 
son caractère était doux, mesuré, patient. Il était généreux à l'excès, 
munificent, même magnifique. Jamais on ne l'implorait en vain. Avec 
cela, il aimait la popularité. Il était ce tout à tous, » prodiguant l'or et 
les promesses, d'un accès très facile. Son principal défaut était d'être 
fort libertin. Il aimait avec passion les femmes et la bonne chère. » 

Ce parfait homme de guerre était pour lors patrice et stratigos du 
grand thème asiatique des Anatoliques. Il venait de rejoindre Nicéphore 
à la tête des contingents de sa province. Un autre chef illustre, d'ori- 
gine arménienne, se trouvait à l'armée. C'était Romanos Courcouas 
ou Gourgen, de la fameuse maison des guerriers de ce nom qui depuis 
deux générations se distinguaient à côté des Phocas à la tête des ar- 
mées impériales dans lès guerres sarrasines. Romanos Courcouas était 
stratigos du thème de Cappadoce ■. 

Les Phocas, les Gourgen, les Scléri, voilà les trois grandes familles 
militaires du dixième siècle byzantin. Sous tous les Basileis de la dy- 
nastie macédonienne, sous Basile P"" comme sous Léon VI, sous Cons- 
tantin VII comme sous Romain II, dans chaque campagne c'est un 

1. Léon Diacre cite un autre exemple curieux de cette agilité extraordinaire. 

2. Cédrénus dit qu'il était stratilate d'Anatolie. 



A r I IXIÈME SIÈCLE. 279 



Pliocas, un un Cuurcuuat», |iailwi.s iji. .^. .*.w.^, .|ui est ù l.i ;* .* .!«.' 
l'armée. Chaiiue victoire est gagnée par un d'eux. C'étaient en même 
temps les premières fomilles nobles d'Asie-Mineure, les premières fa- 
nn'lles d'arcliontes orientaux, comme on disait alors. 

Un des plus anciens Courcouas mentionnés dans les sources est l'il- 
lustre capitaine Jean 1""; celui-là fut célèbre sous Basile 1". De ses deux 
fils, l'un, Jean II, se couvrit de gloire en Orient, sous la régence de 
Romain Lécapene. Il eut pour fils le Romanos dont je parle en ce mo- 
ment, qui commanda souvent en chef en Asie ', et Théophile, stratigos 
de Mésopotamie, père de Jean Tzimiscès. 

De ces trois grandes familles guerrières on ne connaît, pour ainsi 
dire, pas un membre qui ait été prêtre. Tous furent soldats. 

Bringas, après avoir encore réussi à faire éloigner de Constantinople 
les principaux parmi les parents et les partisans de Phocas, expédia 
donc aux deux chefs arméniens que je viens de présenter au lecteur 
un message secret dont la teneur était à peu près identique à ses ou- 
vertures à iMarianos. Il leur dénonçait les prétendus projets de trahison 
scélérate de Nicéphore vis-à-vis des jeunes Basileis et offrait à Tzi- 
miscès le commandement en chef des troupes d'Asie retiré à Phocas ; 
à Romanos Gourgen, par contre, il offrait celui de l'armée d'Occident, 
à condition que tous deux le débarrasseraient de cet ennemi public 
n'importe par quel moyen. Ils pouvaient à leur choix le faire tondre et 
enfermer dans quelque monastère, ou l'expédier enchaîné à Cons- 
tantinople. « Je m'en remets à toi, écrivait-il à Tzimiscès; accepte 
d'abord le commandement en chef des scholes d'Anatolie ; puis, prends 
patience ; avant peu tu seras Basileus des Romains. » 

Les choses tournèrent tout autrement que ne le pensait le Parakimo- 
mène. Au reçu de ses dépêches, Tzimiscès, soit qu'il efit encore quelque 
loyauté au cœur, soit plutôt qu'il fût mieux à même d'apprécier la si- 
tuation et combien il était devenu impossible de s'opposer au triomphe 
définitif de Nicéphore, s'en alla tout droit trouver celui-ci, qui, souf- 
frant, était pour lors couché sous sa tente. « Tu dors, lui dit-il, s'as- 

1. Le fila de Romanos, Jean III, devait périr on 971 dans un combat contre les Boaaes. 



280 UN EMPEREUR BYZANTIN 



seyant t\ son chevet, alors qu'un misérable eunuque est en train de 
conspirer ta ruine. Allons, lève-toi, il n'est que temps. Lis cette lettre. 
Tii verras comment ce vertueux Bringas s'occupe de préparer ta 
perte. » Nicéphore lut et garda un silence farouche, comme accablé. 
« Que faire? soupira-t-il enfin. — Que faire! s'écria l'Arménien; tu 
le demandes ! Sera-t-il dit que des chefs tels que nous, à la tête de la 
plus belle armée du monde, nous subirons plus longtemps l'esclavage 
d'un vil eunuque, d'un misérable Paphlagonien ? Succomberons-nous 
donc à d'infâmes intrigues de gynécée ? Allons, je te le répète, il n'est 
que temps. Mets-toi à notre tête : ceins le diadème impérial et en 
route pour Constantinople ! » Et comme Nicéphore résistait encore, 
ou du moins feignait de résister, Oédrénus va jusqu'à dire que Tzi- 
miscès et Gourgen, dans leur hâte impatiente de précipiter cette ré- 
volution qui les mettrait au premier rang après leur camarade cou- 
ronné, allèrent jusqu'à tirer leurs épées, le menaçant de mort au cas 
où il hésiterait encore. Lui, feignant une grande terreur, faisant 
l'homme contraint et forcé, finit par céder à leurs instances. Certai- 
nement aussi il dut être secrètement encouragé par de nouveaux mes- 
sages de la régente, toujours plus exaspérée de l'arrogante suprématie 
de Bringas. Depuis son retour en Asie, Nicéphore brûlait pour elle 
d'une passion plus vive encore. Cédrénus affirme, probablement à tort, 
que ce fut son amour pour la divine Théophano, plus encore que l'am- 
bition du pouvoir, qui triompha de ses derniers scrupules. 

Levant le masque très subitement, quittant le camp de Tzamandos 
vers la seconde quinzaine de juin, Nicéphore, à la tête de tous ses 
contingents cantonnés dans la région, s'avança avec Tzimiscès et 
Gourgen jusqu'à Césarée de Cappadoce, cette grande cité d'Asie où, 
l'année d'auparavant, il avait célébré la sainte fête de Pâques. Là, le 
3 juillet, eut lieu un grand spectacle militaire digne du vieil empire 
romain. En face de toutes les troupes d'Orient, réunies dans la plaine 
auprès de la ville, Nicéphore fut proclamé Basileus au lever du soleil. 
Jean Tzimiscès avait lui-même soigneusement disposé la mise en 
scène de cette pompe guerrière. A la tête de tous les chefs de corps. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



281 



suivi dv liuiiiaim.», ( iuingL-ii et «le Nicf|»lnMf llt'\ahiuiiiir.s, j>atiict'.s 
comme lui, il s'était présenté le fçlaive en main, A la jwrte du pavillon 
(lu domestique, puis, tous ensemble, l'entourant nvoc des aorlain/itiouM 
frénétiques, agitant leurs éj)ées 
au-dessus de leurs têtes, l'avaient 
salué autocrator des Romains, 
l^asileus tout-puissant, lui sou- 
haitant, suivant la formule im- 
muable, (( Long règne et longue 
vie ! y> C'était bien encore h\ nn 
empereur issu d'une sédition 
militaire, un véritable imperator 
proclamé par les légions comme 
aux temps les plus troublés de 
l'histoire romaine du troisième 
siècle, avec cette différence, ce- 
pendant, qu'il n'était pas ques- 
tion de chasser du trône les héri- 
tiers légitimes. Dans la pensée 
des chefs de l'armée d'Asie, et 
l'avenir leur donna raison, il 
s'agissait uniquement d'eiî finir 
avec l'insupportable suprématie 
du premier ministre Briugas, de 
donner un époux digne de ce 
nom î\ la jeune régente et un 
protecteur éprouvé aux deux 
faibles enfants assis sur le vieux 
trône de Constantin, de procurer, 
en un mot, un défenseur éner- 
gique et fort à l'immense empire dont ceux-ci venaient d'hériter. 

Tandis qu'au radieux soleil de juillet, sous les murs de Césarée, les 
stratigoi, les comtes, les turmarques de l'armée byzantine environ- 
naient Nicéphore, le hissant à la mode antique sur un vaste bouclier, 




Saint Jean le Précarscur. Peinture murale dant lUM ^Uae 
d'Athènes. D'après VA ri bytantin^ de U. C. Bayet, Paris, 

Quantiu. 



K\IP£ll£UB LTZANIIX. 



se 



282 UN EMPEREUR BYZANTIN 



les soldats, préparés dès longtcjiips à cette scène, accouraient par mil- 
liers, accueillant le nouvel autocrator de leurs démonstrations enthou- 
siastes. Ils criaient : c( Longue vie à Nicépliore Auguste ! longue vie 
à l'invincible empereur que Dieu protège! » Surtout ils criaient : El; 
zry TToXiv, £i; T/jv ttoXiv ! (( h Byzance, à Byzance! » (la Ville par ex- 
cellence). 

En vain Nicépliore se débattait encore, du moins feignait de se 
débattre ; en vain, pour refuser le pouvoir, il invoquait son dégoût de 
la vie, son désir ardent de retraite, son existence assombrie par la mort 
de sa femme, dont il était veuf depuis quelque temps déjà, par celle de 
son fils unique Bardas ' ; en vain il suppliait plus ou moins hypocritement 
Tziiiiiscès de se laisser proclamer à sa place, priant qu'on lui permît 
du moins de se consacrer à la guerre contre les Sarrasins, pour laquelle 
il se disait bien mieux préparé que pour l'administration d'un pareil 
empire. Il dut céder à l'ivresse générale. On l'arracha presque de 
force de sa tente, pour le promener sur son bouclier devant le front 
des troupes. Puis on lui chaussa les célèbres bottines de pourpre, les 
rouges campagia aux aigles d'or brodés, indices du pouvoir suprême, 
chaussures réservées au seul Basileus des Romains, bien que le roi des 
Bulgares prétendit avoir le droit d'en porter aussi. 

(( Nicéphore avait bien vite oublié, dit l'honnête Léon Diacre, les 
serments terribles par lesquels, devant le patriarche et le sénat, il 
s'était, quelques semaines auparavant, si solennellement engagé à ne 
rien tenter contre les droits absolus des fils de Romain. » On peut dire 
pour sa défense qu'il n'avait plus guère le choix et qu'il lui fallait ou 
triompher de Bringas et lui succéder au pouvoir, ou périr misérable- 
ment. Par un dernier scrupule vis-à-vis des jeunes Basileis, il refusa 
pour le moment de revêtir les autres insignes de la toute-puissance 
impériale, le stemma, la robe à grands carreaux, n'acceptant que les 
campagia. Ainsi créé autocrator de par le droit de la révolution, il res- 

1 . Ce jeune homme, que Phocas cliérissait, avait péri tragiquement, tué par accident dans une joute 
par son cousin germain Pieuses. La lance de ce dernier avait malencontreusement atteint l'œil du jeune 
homme. Pieuses épouvanté lâcha son arme, mais celle-ci rebondit si malheureusement que l'orbite en 
fut perforé. Bardas, tombé de cheval sans connaissance, expira presque aussitôt. Nous ignorons la 
date précise de cet événement. 



AU DIXIEME SIECLK. 283 



.Nwi.iv une Seconde luis ilc >t*u j-i, .., -.avi tiiiuultuciisciu<iit il«. ua... 

les chefs. Ceint de lY'pce, la lance en main, del)out sur un tertre ^•levé 
sous le grand ciel bleu, il harangua l'année disposée en un cercle im- 
mense, a Soldat»; je .suis Ba.sileu8 de j)ar vous. Nous ne pou vit. i 
lérer davantage le gouvernement de ce misérable eunuque 
serai dévoué jusqu'à la mort. Vous, soyez-moi dévoués de même, il y 
aura probablement, hélas, du sang versé, car nous allons combattre, 
non plus les Arabes de Crète ou de Syrie, mais des soldats romains, et 
nous avons à conquérir la capitale même de ce puissant empire, qui ne 
se laissera pas enlever comme un simple kastron sarrasin. L'effort sera 
grand et pénible, mais Dieu combattra.pour nous, car Bringas l'acntcl- 
lement offensé. Suivez-moi jusqu'au bout avec confiance. I 
conduis à la victoire. » C'est par de tels discours demi-guerriers, demi- 
dévots, que les capitaines de Hyzance avaient coutume de surexciter la 
pieuse ardeur dynastique de leurs superstitieux soldats. En toute cir- 
constance du reste, lorsqu'il eut A parler aux troupes, Nicéphore s'at- 
tacha à ne se présenter à elles que comme le tuteur des jeunes empe- 
reurs , leur protecteur dévoué improvisé par la nécessité. 

Cette brève allocution, ces paroles ardentes enflammèrent extraor- 
dinairement les courages. Les soldats prodiguèrent {\ leur chef les plus 
vives protestations d'amour. Ayant passé tous ses jours dans les camps 
depuis son enfance, personne ne savait comme lui parler aux troui^es et 
s'en faire obéir. « Personne, s'écrie le chroniqueur, n'avait l'esprit mi- 
litaire au même degré quejui. » 

Les phases diverses de ce grand drame se succédaient avec une rapi- 
dité extrême. Sans retard on courut à la cathédrale de Césarée. Le 
métropolitain y bénit selon les rites le nouvel empereur, et celui-ci, 
de retour dans sa tente au milieu du camp, fit immédiatement acte de 
souveraineté. Jean Tzimiscès, véritable auteur de cette foudroyante 
révolution, reçut la première charge militaire de l'empire, cette fonc- 
tion de domestique des scholes d'Anatolie que Nicéphore quittait 
à peine, celle que Bringas avait offerte à l'Arménien subtil pour prix 
de sa trahison envers son compagnon d'armes. On voit que Jean n a- 
vait rien perdu à demeurer fidèle à ses amitiés. Il fut de plus " 



284 UN EMPEREUR BYZANTIN 

au rang de magistros, la plus haute des dignités palatines à cette époque. 
D'autres chefs importants, le patrice Nicéphore Hexakionitès entre 
autres, furent également promus ; puis, de la tente impériale, partirent 
précipitamment dans toutes les directions les messagers de cour, les ba- 
silikoi du nouveau maître de l'empire, porteurs d'ordres et de lettres, de 
nominations et de révocations. Les meilleurs officiers de l'armée furent 
lancés cette même nuit sur toutes les routes qui conduisaient à la mer 
Noire et aux détroits, emportant leurs brevets de stratigoi des thèmes 
et de clisurarques des forteresses. Ils avaient mission de se saisir rapi- 
dement au nom de Nicéphore de tous les points importants de la côte, 
avant même que le bruit de cette révolution ne fut parvenu jusqu'à. 
Byzance. 

Puis, quittant à son tour Césarée, le Basileus improvisé entraîna 
dans sa marche ardente vers la capitale cette admirable armée, mer- 
veilleusement formée par lui sous les remparts de Chandax comme sur 
les champs de bataille de Cilicie et de Syrie.* Il s'agissait de ne pas 
perdre une heure, pour ne point permettre à Bringas d'organiser la 
défense, pour profiter, en un mot, de tous les avantages d'une aussi su- 
bite sédition. Dès le lendemain de la proclamation de Nicéphore, les 
têtes de colonnes des troupes d'Anatôlie étaient en marche sur Byzance. 
Jean Tzimiscès, en qualité de domestique des scholes, fut laissé en 
arrière pour reprendre et poursuivre les opérations contre le Hamda- 
nide. 

Philothée, évêque d'Euchaïta\ prit les devants sur l'armée. Il était 
porteur de lettres de Nicéphore adressées au patriarche, au Parakimo- 
mène, au sénat. « Je suis votre Basileus, leur mandait-il, le tuteur dé- 
signé des autocrators jusqu'à leur majorité. J'arriverai incessamment à 
Constantinople. Recevez-moi comme votre maître à tous et je vous 
conserverai vos dignités ; je vous en accorderai même de nouvelles. 
Sinon, vous périrez par le fer et la flamme. » 

Les auteurs de la révolution militaire de Césarée avaient si habile- 

1. Ville d" Asie-Mineure. 



A I I 



IXIKME SIÈCLK. 



285 



ment pris leurs dispositions qu'il semble que ce fut par les lutins de 
Nicéphore stulement que Bringas reçut la première nouvelle de ces 
graves événements. Ce fut pour lui un coup de foudre et la lecture de 
ces missives brèves, im|)érieuse8, le transporta de fureur, «t TI reçut 
l'évêque d'EucIiaïUi, dit un chroniqueur, 
comme si c'eût été l'envoyé de quelque 
petit souverain de Scytliie, de quelque 
misérable chef barbare. » Le pauvre 
prélat fut par son ordre enchaîné et jeté 
au cachot. Puis l'eunuque, cet homme 
énergique et hautain , résolu î\ ne céder 
jamais, se prépara à une résistance dé- 
sespérée. Mais il se trouvait pour cela 
dans la situation la plus fâcheuse, étant 
en réalité seul t\ supporter le poids des 
événements. Sa rapacité, sa réputation 
très justifiée d'accapareur, sa dureté 
envers les classes pauvres l'avaient dès 
longtemps rendu profondément impo- 
pulaire. Sa qualité d'eunuque, ses al- 
lures hautaines, son abord rogne et 
emporté lui avaient créé des ennemis 
en foule dans tous les rangs de la so- 
ciété. 

Cet homme vieux et cassé, cet eu- 
nuque ridé avait une ame de fer. Sans 
perdre courage, il ne songea qu'à lutter, 
qu'à découvrir un compétiteur capable 
d'arracher à la fois à Nicéphore la cou- 
ronne et la main de Théophano. Seul, il fit face à tout. Son premier soin 
fut d'organiser la défense de la capitale. Tous les points stratégiques 
importants furent occupés par les divers corps de la garde et par 
les bataillons du thème de Macédoine pour lors en garnison t\ Byzance. 
Il croyait pouvoir compter sur eux à cause de la haine traditionnelle 




Roi (le JikU en costume d'empereur bt-nn- 
tlii. Miniature d'un d«s plu* b«»ux maniw- 
criU Io'muiUm du X* siècte d« k BtbUo- 
thèqne 



286 UN EMPEREUR BYZANTIN 



qu'ils portaient aux soldats arméniens, et avant tout, naturellement, à 
leurs chefs, les Phocas et les Tzirniscès. Le commandement de la dé- 
fense fut confié par lui aux plus courageux patrices, à des chefs intré- 
pides, la plupart adversaires personnels des Phocas et des Gourgen, 
à Marianos Apambas, celui-là même qui venait de rejeter les offres 
de Bringas, à Fex-stratigos Paschal, à Nicolas et à Léon de l'illustre 
maison des Tornice'. Les remparts furent hâtivement mis en état, les 
portes closes et murées, le port barré. Constantinople , derrière les 
mille créneaux et les trois cents tours de son immense enceinte, reprit 
soudain cet aspect étrange, silencieux et effrayant de colossale place 
de guerre dans l'attente, qu'elle avait revêtu tant de fois déjà à travers 
les sanglantes annales de son orageuse histoire. 

Le dimanche 9 août, un peu plus d'un mois après le départ de Cé- 
sarée, une rumeur éclata soudain dans la ville anxieuse. Les avant- 
gardes de Nicéphore venaient d'apparaître en face de la capitale, dont 
elles n'étaient plus séparées que par le Bosphore. Dès la première heure 
du jour elles s'étaient présentées aux portes de Chrysopolis, ce fau- 
bourg asiatique de Constantinople qui a nom aujourd'hui Scutari, et 
l'avaient occupée sans rencontrer de résistance. Nicéphore avait aus- 
sitôt installé son quartier, général au palais d'Hiéria. C'était une char- 
mante villa impériale aux jardins ombreux arrosés d'eaux vives. Les 
empereurs du dixième siècle aimaient à y venir prendre le frais durant 
les étés brûlants qui les chassaient du Grand Palais Sacré ". Comme 
le prétendant mettait le pied dans cette résidence, il y fut rejoint par 
plusieurs de ses plus importants partisans, qui, à la première nouvelle 
de son arrivée, avaient réussi à sortir de Constantinople. Son frère. 



1. Marianos Apambas, Nicolas et Léon Tornice figurent déjà dix-huit ans auparavant parmi les con- 
jurés qui aidèrent le Basileus Constantin à se débarrasser de ses beaux-frères les Lécapénides. Les 
Tornice étaient de nobles archontes arméniens, et cependant les adversaires de Phocas. 

2. Cette villa impériale, sise aux portes mêmes de Chalcédoine, sur une pointe de la rive asiatique du 
Bosphore, aujourd'hui désignée sous le nom de Féner-Bagtché, avait été bâtie par Constantin Vil. La 
cour avait coutume d'y célébrer vers la mi-septembre la procession des vendanges, curieuse cérémonie, 
relique dernière des fêtes bachiques transformées en bénédiction solennelle des grappes. Le Lh-re des 
Ccrvmonies décrit en détail cette scène étrange. On se croirait en plein paganisme, n'étaient la présence 
du patriarche et les invocations au Dieu tout-puissant, protecteur de la vigne. L'empereur distribuait 
les premières grappes aux dignitaires. Les factions chantaient un hymne au vin et à la grappe. Cela 
s'appelait la procession d'Hiéria (ou mieux des Hiéria). 



AU DIXIÈME SikCLE. 



287 



Léon Phocas, était du nombre. IJien quY'troitenient surveilk-, il (tait 
parvenu, après s être longtemps caché dans la ville, A s'échapper par 
un souterrain et »\ gagner, déguisé en homme du commun, la rive 
d'Asie. Nicéphore aurait voulu profiter de l'émotion universelle que 
son approche avait soulevée dans Hyzance pour se jeter sur le champ 
dans la capitale avec son armée. Un obstacle essentiel le força de s'nr- 




Darid et Goliath. Ooliath costumé en guerrier bysantio, rètn de la cotte de mailles, ooiffé da oaaqiw de vatM, anné 
de la lance et du bouclier. D'après nne miuiature d'un célèbre manuscrit bjzantin du x* siècle de te BlbHoiitèqae 
de Salut-Marc de Venise, le psautier de l'empereur Basile II, pupille de Nicéphore PhocM. (D'après les Arts imdu*- 
ti-ieh n " moyen âge, de M . Jules Labartc.) 



reter brusquement. Par un ordre du Parakiinoiiiène, toutes les embar- 
cations du Bosphore, tous les navires de la flotte impériale, avaient été 
retirés sur la rive d'Europe. Le passage du détroit était pour le mo- 
ment impossible. 

Cependant à Constantinople l'émeute grondait. Sitôt que le bruit de 
la marche de Nicéphore s'était confirmé, Bringas avait lancé un décret, 
signé des deux petits empereurs, mettant hors la loi tous les parents et 
les partisans de l'usurpateur. Un certain nombre furent assez heureux 
pour s'échapper aussitôt ou du moins pour se cacher jusqu'il l'arrivée du 



•2H8 rX HMPKlîEUR BYZANTIN 



Xicc'plioro. r.'inni eux se trouvait, ou l'a vu, le frère même du préten- 
dant, le lirill.'int v.'iinijueur de Kylindros. Les antres furent jetés en pri- 
son cl i^-ard('s comme otages. Le rarakimomène exaspéré voulait leur 
faire ere\er les yeux. De ces infortunés, le plus illustre certainement était 
le jtropre ])ère de Xicé})liore, le vieux magistros Bardas. Le célèbre 
guerrier, si longtemps le chef victorieux des scholes d'Asie, aujour- 
d'hui {)lus (}n'octogénaire, accablé par les ans, n'avait pu fuir. 

Lors(|ue Xicépliore et son armée étaient ai)parus sur la rive d'Asie, 
une immense émotion populaire avait secoué la capitale instantané- 
ment agitée. La foule encombra les rues. Sans la présence redoutable 
des troupes encore fidèles à liringas, elle eût certainement acclamé le 
prétendant. A ce moment, ]>ardas, profitant du tumulte, parvint à s'é- 
vader, ])eut-étre bien de connivence avec ses gardiens. Il courut, lui 
aussi, se réfiigier en suppliant à Sainte-Sophie. Les gardes de Bringas, 
survenus aussitôt, voulurent l'arracher de cet asile réputé inviolable. Ce 
l"ut cet incident qui fit éclater la révolte. Le vieux héros des guerres 
sarrasincs était doublement populaire à Byzance, et par lui-même et 
parce qu'il était le père de Nicéphore. Au premier bruit du danger qu'il 
courait, la foule s'amassa. Armée de tout ce qui lui tomba sous la main, 
elle envahit la Grande Eglise et en chassa les gardes de l'eunuque qui 
parlementaient avec les prêtres. Puis le peuple se constitua le gardien 
de ])ardas, et chaque fois que les patrices, partisans de l'eunuque, ten- 
tèrent d'arracher le prisonnier de son refuge, leurs soldats furent vio- 
lemment re])oussés par la foule qui les obligeait à se retirer en les 
couvrant d'injures. 

A partir de ce moment, nous avons pour nous guider dans le récit 
confus de ces terribles journées la curieuse narration d'un témoin 
oculaire. Ce très précieux récit anonyme, qui nous a été conservé dans 
le Lirre (Jr.s Cérémom'es de Constantin Porphyrogénète ', est bien 
plus complet, ])bis mouvementé que ceux de Cédrénus ou de Léon 

1. ( hap. N( VI du liviv I. Ce récit de l;i semaine troiiUée qui se termina le dimanche suivant par 
Icntrcjc trioiiiiihale du Xic'j.li.jrc à f'oiistantinople a certainement été rédigé par un témoin oculaire qui 
était en mrme temps un client ou un familier, en tout cas un dévoué partisan du prétendant. Il est 
iiititiilé : !,rni,/iirafi',N (proclamation ou avcnement) -/« Basileus Xlcrpliore, ex -domestique des scholes 
d'Annt'A'w, ^nrv'iteur <lii r/ir',.<f, ,',iij>/;rc'ir (i-<]s c(»ira[/cux. 



M MXIKME SIECLE. 289 



Diacre avec Icsi^ucls il dillcic J ailleurs sur certains (.-...., J ai 
combiné du mieux que j'ai pu les indications fournies rar ers divoraos 
sources. Donc, le dimanclie U aofa . ,[ 

appris que la foule empêchait les gardes d -ir de Bardas réfugié 

dans la Grande Eglise, le Parakimomène, qui attachait une importance 
extrême à conserver sous la main un aussi considérable otage, se rendit 
de sa personne à cheval à Sainte-Sophie. A ce moment on lisait l'évan- 
gile du jour, un de ces onze évangiles de la Résurrection api>elé8 
Anastasima, qui se récitent dans toutes les églises grecques au matin 
du jour du Seigneur. L'eunuque, étrangement irrité, mettant pied à 
terre et repoussant de la main la foule hostile, monta droit au Patriar- 
cheion , résidence du patriarche, dont le principal corps de logis , le 
Thomaites, attenant à l'Eglise, donnait sur le Forum Augustéon. Un 
colloque rapide s'établit entre lui, Polyeucte et son conseil. Il est 
probable que le patriarche refusa d'intervenir. 

Alors Bringas, de plus en plus exaspéré, redescendant dans l'Eglise, 
entouré de ses gardes, harangua brutalement le peuple qui s'obstinait 
î\ entourer le vieillard fugitif. L'insulte et la menace A la bouche, 
cet homme d'une noble intrépidité devant le danger, mais totalement 
ignorant de l'art de persuader la foule ou de l'adoucir par de bounes 
paroles, interpella les émeutiers du haut d'une des chaires, leur 
promettant, s'ils ne s'en allaient, tous les châtiments les plus affreux, 
jurant qu'il les ferait mourir de faim en arrêtant l'arrivage des vivres 
dans la capitale. Cet incident inattendu et cette résistance sur laquelle 
il ne comptait pas l'avaient mis hors de lui. Devant cette multitude 
irritée, prête aux dernières extrémités, il n'eut pas une parole de con- 
ciliation, (( il fut injurieux, hautain et atroce, dit le chroniqueur, au 
delà de toute expression. )> On accueillit ses menaces par d'immenses 
huées. « Je vous traiterai de telle sorte, ré})éta-t-il, je châtierai si cruel- 
lement votre résistance, je vous affamerai si bien que vous en mourrez. 
Je vous ferai payer un sou d'or le peu de blé qui pourra tenir sur vos 
genoux '. » On lui répondit par de longues clameurs, par des vivats 

1. Littéralement, ce qui peut se contenir dans le sein, dans le pli du manteau. On voit par cet mci- 
dent que le marché des grains de l'empire était déjà alors tout entier aux mains de l'Eut. 

KMPKBKUU nr/ANTIX. " 



290 UN EMPEREUR BYZANTIN 



en faveur de Nicéphore. Remontant à cheval , il s'en alla plus furieux 
que jamais, mais atterré, commençant à comprendre que c'en était fini 
de lui, décidé cependant à la plus énergique résistance. 

La foule le suivait l'accablant d'injures, malgré les coups des soldats. 
En traversant l'Augustéon, vers le Milliaire, où était installé le Marché 
au pain, il s'arrêta et donna en personne aux marchands l'ordre atroce 
de suspendre immédiatement la vente. Puis, comme, malgré sa colère, il 
avait conservé tout son esprit de ruse, sa fertihté d'invention, il rentra 
au Palais, et quand, à l'heure du repas de midi, il fut informé que le 
peuple lassé avait en grande partie déserté Sainte-Sophie, prenant par 
la main les deux petits empereurs, il redescendit avec eux dans l'Église 
sans passer par la place, en y pénétrant directement par les portiques 
supérieurs qui mettaient en communication directe le saint édifice avec 
la demeure impériale. Sainte-Sophie était presque vide. Changeant de 
tactique, le Parakimomène, s'approchant du magistros épouvanté et, se 
hâtant pour prévenir le retour du peuple, le combla de bonnes paroles 
et de promesses de vie sauve faites sous les serments les plus solennels. 
Affaibli par l'âge ou éperdu de terreur. Bardas céda et se laissa emmener 
au Palais probablement. A l'heure des vêpres, la Grande Église se 
remplit à nouveau. La foule, irritée de ne plus retrouver le magistros, 
se mit à insulter le patriarche et le clergé, qui n'avaient pas su protéger 
leur prisonnier ou qui l'avaient trahi. L'émeute reprit plus violente 
que jamais. D'ardentes attaques partout s'établirent. Déjà on jetait 
des pierres aux prêtres. Le patriarche, résolument bien que sourde- 
ment hostile au Parakimomène, voyant la tournure que prenaient les 
événements, courut au Palais. Il dut être pressant, car il en ressortit 
presque aussitôt, tenant par la main le vieux Bardas. A ce spectacle, la 
foule se calmait déjà, lorsqu'un ordre vint de nouveau, de la part de 
Bringas, interdisant au magistros de retourner dans l'Église qui, seule, 
pouvait lui donner un abri sûr. C'en était trop ; le peuple définitive- 
ment se souleva. Ce ne fut plus une émeute, ce fut une révolution. 
Constantinople, certainement envahie par d'innombrables émissaires 
de Nicéphore, se mit tout entière en rébellion. Une portion du peuple, 
entourant Bardas, le ramena dans sa demeure et monta la garde pour 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



291 



l'y protr<r('r : l'autre, plus jioiiilinMi^ 



" " •■•ii.'iiit (l.iii- 



'<■ r: 



le 




Reliquaire en forme de calice au nom de Basile le bâtard, le célèbre partisan de Phocas (voy. p. 294). Ce pnScietuc 
joyau conservé dans le trésor de Saiut-Marc à Venise, et qui contient des relique» du Précurseur, consiste en nne 
coupe d'agate avec pied et qionture en argent doré. Sur le pied court l'inscription dont le fac-similé art figuré à la 
page suivante et dont voici la traduction : Stiyneiir, prête tecours à Basile, le trki illiitfre proidrt et pamlimomènf. 
Trois jMîtits lions attachés au bord du vase supportent une patène en métal qui se trouve aiiini «nspenduc et ni'an- 
moins fixée à demeure. Une inscription pieuse, dont je donne également le fac-similé à la page 293. est gravcc en 
rond sur cette patène en caractères liés et remplis d'abréviations. Des médaillons représentant la Virrge. le Cbriht 
et des saints sont intercalés dans cette seconde inscription. La hauteur réelle est de 26 centimètre*. 

fragments de bois, de débris de grilles, de briques, se jeta sur les soldats 



m 



c^ 



h 



292 UN EMPEREUR BYZANTIN 

^ macédoniens du Parakimomène' et sur sa garde de pri- 

§ sonniers sarrasins qui occupaient le Forum Augustéon sous 

les ordres de Marianos Apambas, de Paschal, et de quelques 
autres officiers. Un terrible combat de rues s'engagea. Les 
Q soldats de l'eunuque, malgré leur dédain pour la populace, 

[^ accablés par le nombre, furent tous massacrés après une ré- 

^ sistance désespérée. Il en fut de même sur d'autres points. 

§ Tous les détachements macédoniens, dispersés dans les posi- 

S tiens stratégiques, furent successivement attaqués par la 

^ s foule. Presque partout ils furent les plus faibles et durent 
^ I fuir. Puis les insurgés, se précipitant par la Ville, se livrèrent 
^ J à mille excès. Partout on se battait de rue à rue, de maison 
^ I à maison ; partout on mettait à sac, ou on brûlait, on démo- 
(Ç 5 lissait jusqu'aux fondations les demeures des partisans no- 
toires de Bringas. On pillait, on massacrait dans tous les 
quartiers de la cité. Une foule d'individus périrent ainsi dans 

r? — ^ ^ 

^ 3 mille luttes partielles. Puis encourut aux remparts, on brisa 
les portes. Des gens traversant les fossés se lançaient sur le 
rivage, appelant à grands cris Nicéphore, le conjurant de 
liâter son entrée dans la Ville. Des deux côtés du Bosphore ses 
^ g partisans se faisaient des signes de reconnaissance. Toute 
^ t la nuit du dimanche au lundi, l'émeute gronda dans la ca- 
,^ "5 pitale. 

Bringas, après avoir cherché partout quelque nouveau pré- 
tendant à opposer à Nicéphore, d'échec en échec avait fini 
^ ^ par se retirer dans son palais particulier. Voyant la foule y 
c^ accourir, abandonné des siens, il n'eut que le temps de se jeter 

c=3 dans cette même Grande Eghse d'où la veille il avait voulu 

(^ faire chasser Bardas. On détruisit tout chez lui; puis le peuple, 

g pris de rage folle, nivela jusqu'à terre l'emplacement de sa 

^ demeure. Trois jours encore cette populace en démence de- 

te 

^^ 1. C'étaient les seules troupes sur lesquelles le parti de Bringas pût encore compter. 

^^ Les Macédoniens étaient, je le répète, très hostiles aux troupes asiatiques et surtout armé- 

^^ niennes. 



^ 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



293 



iiieuia iiiailiesse de Constaiitiuople. Ce fut une période d'horrible ;m- 
goisse. Les émeutiers faisaient ce que bon leur semblait. Nicëphore et 
l'armée d'Asie nequittaieiit pas la rive opposf'.Mlii B(,v.j,|,on'. Lrv. ^f.ldats 




Fac-similé de l'inscription circulaire gravée sur le pourtonr de la patène du calice de Basile le bâtard (voyex p. S91). 



du Parakiniomène qui n'avaient pas péri luttaient encore, se cachaient, 
ou couraient rejoindre le prétendant. Nul frein à la i)lus épouvantable 
anarchie. Trois jours durant, on pilla, on brida, ou démolit. Une foule 
de hauts personnages suspects de regretter le gouvernement de l'eu- 
nuque, traqués par la foule, furent jetés en prison. La cour, enfermée 
dans le Palais Sacré, protégée parles capitaines et les soldats de la garde, 



294 UN EMPEREUR BYZANTIN 



observait tremblante la marche des événements. On avait condnit 
Bardas dans cette enceinte pour qu'il y fut en sûreté jusqu'à l'arrivée 
de son fils. 

Peu à peu les dernières résistances cessèrent. Comme le patrice 
Marianos Argyros Apambas cherchait une dernière fois à rallier ses 
soldats, passant à cheval dans une ruelle, une femme, du haut d'un toit, 
lui lança sur la tête un vase plein de terre qui le jeta mourant à bas de 
sa monture, le crâne fendu. Il expira le lendemain. C'était le meilleur 
chef du parti de la résistance. Cette catastrophe exalta encore les es- 
pérances des émeutiers et de tous les partisans de Nicéphore. Les 
défections se multiplièrent dans les rangs des défenseurs du régime 
qui s'écroulait. 

Cependant l'émeute avait trouvé un chef. Dès le soir du premier jour, 
l'eunuque Basile', le célèbre bâtard de Romain Lécapène % s.'était 
déclaré pour Nicéphore, avec lequel il devait certainement s'être aupa- 
ravant entendu. Cet ancien parakimomène et général de l'empereur 
Constantin VII, qui avait joué sous le règne de ce souverain un rôle 
très important et qui devait en jouer un bien plus considérable dans la 
suite, était un esprit brouillon, changeant, aventureux, mais audacieux, 
très résolu, d'humeur guerrière malgré sa triste condition physique ^ Il 
était pour lors l'ennemi acharné de Bringas. C'était un personnage des 
plus considérables. Son nom revient à chaque page de Léon Diacre et 
des chroniqueurs contemporains. Romain Lécapène, le destinant aux 
plus hautes charges de cour, l'avait fait mutiler dès son enfance suivant 
la barbare coutume du temps, supprimant de la sorte les aspirations 
à la pourpre de ceux qui, nés sur les marches du trône, n'étaient cepen- 
dant pas destinés à y monter. En 944, Constantin Porphyrogénète 
l'avait créé patrice et exarque de la grande hétairie, l'un des corps de 
la garde composé de Ross ou Russes et de Vœrings ou Northmans 
Scandinaves, puis, quelques mois après, parakimomène ou accubiteur 
(c'est-à-dire premier chambellan) et chef du sénat. Il avait été, en 

1. On l'appelait Basile le bâtard pour le distinguer de ses homonj-mes. 

2. Et d'une esclave russe, bulgai-e suivant Jou!. 

3. Léon Diacre dit naïvement que Basile devait ce caractère énergique à ce qu'il était « de sang 
mêlé, impur. » 



AI DIXIÈME SIÈCLE. 



29£ 



outre, un des grands génc^Taux des guerres orientales de cette époque. 
En 958 encore, à la tête de l'armée d'Asie, il avait remporté de brillants 
succès sur les Sarrasins et célébré un triompbe à Constant inople. 
L'année suivante, à l'avènement de Komain II, ce fut lui, on l'a vu, qui, 
de ses propres mains, déposa la dépouille de Constantin VII dans le 
sarcophage de Léon VI. Immédiatement après il était tombé en dis- 
grâce. Cela se passait presque toujours ainsi A Byzance; à chaque 
règne nouveau, les favoris de la veille devenaient les victimes du len- 
demain. Il avait été remplacé précisément par Bringas dans sa charge 
de parakimomène. De là, la haine acharnée qu'il lui portait. Notez 
qu'à Byzance, au dixième siècle, la disgrâce d'un haut fonctionnaire 
n'était point une retraite dorée dans quelque villa somptueuse; c'était 
la pauvreté, la misère même avec toutes leurs amertumes. Le fonc- 
tionnaire qui avait encouru le déplaisir du Basileus, eût-il été le premier 
dans l'empire après le souverain, était privé le plus souvent de ses 
biens, toujours de tous ses titres, de toutes ses dignités. Heureux 
quand la colère du maître n'allait pas jusqu'à lui faire crever les yeux, 
ou tout au moins jusqu'à l'exiler dans quelque monastère perdu. On 
conçoit quelles animosités, (jnelles aspirations de vengeance un tel 
traitement devait accumuler dans le cœur de celui qui, tout-puissant 
la veille, devenait en vingt-quatre heures un véritable paria. Basile, 
qui n'était point une âme vulgaire, qui semble avoir été un homme 
d'un mérite réel et d'un grand courage, ne put supporter son abaisse- 
ment soudain. Il est probable que Bringas, qui le redoutait, le traita 
cruellement; cependant il ne le dépouilla point de ses biens, qui étaient 
considérables. Maintenu à l'écart par lui tout le long du règne de 
Romain, Basile n'eut plus qu'une pensée, se venger. Plus tard, il 
devait trahir un jour ce même Nicéphore au triomphe duquel il allait 
tant contribuer en ce moment. Cet homme remarquable joua sous 
quatre règnes successifs un rôle presque toujours prépondérant. 

B*isile, réunissant à la hâte ses esclaves et ses serviteurs au nombre 
de plus de trois mille (chiffre qui nous donne une haute idée de ce que 
devait être à cette époque le train de maison d'un grand personnage 
byzantin), leur fit distribuer des armes et parut tont h coup sur la 



29G UN EMPEREUR BYZANTIN 



place du Forum à la tête de ce groupe nombreux. Acclamé par les 
émeutiers, il prit résolument en main la direction du mouvement. Pres- 
que partout il eut le dessus. Parcourant successivement avec ses 
bandes tous les quartiers de la capitale, il faisait proclamer de carrefour 
en carrefour l'avènement de Nicéphore. Ce fut à son instigation que 
furent commis les principaux actes de pillage et de destruction des 
maisons de Bringas et de ses partisans. La plus terrible heure de la 
lutte fut cette nuit du dimanche au lundi. Depuis minuit jusqu'à l'aube, 
le carnage, l'incendie, le pillage régnèrent en maîtres à Constanti- 
nople. Une moitié de la capitale saccageait l'autre. Ce n'étaient pas 
seulement les demeures des riches ou des personnages en vue qui 
tombaient ainsi sous la hache et la pioche des émeutiers. D'innombra- 
bles masures donnant asile à la plus misérable population furent dé- 
molies en quelques heures. Une foule de haines privées furent assouvies 
à l'ombre des ténèbres et sous le couvert de ce tumulte général, la 
foule suivant aveuglément tous ceux qui l'excitaient à détruire. 

Enfin, la lassitude étant venue, la populace cessa cette œuvre étrange 
de dévastation. Par toutes les rues, par tous les carrefours, on se mit à 
invoquer l'arrivée de Nicéphore, qui, toujours immobile sur la côte 
d'Asie, laissait tranquillement les événements se dérouler en sa faveur. 
On criait : « Longue vie à Nicéphore Auguste ! longue vie à Nicéphore 
Callinique (c'est-à-dire (( qui a remporté de si éclatantes victoires)! » 
Partout aussi la foule associait au nom de son héros ceux de Théophano 
et des jeunes Basileis. Les sénateurs se montraient parmi les plus 
enthousiastes. 

Toujours sous la conduite de Basile le bâtard, la foule des citoyens 
armés se rua vers la Corne-d'Or. Le port fut pris d'assaut. Les vaisseaux 
de la flotte, les lourdes trirèmes, les dromons ignifères furent en un 
clin d'oeil envahis par la multitude, impatiente de se porter à la ren- 
contre du triomphateur et de son armée qui, l'arme au pied, attendait 
alignée sur la rive opposée du détroit. Tous ces bâtiments subitement 
pavoises, escortant la galère impériale que Basile conduisait à Nicé- 
phore, s'ébranlèrent à la fois aux applaudissements de centaines de 
milliers de spectateurs. Ils eurent bientôt fait de franchir le Bosphore. 



AU DIXIÈMK SIÈCLE. 



S97 



A leur suite volaient des centaines d'embarcations plus légères, barque» 
et caïques dans lesquels s'empilaient tumultueusement les i^artisaus k 
chaque heure plus nombreux du nouveau maître de Tempire. A mesure 
(lu'ils débarquaient, les habitants de Constantinople se précipitaient 
vers le lieu où se trouvait Nicvpliorr, clicnliant à 'li^tinguer ses traits, 
le saluant d'acclamations incessantes. 

Les journées du 14 et du 1.5 se passiTcnt de la sortf^. T» ■ -iubreuses 
entrevues réunirent Nicéphore et les principuu.x per.- ...... cs de l'em- 
pire dans le palais d'Hiéria. Le 14, le magistros Léon Phocas, expédié 
en avant-garde, fit son entrée dans la capitale bouleversée, qui semblait 
un vaste champ de carnage, et en prit possession au iumh d.. .^..u frère. 




Monnaie de bronze attribuée à la Basiliâsa Théopliano, Theophano Aui/utta. 
C'est l'unique monnaie connue de cette iinj)ératrice. 

Les prévisions de Nicéphore ne s'étaient niCnie pas réalisées. Ses 
troupes étaient demeurées victorieuses sans coup férir. L'émeute inté- 
rieure, habilement dirigée par Basile, tout le monde aidant du reste, 
avait suffi à jeter à bas ce qui restait du pouvoir détesté de l'eunuque. 
Le samedi 15, eut lieu une dernière entrevue. Basile le bâtard, res- 
tauré dans sa charge de parakimomène en place de Bringas, un autre 
Basile, préposite, et quelques hauts fonctionnaires et archontes dési- 
gnés spécialement pour lui faire escorte, furent invités par I< t 
Nicéphore à venir le trouver au palais d'Hiéria ' et à lui faire cortège. 
Ils passèrent la nuit auprès de lui. Le lendemain, (I<v ' 'r lieu 

l'entrée solennelle dans la capitale. La régence de ThéupiiaiH., gouver- 
nant seule au nom de ses deux enfants, avait duré juste cinq mois, du 
16 mars au 14 août 963 ". 

1. 'Ev Toï; 'ItpB.OLi ua),aTiot;. 

2. De la belle Basilissa Théopkvno, régente pour ses fils, il nous reste un unique type mouéta:: 

que peu certain, une rarissime pièce de cuivre portant son effigie de face, diadémée, te sceptre eu m-.... 

M 

EMl-KREUlt BYZ.\NTIN". 



298 UN EMPEREUR BYZANTIN 



Le 16 août donc, jour du Seigneur, avait été fixé pour l'entrée et le 
couronnement de Nicéphore. La veille au soir, il avait dû envoyer, sui- 
vant la coutume, au patriarche la déclaration suivante écrite de sa main : 
« Je crois en un Dieu unique, Père tout-puissant, qui a fait le ciel et la 
terre, etc., etc.*. Et, en outre, je confirme, confesse et approuve les dé- 
cisions apostoliques et divines, ainsi que les constitutions et définitions 
des sept conciles œcuméniques et des conciles locaux, et aussi les pri- 
vilèges et coutumes de la très sainte grande Eglise de Dieu. De même, 
je confirme et approuve tout ce qu'ont établi et défini les très saints 
Pères droitement, canoniquement, sans erreur. De même, je promets de 
demeurer toujours le fidèle et véritable esclave et fils de la très sainte 
Eglise et d'être son défenseur et vengeur, d'être clément et philanthrope 
envers mes sujets, tant que la justice et les convenances le permettront, 
de m'abstenir de meurtres et de mutilations le plus possible, de suivre 
toute vérité et justice. Je répudie et dis anathème à tout ce que les 
saints Pères ont réprouvé et anathématisé, et, de toute mon âme, de 
toute mon intelligence et de tout mon cœur, je crois audit Symbole 
que j'ai écrit en commençant, et je jure, en face de la sainte et aposto- 
lique catholique Eglise de Dieu, de tenir toutes ces choses. Ecrit le 
quinzième jour du mois d'août. — Tout ce qui précède, moi, Nicéphore, 
empereur fidèle au Christ et Basileus des Romains, je l'ai écrit et signé 
de ma main et je le livre aux mains de mon très saint seigneur le pa- 
triarche œcuménique Polyeucte, et avec lui au divin et très saint 
synode. » 

De grand matin, par une de ces admirables journées d'été si fré- 
quentes sur le Bosphore, un des plus beaux points du monde, Nicéphore, 
qui avait probablement passé la nuit en prières dans quelque oratoire, 
était monté, avec le parakimomène Basile et les plus hauts hommes de 
l'empire, sur le dromon impérial, embarcation merveilleuse réservée 
au seul Basileus. La,veille au soir, le navire tout doré, éclatant de mille 
couleurs, pavoisé de soie, avait été se ranger sur la rive à la disposition 

avec la légende Théophano Augusta. Au revers est gravée une image de la Panagia. Il n'est fait aucune 
mention, sur cette monnaie, des deux petits empereurs Basile et Constantin. Voyez la vignette de la 
page 297. 
1. Le reste du Symbole jusqu'à la fin. 



AI I'! V I KMl. . .:.. ..... i99 

du nouveau maître du inoude uriental. Sous un pavillon de |)ourpre 
supporté par des cariatides dor^Ses, s'élevait le trAne d'argent A la proae, 
se dressait une statue de saint Georges. I^es Hanca et la i)Oupe étaient 
décorés de spliinx, de lions, de 8ir6ne8. Les matelots impériaux tenaient 
des rames dorées. Ces tr^8 importants porsoimatrcs étaient de toutes 
les cérémonies officielles. 

Le beau dromon avec son précieux fardeau, convoyé par toute la 
flotte, eut bientôt fait de traverser le Kospliore à son entrée même dans 
la mer de Marmara. Puis, longeant la muraille qui défendait Constan- 
tinople du côté de la rner et passant devant le port de Théodose, il vint 
aborder près du très saint monastère des Abramites, vulgairement dit 
de la Vier^^e Aclnropoiétos, c'est-A-dire « qui n'est pas faite de main 
d'honmie », parce qu'on y conservait une des plus célèbres parmi ces 
prétendues images miraculeuses de la Mère du Christ si vénérées en 
terre d'Orient. Nicéphore, débarquant aussitôt, gagna, suivi de son 
cortège, le palais de la Magnaure de l'Hebdomon. C'est de h\ qu'il 
devait partir pour faire son entrée dans la capitale, la majeure partie 
de l'armée le suivant. Devant lui, des hérauts d'armes furent dépêchés 
pour aller en son nom prendre possession du Palais Sacré, où il devait 
coucher le soir même et présider au banquet après la fin de la céré- 
monie. 

L'Hebdomon était un important faubourg de la capitale situé en 
dehors des murailles, le long de la rive de la Propontide, à une dis- 
tance de sept milles du milliaire de l'Augustéon, à trois environ de 
la porte Dorée. On y voyait le palais des Secondiens et le château des 
Théodosiens, deux belles églises dédiées à saint Jean, surtout le vaste 
kampos on champ de manœuvre qui s'étendait presque jusqu'à la 
porte Dorée et oh venaient camper les troupes victorieuses la veille 
des entrées triomphales ', puis encore le palais delà Magnaure, qu'il 
ne faut point confondre avec l'édifice plus connu du même nom situé 
près du Grand Palais et de Sainte-Sophie. C'était presque toujours de 
là que les Basileis partaient en cortège lorsqu'ils faisaient leur entrée 

1. Comme l'ancien chami> d»- M.n- ()<• I.i Rome n'i>uMii;iin.-. :■ k i ; o i yzanoe aw^armlo 

•en'ait aux manœuvre» de l'a run.-<-, aux r.,viu-, aux fOt- -, .»ux i-m'' • • i"iu.... 



30Q UN EMPEREUR BYZANTIN 



dans la capitale par la porte Dorée, soit pour célébrer un triomphe, 
soit pour se faire couronner '. 

La Magnaure avec ses dépendances formait dans l'Hebdomon une 
petite localité à part, avec son port, son marché, son forum. Sur le 
kampos s'élevait un autre édifice célèbre, le Tribounalion, d'où on li- 
sait les proclamations à l'armée, d'où le nouvel empereur était d'ordi- 
naire présenté aux troupes assemblées. Pour Nicéphore, cette cérémo- 
nie tumultueuse s'était accompHe dès la proclamation du 2 juillet à 
Césarée. Le Tribounalion était probablement une salle ouverte élevée 
sur des gradins comme le portique d'un temple antique. Sa façade était 
certainement figurée sur un des bas-reliefs de la fameuse colonne 
d^Arcadius, bas-reliefs qui nous ont été conservés par le dessin bien 
connu attribué d'ordinaire à Gentile Bellini ". 

Nicéphore, en éclatant costume militaire, montait un cheval blanc 
très fougueux, caparaçonné de pourpre et d'or, étincelant des feux 
des phalères impériales, pierres gravées de grande dimension serties 
d'or, qui constellaient la tête et le poitrail du noble animal. On portait 
devant le glorieux cavalier six flamoula ou étendards d'étoffes pré- 
cieuses de vives couleurs. Une foule infinie l'accompagnait et le pré- 
cédait, poussant des vivats. Une foule plus prodigieuse encore, toute la 
population de l'énorme cité, l'attendait à partir de la porte Dorée sur 
l'immense parcours qui s'étendait de là à travers la Ville jusqu'à la 
Grande Eglise et au Palais Sacré. Grands et petits, riches et pauvres, 
ceux de la noblesse comme ceux des Factions, ceux des faubourgs et 
ceux du port, artisans par centaines de mille, moines innombrables, 
soldats et marins en congé, paysans de Thrace et de Bithynie, accou- 
rus par tous les chemins qui conduisent à Byzance, tous, faisaient la 
haie, portant, malgré ce grand soleil d'été, des torches allumées, brû- 
lant l'encens, agitant de petits drapeaux. Partout résonnaient les trom- 
pettes, les cornes, les nacaires, les tambours, les cymbales. Partout 
éclataient incessantes les acclamations inouïes de tout ce peuple. On 

1. Basile le Macédonien, à son retour de l'expédition victorieuse de Germanikia et de Téplirice, se 
rendit du palais d'Hiéria à la Magnaure de l'Hebdomon, et de là à la Théotokos des Abramitcs, puis 
au Palais Sacré par la porte Dorée. 

2. Unger, op. cit., p. 189. 



AI l'IXlÈME SIÈCLE, 



SOI 



acclamait le général heureux qui 



• I 



estauré la gloire de la très 




Ci-lèbrc (Ulmatiqoe impériale du trésor de Saiut-Picire du Vatican. Ce ipieodide rlttOMBt d'origiaa bjraatiiM c4 
fait d'un tissu de soie bleu sombre rehaussé d'or et d'argent. On rappelle «noore, tort à tort,, te cba|Nda paya «tel 
Léon III. Cette gravure est la copie très exacte du bean drarin colorié inédit que po ert d t Ift IWWI o t bè n — MlJo- 
nale. La représentation qui figure sur le devant de la dalmatiqae, et qui (*t ici repradidta, «A «M Taate mIm 
symbolique ob figurent cinquante-quatre penonnagea : érangéliste*, patriarcbce et sainta g r o up é a aatoar dn Chriat 
entre la Vierge et saint Jean. C'est le triomphe même dn Christ. Lm loacriptiona grec q pa a ln o d é i» tn eaUe éri* 
matiqoc en indiquent nettement la provenance. La date est moins ceruine. La baaoté da OMtdBai flgnm nnNto 
les meilleure)) œnvres des peintres bysantins dn x* oa du xi* siècle. Ce TttemtBt mpaita m/t otttalwiol m 
des plus remarqnablea produite de l'habileté dca artisans byrantias. 



sainte Mère des Byzantins, la divine Théotokos, qui avait châtié l'or- 
gueil de TAgarène impie et fait fuir cent fois le Hamdanide et ses ca- 




302 UN EMPEREUR BYZANTIN 

valiers rapides devant les bataillons orthodoxes. On acclamait le mâle 
et vigoureux capitaine qui remplaçait le faible Basileus défunt et al- 
lait donner à l'empire force et repos. 

Le cortège éblouissant s'avançait avec une peine extrême, empri- 
sonné entre deux murailles vivantes, à travers l'immense kampos, lon- 
geant le 'parateicMon par la longue voie dallée de plaques de pierres 
colossales qui borde extérieurement la Grande Muraille, celle même 
qu'on suit encore aujourd'hui pour la visite des murs. 

Nicéphore, avant de traverser le kampos, avait dû probablement, 
comme nous savons que le fit Basile le Macédonien lors du triomphe 
de Germanikia, entrer dans l'égHse de Saint- Jean de l'Hebdomon, y 
dire la prière et y allumer des cierges. Sa première véritable station 
fut à ce même monastère des Abramites de l'Achiropoiétos , auprès 
duquel il avait débarqué quelques moments auparavant. C'était main- 
tenant la troisième heure du jour. Le Basileus, descendant de cheval 
à la porte de l'église , y fit une courte prière suivant les rites, puis re- 
vêtit par-dessus sa casaque militaire le sagion de pourpre et le scara- 
mangion aux fourrures précieuses, ce vêtement byzantin éclatant et 
somptueux si souvent mentionné par les chroniqueurs, qui ne nous ont 
jamais dit exactement en quoi il consistait *. 

Remontant à cheval, le sceptre crucigère ayant remplacé l'épée 
dans sa main, Nicéphore, suivi de l'infini cortège, se remit en marche. 
Enfin il atteignit la porte Dorée et s'arrêta court sous cette voûte fa- 
meuse qui avait déjà été le théâtre de tant d'entrées pareilles. Bâtie 
par Théodose II dans la région du Cyclobion en souvenir de la défaite 
de Maxime, elle avait, depuis, vu passer tous les triomphes byzantins 
de tant de siècles. D'admirables sculptures la décoraient. Gyllius et 
d'autres voyageurs au dix-septième siècle en ont encore distingué des 
traces. Aujourd'hui ce qu'il en reste est caché dans les constructions 
du château turc des Sept-Tours, le vieux Cyclobion médiéval. La porte 
Dorée était un véritable arc de triomphe à trois baies, dont une cen- 



1. Suivant im des récits, c'est seulement de ce monastère des Abramites que Nicéphore aurait ex- 
pédié au-devant de lui les personnages désignés pour prendre officiellement en son nom possession du 
Palais Sacré et y préparer son installation. 



\ l MXIKME SIÈCLK. 303 



traie plus élevée. Ce qu'on montre sous ce nom aux touri>i< > a n, \:\- 
d'hui est tout autre chose. 

Nicéphore, sous l'arceau médian, lui n joiai par ks chcls Haiiuôin.s 
prisonniers qui avaient can){>é cette nuit-li\ en dehors de la porte 
Dorée. Puis il dut longuement subir les acclamations offirifllos de» 
Factions qui chantaient en mesure, s'entre-ré|)ondaii ilmie 

bruyant et bizarre, lanyant au ciel cent formules diverses dont l'ordre 
se succédait rigoureusement. Voici à peu pr^s ce qu'elles disaient jjar 
les mille voix de leurs chantres installés au dedans de la porte durant 
que le Basileus, tête levée, raide et hautain sur son cheval immobile, 
écoutait, tous autour de lui faisant silence : a Sois le bienvenu! Nict'»- 
phore, Basileus des Romains ; sois le bienvenu, prince très grand, sois 
le bienvenu, toi qui as mis en déroute les armées aga rênes, toi qui as 
détruit leurs cités, triomphateur très grand, toujours auguste. Par toi 
les nations barbares ont été subjuguées; par toi Ismaël vaincu a «lu 
demander grâce à genoux ; par toi la puissance du peuple romain s'est 
largement amplifiée. Que ton. règne soit fort et prospère! Dieu a eu 
pitié de son peuple, Nicéphore, lorsqu'il t'a désigné pour être Basileus 
et autocrator des Romains. Réjouis-toi donc, cité des Romains, accueille 
avec transports Nicéphore couronné de Dieu, car voici il vient illumi- 
nant de sa splendeur toute la surface de la terre habitable! » 

Le cortège s'ébranla à nouveau. Maintenant il s'avançait à l'inté- 
rieur même de la Ville, foulant lentement les dalles gigantesques de 
l'avenue triomphale qui menait à travers toute la cité jusqu'au forum 
Aiigustéon. C'était là la grande voie de Byzance, la Mesa, comme on 
l'appelait vulgairement, que toujours les triomphes suivaient depuis 
la porte d'Or jusqu'au vestibule delà Chalcé, qui était la port^du Palais 
Sacré sur l'Augustéon. C'est par cette rue superbe, théâtre obligé de 
toutes les cérémonies, qu'ont défilé durant dix siècles tous les cortèges 
byzantins. Déjà, en l'an 468, sous le règne de Ix-on P', nous voyons 
la tête de Denzerichos, le fils d'Attila, tué par Araspastos, transportée 
solennellement à travers la Mesa jusqu'au Xylokerkos, oii elle fut pi- 
quée sur la pointe d'ime épée. En 610, on porta de même l.i lu 
tyran Phocas fichée sur un glaive. 



304 UN EMPEREUR BYZANTIN 



En ces occasions, la Mesa, bordée sur une grande partie de son 
parcours de beaux édifices, le palais de Lausos, le prétoire du Préfet 
de la Ville, etc., était merveilleusement décorée, ravissante à parcourir. 
Encore aujourd'hui, du sommet de la plus haute des sept tours du 
cluiteau turc délabré qui a remplacé le Cyclobion hellénique et le Pen- 
tapyrgion des Byzantins , on reconnaît facilement la direction de l'an- 
cienne voie triomphale. Elle passait d'abord tout près de l'éghse de 
Saint-Jean de Stoudion, le célèbre couvent des moines akimites, (( ceux 
qui ne dorment point )), parce que constamment un tiers de la com- 
munauté devait être en état d'extase. Cette église est devenue la mos- 
quée de l'Ecuyer, Imrahor-Djami '. La Mesa traversait ensuite ce qui 
de nos jours est devenu le lointain quartier de Psammatia, passait par 
le forum d'Arcadius, qui est aujourd'hui Avret Bazar, puis par le fa- 
meux forum de Constantin, dont la Colonne brûlée ' marque encore 
l'emplacement, et aboutissait enfin à l'Augustéon. 

A l'entrée de cette dernière place , le cortège fit halte une fois en- 
core. Nicéphore , descendant de cheval, entra dans le sanctuaire de la 
très sainte Théotokos du Forum, petite église située en face des bâti- 
ments du Sénat. Cierges en mains, pieusement prosterné, il adora la 
miraculeuse Icône qui se dressait au fond du temple. Puis, les eunuques 
le déshabillant à nouveau, le revêtirent du dibétésion, tunique étroite 
et longue, à vastes manches retombant jusqu'aux talons, avec un ca- 
puchon dans le dos, tunique que seuls le Basileus et plus tard le César 
et le nobilissime étaient en droit de porter. Ils lui ceignirent la tête 
de la tiare blanche et remplacèrent sa chaussure guerrière par les 
campagia de pourpre et les campotouba, sortes de jambières et de cuis- 
sards d'apparat. Ainsi accoutré, Nicéphore, cette fois à pied, traversant 
l'Augustéon au milieu d'acclamations nouvelles poussées par cent mille 
voix, passant sous l'arcade du milliaire d'or, entra dans Sainte-Sophie 
par l'Horologion, tout le cortège et la foule le suivant. Le patriarche 

1. Ou Emir Ak-hour Djami. 

2. La Colonne brûlée porta jadis la statue d'Apollon transformée par Constantin en sa propre eflSgie 
80U8 les traits du Christ. Les rayons du soleil encadrant la tête da dieu antique devinrent les clous 
de la Passion. La statue de Constantin fut remplacée par celle de Julien l'Apostat, et celle-ci par la 
statue du grand Théodose. 



1 



BASILEUS BYZANTIN 



Basile ii, fils de itoMAix n et ])e théoi^haxo, en gkand costume impérial d'apparat. 



Miniature d'un psautier datant des premières années du onzième siècle, conservé à la bibliothèque de Saint-Marc 
de Venise. (D'après les Ar/x indimtrii'U 'tu moyen rif/f, de M. Jules Labarte.) 



if 




^ Spiegel, lith 



BASILEUS BYZANTIN EN GRAND COSTUME IMPERIAL. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



305 




Colonne ae Li/u^uiutiu, dite CoIhhul' m me afi>ui> 'lut-ue a iiu noircie par des incendies. Cette colonne, rapportt^c. 
dit-on, de Rome par Constantin, se voit de partout à Coustantinople, grâce à la situation dominante qu'elle oc- 
cupe au sommet de la seconde colline. Elle était surmontée d'une statue d'Apollon en bronze, dont Constantin flt 
ôter la tête pour la remplacer par la sienne. La statue fut renversée par la foudre sous le règne d'Alexis Comnènc. 
Le Fatladium de Byzance était, dit-on, enfoui sous cette colonne. 



Polyeucte, descendu de Tambon, vint le recevoir à la porte, escorté de 
son immense clergé. On portait devant l'empereur la Sainte ,Croix. 



EMTERBUn BYZ.VXT1X. 



89 



30G UN EMPEREUll BYZANTIN 



Devant lui encore, un sénateur, debout sur les degrés qui faisaient le 
tour de l'Augustéon, jetait parmi la foule encombrant la place des 
epihomhia, souvenirs des anciennes largesses consulaires, morceaux 
de pain contenant chacun trois sous d'or, trois pièces d'argent, trois 
oboles de cuivre. On en jetait autant de milliers que l'empereur l'a- 
vait ordonné au matin \ 

L'Horologion était une vaste et magnifique salle qui faisait partie des 
bâtiments annexés au mur méridional de la Grande Eglise. Elle s'ou- 
vrait sur le Forum. Son nom lui était venu d'une horloge solaire qui 
s'y trouvait placée. Nicéphore, debout dans cette salle, eut à subir de 
nouveau les longues euphémies des Factions. Cette fois elles chan- 
taient : « Voici : le bien public réclame Nicéphore comme empereur. 
Les lois l'appellent. Le Palais Sacré lui ouvre ses portes. La cour, 
l'armée, le peu}ile, le sénat le réclament avec prière. Le monde, l'ar- 
mée attendent sa venue. Que Nicéphore règne pour le bien commun ! 
Exauce-nous, ô Dieu, nous qui t'invoquons ! Exauce-nous ! Longue vie 
à Nicéphore! Nicéphore Auguste, toi seul es pieux, toi seul es au- 
guste. Dieu t'a donné à nous. Dieu te protégera. Demeure sans cesse 
vainqueur, serviteur du Christ. Nicéphore règne à travers les âges. 
Dieu protège ton empire très chrétien! » J'abrège ces formules inter- 
minables ; j'abrège également le récit de la cérémonie. Il serait trop 
long de raconter par le menu comment Nicéphore, toujours escorté 
par le patriarche, après avoir traversé la salle du Puits Sacré et s'être 
présenté à la margelle du très saint Puits de Samarie , entra par la c( belle 
porte » dans la salle du Métatorion, qui servait de vestiaire impérial , 
comment, caché derrière un voile que tenaient les cubiculaires eunu- 
ques , il y échangea le dibétésion contre le tzitzakion , ce vêtement au 
nom barbare peut-être d'origine chazare ou simplement orientale, orné 
de figures de fleurs, et dont nous ne connaissons nullement la forme, 
comment, après avoir revêtu encore le sagion par-dessus le tzitzakion, 
il franchit enfin la grande porte de Sainte-Sophie, dite Basiliké, et, 

1. Nicéphore fut-il à ce moment, c'est-à-dire avant de pénétrer dans la Grande Église, présenté, sui- 
vant la coutume, à la foule debout sur un bouclier que portaient le patriarche et les principaux di- 
gnitaires ? C'est ce que ne rapporte aucun récit de cette époque, mais la chose est probable. 



l'IXIÈME SIÈCLK. 



piLMiaiil la torche des mains du jiR'posite, alluma les cierges consacrés, 
comment il adora, puis se découvrit et, guidé par le patriarche, tra- 
versa le temple, passa A droite de l'ambon et de la solea, francliit les 
grilles saintes des petites portes, ralluma les cierges, fit de nouveau 
acte d'adoration, puis, retournant sur ses pas, toujours avec le patriar- 
che, monta de devant le béma dans l'ambon. 

Sur l'ambon était placé l'antiminsion, petit autel portatif à pierre 
consacrée. Dessus étaient disposés la chlamyde ou tunique impériale, 
la couronne et les autres emblèmes. Le patriarche, après avoir récité 
les prières sur la chlamyde qu'il bénit, la passa aux cubiculaires, qui en 
habillèrent aussitôt l'empereur; puis le patriarche le revêtit de ses 
mains des insignes impériaux proprement dits et le couronna ainsi sur 
l'ambon dans le grand silence de la foule assemblée, tous se décou- 
vrant. Le Basileus s'était agenouillé et Polyeucte, après avoir lu les 
prières d'usage, partie à voix basse, partie à voix haute, lui ôta la tiare, 
traça sur son front une croix avec l'huile consacrée, puis posa la cou- 
ronne sur sa tête. Durant ce temps il chantait à voix très haute le tri- 
sagion, cet hymne fameux à la Trinité, et les prêtres, puis les séna- 
teurs, les Factions, les chanteurs, le peuple tout entier, le répétaient 
par trois fois criant : « Tu es Saint, Saint, Saint, gloire dans les hauts 
lieux à Dieu, et sur la terre paix,» puis la Longue vie t\ Nicéphore, 
grand Basileus et autocrator î » 

Aussitôt après, le pontife remit au nouveau souverain l'akakia, 
sachet de soie rempli de la poussière des tombeaux, destiné à le rap- 
peler à l'humilité, au renoncement, à lui représenter la vanité des 
choses humaines. Lui, de son côté, déposa sur l'antiminsion, ou autel 
de l'ambon, l'apokombion, présent obligé consistant en une certaine 
quantité de Hvres d'or. 

Alors Nicéphore, maintenant ceint de la couronne, escorté par cent 
Varangiens porte-hache et par cent jeunes gens armés des premières 
familles d'archontes de la cité, redescendit de l'ambon par le côté op- 
posé, traversa à nouveau l'église et, rentrant dans le Métatorion, s'as- 
sit sur le trône. On allait procéder à l'adoration. Les hauts dignitaires, 
se présentant successivement par séries ou « vêla », s'agenouillèrent. 



308 UN EMPEREUR BYZANTIN 

embrassant dévotement les deux genoux de leur nouveau maître, d'a- 
bord les magistri^ puis les patrices, et les stratigoi ou gouverneurs 
des tlièmes, puis les protospatliaires, la maison militaire, les chefs des 
corps de la garde, puis les sénateurs et les liypatoi, représentants des 
anciens personnages consulaires, puis les spathaires, les stratores, les 
comtes ou comités des sclioles, les candidats cavaliers, les scribones, 
les protosécrétis , les vestitores et les silentiaires , les mandatores et 
les candidats non montés, puis bien d'autres aux titres plus étranges 
encore. Sur l^heleusate^ ce s'il vous plaît )), du préposite grand eunu- 
que, ils souhaitaient à Nicéphore de longues années heureuses, puis, 
faisant un demi-tour, s'en allaient, après que le préposite eut encore 
crié : « Réjouissez-vous. » 

Il faudrait des volumes pour raconter dans tous ses détails cette uni- 
que et interminable cérémonie, avant de dire comment Nicéphore sortit 
enfin de ce temple auguste, devenu « autocrator des Romains, isapos- 
tole, c'est-à-dire l'égal des apôtres, successeur du très pieux Constan- 
tin, représentant de la puissance divine sur la terre. » 

Nous ignorons si Théophano assista à ce couronnement avec ses fils, 
qui furent certainements présent. Un passage de Cédrénus permettrait 
de le supposer. Manassès dit également que la jeune Basihssa vint 
avec tout le sénat , les mains tendues , à la rencontre de l'heureux gé- 
néral, mais c'est peut-être là une simple amphfication poétique. Si 
vraiment Théophano fut présente, elle dut aller s'asseoir dans l'église, 
près du tabernacle, sur l'estrade recouverte de tapis de pourpre où 
avaient été disposés trois trônes d'or pour elle et ses fils. Vêtue de 
l'himation noir et du manteau violet ou mandya des veuves, tenant de 
la main droite un rameau d'or semé de grosses perles, elle dut assister 
à toutes les phases de la cérémonie dans une immobilité officielle ab- 
solue. Deux eunuques l'avaient soutenue sous les bras dans sa marche. 
Toutes ses femmes l'accompagnaient. 



CHAPITRE VI. 



Portrait physique et moral du Basilens Nicéphore. — Ses vertus guerrières. — Ses qualités, ses défauts. 
— Sa vocation monastique. — Ses relations avec saint Athanase , constructeur du couvent de la Lanre 
du mont Athos, — Description de l'empire à l'avènement de Nicéphore. — Thèmes d'Europe ou d'Oc- 
cident. — Thèmes d'Orient. — Voisins de l'empire: les Bulgares et leur czar Pierre ; les Hongrois ; les 
Petchenègues ; les Khazars ; les Russes ; les petits Étiits slaves de l'Adriatique ; les princes italiens ; les 
souverainetés musulmanes en Asie ; les dynastes arméniens et géorgiens. — La garde des marches 
byzantines de la frontière d'Asie. — Les akrites et les apélates. — Digénis Akritas. 



A partir du 16 août 9G3, Nicéphore fut donc autocrator des Romains 
et régent de l'empire au nom des deux petits Basileis, Basile et 
Constantin. Il avait, à ce jour, environ cinquante ans, cinquante et un 
suivant Léon Diacre. Il était, nous dit ce chroniqueur, qui fut son con- 
temporain et le vit souvent, d'un teint olivâtre, naturellement fort noir 
et rendu tel plus encore par tant de brûlantes campagnes sous le so- 
leil d'Asie. Il avait de fort épais cheveux noirs qu'il portait longs ', 
des yeux également noirs très petits, le regard pensif et triste 
éclairé d'un feu sombre, abrité sous d'épais sourcils, le nez moyen 
fortement busqué à son extrémité, la barbe plutôt courte et rare, aux 
favoris grisonnants. Il était de petite taille, gros, presque replet, avec 
la poitrine et les épaules très larges^. 

Il était de caractère taciturne, renfermé, « plutôt sombre, » mais très 
passionné. J'ai insisté déjà sur ses admirables qualités militaires, sur 
son énergie physique peu commune qui faisait de lui un véritable Her- 

1. Sur un sceau de lui qui m'a été communiqué par M. Sorlin Dorigny, et qui est d'ailleurs Tunique 
que je connaisse de cet empereur, ce détail est frappant. Nicéphore y est représenté avec cette fort 
longue chevelure bouclée. Voyez l'image de ce sceau à la page 311. 

•2. Voyez encore les portraits que tracent de lui Cédrénus (éd. Bonn, t. Il, p. .178) et Manassès (é-d. 
Bonn, pp. 245-246). 



310 UN EMPEREUR BYZANTIN 

Cille, sur l'austérité de sa vie \ la chasteté de ses mœurs, chasteté 
demeurée victorieuse des plus fougueux désirs. Il aimait les exercices 
violents, dans lesquels il excellait d'ordinaire ;il était aussi grand chas- 
seur, mais en dehors de sa vie spirituelle les choses de la guerre étaient 
sa grande, sa dominante passion. « Il ne vivait que pour son armée. » 
Ses panégyristes , Léon Diacre surtout , affirment que pas un homme 
de son temps ne l'égalait en sagesse, en prudence. Personne n'était plus 
avisé , plus fin politique , plus ferme dans ses desseins. Il était insen- 
sible aux louanges, sobre, sérieux et dur. Bien que quelques exemples 
terribles puissent faire penser le contraire", il n'était point méchant; 
il n'était que sévère, et presque toujours justement. Pour les crimes 
mihtaires, il était impitoyable ^ A l'endroit des vaincus, il était plein 
de mansuétude, autant que le 'comportaient les moeurs horriblement 
brutales du dixième siècle. Le Porphyrogénète , dans le traité de Tac- 
tique qui lui est attribué , dit expressément que Nicéphore était aussi 
distingué par son humanité , par ses ménagements politiques à l'égard 
des vaincus, que par ses talents guerriers '' : c( C'est par la clémence 
que Nicéphore, notre général, envoyé par Votre Majesté, fit tant de 
conquêtes. » (Il s'agit des campagnes de Nicéphore lorsqu'il n'était 
encore que général de Constantin VIL) L'historien d'Arménie, 
Mathieu d'Edesse, dans sa Chronique, nous fait de Nicéphore le plus 
bel éloge : « C'était un homme de bien, saint, animé de l'amour de 
Dieu, plein de vertu et de justice, et en même temps brave et heureux 
dans les combats. Miséricordieux pour tous les fidèles du Christ, il 
visitait les veuves et les captifs et nourrissait les orphelins et les pau- 

1. Depuis la mort de sa femme et celle de son fils, il avait fait vœu, malgré les observations des reli- 
gieux ses directeurs, de ne pas manger de viande, de ne plus connaître aucune femme. Il couchait sur la 
dure, enveloppé dans le grossier cilice du vénérable Michel Maléïnos son oncle, mort en odeur de sainteté. 
Aux autres témoignages sur sa sobriété, sa dureté envers lui-même, il faut joindre celui de la Vie de 
saint Nicon, Martène et Durand, o/;. cit., coll. 852 : « ...2)er Nice^ihorum imperatorem, vitœ (jravitate, vir- 
tutisque/ama darissimum, quapertui-bationum animi, si qui aliiis rex/uit, et congrua teinjjerantiœ suœ a Deo 
prmnia tulit... » 

2. Les massacres de Crète, par exemple. 

3. Léon Diacre raconte qu'il fit cruellement fouetter, puis mutiler un centurion parce que celui-ci , 
gagné à prix d'argent, avait néglige de faire punir un soldat que l'empereur avait surpris jetant son 
boucher durant une marche en pays ennemi. Nicéphore, ayant reconnu le lendemain ce soldat, qu'il avait 
condamné à avoir le nez coupé pour abandon de ses armes, fit sur-le-champ appliquer le même supplice 
au centurion infidèle. 

4. Tactique, dans Meursius, Ojjera, t. VI, p. 1346. 



A l ■ 1 ) I X I K M 



SI \:i-\.i:. 



Mï 



vres. )) Ces louantes, du reste certainement exagérées, ont d'autant plus 
de poids, on l'a fait remarquer, que Mathieu d'Édesse est ordinaire- 
ment d'une partialité extrême contre les Grecs. «. Nicéphore, dit encore 
Léon Diacre, était un juste, un scrupuleux observateur de la loi. d Les 
signalés services rendus par ce grand homme ù la cause de la religion, 
sa piété', ses victoires sur les pires ennemis de l'Église expliquent 
certaines exagérations des écrivains qui lui sont favorables. Ceux qui 
lui sont plutôt hostiles, tels que Cédrénus, Zonaras, Glycas, sont par 
contre assez durs pour lui. Ils accusent surtout son avarice célèbre ', 




Sceau (le plomb de NicépUoro Phooas. On ne counait qae ce seul exemplaire, qui appartient à M. Sorlin Dori^'iiy <li; 
Constantiuople. Ou ne possède non plus de cet empereur ni bulle d'or ni bulle d'argent. Aa rêvera de ce petit 
monument, figure le buste de Nicépliore de face, Têtu de la robe impériale à grands carreaux, la barl)c et les che- 
veux longs et bouclés, tenant de la main droite la croix, de la gauche le livre des Évangiles. Au droit, la Vierge 
des Blacberncs dans l'attitude de l'oraison , portant sur la poitrine un médaillou orué de la tc'te de son divin Fils 
La légende signifie : Théotokos, prite secours à Xicéjihore despote. 



sa dureté envers les petits, sa rigueur extrême daiLS la répression, sa 
partialité inouïe à l'égard des soldats, auxquels il donnait constamment 
raison même dans leurs pires excès. Cependant cette rigueur même, 
qu'on a été jusqu'à taxer de cruauté, n'était, je le répète, qu'une juste 
et impitoyable sévérité. Quant à son avarice, elle semble incontestable ; 
mais, encore une fois, n'était-ce point là bien plutôt économie bien 
entendue des deniers publics, économie organisée par un empereur 

1. Il faisait, je l'ai dit, sa société habituelle desmoines.il fit, malgré son avarice, des dons importants 
aux couvents, à ceux du mont Athos en particulier. Voyez page 319. Consultez aussi les notes à I^on 
Diacie,Gd. Bonn, p. 426. Il y est dit^ d'après un manuscrit de la Bibliothèque nationale, ainsi qu'on le vemx 
tout à l'heure, qu'après la prise de Crète, Nicéphore, en reconnaissance d'une prédiction de Sîiint Atha- 
nase du mont Athos, qui lui avait prophétisé ses victoires sur les Arabes, préleva sur sa part du bu- 
tin cent livres d'or pour permettre au saint de fonder le monastère de la L;iure dans la sainte mon- 
tagne, où il voulait se retirer. Nous verrons qu'après qu'il fut devenu empereur, saint Athanase s'efforça 
encore de le décider à quitter le troue pour la vie du cloître. Le récit de Zonaras, disant que Nicéphore 
en imposa h Bringas en feignant de vouloir se retirer dans un cloître, n'est donc, je le répète, pas tout A 
fait sans fondement. Voyez la note de la page 2()7. 

2. Voyez dans Gibbon la justification présentée par cet auteur de la prétendue avarice de Nicéphore. 



312 UN EMPEREUR BYZANTIN 



prévoyant qui ne songeait qu'à fortifier et à augmenter l'armée, miique 
sauvegarde de l'Etat en ces temps troublés. 

Il faut reconnaître encore que Nicépliore , en véritable homme de son 
temps, en véritable montagnard aussi, joignait aux plus mâles vertus, 
d'autres qualités moins estimables à coup sûr, mais ayant bien leur uti- 
lité, surtout à cette époque : la finesse, la ruse même allant jusqu'à 
la duplicité. Ces qualités qu'on nommerait aujourd'hui des défauts n'a- 
vaient pas alors, principalement en Orient ,1e même mauvais renom que 
de nos jours. Dans toute la conduite de notre héros, depuis la mort de 
son prédécessur jusqu'à sa proclamation et son entrée àConstantinople,la 
ruse joue un rôle sinon unique, du moins absolument prépondérant. 

De tous les détracteurs de Nicépliore, le plus violent comme le plus 
célèbre et certainement le plus injuste, fut le Latin Luitprand, le prélat 
diplomate qui vint à Constantinople en 968 en qualité d'ambassadeur 
d'Othon I"'" d'Allemagne. Nous le verrons tracer de l'empereur d'Orient 
le portrait physique et moral le moins flatteur \ Mais il fut juge à tel 
point prévenu et partial, il s'est montré si furieusement exaspéré 
contre Nicéphore et son entourage, auxquels il ne pouvait pardonner 
son lamentable séjour forcé à Constantinople, que son témoignage sur 
ce point est vraiment sujet à caution. 

Le continuateur anonyme de la chronique de Georges Moine ou 
Hamartole, après avoir fait de Nicéphore un éloge qui semble exagéré, 
ajoute ces lignes significatives : « Il ne fut ni bienfaisant ni généreux , 
et ses défauts obscurcirent toutes ses belles qualités au point qu'on 
peut le comparer à un arbre dépouillé de ses feuilles. » 

Mais il est un côté tout particulier du personnage de Nicéphore sur 
lequel je n'ai pas encore suffisamment insisté. C'était bien là une na- 
ture toute de contrastes. Cet homme si amoureux des choses de la guerre, 
ce soldat ardent autant qu'infatigable fut, à l'égal de tant de ses contem- 
porains, un homme prof ondément religieux , si pieux, si austère qu'il 
semble avoir eu toute sa vie, chose presque incroyable, la nostalgie du 



1 . Et cependant ce portrait présente dans ses grandes lignes , du moins pour ce qiii est des qualités 
physiques de Nicépliore, de nombreux points de ressemblance avec celui qui nous est donné par Léon 
Diacre. 




KMPKBEUIl BYZAXTly. 



40 



314 UN EMPEREUR BYZANTIN 



cloître et songea t\ plusieurs reprises à se faire moine, désir assez 
étrange chez ce même homme qui, plus tard, par amour du bien 
public , devait devenir l'adversaire courageux et déclaré des ordres re- 
ligieux et s'opposer à ce point à leurs incessants désirs d'agrandisse- 
ment qu'il s'en attira la haine du clergé tout entier. Déjà les chroni- 
queurs byzantins insistent sur ces sentiments de piété fervente, de 
mysticisme de Nicéphore; j'ai dit plus haut et je dirai encore d'après 
eux l'amour qu'il portait aux rehgieux et comme il aimait à s'entourer 
d'eux, l'influence qu'ils exerçaient sur son esprit, les austérités et les 
abstinences extraordinaires qu'il tenait à s'imposer, la vie toute mona- 
cale qu'il mena durant tout son règne au Palais Sacré, couchant sur la 
dure, passant ses nuits en prières ou dans la lecture des psaumes. Mais 
il est une autre source toute spéciale et très curieuse d'informations pré- 
cieuses sur ce côté de la vie de Nicéphore, source qui n'a guère été 
exploitée jusqu'ici. Je veux parler des Vies des pères du mont Athos ou 
biographies des saints athonites et de quelques autres documents d'or- 
dre religieux tout semblables. La plus importante de ces biographies 
pour l'histoire de la vie spirituelle de Nicéphore est celle de son célèbre 
contemporain saint Athanase. Puis vient celle du propre oncle de notre 
héros, le bienheureux Michel Maleïnos'. On trouve dans ces pieux 
récits des indications extrêmement intéressantes sur la ferveur reli- 
gieuse de Nicéphore et sur ses goûts monastiques. Je demande la 
permission d'en utiliser ici quelques passages qui nous feront mieux 
connaître notre héros que tous les racontars plus ou moins suspects 
des chroniqueurs officiels , dos Léon Diacre ou des Cédrénus ". 

Le moine Michel Maleïnos , propre oncle maternel de Nicéphore, fut, 
à son époque, un personnage fort renommé pour sa piété. Après sa 
mort, l'Eglise grecque le mit au nombre des saints. Nicéphore eut 

1. On trouve encore quelques détails affirmant la vocation monastique de Nicéphore dans les vies de 
deux autres saints grecs : saint Nicon dit Metanolteet saint Paul duLatron, puis aussi dans les ti/pica on 
règles de la Laure de T Athos, rédigées par saint Athanase en personne, enfin dans une chronique manus- 
crite inédite qui est à la Bibliothèque nationale, chronique plusieurs fois citée par M. Syrkow dans le 
curieux mémoire auquel j'emprunte tous les détails qui vont suivre. Hase, dans ses notes à Léon 
Diacre, éd. Bonn, p. 426, mentionne également ce document de la Bibliothèque nationale. 

2. J'emprunte tous ces détails, ainsi que je le dis dans la note précédente, à un très intéressant mémoire 
publié récemment par l'historien russe M. P. Syrkow. Voyez à la Bibliographie. 



AU DIXIÈME SIECLE. 



toujours j)Our son parent la vénération la plus profonde; il le consultait 
pieusement sur toutes choses et lui rendait un véritable culte. Nous 
savons déjîV (jue lorsque le saint homme s'en fut allé au paradis, son 
iinix*rial neveu ne voulut ])lus dormir qu'enveloppé dans les plis de 
la niandya ou manteau du bienheureux. Celui-ci, de son vivant, étiiit 
higoumène du grand monastc-re de Cymine en Thessalie '. Nicé- 
phore, n'étant encore alors que chef de l'armée d'Orient, et I^éon 
son fibre lui rendaient de fréquentes visites. Parmi les disciples venus 
faire leur profession de foi dans le monastère du saint homme, un des 
plus célèbres fut le fameux saint Athanase, surnommé Athonite parce 
qu'il fut le constructeur de la grande Laure , un des plus illustres 
couvents de la sainte montagne. La vie de ce saint nous a, je 
l'ai dit tout à l'heure, été conservée dans les vies des pères de 
l'église de l'Athos. Nous y lisons ce qui suit. Nicéphore, étant 
déjà stratilate, autrement dit généralissime de toutes les forces de 
l'Orient, alla une première fois, dans la capitale, rendre visite 
à son oncle l'higoumène de Cymine, venu à Constantinople pour 
affaires de son couvent. Il trouva le vieillard en conversation spirituelle 
avec un de ses néophytes nommé Abraham, le futur saint Athanase. 
Nicéphore, dit le biographe anonyme, fixant sur le jeune moine son 
regard pénétrant, devina aussitôt quel serait cet homme remarquable 
et combien sa vie serait utile à l'Eglise. A peine Abraham s'était-il 
retiré qu'il s'informa de lui auprès de son oncle, et surtout des motifs 
qui lui avaient fait embrasser la vie religieuse. Michel Maleïnos lui fit 
le récit détaillé de cette vocation extraordinaire et dès lors Nicéphore, 
jusqu'au jour de sa mort, conserva pour cet homme un culte véritable. 
Peu après, dans une de ces pieuses visites à son oncle, cette fois au mo- 
nastère même de Cymine, visites qui se répétaient de plus en plus 
fréquentes, il s'enquit à nouveau du néophyte dont les entretiens l'a- 
vaient tant charmé. Maleïnos lui apprit que l'humble moine s'appelait 
maintenant Athanase et qu'il opérait des miracles. Léon Phocas, de 
venu à ce moment domestique de l'Occident, accompagnait cette fois 

1 . Ou encore Ctimène, sur les confins de la Dolopie. 



316 UN EMPEREUR BYZANTIN 



encore son frère. Cédant à leurs instances, leur oncle leur ménagea 
une entrevue nouvelle avec « ce trésor inestimable » et les conduisit 
à la cellule solitaire du pieux thaumaturge. L'impression que leur pro- 
duisit à nouveau cette parole ardente fut si profonde, les exhortations 
du religieux les touchèrent et les consolèrent si extraordinairement, 
paraît-il, qu'ils durent faire effort pour se séparer de lui. De retour au 
monastère, ils remercièrent avec une telle effusion leur oncle de leur 
avoir fait connaître un aussi saint homme, que Maléïnos se décida à le 
leur donner comme directeur spirituel, leur enjoignant de lui obéir | 

aveuglément en toutes choses. Chaque nouvel entretien avec Athanase 
ne fit qu'augmenter pour lui leurs sentiments d'admiration, et l'higou- 
mène de Cymine, dans sa pieuse allégresse, ne savait assez bénir la 
grâce divine qui mettait une telle puissance en la bouche de son fils 
spirituel. Finalement, Nicéphore fit à Athanase la confidence secrète 
de son ardent désir de quitter, lui aussi, les pompes de ce monde pour 
embrasser la vie monastique \ Son désir était de faire son noviciat au 
couvent même de Cymine. Son directeur, tout en l'encourageant, l'en- 
gagea à s'en remettre à Dieu, qui lui indiquerait l'heure favorable pour 
mettre sa résolution à exécution. Les deux frères, dit le pieux récit, 
s'en allèrent enfin de ce lieu béni, fortifiés par les prières d' Athanase, 
la paix au cœur, avec un grand profit pour leurs âmes. 

Peu après, Athanase quitta secrètement Cymine pour aller mener la 
vie de cénobite dans les solitudes du mont Athos. Ce départ se fit à 
l'insu de Nicéphore, qui en conçut un violent chagrin et fit partout 
rechercher son saint ami. Ayant finalement recueilli quelques indices 
sur le lieu de sa retraite, il écrivit à un juge de Salonique qui était de 
ses relations, le suppliant de se rendre au mont Athos à la poursuite 
du solitaire dont il lui donnait le signalement, lui jurant, s'il parvenait 
à le rejoindre, de ne jamais oublier ce service sa vie durant. Le juge 
partit pour la sainte montagne, mais, en dépit de tous ses efforts, il ne 
parvint pas à retrouver les traces du fugitif. Léon Phocas fut plus 
heureux. Lui aussi s'était rendu au mont Athos ; il y allait dans le 

1. Dans la Vie de saint Michel Maléïnos, le récit est identique; seulement la confidence de Nicéphore 
est adressée non à Athanase, mais à son oncle l'higoumène. Voy. Syrkow, op. cit., appendice II. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



:îi7 



double but de rechercher Atlianase et de remercier la Panagia de lui 
avoir donné la victoire sur les Hongrois. Il eut la chance de retrou- 
ver le solitaire. 

La liaison d'Athanase et du glorieux Nicéphore se poursuivit tou- 
jours plus intime. Durant la campagne de Crcte, avant laquelle le voyant 
avait prophétise la victoire des Grecs «t l'expulsion des Sarrasins, du- 
rant cette campagne si longue, si difficile, si éprouvante, le vaillant 
capitaine sentit plus que jamais le besoin de profiter des conseils du 
saint homme; probablement aussi il désirait user de lui pour rrinonter 




Sceau (l'argent de la communauté du mont Athos. La Vierge oraute rortant sur sa poitrine le médaillon de son 
Fils. La légende signifie : l^eau de l'épUtati* (supérieur) de la communauté de la SnirUe MoHlagne. Pub Tient la date 
et une inscription en langue turque. 



les courages de ses dévotes phalanges. Les pieux récits auxquels 
j'emprunte ces détails nous disent qu'il fit plusieurs fois supplier 
avec instances l'ascète de venir le rejoindre '. Atlianase, cédant enfin 
à ses vœux et quittant sa retraite, alla k travers les mers retrouver dans 
son camp son fils spirituel. Ce devait ctre dans les derniers jours de l'an 
960 ou dans les premiers de l'an 961. Le saint ne quitta plus Nicéphore 
jusqu'à la prise de Chandax et la conquête définitive de l'île. L'heureux 
vainqueur, convaincu qu'il devait ses succès aux prières du religieux , 
le supplia de faire construire en signe de reconnaissance un grand mo- 
nastère sur le mont Athos. Ce fut là l'origine de cette fameuse Laure de 
la sainte montagne, dont aujourd'hui encore le plus beau titre de gloire 

1. Voyez Syrkow, op. cit., pp. 17 seq. J'emprunte, je le répète, à cet auteur tout ce rèdt, que lui- 
même a tiré des Vie$ des saints Athonites et de VUutoirt de l' Athos Porphyrios. 



318 UN EMPEREUR BYZANTIN 

est d'avoir été fondée par le grand Athanase, pour cette raison sur- 
nommé l'Athonite. Qui eût pu songer alors que, si peu de temps après, 
Nicépliore serait amené par les cruelles nécessités de la politique à 
interdire dans toute l'étendue de son empire la construction de tout 
nouveau couvent. Il n'en était point là pour le moment, et son zèle 
dévot le dominait tout entier. 

Athanase, en homme prudent et sage qui préférait à tout son exis- 
tence d'ascète solitaire, résista fort longtemps à ces prières de 
Phocas. Cependant une fois de plus il finit par céder, et la construc- 
tion du couvent célèbre fut résolue. Les plus touchantes relations 
existaient vraiment entre lui et le chef victorieux. Alors encore, Nicé- 
phore, après ce grand triomphe qui avait porté si haut sa renommée et 
sa gloire, ne songeait, affirment tous ces récits, qu'à fuir le monde et à 
embrasser la vie monastique, et c'est ce qui le faisait tant insister 
pour la construction du monastère où il méditait d'aller terminer ses 
jours auprès d' Athanase. Rappelant à celui-ci les aspirations pieuses 
dont il lui avait tant fait part jadis, il lui tenait ces discours : « Père 
très saint, Crète est reconquise ; vous n'avez plus rien à redouter 
pour la sécurité de votre sainte montagne des incursions des Agarènes 
impies ; vous n'avez plus à craindre les incessantes agressions de ces 
pillards maudits qui venaient enlever vos moines presque sous vos 
yeux; je les ai détruits, grâce à l'efficacité de vos prières; ils ont dis- 
paru à jamais des mers et des rivages de l'Archipel ; je n'ai plus à vous 
protéger contre eux. Moi qui vous ai si souvent promis de me retirer 
loin du monde et d'embrasser la vie monastique, aucun obstacle ne 
m'empêche plus de suivre ma vocation, maintenant que je vous ai 
délivré. Donc, je vous en prie, construisez pour nous deux sur votre 
sainte montagne un pieux monastère, asile paisible où nous pour- 
rons nous isoler avec nos frères, et une église spacieuse où chaque jour 
du Seigneur notre congrégation pourra goûter réunie les joies de la 
communion * . Voici, prélevé sur le butin que j'ai conquis en Crète, 

1. La chronique inédite de la Bibliothèque nationale que j'ai mentionnée plus haut ajoute ces mots : « Il 
existait une prédiction mystérieuse disant que Nicéphore s'en irait mourir là où s'établirait saint Atha- 
nase, et que leur fin serait commune. » 



AU DIXIK.M 1". SI \:< II'. 819 



tout l'argent nécessaire pour la construction de ces deux édifices'. » 
Athanase, toujours plein de prudence, commença par refuser le» 
offres du général victorieux et l'engagea à attendre encore avant de 
déposer l'épée pour le froc. « Conserve seulement la crainte de Dieu, 
lui dit-il, et veille à mener bonne vie; n'oublie pas tous les pi^ge8 de 
Satan qui t'environnent t\ chaque heure de ton existence. Si Dieu le 
veut, tu finiras bien par atteindre au but de tes désirs. » Cette ré- 
ponse dilatoire désola, paraît-il, Nicéphore, mais il n'en abandonna ni 
son désir, ni son espoir de fonder sur le mont Athos ce monastère où 
il tenait tant à aller terminer sa vie. Après quelques jours de pieux 
épanchements, les deux amis durent se séparer et quittèrent en- 
semble le rivage crétois, la pacification de l'île étant assez avancée 
pour cela. Athanase retourna dans sa solitude athonique; Nicéphore 
alla, comme nous venons de le voir, triompher au Cirque à Constanti- 
nople. Mais ni les honneurs, ni les préoccupations de son court et 
orageux séjour dans la capitale et de son brusque départ pour la guerre 
d'Asie ne semblent avoir pu le détourner de ce qui était devenu chez lui 
comme une idée fixe. Il tenait à tout prix à cette construction d'un 
monastère sur l'Athos. Quelques semaines à peine après avoir quitté 
le saint, il lui expédiait encore de Constantinople son ami spirituel, le 
moine Méthode, futur higoumène de Cymine, porteur de six nouvelles 
livres d'or, avec prière instante d'avoir à procéder aussitôt à l'tHlification 
de ce monastère tant souhaité, tant était vif alors encore son désir de 
s'y retirer. Méthode trouva le solitaire dans sa rustique cellule et lui 
remit le billet et l'or du vainqueur de Crète. Il passa six mois auprès 
de lui et finit par triompher de ses hésitations. Ainsi fut enfin décidée, 
en l'an 9G3, la construction de la Laure de l'Athos, longtemps consi- 
dérée comme le premier couvent de la sainte montagne, aujourd'hui 
fort déchue de son ancienne splendeur. 

Une fois bien résolu à accomplir cette grande œuvre, Athanase se mit 
au travail avec une immense ardeur; à côté du monastère s'élevèrent 
rapidement des cellules isolées dont une fut destinée à Nicéphore ; le 
plan de l'église, vaste et spacieuse, fut également adopté. Af.'tl.n.le 

1. Nicéphore donna la somme énorme décent livres. 



320 UN EMPEREUR BYZANTIN 



ravi courut rapporter la bonne nouvelle à Nicéphore, durant que le 
saint continuait à construire avec un zèle sans égal, sans se laisser ar- 
rêter par l'incroyable cherté de toutes les subsistances, suite de la ter- 
rible famine qui durait^ on le sait, depuis l'automne de l'année 960'. 

Tout ce long récit, qui concorde si bien avec tous les événements de 
ces deux années, qui se trouve répété dans des termes à peu près 
identiques dans ces sources d'origine bien diverse, ne prouve-t-il pas 
jusqu'à l'évidence la sincérité de cette vocation monastique de Nicé- 
phore, vocation poussée si loin que même après le grand triomphe de 
Crète il en rêvait encore avec passion? Il fallut l'empire de la moitié du 
monde et l'amour insensé inspiré par Théophano pour détourner cet 
homme étrange, moitié ascète, moitié guerrier, de ses aspirations monas- 
tiques. Ce goût profond pour la société des moines, cette austérité de 
toute l'existence dans les repas comme dans le sommeil, dans les lec- 
tures comme dans les prières, la conversation enfin si bizarre avec Brin- 
gas , tous ces faits rapportés par les chroniqueurs grecs, sont là pour 
confirmer la sincérité de ce côté particulier des préoccupations du grand 
capitaine byzantin du dixième siècle. 

Achevons ici de dire en peu de mots, pour ne plus y revenir, ce que 
nous savons des dernières relations entre Athanase et son disciple à 
partir dé l'élévation de ce dernier au trône. Le vénérable Athonite 
avait, malgré tout, pris fortau sérieux les promesses de Nicéphore, et s'il 
l'avait, jusque-là détourné de prendre le froc, ce n'était, bien vraisem- 
blablement que parce qu'il croyait encore son épée nécessaire à la des- 
truction de la piraterie sarrasine et à la protection de sa chère montagne. 
Lorsque, peu de mois après la mission de Méthode, il eut appris, par un 
messager expédié par Nicéphore, même l'avènement imprévu de son 
glorieux pénitent et surtout son mariage avec cette Théophano mépri- 
sable que la voixpubhque accusait d'avoir fait empoisonner son premier 
époux -, il en conçut un si vif chagrin qu'il suspendit incontinent la 
construction de l'église déjà élevée presque à mi-hauteur^, désolé d'a- 

1. Voyez page 87. 

2. M. Syrkow, op. cit., p. 26, tire de tout ce récit la conclusion assez probable que le mariage de Nicé- 
phore avec Théophano fut en général très mal vu du clergé. 

3. Les travaux étaient commencés depuis quatre mois. 



AT 1 ' I X I I . M 



321 



voir ainsi interrompu inutilement son existence de contemplation pieuse. 
Il avait dié jusque-là, semble-t-il, si bien persuadé de la sincérité des 
intentions de Nicéphore (ju'il n'avait vraiment songé à édifier son cou- 
vent que pour le recevoir auprès de lui. On conçoit combien sa déception 




La Fontaine sacrée, dite « ia source de vie. v dans le courent de éiaint«-Lianre fondé sur l'Atho* par Mint AthanMC. 

dut être amère. Sous prétexte d'aller s'entretenir avec le nouveau Basi- 
leus des intérêts de sa communauté, il partit pour la capitale avec trois de 
ses moines. Le Récit de sa vie dit qu'il n'alla cependant pas plus loin que 
Lemnos, et que de là il expédia à Nicépliore par un de ses compagnons 
une lettre rédigée en termes très sévères. Il l'y blâmait vivement, 
bien qu'avec mesure, d'avoir manqué à la promesse qu'il avait faite à 
Dieu et d'avoir préféré les biens passagers de ce monde à ceux de 
l'autre vie qui ne périssent point. « C'est pour toi seul, disait-il en ter- 



ZMrKBSUR BYZANTIN. 



41 



:].2-2 rx KM!'i:ni:i:]i r.YZANïiN 



miiiaiit, (lUc je me suis laisse eiitniînerà entreprendre tous ces travaux 
aussi \aiiis (iiriimtiles. Maintenant je vais m'éloigner à nouveau et 
me i-cliici' n'importe où, pourvu que j'y trouve cette paix et cette soli- 
tude (|ue je reclierclie depuis si longtemps. Quant à mon cher monastère 
eu construction, je le reiiiets entre les mains de Dieu d'abord, entre les 
tiennes ensuite. Il existe à la Laure un moine vénérable, Eutliymios, 
(pii fera à ma })lace un excellent liigoumcne. )) Nicépliore, que la vue 
d'une lettre d'Athanase avait d'abord rempli de joie, fut accablé de 
douleur en prenant connaissance de son contenu. Il versa des larmes 
abondantes et se fit à lui-même les plus amers reproclies. C'est là la ver- 
sion que nous donne la Vie d' Atlianase. 

Le itjplcon ou recueil des règles de la Laure fait un récit quelque peu 
différent de ces laits. Suivant cette source, le saint serait allé à Cons- 
tantinople même trouver Xicépliore et l'aurait vivement tancé sur ce 
qu'il considérait comme le pire des manquements à la foi jurée à Dieu. 
L'empereur, après l'avoir écouté humblement, serait toutefois parvenu 
à le calmer en lui démontrant que ce n'était point par vaine satisfac- 
tion personnelle qu'il avait ainsi accepté les charges du pouvoir, en lui 
jurant aussi, détail curieux, qu'il n'entretiendrait aucun rapport charnel 
avec sa jeune épouse, serment sincère peut-être, mais au maintien duquel 
la candeur du pieux solitaire était l)ien seule à pouvoir ajouter foi. Enfin, 
Nicépliore aurait fait une fois de plus au saint ce serment solennel que, 
dès que les affaires publiques lui en laisseraient le loisir, il déposerait 
le sceptre et irait le rejoindre au inont Athos pour y accomplir enfin 
les v(JL'Ux qu'il avait déjà si souvent prononcés. Il ne mettait à l'accom- 
plissement de cette promesse qu'une condition, c'est que la construc- 
tion de la Laure et de son église serait poursuivie jusqu'à complet 
achèvement. Tout |)orte à croire qu'en donnant de telles assurances à 
son père spirituel, Xicé])hore était cette fois encore de bonne foi. Cet 
homme simple et vraiment austère avait, à l'égal de tant de ses contem- 
poi-ains, une soif véritable de la vie retirée et contemplative. Mais les 
soucis (hi pouvoir le tini-ent piisonnier sur le trônejusqu'à sa mort préma- 
turée, et le jjauvre exilé du cloître ne put jamais goûter ces mystiques et 
célestes joies de la vie monacale après lesquelles il avait tant soupiré. 



MXIKME SIÈCLE, 323 



Atlianase, icLoul'urié j)ar ks assuraiicf.s di- mui lils Lieu-aim»', rharg» 
des (ions pieux de l'empereur et d'une foule d'autres d<^'Vot8, retourna 
achever la tonstnution de son monastrn '. 11 est probable que lui 
et Nic('i>h(»i revirent plus sur cette terre. Le saint con- 

tinua t\ s'intéresser passionnément à tout ce qui concernait son imjié- 
rial catéchumène. Nous verrons qu'il prophétisa les rêvera de l'expé- 
dition de Sicile; nous verrons aussi qu'il blâma vivement les mesures 
fiscales ordonnées plus tard par l'empereur au préjudice de la gent mo- 
nacale. De son côté, le Basileus ne cessa de combler la Laure de ses 
bienfaits. Les portes de bronze qui ornent encore aujourd'hui le nar- 
thex de l'église sont un don de sa main. Saint Athanase déplora sa fin 
terrible et, quand il mourut, les moines athonites le pleurèrent amère-r 
ment ; il devint pour eux un martyr vénéré entre tous ; le iypicon du 
couvent le nomme Basileus très saint et martyr. Très probablement, 

I. La Vie de saint Athauase nous donne encore ici un texte assez différent. De Lemnox, le saint irrité 
serait allé se cacher dans une profonde retraite en Crète, tandis que Nicéphore le faisait minutieose- 
ment rechercher par toutes les provinces de son empire. Puis de Crète Athanase auniit passé à Jvrasa- 
lem. Il trouva la cité sainte à feu et à sang sous la terreur des excès des Sarrasins, contre-caup des pre- 
mières campagnes victorieuses de Nicéphore. Après d'ardentes prières, Dieu lui ordonna en songe de 
regagner l'Athos, où il arriva après aroir passé en Chypre. C'est alors seulement, suivant ce aecond récit, 
que le saint se serait rendu dans la capitale pour affaires de son couvent et que son entrevue aurait eu lien 
avec Nicéphore, devenu empereur. Celui-ci, joyeux et confus à la fois, se levant de son trône, aurait 
reçu le saint avec les marques de la plus profonde humilité. Le prenant par la main, il le conduisit dans 
Bcs appartements particuliers. Là, il s'excusa humblement d'avoir forfait à son vœu. « C'est moi. dit-il, 
moi seul qui suis cause de toute la peine que tu t'es donnée, de tout le chagrin qui te mine. C'est moi 
qui, oublieux de toute crainte de Dieu, ai manqué & mes serments les plus sacrés. Je t'en supplie, prends 
)>atience jusqu'à ce que Dieu opère sa conversion en moi et m'accorde de lui consacrer ma vie comme je 
lui en ai fait la promesse. J> Le saint fut autant calmé que réjoui par cet exposé des sentiments de son 
impérial disciple. Prévoyant bien cependant que jamais Nicéphore ne serait à même d'abdiquer et de 
quitter le pouvoir, il se gi»rdii de le lui dire, se contentant de lui recommander la pratique de l'humilité 
et de toutes les vertus évangéliques, lui ordonnant de pleurer sur ses péchés, sur ses serments violés, de 
ne songer qu'au moment béni où il pourrait échanger ses vêtements impérbux contre l'humble froc 
monacal. Après quelques jours, passés en entretiens pieux, il le quitta pour retourner au mont Athos. Au 
moment même du départ, il prophétisa & l'entourage du Basileus \a, fin prockiine de celui-ci. Nicéphore, de 
son côté, lui remit un chrysobulle, signé de sa main, instituant en faveur de la Laure une rente annuelle 
de 244 besants sur l'ile de Lemnos, assignant aussi comme metoki ou dépendance au futur mo* 
nastère un grand couvent dans la ville même de Siilonique. Ce chrysobulle a diaparo, mais les archive* 
delà Laure en contiennent un autre de Nicéphore, par lequel ce prince fait encore don au monast«re de 
deux reliques insignes : un morceau de la Vraie Croix et le chef de saint Basile le Grand, reliques pro- 
bablement arrachées au pillage des villes du Hamdinide. Avec ce précieux parchemin, qui, chose ctiricuae» 
n'a été enregistré qu'au mois de mai 970, par conséquent plusieurs mois après la mort de Xioii-hore, 
sont conservés dans les mêmes archives deux autres documents datés de 9(JS), dernière année du règne 
de notre empereur, la diatypotis de saint Athanase l'athoniteet lefypicoM ou recueil des règle» de la 
Laure dont je parle ci-dessus. 

Sur la prière des moines athonites, Nicéphore assigna également une rente annnelle de quatre livret 
d'or au couvent de Kariès, qui est aujourd'hui la capitale de cette vaste congrégation religieuse. 



324 l'N e:\ipp:reuh byzantin 



nv;iii( iiiriiic la lin du sirclc, un ofHce spécial fut comi)Osé à FAtlios 
en riiomicni- (le ce .souverain pliilomoiiaque, c'est-à-dire anii des moi- 
nes, il existe de ce dociiiiient une copie manuscrite dans le couvent 
de Svmopotra de la sainte montagne. Cette pièce n'a été ni étudiée ni 
encore copiée ; son contenu pourrait peut-être fournir la connaissance 
de (juelques faits nouveaux. 

]\[. Syrkow, dans le très intéressant travail auquel j'ai emprunté ces 
récits, s'est efforcé, lui aussi, de refaire à sa manière, en les combi- 
nant avec les autres documents connus, le portrait de Nicéphore : le 
voici tel qu'il nous le présente, assez exactement reproduit, il me semble : 
<( Nous pouvons, dit-il, nous imaginer Nicépliore Pliocas comme un 
liomme profondément religieux, mais très superstitieux, qui mérita 
d'être regardé comme un saint par les moines au milieu desquels il 
aimait à vivre et dont il fut longtemps très aimé^ qui prisa fort la vie 
ascétique, mais plutôt peut-être en théorie qu'en pratique, un liomme de 
vie sobre et dure, un législateur appliquant la loi avec une extrême dureté, 
sévère, brutal, rusé, perfide, capitaine excellent, très brave, dura l'excès 
pour lui-même, mettant uniquement sa confiance dans ses troupes, très 
froid, très décidé, mais pas toujours assez ferme dans le règlement des 
questions sociales et politivques, très exigeant souvent à l'endroit de ses 
sujets, cupide, sans la moindre noblesse de sentiments, peu délicat dans 
le choix de ses mo}'ens d'action pour atteindre au but de ses désirs 
égoïstes'. Ya\ somme, Nicéphore était un type extrême, produit de 
l'éducation à la fois monastique et militaire alors toute-puissante dans 
la haute société byzantine, w 

Voilà quel était l'homme entre les mains du(|uel venaient d'être re- 
mises les destinées de ce vieil empire romain, la monarchie presque 
encore la plus puissante dans le monde à cette époque. Faisons en 
quelques pages la descri})tion de cet enq)ire même ". 

1. Voyez l'aH'iiiro du mavi;i,irc alk'in.-iud. i)uis encore le:^ mesures contre le clergé, mesures à propos des- 
quelles ce iiriiice tant chéri des moines finit i>ar être regardé ]iar eux comme un impie. Voyez ;'i ce sujet 
le témoignage de Liiitjirand et celui du iiatriarcbe de Syrie Micliel le Grand. 

■2. J'emprunte les éléments ]irincipaux de cette descrij)tion au livre excellent dcM. riambaud que j'ai 
déjà tant de fois cité. 



CARTE DE L'EMPIRE D'ORIENT l\ 



ECHE 



.E 




P. Binebeau d«l 



^S LA SECONDE MOITIÉ DU X^ SIÈCLE. 

I ; 9.875.000 




IIXIKME SIÈCLE. 



825 



Ail iiiui.v, (I août .Mt.), ;m momeiii oii >iic^*phore, vain<juc'ur du Ham- 
danide et conqu(''rant d'une jx^rtion de la Cilicie, proc<!;dait à cette entrée 
triomphale dans la capitale qui allait faire de lui moins le cortf'gent de 
rinip(^'ratrice Théophano et le tuteur des petits Basileis ses fils que le 




Le courent de RooMlooa an mont Atboa, d'aprta nn ancien dcada gne. 



maître véritable du monde oriental, l'empire byzantin, bien (juc eliaque 
siècle depuis son origine en eût vu disparaître "quelque lambeau, n'en 
présentait pas moins encore une immense étendue de territoires dans 
les deux continents d'Europe et d'Asie. 

En Europe, les provinces impériales formaient deux groupes bien 
distincts, surtout d'importance très diverse : d'une part, les thèmes ita- 
liens, fort diminués de leur grandeur de jadis ; de l'autre, ceux de la pé- 



326 UN EMPEREUR BYZANTIN 



ninsule des Balkans, ceux-ci constituant la partie occidentale propre- 
ment dite de l'empire, la Dusis^ suivant l'expression consacrée'. Occu- 
pons-nous d'abord de ces derniers. 

Tous les rivages de cette vaste péninsule balkanique jusqu'à la chaîne 
du même nom appartenaient encore aux Basileis. Les régions centra- 
les, par contre, depuis le Danube jusqu'aux montagnes de Thessalie, 
avaient été, du temps du czar Syméon, conquises par les Bulgares, et 
ceux-ci devaient s'y maintenir plus d'un demi-siècle encore jusqu'à l'a- 
néantissement de leur puissance par Basile IL Les grands thèmes de 
Thrace, de Macédoine, de Thessalonique et celui du Strymon, thème 
frontière plus petit formé de quelques cantons montagneux sur le haut 
bassin de ce fleuve, se partageaient ce qu'on est convenu d'appeler au- 
jourd'hui la Roumélie et la Macédoine méridionales. Au nord de ces 
thèmes, tout appartenait aux Bulgares sur les deux versants duBalkan 
et jusque bien en avant et au sud du Rhodope. Par contre, la Thessalie, 
la plus grande partie de l'Epire, toute la Grèce continentale et pénin- 
sulaire avec le littoral de l'Adriatique jusqu'au delà de Dyrrachion 
obéissaient au pouvoir des Basileis. 

Le thème de Thessalonique était un des plus importants, bien plus 
par sa belle capitale, seconde cité de l'empire , à la fois forteresse re- 
doutable et centre principal des populations helléniques en ces régions, 
que par l'étendue de son territoire. Il allait du Pénée, qui formait sa 
limite méridionale, jusqu'aux montagnes situées à l'occident du fleuve 
Strymon, et comprenait outre la Chalcidique, dont la presqu'île était fer- 
mée par un rempart, outre sa sainte montagne de l' Athos et ses couvents 
célèbres, une portion notable de l'ancienne Macédoine gréco-romaine. 
Partout, vers le nord et l'est, depuis les agrandissements du royaume 
bulgare, sa frontière confinait à celle de cette monarchie déjà fort 
affaiblie qui ne savait même pas se protéger contre les agressions de 
ses voisins plus septentrionaux, les Hongrois. 

Le petit thème du Strymon, limitrophe du précédent et qui le bor- 
nait à l'est, était occupé par des tribus slavonnes guerrières à demi 

1. 'II Aûfftç, le Couchant. 



niXIÈME SIKCLK. 



327 



soumises, militairement organisi^es, chargées jadis tle la défense dv 
toute cette région contre l'ennemi bulgare. A clieval sur les deux tli^*- 
iiM -, ou voyait encore h\ les fameux Turcs Vardariotes, redoutable 
colonie de belliqueux mercenaires asiatiques transplantés en ces pa- 
rages par l'empereur Théophile au siècle précédent. Établie sur l'Axios, 
auquel elle a donné, paraît-il, son nom moderne de Vardar, cette pré- 
cieuse milice, A laquelle l'empire ne demandait que le service de guerre, 
supportait d'ordinaire le premier effort de l'invasion bulgare ou lion- 
groise. C'étaient là de véritables populations de confins militaires. 
Le vaste tliènie de Macédoine et celui de Thrace, bien moins consi- 




Sc«aa de plomb tics douanes impérisicâ da thème de Thcmaloniqne. Au droit : effigies de deux empereon. Aa 
une inscription ainsi conçue : (tkeau) dft commerdairtê (on douanleri) ImpirUiux d* Tke$mhmtqm*, 



dérable, habités par une population très fortement slavisée, population 
qui se transformait, du reste, incessannnent par un fort rapide mouve- 
ment d'assimilation hellénique, comprenaient à eux deux, outre une 
petite portion de la Macédoine antique, tout ce qui était demeuré à 
l'empire de l'immense plaine de Roumélie, depuis l'Hcbre et le Kho- 
dope jusqu'à la mer Noire, depuis la mer Egée et la Pro})ontide jus- 
qu'un peu au delà d'Andrinople et un peu au sud de Mésembrie. Phi- 
lippopolis était déjà, en plein pays bulgare, une des capitales de ce 
royaume odieux, si longtemps le cauchemar des populations européen- 
nes de l'empire. Les limites septentrionales de ces deux thèmes, mal 
définies comme tout ce qui est constannuent soumis à l'imprévu et à 
la violence, avaient longtemps varié, suivant que l'agression bulgare 
était plus ou moins victorieuse, poussant plus ou moins loin ses efforts 
de conquête. Depuis plus de trente années, grâce à rnffn<^'"P"nt gra- 



328 UN EMPEREUR BYZANTIN 

duel de la monarchie du grand czar Syméon sous le pacifique gouver- 
nement de son successeur, une tranquillité relative avait reparu dans 
ces parages et le paysan rouméliote ne tremblait plus à chaque heure 
de voir apparaître à l'horizon les terribles cavaliers de Scythie lançant 
à des distances énormes la flèche homicide. Ces deux beaux et riches 
thèmes de Thrace et de Macédoine, à la population encore nombreuse 
malgré tant d'invasions et d'autres causes de ruine, constituaient une 
des grandes forces de l'empire. Leurs immenses moissons assuraient la 
subsistance de la capitale et de toutes les régions environnantes. Leurs 
paysans, race dure et belliqueuse, mélangée de bien des éléments di- 
vers, formaient la masse des troupes de pied dans toutes les armées 
byzantines. Constantinople était la capitale du thème de Thrace, An- 
drinople celle du thème de Macédoine. Cent villes importantes , tous 
les ports de cette côte immense qui va de Mésembrie à Byzance et de 
Byzance aux bouches du Strymon, de nombreuses et importantes co- 
lonies militaires slaves ou turques peuplaient ces vieilles provinces, su- 
prême rempart de la Ville gardée de Dieu contre l'invasion du Nord. 
Deux autres grands thèmes agricoles et industriels, ceux de la Hel- 
lade et du Péloponèse, se partageaient ce qu'on est convenu d'appeler 
la Grèce continentale et la péninsule de Morée. Le thème de Hellade 
comprenait l'Attique, la Béotie, la Phocide , la Locride, plus la plaine 
thessalienne jusqu'au delà de Démétriade, jusqu'au fleuve Pénée, plus 
la grande Egrippos, l'ancienne Eubée, avec la petite île d'Egine, enfin 
toutes ces terres fameuses de l'antiquité classique. La capitale en 
était très probablement Thèbes, ville manufacturière par excellence. 
Un fonctionnaire spécial, au titre étrange, l'archôn ou turmarque de 
l'Euripe, qui résidait vraisemblablement à Chalcis, administrait les 
deux rives du canal de ce nom et peut-être l'île d'Egrippos tout entière. 
Le thème du Péloponèse ' comprenait la péninsule de ce nom jusqu'à 



1. « La prospérité industrielle du Péloponèse au dixième siècle était grande. C'est dans ce thème 
que se fabriquaient ces soieries, ces draps d'or, ces tapis magnifiques que Daniélis envoyait à Byzance 
( Vie de Bagile, c. 75). C'est à Corinthe que se tissaient les étoffes à la flamboyante écarlate, au vert 
lustré, brodées d'or, de soie, enrichies parfois de figures relevées en bosse avec des perles orientales 
qui allaient augmenter les splendeurs de Sainte-Sophie et du Palais Sacré, et qui plus tard excitèrent la 
convoitise des Normands. Le gouvernement grec avait le bon esprit de ne pas arrêter par des impôts 



AU DIXIÈME SIECLE. 329 



l'Isthme. La capitale était le Nouveau-Corinthe ou Château-Corinthe, 
Kastron-Coriiithou, dont la presque imprenable forteresse occupait 
l'emplacement du temple antique de Vénus aux mille prêtresses. De 
nombreux établissements slavons avaient très profondément trans- 
formé la vieille i:)éninsule hellénique et en avaient fait cette bizarre 
Morée slavo-f^recque qui devait, près de deux siècles et demi plus tard, 
tomber aux mains des chevaliers de Villehardouin'. Des Mardaïtes de 
Syrie avaient aussi été transportés dans le Péloponèse par Justi- 
nien II. Les Slaves en foule habitaient les plaines et les bourgades 
des rivages. L'ancienne population grecque retirée dans les montagnes 
s'y maintenait dans les châteaux et les bourgs fortifiés, à Nikli (la fu- 
ture TripoHtza), à Amycla3, à Lakedaimon, qui avait pris nom Mis- 
tra, etc., etc. C'était elle encore qui occupait les grandes places fortes 
de la côte : Patras et Corinthe, toutes deux sièges des forces militaires, 
des arsenaux, stations des flottes de guerre, résidences du stratigos, 
quartiers généraux de la province; puis Vostiza, Arkadia, puis l'im- 
prenable Monembasie, Prasto, Argos, Nauplie, Méthone, Coron, etc. 
L'ancienne Laconie, devenue la Tzakonie, s'était presque seule con- 
servée pure de toute influence slave. Les Tzakoniens formaient dans 
l'armement byzantin un corps détaché que commandait un stratopé- 
darque. Un fonctionnaire militaire également spécial à ce thème pénin- 
sulaire s'appelait le turmarque du Littoral '. 

Les contingents des thèmes de Hellade et du Péloponèse formaient 
avec ceux des thèmes de Thrace et de Macédoine le gros de l'armée 
d'Occident ou du Couchant, l'une des deux grandes divisions de l'armée 
impériale ; l'autre, la plus considérable, était l'armée du Levant ou d'A- 
natolie. 

La majeure partie des îles de la mer Egée, avec la presqu'île de 
Gallipoli en Europe et, en Asie, la Troade et le littoral méridional de 



vexatoires, l'essor de la production. Les matelots, les ouvrierâ en pourpre, les parcheminiers étaient 
exempts du service militiiire. La fabrication des armes y était aussi fort active. ]>Rambaud, op. c»/., p. 237. 

1. Consultez sur ce sujet le brillant et vivant récit do M. Rambaud dans son chapitre de V Ethno'jra- 
phie des thèmes d'Europe, op. cit., pp. 22!^ secjq. 

2. Hopf a donné de précieux détails sur Torganisation militaire de ces thème? de la Grèce propre 
au dixiùme siècle dans son Histoire de la Grèce au moyen âge, ■ 

KlirKnKlB BYZASTDÎ. <J 



330 UN EMPEREUR BYZANTIN 



la mer de Marmara, constituaient le thème essentiellement maritime 
de la mer Egée ou de l'Archipel, qu'on appelait encore du nom plus 
poétique de Dodécanèse ou thème des Douze Iles. Le stratigos, qui ré- 
sidait probablement à Chio, commandait en outre l'escadre de la flotte 
impériale chargée de la police de la mer en ces parages. Au dixième 
siècle, nous l'avons vu à propos des pirates de Crète, ce poste pénible 
était loin d'être une sinécure et les galères du stratigos de la 
Dodécanèse avaient fort à faire à donner la chasse aux innombrables 
corsaires qui, de toutes les parties du monde musulman, se donnaient 
rendez-vous sur les côtes de Grèce et d'Asie-Mineure, constamment 
exposées à leurs agressions sauvages. La prise de Chandax et la con- 
quête de Crète par Nicéphore amenèrent cependant rapidement un 
changement favorable dans cet ordre de choses si troublé. 

Ce thème étrange de l'Archipel, à la fois insulaire et péninsulaire, 
comptait sur son territoire les ports importants de Kyzicos, d'Abydos, 
de Kallipolis ou GalHpoli, avec les bouches de l'Hellespont et leurs 
douanes célèbres, par lesquelles passait tout le commerce d'Occident 
affluant à Byzance. 

La côte d'Epire avec l'Etolie et l'Acarnanie formaient le petit thème 
de Nicopolis, dont la capitale était la ville du même nom. Les cités 
principales, toutes forteresses puissantes, étaient Ambrakia, Buthroton, 
Dodone, Joannina, Syboton et Avion. 

Le thème de Dyrrachion , fort resserré au nord par la Serbie Dio- 
cléenne, le Monténégro d'aujourd'hui, à l'est par la Bulgarie Ochri- 
dienne, s'étendait d'Avion à Antibari, le long de l'Adriatique, au nord 
de celui de Nicopolis. Ce thème était à cette époque en grande partie 
aux mains des Bulgares. Seules, les villes fortes de la côte : Dyrra- 
chion, qu'on nomme maintenant Durazzo, Dulcigno, Antibari, grâce à 
leurs puissantes murailles, se maintenaient comme autant d'îlots forti- 
fiés au milieu de l'océan de la conquête slave et demeuraient encore 
soumises à la lointaine autorité du Basileus de Byzance. Lui ne com- 
muniquait plus guère avec elles que par les flottes de ravitaillement 
qu'il leur expédiait chaque année. 

Quant au thème plus septentrional encore de Dalmatie, il n'existait 



AU DIXIEME SIECLE. .Til 



vraiment plus que de nom dans les menteuses archives de cette orgueil- 
leuse administration byzantine qui jamais ne s'abaissait à constater la 
perte d'une province, qui chaque année maintenait avec une audacieuse 
sérénité au sacïé catalogue des possessions de l'empire orthodoxe, des 
territoires tombés depuis un siècle et plus aux mains des barbares. 
C'est avec raison que M. Rambaud a raillé dans son beau livre sur 
l'empire d'Orient ce fantastique thème de Dalmatie. Non seulement 
les Slaves s'étaient emparés de tout l'intérieur du pays, mais l'empire 
avait presque abandonné à leurs destinées les villes gréco-romaines du 
littoral, Rai^use, Spalatro, Zara, etc., les ce sept villes dalmates », iso- 
lées au milieu d'une population barbare. Celles-ci payaient même aux 




Sceau d'un stratigos du thème de la mer Égéc an x* siècle. L'inscription signiflc : Seigneur, prêt» teamrt 

à fen -T-'' - >-•'■'■• •?, prototpathaire impérial tt itratiçot du <":• '' ^- ' "- .''— ■- 

Slaves, de l'aveu du Basileus et pour avoir la paix, ce qu'elles payaient 
jadis à l'empire. Elles devaient seulement donner « quelque petite 
chose » au stratigos impérial, en témoignage de leur illusoire soumis- 
sion au Basileus et à son représentant intermittent. 

Tout l'intérieur de la péninsule des Balkans, entre les thèmes de 
Nicopolis et de Dyrrachion d'une part, ceux de Hellade, de Salonique, 
de Macédoine et de Thrace de l'autre, appartenait, je l'ai dit, au 
royaume bulgare. Il devait en être ainsi plus de cinquante ans encore, 
jusqu'en 1019, lors de la destruction totale de cette première monar- 
chie, qui si souvent avait fait trembler les Byzantins derrière les mu- 
railles même de leur capitale. 

Les îles Ioniennes formaient le thème de Céphalennie. La ville de 
ce nom était la résidence du stratigos. 

Crète venait d'être reconquise. On en avait fait un gouvernement 
militaire spécial. 



332 UN EMPEREUR BYZANTIN 



L'Afrique tout entière, l'île de Sardaigne, étaient depuis longtemps 
totalement perdues pour l'empire. Presque partout les Arabes y ré- 
gnaient en maîtres. 

Dans l'Italie méridionale, l'empire se maintenait très péniblement. 
Tout le nord de la péninsule jusqu'à une ligne tirée à peu près de 
Gaëte à Lésina sur l'Adriatique, formait le royaume d'Italie, qui venait 
de passer des mains de Bérenger II dans celles de son vainqueur le 
grand Otlion d'Allemagne. Seule Venise, nominalement vassale du 
Basileus de Constantinople, réussissait déjà à maintenir sa presque 
complète indépendance. Les princes longobards de Salerne, de Ca- 
poue et de Bénévent, vassaux directs de l'empire byzantin, depuis les 
victoires de Basile, mais en réalité à peu près entièrement abandonnés 
d'eux-mêmes, et avec eux le duc de Naples, l'archôn de Gaëte et celui 
à Amalfi, se partageaient les deux tiers de ce qui se trouvait au sud de 
cette ligne. Les deux thèmes de Calabre et de Longobardie ou d'A- 
pulie, débris de l'ancien thème de Sicile, qui avait à un moment com- 
pris la totalité de l'Italie méridionale, constituaient tout ce qui restait 
au Basileus dans la péninsule. Le premier était formé par la pres- 
qu'île de ce nom et les territoires voisins, c'est-à-dire les vieilles pro- 
vinces de la Lucanie, de la Calabre, du Brutium, demeurées aux Grecs 
depuis les conquêtes de Justinien; le second, par une partie de la 
Capitanate et par les terres de Fouille et de Bari, reconquises sous 
Basile l^\ Les Hmites de ces thèmes variaient, du reste, incessamment, 
suivant les vicissitudes des luttes perpétuelles avec les vassaux lon- 
gobards. En même temps les Arabes d'Afrique et de Sicile, bien 
qu'ayant perdu depuis peu pied sur le continent, poursuivaient sur 
toutes les côtes de ces deux malheureuses provinces une incessante 
campagne de déprédations de toutes sortes. Les stratigoi byzantins 
de Calabre et de Longobardie ' avaient toutes les peines du monde à 
défendre leurs cités contre les subites et effroyables agressions de ces 

1. Sur leurs sceaux, les chefs du thème de Calabre prennent presque toujours le titre tout guerrier 
de duc, qui convient fort bien à ces administrateurs d'ordre essentiellement militaire (voyez la vignette 
de la page 333). Quant à ceux du thème de Longobardie, l'étude des sources, comme (telle des quelques 
sceaux parvenus jusqu'à nous, démontre que, comme ceux du thème plus ancien de Sicile, ils ont pris 
tourà tour, suivant les époques, et les circonstances, les titres de stratigos, de catépano ou de turmarque. 



AU DIXIKMF. SI I I ij;. 333 



insaisissables adversaires, et cet état •!' lnti. ([iiasi continuel coûtait à 
l'empire une immense consommation criM.iniiifs et d'argent. 

Les principales places fortes byzantines en Italie étaient Bari, sit'ge 
ordinaire du stratigos de Longobardie, Tarente, Gallipoli, Rossano, 
Santa-Sévérina, Reggio, probablement résidence du duc ou stratigos 
de ('alabre, Girace, Crotone, Squillace, etc. 

En Sicile, les Arabes étaient tout-[)uissants depuis l«i(!i des années. 
L'émirat de cette île dépendait du Khalife Fatiniite d-' Kairouan. La 
dernière cité byzantine, Tauroménium, la poétique Taormina d'au- 
jourd'hui, prise et reprise, avait fini par succomber dérmliiv. un m. 




Sceau de plomb d'un duc byzai e de Calabre. i signifie : Thiotokùn, protèçt ton terrUenr 

Ct'ii'i'ui' iri. III ii\>xpa!haitt iiiijnrnii i:r Une de Cnlabre, 

Seules quelques forteresses de la côte orientale, Rametta' surtout, ré- 
sistaient encore. Depuis 917, l'empire avait a( » ( pi»' < . île honte de 
payer aux Sarrasins de Sicile un tribut annuel pour qu'ils s'abstins- 
sent d<' renouveler leurs attaques lialtituelles contre les possessions 
d'Italie. J^a plupart du temps les Arabes empochaient le tribut et re- 
commençaient aussitôt leurs exiM'ditions de pillage. 

A l'autre extrémité de leurs provinces européennes, les iJyzantins 
possédaient encore sur la mer Noire la très forte et très commerçante 
place de ('lierson, (jui avec (jueltjues teri-il<>iics cnNironnants ci'iivii- 
tuait le thème de ce nom, formant sur l.i c,.i ■ ( iIhk. nue, presipif -nr 
l'emplacement de la moderne Sébastopoi, une faible encla\ç au milieu 
de l'immensité de la barbarie scythe et slave. Mais c < i.iit imc enclave 
d'une importance (•a])itale, carde ce poste avancé l'enqure surveillait à 
la fois la Patzinacie ( t la Kliazarie, ces deux grandes contré 
bares qui constituaient à l'empire un si redoutable voisinage, vi i'..i 



334 UN EMPEREUR BYZANTIN 



derrière elles l'empire des Russes Varègues plus à craindre encore. En 
outre, la place de Cherson entretenait avec tous ces peuples un com- 
merce extrêmement actif et considérable. A la tête du thème se trou- 
vait comme toujours un stratigos impérial; au-dessous de lui, un pro- 
teuon, sorte de prince ou premier magistrat municipal, et un sénat 
local administraient la cité. 

L'Asie-Mineure ou Anatolie formait la seconde et la plus impor- 
tante des deux grandes divisions de l'empire d'Orient. C'était là que 
résidait sa force véritable. Là s'était réfugiée presque complètement la 
richesse commerciale et agricole de la monarchie. C'était là que les Ba- 
sileis recrutaient leurs meilleurs et leurs plus nombreux soldats. Là vi- 
vait la portion relativement heureuse, prospère et puissante de la nation 
byzantine. Là se trouvaient ces cinq beaux et grands thèmes des 
Thracésiens, des Anatoliques, de l'Arméniaque, de l'Opsikion et des 
Bucellaires, qui fournissaient l'élite et le noyau des armées impériales, 
grandes provinces admirablement protégées contre l'effort sarrasin par 
une chaîne continue de petits thèmes frontières couverts de places 
fortes, provinces qui ne ressemblaient en rien aux thèmes d'Europe, 
même à ces grands thèmes de Thrace, de Macédoine, incessamment 
soumis au péril de l'agression bulgare , ni , à plus forte raison, à ces 
thèmes bien plus afifaibhs encore, presque fantastiques, n'existant par- 
fois plus guère que sur les parchemins de chancellerie, qui avaient 
nom Dalmatie, Dyrrachiou, Nicopohs, Longobardie ou Calabre. 

Nombreuse, du reste, était la liste complète des thèmes d'Asie. Le 
thème Optimate, ou vulgairement (( l'Optimate », le plus voisin de 
Constantinople, avait Nicomédie pour capitale. Un simple domestique 
l'administrait. Son nom bizarre lui venait des Optati ou Optimales, 
guerriers goths d'élite auxquels les empereurs avaient jadis concédé 
des fiefs militaires nombreux dans cette province, devenue à cette 
époque une véritable terre gotho-grecque. — Le thème voisin, qui com- 
prenait la majeure partie de l'ancienne Bithynie, s'appelait l'Opsikion. 
Sa capitale était la grande et forte Nicée, merveilleusement murée. 
Par une autre exception bizarre, le gouverneur n'en était point non 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



335 



plus un stratigos, mais un fonctionnaire de second rang qui [.(.riait ce 
titre pompeux de « comte de l'Opsikion impérial gardé de Dieu ». 
(c L'Opsikion, dit M. Rambaud, tirait son nom des Obse^j > élbhre 

milice de gladiateurs organisée, au diiv •!• Gapitolinus, par Marc-Au- 
rMe, et qui à une époque ancienne avait eu ses cantonnements dans 
cette région. Bien qu'au dixième siècle il n'y eût plus à'Obsequentes, et 
que leur souvenir même fût effacé, leur nom resta, faute de mieux, à 
ces contrées qui avaient perdu toute individualité ethnographique. 
A l'égal de tous ces thèmes de l'empire d'Orient constitués en dépit 
de toutes les notions de nationalité, le thème de l'Opsikion rompre- 




Sccau do plomb d'un stratigos du tlième de Cherson au x" siècle. Sriyneut; protège (on urriteur Xképhore Ouritéro*, 

prolotpalhalre et tlittligot de Cherton. 



nait des populations d'origine fort diverse, appartenant à plusieurs des 
provinces antiques de l'Asie-Mineure ; il était habité t\ la fois i).ii ']<■- 
Mysiens, des Phrygiens, des Dardaniens, des Bithyniens, etc. Il s'y 
trouvait en outre une nombreuse colonie militaire slave, ou plutôt 
slavésienne, placée sous les ordres d'un catépano, le « catépano des 
Slaves de l'Opsikion », qui ne parvenait pas toujours à maintenir en 
bride ces hordes indociles. » 

Le grand tlième des Thracésiens, un des plus puissants thèmes 
d'Asie-Mineure, comprenait entre autres provinces toute l'ancienne 
Lydie ; Sardes, Pergame, Laodicée, Magnésie, Tliyatire, Philadelphie 
en étaient les villes principales. On ignore quelle était celle qui ser- 
vait de résidence au stratigos. Puis venait le llirinc de Samos avec l'île 
de ce nom et une bande étroite de territoire tout le long de la côte , 
d'Adramytte jusqu'à Milet, comprenant à peu jtrès les anciennes pro- 
vinces d'Eolie et d'Ionie avec toutes les grandes villes commerçantes de 



336 UN EMPEREUR BYZANTIN 



cette r<5o*i on, riches encore, mais cependant bien déchues de leur splen- 
deur de jadis. La capitale était Smyrne. C'était, comme le thème de 
Samos, une province maritime par excellence, pépinière de matelots 
pour la flotte impériale, un « thème naval», gtiivant l'expression con- 
sacrée. 

Le thème des Cibyrrhéotes, autre thème naval, était formé des an- 
ciennes provinces de Lycie, de Pamphylie et d'une portion de la Carie. 
C'était une région guerrière, habitée en grande partie par de sauvages 
et turbulentes populations. La capitale nous en est inconnue. Rhodes, 
Cos, Léros, bien d'autres îles et îlots, se rattachaient à cette province 
si essentiellement maritime, étendue de l'est à l'ouest le long de la côte 
méridionale de F Asie-Mineure, bordée par la mer Méditerranée sur son 
immense étendue de rivages. 

Le grand thème des Anatoliques , un des thèmes asiatiques de pre- 
mière classe, le premier peut-être par l'importance de sa population, 
comprenait en totalité ou en partie la Phr^^gie Salutaire, la Lycaonie, 
risaurie, la Pamphylie, la Pisidie, la Phrygie Pacatiane et la Lycie. 
C'était une province de dimensions très considérables ; sa nombreuse 
et puissante milice, le corps des Anatoliques ou Orientaux, consti- 
tuait une des portions principales de l'armement byzantin '. 

Le stratigos de ce thème immense, véritable thème central d'Asie- 
Mineure, prenait le titre de « grand stratigos des Anatoliques ». On 
ignore aussi quelle était sa résidence. Les villes principales étaient Pes- 
sinos, Synnada, Antioche de Pisidie, Amorion, MétropoHs, Ikonion, la 
Konieh d'aujourd'hui. 

Le thème de Séleucie, qui venait après celui des Cibyrrhéotes le 

1. n faut bien se garder de confondre les Anatoliques ou les Orientaux, thème asiatique, « ta Ana- 
tolika », avec l'Anatolie, TOrient, « hi Anatoli », portion orientale ou asiatique de l'emi^ire, qui 
constituait dans son ensemble un des deux grands commandements de la monarchie divisée, je le répète, 
en provinces de l'Occident « rr,; AOctew: », et de l'Orient « t^; 'AvaTo),-^; ». 

Si l'on ne s'attache à distinguer soigneusement l'une de Tautre ces deux désignations de sens fort 
différent, d' Avr/T'jXty.wv et d"AvaTo)T,:, qui reviennent constamment dans les chroniqueurs, ou s'exposera 
à confondre des choses entièrement distinctes. Le stratiyos des Anatoliques ou des Orientaux, cTpa-rrivè; 
Twv 'Avaxo).ivcûv, était le stratigos du thème des Anatoliques. Le stratilate, ou plus ordinairement le do- 
mestique de l'Anatolie ou de l'Orient, GTpaT-/;>,àTyi; ou oofiÉaTixo; t^; 'Avax^Xf)?, était un personnage au- 
trement considérable, généralissime de toutes les forces ou milices des thèmes asiatiques, réunies hous 
sa main lors de quelque circonstance grave, guerre d'invasion ou de défense à soutenir contre l'ennemi 
musulman. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



long de la côte méridionale d'Asie-Mineure, avait été d'abord un thème 
frontière de grande importance. Créé après 934 par Romain Lécapène 
avec les débris de la portion orientale du thème des Cibyrrhéotes, qui 
primitivement s'étendait jusqu'au golfe d'Alexandrette, il avait com- 
pris risaurie et la partie occidentale de la Cilicie non occupée par les 
Sarrasins. Le vaillant tuteur de Constantin VII avait établi là, tout 
au sud de l'Asie-Mineure, une de ces provinces marches qui, échelon- 
nées derrière la ligne de l'Euphrate et de ses affluents, depuis la mer 
de Syrie jusqu'à celle du Pont, constituaient des confins militaires vé- 
ritables dont les populations guerrièrement organisées supportaient le 




Sceau ou bulle de plomb d'un haut lonttionnaire du thème de Charsinn. Lingcriptiiui signifie : 
Thiolokos. jn-ile tecowt à Pierre Chryioberge, palrice, juge du tribunal du Vf Ion et du thème de Chartiun. 



premier choc des armées musulmanes et formaient au devant des 
grands et riches thèmes de l'intérieur comme un cordon de forteresses 
et de clisures, derrière lesquelles ceux-ci vivaient dans un état de sé- 
curité relative. Ce thème maritime de Séleucie, si important par sa si- 
tuation, avait été gravement réduit presque dès sa création par les 
progrès des Sarrasins vers l'ouest de la Cilicie, mais il allait précisé- 
ment bientôt recouvrer en grande partie ses hmites premières par les 
victorieuses campagnes de Nicéphore et la reprise par les Romains de 
la plupart des forteresses de ce pays. Plus que jamais le thème de 
Séleucie allait redevenir un des boulevards de l'empire. 

Le thème de Cappadoce, celui de Lykandos et, derrière lui, celui de 
Charsian, puis celui de Sébastée, enfin, plus au nord encore, ceux de 
Colonée et de Mésopotamie, constituaient dans leur ensemble cette 
chaîne de petites provinces marches, montagneuses et hérissées de for- 



i:mi'Ei:!:uu i'.yzantix. 



338 UN EMPEREUR BYZANTIN 



teresses, qui, suivant à distance la ligne du haut Euphrate et proté- 
gée au sud par les masses énormes de l'Anti-Taurus, s'étendait 
d'une extrémité à l'autre de la frontière asiatique de l'empire comme 
une ceinture protectrice, pour les grands thèmes de l'intérieur, déployée 
entre eux et les terres sarrasines. C'était là l'immense domaine de la 
presque incessante guerre de frontières, l'infini territoire sans cesse 
soumis au régime militaire, peuplé d'akrites ' et d'autres corps de 
troupes spéciaux, tout garni de puissantes forteresses. La plupart de 
ces thèmes avaient été constitués par Léon VI, le grand-père de Ro- 
main II, lorsqu'il avait réorganisé le système de défense des confins 
d'Asie après les victoires de ses lieutenants sur les Sarrasins et la 
soumission de nombreux vassaux arméniens révoltés. Parmi tous les 
kastra de premier rang qui peuplaient cette région guerrière, je n'en 
citerai que quelques-uns : Lykandos, capitale du thème de même nom, 
imprenable citadelle des montagnes, puis la grande Césarée, un des 
principaux points de concentration des troupes impériales, Tzamandos, 
une des premières places, devant laquelle venait d'ordinaire se heurter 
l'invasion sarrasine, Mélitène ou Malatya et Marasch ou Germanikia, 
toutes deux si exposées qu'elles retombaient parfois tous les deux ou 
trois ans aux mains des Arabes, Téphrice, Sébastée, qui est aujourd'hui 
Siwas, la formidable Colonée, Keltzène, etc. 

Sur la mer Noire enfin, les quatre thèmes des Bucellaires, de l'Ar- 
méniaque, de Paphlagonie et de Chaldée ^, dont les deux premiers 
comptaient parmi les plus importants de la monarchie, complétaient 
l'ensemble des provinces impériales en Asie-Mineure. Tout le long de 
la côte méridionale du Pont s'échelonnaient leurs grandes places de 
commerce, dont plusieurs étaient en même temps des forteresses redou- 
tables : Héraclée, Téium, Amastra, la puissante Sinope, Amasia, Ibora, 
■ Léontopolis , Amisos , Trapézonte , qui trois siècles plus tard devait 
devenir elle-même la capitale d'un second empire grec. Ancyre ou 
Claudiopolis était probablement la métropole du thème des Bucellai- 

1. Voj-cz pages 354 et 358. 

2. Il faut se garder de confondre ce lointain thème de Chaldée, blotti tout au fond du Pont-Euxin, 
avec l'antique et célèbre contrée de ce nom, patrie d'Abraham. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 338 



res *, Sinope était celle de TArméniaque, Gangra *, celle du thc'me de 
Paplilagonie. 

Le thème insulaire de Chypre était depuis le septième siècle aux 
mains des Sarrasins; mais lui aussi, grâce à la vigueur du nouveau Ba- 
silens, ne devait pas tarder à rentrer sous la domination orthodoxe. 

J'ai insisté déjà sur l'importance très supérieure des provinces asia- 
tiques de l'empire. « Les thèmes d'P^urope, dit M. Rambaud, comp- 
taient pour bien moins. Les provinces obéissantes, payant l'impôt, non 
disputées par l'ennemi, se trouvaient généralement en Asie; les autres 
appartenaient presque toutes à l'Europe. De là, et surtout au dixième 
siècle, la suprématie dans l'empire grec de l'Orient sur l'Occident. » 

Je ne parlerai point ici du mode d'administration des thèmes impé- 
riaux, ni du caractère tout militaire de cette forme de division territo- 
riale qui commença à être en usage dès après Héraclius. Le stratigos ou 
gouverneur principal du thème n'avait d'autre supérieur hiérarchique 
que le Basileus, sauf peut-être en temps de guerre ou d'expédition lors- 
qu'il venait en certaines circonstances exceptionnelles à relever du 
domestique des scholes d'Occident ou d'Orient. Toute cette histoire de 
l'administration de l'empire au dixième siècle, toute cette division en 
thèmes et la répartition des thèmes en subdivisions d'ordre secondaire, 
a été traitée et expliquée de main de maître par M. Rambaud dans le 
beau livre où j'ai, je le répète, puisé presque toutes les indications con- 
tenues dans les pages qui précèdent ^ 

J'ai rapidement décrit l'empire des Basileis tel qu'il était au dixième 
siècle au moment de l'élévation de Nicéphore. Je dirai quelques mots 
aussi des peuples qui étaient à cette époque ses plus proches et ses 
principaux voisins. 

Dans la péninsule des Balkans, le plus important comme le plus 

1. « Le nom étrange de ce thème peuplé de Galate.« , de Maryandini, de Bithynien.«, lui venait de.« an- 
ciens Bucellarii cataphracti, colons galates établis à l'expiration de leur congé sur les terres du domaine, 
k charge de service militaire. Bien que le souvenir de ces cavaliers d'élite, revêtus d'une armure et armés 
de flèches, se îH depuis longtemps effacé, leur nom était donné, faute de mieux, A cette province qui 
avait perdu, elle aussi, toute individualité ethnographique. » Rambaud, op. cit., p. 192. 

2. Ou Gcrmanicopolis. 

8. L'Empire grec au dixième uiècle, Constantin PorphyrogénHe, Paris, 1870. . 



340 UN EMPEREUR BYZANTIN 



puissant de ceux-ci était la nation bulgare. La guerre incessante avec 
ce peuple avait rempli les règnes précédents. c( Le fait capital de l'his- 
toire extérieure de Byzance dans toute la première partie du dixième 
siècle, a-t-on pa dire \ c'est la rivalité avec la Bulgarie sous les em- 
pereurs Romain Lécapène et Constantin Porphyrogénète, et le czar 
Syméon,fils de Boris, d'autre part. )) Bien des fois, durant cette longue 
période, les armées bulgares victorieuses des stratigoi byzantins, 
avaient dévasté les campagnes de Thrace et de Macédoine et porté la 
terreur jusque sous les murs de la Ville gardée de Dieu. Tout cela avait 
bien changé depuis l'avènement de Pierre, successeur de Syméon, et la 
Bulgarie pacifiée et calmée s'était fort affaiblie. Elle n'en demeurait 
pas moins un incommode voisin. Tout entière maintenant située au 
sud du Danube, elle se trouvait divisée en deux grandes régions : la 
région mésienne^ entre ce fleuve et le Rhodope, et la région ochri- 
dienne dans les hautes terres de la Macédoine et de l'Illyrie méridio- 
nale. Sa frontière du côté du nord était toute tracée par le Danube ; 
du côté du midi, à l'époque oii nous sommes, elle partait du golfe 
de Bourgas sur la mer Noire, englobant Mésembrie, Anchiale, De- 
veltum et la Zagorie, passait entre Philippopolis, ville bulgare, et 
Andrinople, ville romaine, et longeait ensuite les pentes du Rhodope, 
toutes hérissées de forteresses bulgares. Elle contournait de là le bassin 
du Strymon, où se trouvaient des clisures et un stratigos byzantin, 
passait à une faible distance de la grande place forte de Salonique, 
franchissait le Vardar et, entourant tout le massif montagneux qui sé- 
]>are la Thessalie de l'Epire, allait s'appuyer aux thèmes de Nicopolis 
et de Dyrrachion et aux régions alpestres de l'Albanie indépendante, 
A partir de là elle était bornée par la Serbie, dont elle ne se trouvait 
séparée que par le cours de l'Ibar et le bassin de la Morava. 

Au delà du Danube, la Bulgarie n'avait su cinquante ans auparavant 
se défendre contre l'établissement en ces parages de deux très fâcheux 
voisins, les Hongrois et les Petchenègues, les premiers installés à l'ouest, 
les autres à l'est du pont de Trajan, sur toute la ligne de la Save et du 

1. Rambaud, op. cit., p. 315. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



:ui 



Danube. Sur cette frontière septentrionale comme sur celle du sud, la 
Bulgarie était protégée par de nombreuses et puissantes places de 
guerre. D'autres encore se trou- 
vaient à l'intérieur du royaume. En 
Bulgarie ocliridienne , il y avait 
Prélip, Castoria, Bitolia, Prespa, 
Oclirida, etc. 

L'introduction du christianisme 
dans cette monarchie avait eu lieu 
au temps du czar Boris. Le pays 
était constitué à la manière féo- 
dale. Une nombreuse et puissante 
aristocratie, la classe des boliades, 
y détenait le pouvoir sous l'autorité 
suprême du czar. Le fonds même 
de la population s'était promp- 
tement transformé depuis l'éta- 
blissement total au delà du Danube 
et les éléments bulgares primitifs 
s'étaient de i)lus en plus slavisés. 

A l'époque dont je fais le récit, 
les Bulgares, depuis bien des années, 
à rencontre d'autrefois, avaient peu 
fait parler d'eux. Le 27 mai 927, 
après trente-neuf années d'un rè- 
gne glorieux, avait expiré leurgrand 
czar Syméon^ celui-là môme qui 
avait failli détruire la puissance 
romaine et qui avait soumis à son 
autorité les trois quarts du terri- 
toire de la péninsule des Balkans. Avec cet illustre prince, mort au len- 
demain d'une défaite, vaincu par les Croates, s'était éteinte tout à coup 
la grandeur de la première monarchie bulgare. Dès son avènement, le 
nouveau czar, le pacifique Pierre, menacé de se trouver écrasé sous une 




Czar bulgare, miniature d'un prédeux manucrit slanm 
de la bibliothèque du Vatican. 



342 UN EMPEREUR BYZANTIN 



commune agression de tous ses voisins croates, serbes et hongrois, 
voyant son jmys livré à une affreuse disette, avait dû demander la paix 
}\ l'empire grec, et le jeune prince avait été trop heureux d'aller épouser 
i\ Byzance la princesse Marie, petite-fille du régent Romain Lécapène '. 
Depuis, il avait eu à lutter contre beaucoup de difficultés intérieures, à 
réprimer, entre autres, les révoltes de deux de ses frères, et n'avait eu 
d'autre alternative que de continuer à tout prix cette politique de paix. 
En un mot, l'avènement de ce souverain avait marqué le commence- 
ment d'une période d'affaiblissement sans cesse croissant pour ce peuple 
essentiellement ennemi des Grecs, ennemi implacable (( qui n'accor- 
dait de répit que lorsqu'il était lui-même travaillé par quelque mal 
intérieur, » et les fêtes du mariage de 927, en signalant cette récon- 
ciliation de deux adversaires acharnés, avaient inauguré, grâce sur- 
tout aux embarras de la Bulgarie, une paix de quarante années, la 
plus longue dont les deux monarchies eussent jusqu'ici conservé le 
souvenir. Tant que la race de Romain Lécapène fut toute-puissante 
sur le trône, il y eut même presque cordialité dans cette alliance. Après, 
il y eut bien quelque refroidissement, mais la paix continua néanmoins 
à subsister entre les deux empires, paix si profonde même que, comme 
l'a fait remarquer M. Rambaud, les historiens du Porphyrogénète ne 
font aucune mention des Bulgares. Cette tranquillité si longue, si fa- 
vorable à l'empire , n'avait point encore été troublée à l'époque de 
l'avènement de Nicéphore. Tout au contraire, la Bulgarie continuait à 
décliner chaque jour davantage sous la faible main du czar Pierre. 

Dans sa résidence de Preslav sur le Danube^ au milieu d'une ma- 
gnificence barbare, Pierre s'ingéniait à imiter le grand autocrator de 
Byzance. Sa cour était copiée sur celle du Palais Sacré. Chose extra- 
ordinaire, on avait consenti à Constantinople, lors de son mariage, à 
lui reconnaître par une exception unique le titre de Basileus, jusque-là 
réservé au seul successeur de Constantin. Ce ne fut là, du reste, que 
pure courtoisie de chancellerie, concession flatteuse pour se concifier 
plus étroitement ce voisin affaibli, mais avec lequel il était nécessaire 



i 



1. 8 octobre 927. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



343 



cependant de compter encore. « Un dernier trait fort curieux, dit 
M. Rambaud, est à ajouter à cette 
situation. L'empire grec continua, 
sous Romain Lécapène, sous Cons- 
tantin VII, même sous Romain II, 
à payer tribut à la Bulgarie affai- 
blie, mais qui restait pour lui un 
épouvantail. Le refus du tribut 
par le régent Alexandre, en 913, 
du temps du czar Syméon, avait 
amené la lutte terrible dans la- 
quelle faillit périr l'empire ro- 
main ; le refus du tribut par Nicé- 
phorePhocas allait bientôt marquer 
la rupture de la longue paix de 
quarante années commencée en 
927, et inaugurer en même temps 
la guerre qui devait emporter la 
Bulgarie sous les règnes sui- 
vants '. 

Derrière les Bulgares, par delà 
le Danube, étaient établis les fa- 
meux Hongrois ou Maggyars. Ve- 
nus jadis en ce pays à l'appel de 
Léon VI, ils avaient rejeté ceux-ci 
au sud du fleuve. C'étaient d'ad- 



mirables guerriers, de terribles 
adversaires, pouvant fournir une 
écrasante armée de plus de deux 
cent mille cavaliers. Pour les 
auteurs byzantins c'étaient des 




s 

i 

•o 

I 

I 



I 



(( Turcs ». Ils ne les nomment même jamais autrement. Leurs chefs, 

1. Il est juste de faire observer, ainsi que je le dirai plms tard, que ce prétendu tribut était moins nn 
humiliant impôt, payé par le vaincu de jadis à son vainqueur, qu'un subside que l'empire remettait an- 



344 UN EMPEKEUR BYZANTIN 

les premiers parmi les princes maggyars, étaient désignés sous le 
nom c( d'archontes des Turcs )) dans la correspondance officielle de 
la chancellerie impériale. Je ne parlerai pas davantage de ces barbares, 
parce que, fort occupés du côté de l'Occident, ils ne paraissent pas 
avoir été en lutte ouverte avec l'empire byzantin durant le règne de 
Nicéphore. Et cependant le (( Fléau de Dieu », depuis si longtemps ré- 
pandu sur presque toute l'Europe, demeurait plus que jamais menaçant 
pour l'empire grec. La Bulgarie, fort affaiblie, impunément ravagée par 
les c( raids )) de cette redoutable cavalerie, ne constituait plus en réalité 
pour lui, sous le pauvre gouvernement du czar Pierre, qu'une bien in- 
suffisante barrière protectrice. D'un jour à l'autre, sous l'influence de 
bien des causes diverses, on pouvait s'attendre à voir la masse de la 
nation hongroise, traversant la Bulgarie impuissante, se ruer sur les 
terres byzantines à la poursuite d'un plus riche butin. En 934 déjà, des 
bandes maggyares avaient envahi la Thrace. De même en 943. Cliaque 
fois on les avait fait repartir à force de diplomatie. En 958 ils étaient 
revenus si nombreux qu'il fallut envoyer une grosse armée pour les 
chasser. On les revit encore en 961, en 962 \ La tranquillité relative 
qu'ils observèrent durant le règne de Nicéphore ne fut qu'un accident 
amené par leur grande guerre contre Othon de Germanie, guerre qui se 
termina pour eux par l'écrasante déroute du Lechfeld en 965. Mais cet 
accident même est cause que nous n'avons pas à nous en occuper da- 
vantage ici ". 

Les Petchenègues ou Patzinaces et les Khazars étaient les deux 
peuples scythiques principaux étabhs dans le sud de la Russie, les uns 
depuis la Hongrie jusqu'à la mer d'Azov, les autres au delà. Les pre- 
miers vivaient en république. Les seconds avaient un khagan. Le thème 
de Cherson surtout était exposé aux attaques de ces barbares. La di- 

nuellement à la Bulgarie pour que celle-ci se chargeât en échange d'empêcher ses voisins septentrionaux, 
les HongroLs, d'aller à travers son propre territoire envahir et razzier les provinces byzantines limitro- 
phes. 

1. Ils furent repoussés par Marianos Argyros Apambas (voyez page 27G). 

2. Cependant on verra plus loin que ce fut la négligence mise par la Bulgarie h empêcher les incursions 
des Hongrois sur le territoire de l'empire qui, vers la fin du règne de Nicéphore, devint la cause ou du 
moins le prétexte de la rupture entre les deux États. On verra également que, même en 908, les expédi- 
tions de ces infatigables bandits n'avaient pas entièrement cessé, puisque l'évêque Luitprand en signale 
deux Burvenues à cette époque. Une même fut menée jusque sous les murs de lu capitale. 



AT DIXIÈME SIÈCLE. 



plomatie byzantine étendait, du reste, hun ré.scau sur tousecs i>. u|>ltfc!. 

Elle s'occupait surtout de tenir en respect les Petclienègues, dont 

l'empire occupait d'immenses espaces depuis le Danulie jus<|u'au 

Don. La mer Noire le baignait ; le Dnieper le traversait. Pour commu- 




Guerriers russes du x« siècle reproduits dans un ancien et célèbre manuscrit slavon des Légendes 
des saints Boris et Gleb. 

niquer avec les Kusses, pour atteindre Kiev, leur capitale, il fallait tra- 
verser toute la Patzinacie. 

Les Kliazars , déchus de leur grandeur passée , avaient reculé au 
delà du Dnieper, mais leur puissance demeurait incontestée entre le 
Don, le Caucase et la Caspienne, qui s'appelait alors la mer des Klia- 
zars. Ils tenaient aussi la Crimée. Une foule de petites nations voisines 
leur payaient tribut. 



EMPEniCUn BYZANTIN. 



4t 



346 UN EMPEREUR BYZANTIN 



L'action constante de la diplomatie byzantine consistait à diviser 
ces peuples pour les empêcher de s'unir contre les Grecs. Les Khazars 
étaient de beaucoup les moins dangereux pour l'empire, exception faite, 
je le répète, de ce qui concerne le petit thème de Cherson. Les Petche- 
nègues étaient infiniment plus à craindre. c( Avant tout, répète à chaque 
instant l'empereur Constantin dans ses instructions célèbres, il faut, à 
quelque prix que ce soit, être en bons termes avec la Patzinacie... Les 
avantages de cette alliance sont innombrables : par elle , on peut em- 
pêcher les Russes de descendre le Dnieper, les Hongrois de passer le 
Danube, les Bulgares de franchir le Balkan; par elle, la sécurité des 
transactions de la Chersonèse avec la Zichie, la Khazarie, la Russie est 
assurée. Il ne faut épargner avec les Petchenègues ni les subsides poli- 
tiques ni les commissions de commerce. L'important est de savoir 
leur refuser le secret du feu grégeois. Il faut avoir soin de temps à 
autre de leur envoyer un basilikos (délégué impérial) qui, avant de 
pénétrer sur leur territoire et de leur remettre les présents de l'em- 
pereur, se fera livrer des otages et leur en donnera. » 

Les Khazars, qui avaient, on le sait, par une exception historique 
unique, embrassé en majorité la rehgion judaïque, jouissaient d'une 
civilisation infiniment plus développée que les Petchenègues, qui étaient 
horriblement barbares. Ces derniers ne faisaient que rarement la 
guerre à Byzance. En 939 ils avaient accompagné les Hongrois dans 
leur invasion en Thrace. Ils avaient suivi Igor dans sa deuxième ex- 
pédition contre Tsarigrad en 944. On fut alors obligé de les acheter. 
Ils ne paraissent pas avoir remué sous le règne de Nicéphore, pas plus 
que les Khazars, qui furent constamment en paix avec l'empire à 
cette époque. 

Au delà des Petchenègues , vers le nord, s'étendait l'empire des Va- 
règues Russes ou des Ross, vaste féodalité de vingt-deux princes d'o- 
rigine Scandinave , commandant à des peuples slaves conquis devenus 
leurs vassaux. De ces princes , le plus important était celui de Kiev. 
Les Russes, soldats admirables, trafiquants habiles, tantôt servaient 
comme mercenaires dans les armées byzantines ou se rendaient en 
qualité de marchands à Constantinople, qu'ils appelaient Tsarigrad, 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 347 



tantôt se révélaient comme les plus dangereux ennemis de l'empire et 
ne craignaient pas de venir assaillir la capitale même du monde grec. 
La première arrivée en Scytliie de Rurik, le fondateur de la nationa- 
lité russe, remonte au commencciiK ut <le la seconde moitié du neu- 
vième siècle, et déjà, sept ou huit années après, en 865, les deux 
princes varègues de Kiev, Dir et Askold, dirigeaient contre Constan- 
tinople une expédition redoutable. Seule, la miraculeuse intervention 
du Mapliorion, ce manteau miraculeux delà Vierge, sauva les Bvzan- 
tins en dispersant l'immense flotte des guerriers du Nord sous le souffle 
d'un orage effroyable. En 907, sous Léon VI, nouvelle attaque des 
Russes conduits cette fois par Oleg. En 941, du temps de la régence 
de Romain Lécapène , attaque plus terrible encore sous le commande- 
ment d'Igor. Encore une fois Constantinople faillit succomber. Trois 
ans après, nouvelle expédition du même prince. Celle-ci put être ar- 
rêtée grâce à d'énormes sacrifices d'argent. En 95G ou 957 il se fit 
pour un temps un revirement soudain. La fameuse princesse de Kiev, 
Olga, régente pour son fils mineur Sviatoslav, vint à Constantinople. 
Reçue avec toutes sortes d'égards par la cour de Constantin Porphy- 
rogénète, elle demanda et obtint le baptême et retourna dans sa rus- 
tique capitale avec un cortège de moines, de prêtres et de lettrés by- 
zantins destinés à instruire les Ross idolâtres dans les premiers 
principes de la religion et de la civilisation chrétiennes. Sous l'autorité 
énergique de cette femme remarquable, il se fit un grand apaisement 
dans les relations jusqu'ici si heurtées des deux races, et lorsque Nicé- 
phore monta sur le trône d'Orient, la paix la plus complète régnait 
encore entre les Grecs et les belliqueux sujets de la c/arine Olga. 

Entre la Hongrie, la Bulgarie et la mer Adriatique, bordée par les 
débris des thèmes byzantins de Dyrrachion et de Dalmati(\ se pres- 
saient de petits États slaves dont les princes, dans les listes du Licre 
des Cérémonies, sont classés parmi les vassaux de l'empire. Mais les 
liens qui unissaient ces roitelets â leur lointain suzerain étaient eertai- 
nementbien faibles et bien i)récaires. Voici la liste de ces jirinees. tou- 
jours d'après les Cérémonies: rarcliôu ou <^-rand jouj'an 'l^ <( ("liro- 
batie )) ou Croatie illyrienne, l'areliôn des ^ ^\\\\ «lej.uis 931 



'48 UN EMPEREUR BYZANTIN 



avaient secoué le joug de la Bulgarie, l'archôn de Kanali, celui des 
Terbuniens , celui de Zaclilumie , celui de Dioclée, qui est le Monté- 
négro actuel, celui de Moravie, petite ou basse Moravie qu'il ne ftiut 
pas confondre avec la grande Moravie des Carpathes. L'archôn ou 
prince de Serbie exerçait une sorte de suzeraineté sur la plupart des 
principautés voisines moins importantes. 

Les Paganiens ou Narentans étaient une nation de pirates, terreur 
de l'Adriatique ; il fallait toute une division de la flotte impériale pour 
les tenir constamment en échec. Et comme cette police maritime se 
faisait fort mal par les soins des fonctionnaires impériaux, Venise nais- 
sante commençait à s'en mêler pour son propre compte. 

Au temps de l'élévation de Nicéphore , une paix profonde existait 
entre les Serbes et les petites nations voisines d'une part, les Byzan- 
tins de l'autre. L'empire, je l'ai dit déjà, considérait officiellement 
comme sujettes les sept villes romaines confédérées de Dalmatie, mais 
celles-ci n'étaient réellement que vassales. 

L'Italie septentrionale et centrale, au moment du triomphe de Ni- 
céphore, se trouvait aux mains d'Othon le Grand de Germanie, qui ve- 
nait de détrôner le roi Bérenger et son fils Adalbert et avait réuni leurs 
états à l'empire d'Occident, reconstitué par lui. Il s'était fait couronner 
empereur à Rome avec sa femme Adelhaid en 962 et avait fait élire 
pape Léon VIII en remplacement de Jean XII, qui s'était ligué contre 
lui avec ses ennemis. A ce moment Bérenger et son fils, retirés dans 
leurs châteaux du pays lombard, résistaient encore, mais leur défaite 
finale n était plus qu'une question de temps et le jour était proche où, 
jusqu'aux thèmes byzantins d'Apuhe et de Calabre, la péninsule entière 
allait reconnaître sans exception aucune la suprématie du grand césar 
germanique. Les princes longobards de Capoue et Bénévent et de 
Salerne, en effet, dont les possessions séparaient les terres de l'empe- 
reur d'Allemagne et celles du pape au nord de celles des Grecs au sud, 
et qui nominalement relevaient de Byzance, avaient, je l'ai dit, rompu 
presque tout lien avec ce suzerain si éloigné et se préparaient à se 
grouper à l'ombre de la puissante monarchie du nord devenue leur si 
proche voisine. Les trois répubhques de Naples, d'Amalfi et de Gaëte 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



rlnji 



I'- irrc 



Iliri!-^ h'Ui- Hin- 



se montraient moins détachées de 
politique était nulle. 

Venise vivait retirée dans sa lagune, faisant déjà un grand commerce 
avec l'Orient, vivant en paix avec l'empire grec, auquel elle reconnais- 
sait un bien fictif et léger droit de suzeraineté, cherchant en même 
temps à se concilier les bonnes grâces du nouveau maître de l'Italie. 




Gnerriers russes du x" siècle descenaant le Dnieper dans un moiw.rijloi\, barque cnusi-e «laiis un seul tronc d'nrl re. 
Dessin tiré d'un ancien manuscrit slavou des Légendes des saints Boris et Oleb. 



En Asie, l'empire byzantin avait pour frontières celles du monde mu- 
sulman. Cette ligne de séparation mouvante qui s'en allait de la mer 
de Syrie à la mer Noire, nous la connaissons par le récit même des 
guerres que je viens de raconter. Au delà, c'est-à-dire du coté des in- 
fidèles, le plus redoutable comme le plus proche voisin de l'empire 
était le Hamdanide d'Alep. Je n'ai plus à présenter au lecteur ce grand 
adversaire de Nicéphore. Lui et son frère régnaient sur la Cilicie, la 
Syrie du nord , la Mésopotamie occidentale. Leurs capitales étaient 



350 UN EMPEREUR BYZANTIN 



Alep et Mossoul. Le Khalife, devenu l'ombre d'un souverain , était à 
Bagdad le prisonnier des Bouiides , qui possédaient le reste de la Mé- 
sopotamie et presque toute la Perse. Ceux-là étaient trop occupés à 
combattre leurs propres coreligionnaires, à étouffer d'incessantes sédi- 
tions de leurs milices, pour pouvoir songer à faire sérieusement la 
guerre aux chrétiens. A l'Orient des Bouiides régnaient les Samanides. 
Les Kharmatides possédaient l'Arabie. Les Byzantins n'étaient en con- 
tact avec aucun de ceux-ci. Toute la Syrie méridionale avec l'Egypte 
appartenait encore aux Ikhchidites. Les Fatimites de Kairouan étaient 
maîtres du reste de l'Afrique septentrionale, et des émirs, leurs lieute- 
nants, gouvernaient en leur nom la Sicile. Les Fatimites étaient ac- 
tuellement en paix avec l'empire. 

Entre la chaîne frontière de petits thèmes byzantins étendue de la 
haute vallée de l'Euphrate jusqu'à la mer Noire et les souverainetés 
arabes d'autre part, étaient groupées jusqu'au Caucase les principautés 
arméniennes et géorgiennes. Les Arméniens jouaient à cette époque 
un grand rôle à Byzance. C'était alors encore une race guerrière et 
les plus aventureux parmi ses fils affluaient à Constantinople, les uns 
fuyant les persécutions musulmanes ou les haines de clans, les autres 
venant chercher fortune sur le territoire de l'empire. C'était un per- 
pétuel va-et-vient entre Byzance et ces terres chrétiennes. Beaucoup 
d'Arméniens avaient définitivement prospéré chez les Grecs. Les Lé- 
capène, les Gourgen ou Courcouas, Jean Tzimiscès étaient de cette 
race. 

Bien souvent l'Arménie avait servi de champ clos aux Byzantins et 
aux Arabes, séparés les uns des autres en cette région par son étroit 
territoire seulement. Perpétuellement ravagée par des incursions des 
deux partis, elle n'avait cependant jamais encore été conquise. 

A l'époque où nous sommes, les divers princes arméniens demeu- 
raient les alliés de Byzance contre les Arabes, mais c'étaient des 
alliés douteux toujours menaçant de faire défection si on ne leur en- 
voyait des secours en hommes et en argent. Ces princes étaient nom- 
breux : avant tout, il y avait la maison Pagratide des rois d'Arménie, 
la plus puissante de toutes les dynasties nationales et en même temps 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 351 



leur suzeraine à toutes. Le a roi des rois » était une sorte de demi- 
vassal de l'empire ; il s'intitulait « le fils spirituel du Iksileus ». Cette 
maison Pagratide avait ét^ restaurée vers 020 par Aschod II P>gatlii, 
c( l'homme de fer », le protégé de Byzance. Son descendant. A 
chod III Ogliormadz (le miséricordieux) régnait depuis 952. C'était 
un prince bâtisseur; il éleva des constructions magnifiques, surtout 
dans sa nouvelle capitale d'Ani. Sous son règne, l'Arménie atteignit 
l'apogée de sa puissance. Les rois ou princes du Vaspouraçan, de Géor- 
gie, de Kars, d'Albanie, plusieurs émirs musulmans, tous les princes 
secondaires d'Arménie reconnaissaient son autorité. Il avait en 961 
combattu victorieusement contre le Hamdanide et avait été à cette 
occasion félicité par le Khalife, qui lui avait envoyé par un coureur le 
titre de Scliahi Armen ou de Schahanschah ' ; à Byzance on lui don- 
nait celui d'archonte des archontes d'Arménie. 

Tous lés autres petits princes arméniens ou géorgiens, shahs, isch- 
khans, nakkarars, mahabieds, marzbans, etc., confondus par la chan- 
cellerie byzantine sous le titre commun d'archôn, étaient considérés 
par elle comme de véritables vassaux de l'empire ; par exception , le 
prince du Vaspouraçan portait aussi le titre d'archonte des archontes, 
et le roi d'Ibérie ou Géorgie, celui de curopalate ou maréchal du pa- 
lais de Byzance. Cette fonction était héréditaire dans sa famille. 

Outre le roi des rois Pagratide, le Livre des Cérémonies énumère 
neuf Etats arméniens vassaux et cinq dynastes ibériens ou géorgiens. 
Ce morcellement féodal amenait des guerres intestines fréquentes qui 
désolaient l'Arménie et la dépeuplaient plus même que l'invasion étran- 
gère. Les neuf princes secondaires étaient : le prince du Vaspouraçan, 
chef de la puissante famille ardzrounienne , ou des porte-aigle, parce 
qu'ils avaient charge de porter dans les cérémonies royales un aigle 
d'or fixé à l'extrémité d'une hampe, l'archôn de Kogovid, chef de la 
branche cadette de cette même maison , l'archôn ou ischkhan de Da- 
rôn, celui de Mœx, celui d'Autzoun, celui de Siounie, celui de Vaïtsor 
(probablement Sisagan), celui de Khatchen, les archontes des Serbotes 

1. Aschod III mourut en 977 (en 972 d'après M. Dulaurier), apK-s un règne heureux de vingt- 
cinq années. 



352 UN EMPEREUR BYZANTIN 

OU Enfants noirs. Il y avait encore bien d'autres petites principautés 
arméniennes, qui ne sont point citées dans les Cérémonies. L'Ibérie et 
la Géorgie formaient un ensemble à part. A la tête de la féodalité 
ibérienne se trouvait le curopalate, comme le roi des rois Pagratide 
à la tête de la féodalité arménienne. 

Tous ces princes imploraient et recevaient du Basileus subsides, 
titres et dignités. L'Arménie était pour l'empire un boulevard de toute 
importance qu'il ne fallait à aucun prix s'aliéner. Les Ibériens suivaient 
le rite grec, mais point les Arméniens, qui rejetaient le concile de Chal- 
cédoine. 

Les i^frincipautés d'Arménie ne furent réunies à l'empire que sous le 
règne de Basile II et de Constantin son frère ; mais , avant même que 
cette conquête ne fût devenue définitive, les Seldjoukides apparu- 
rent, qui s'établirent en maîtres sur tout ce territoire. 

Sous Nicéphore Phocas, les princes arméniens, relativement heu- 
reux et paisibles, ne font, pour ainsi dire, pas parler d'eux. 

Il y avait encore de ce côté plusieurs petites principautés musul 
mânes, celles de Tovin, de Klielât ou Chliath, etc., qui reconnaissaient 
d'ordinaire la suzeraineté byzantine. Cependant, à l'époque dont j'écris 
l'histoire, Klielath, sur le lac Van, relevait du Hamdanide. 

Plus loin enfin, par delà l'Arménie et la Géorgie, dans les vallées 
mêmes du Caucase et tout le long de l'étroite bande de terre qui s'é- 
tend entre cette chaîne de montagnes et la mer Noire, l'empire by- 
zantin comptait encore d'importants et fidèles vassaux chrétiens aux 
titres étranges. Les principaux étaient l'exousiocrator ou roi d'Alanie, 
l'exousiastès ou souverain d'Abasgie, et celui d'Albanie. Ces princes 
commandaient à des nations belliqueuses, ancêtres des Tcherkesses 
d'aujourd'hui. C'était parmi ces libres populations que les armées 
byzantines recrutaient leurs meilleurs escadrons de cavalerie. 

On conçoit qu'avec de pareils voisins, comme avec de pareils vas- 
saux, il ne pouvait exister pour l'empire byzantin, du moins pour ses 
provinces frontières, un état de paix véritable. C'était plutôt, en dehors, 
bien entendu, du temps de guerre déclarée, une sorte de trêve armée, 



iiitilit 



AU DIXIEME SIECLE. 



trêve i\ cliaque instant rompue sur un point de l'ininiense !)ordure de 
cette immense monarchie, par quelque incursion de maraudeurs enne- 
mis, par la révolte de quelque petit feudataire à demi barbare, par les 
pillages des fameux apélates, ces routiers du dixième siècle oriental, 
véritables bandes de brigands militairement organisées, qui ne vivaient 
que de rapine et affectionnaient surtout le séjour plus libre des pro- 
vinces limitrophes. Les chefs byzantins de ces petits thèmes frontières 
du dixième siècle, à organisation exclusivement guerrière, avaient fort 




Portion ganche et septentrionale de la mosaïque byzantine dite de la Sainte Cène dans l'église cathédrale 

de Sainte-Soplùe de Kiev. 



t\ faire à tenir en échec tant d'éléments hostiles, et leur vie agitée rap- 
pelle par bien des côtés celle de leurs contemporains occidentaux, les 
belliqueux marquis des marches françaises ou germaniques. 

Rien ne saurait donner une idée plus exacte de cette vie aventu- 
reuse et agitée menée par ces rudes compagnons que la lecture du 
beau livre consacré récemment par MM. Sathas et Legrand à un do- 
cument contemporain des plus curieux intitulé : les Exploits de Di- 
çjénis Akritas. C'est une épopée byzantine du dixième siècle que ce& 
érudits ont publiée d'après un manuscrit unique retrouvé à Trébizonde. 
Ce long et émouvant poème populaire est tout entier consacré à cé- 
lébrer les exploits et les amours d'un héros fameux dans les fastes des 
luttes gréco-sarrasines de frontière à cette époque, héros national de- 

EJIPERECII BYZANTIN*. lô 



:>.-,l lîX KMI'KIîHni 15VZAXTIN 



Venu l('u-cii(l;iire suis le nom de J5;isilc J)i,ii,-('nis, mais qui fut certaiiie- 
iiKiii 1111 |.cis()iiiia,i;e ]iis(()ri(iii(' vri-itahle. Ceux (|ui liront ce conscien- 
cieux havail v Irouvcroiit les dctails les plus intéressants sur la vie 
)iiiiii;iii-(' (les conliiis ^^Tcco-arabes à peu près vers l'époque de Nicé- 
pliorc. iîasilc Digénis, ainsi nonmié parce qu'il ap})artenait à la fois 
aux dvnx races ennemies en présence, issu des amours d'une princesse 
gMH'c<iue, une Ducas, avec un émir syrien converti au cliristianisme, 
.Moiisour, ])riiiec d'Edesse, s'appelait encore ^/jr/tos parce qu'il était 
dcvcini, a])rès son père, gardien des frontières impériales ', autrement 
dit stratigos en cliel" des thèmes frontières dits thèmes ahritigiies. 
MM. Sallias et Legraïul ont })]'ouvé (pi'il a du vivre vers le milieu du 
dixième siècle. Il mourut très probableinent seulement sous le règne de 
notre Xic(''i)hore, et, suivant noti'e poème, il en aurait reçu maints té- 
]ii( lignages d'estime et de gratitude pour la bravoure dont il avait 
domu' tniU de preuves sous les Basileis précédents en combattant les 
ennemis de remj)ire, comme aussi pour la sagesseavec laquelle il avait 
gouverné les districts conliés A ses soins, '( vivant de cette vie liéroï- 
(juc (pi'on a constamment menée sur les j'rontières longuement dispu- 
tées, hni'dcrs d'Ecosse, inarches de Germanie, uhraines des pays 
russes. )» 

d'ciiiprunie à un intéi-essanl article, consacré ])ar M. Rambaud à ce 
|Mi(iiic si curieux '■, (juehjues ])assages qui feront inieux conqirendre 
dans (jucj milieu \écut ce liéros et (pielle existence menèrent lui et ses 
compagnons. X^tez (|Ue 1 V"[)op(''e qui conte ses hauts faits est de bien 
jieu p(»st('rieure à sa inoi1, car .AIM. lA'grand et Sathas estiment (|u'elle 
a dû êli'c composée avant même la fui du dixième siècle ''. 

ic Poiu- soutenir, dit M. Ivambaud, cette guerre de frontière contre 
1'- SaiTasiiis, guerre déjj\ trois l'ois séculaire, renq)ire grec avait orga- 
n''><'' ses piuvinces en gouvernements jnilitaires, (pi'on appelait des 
///'), /rs et ;"i la lète des(]uels il y avait un chef a])pelé stratigos. Les 
stratigoi des tli<nies lioiitièrcs jouaient donc à peu près le même rôle 



1. Kn i;rec : 'i/.rui. 

■:. /,■'-•./,• ,/,s //, „.,-.iA,„,/..', 1.- 
:î. Op.r-.f., p. 271. 



Al DIXIEME SIECLE. 365 



que, SOUS Charlemagne, les commandants des marches d'Espagne, de 
Carinthie, de Saxe. Tels étaient au dixième siècle les stratif^oi de Clial- 
dée, de Mésopotamie, de Lykandos, de Séleucie, de Colonée, de Cap- 
padoce. Sur ces sortes de confins militaires vivaient des siratiotes, 
successeurs des milites Umitanei de l'empire romain. Ils tenaient du 
souverain de Constantinople, sous l'obligation de le servir, des espèces 
de fiefs militaires qui, comme ceux d'Occident, se transmettaient de 
mule en mille et qui ne tombaient entre les mains d'une fille qu'à la 
condition que celle-ci, en se mariant, présenterait un guerrier capable 
de desservir le fief. Les stratiotes ou soldats, que certains textes ap- 
pellent aussi des cavaliers (caballarioi), subdivisés en escadrons et en 
handes, formaient donc sous les ordres du stratigos une mai)i<'To do 
milice féodale... 

(( En face des marches byzantines de Cappadoce ou de Mésopota- 
mie , le monde musulman avait les siennes. Les émirs des cités sarra- 
sines limitrophes, retenant sous leurs étendards un certain nombre de 
guerriers arméniens ou arabes, protégeaient les frontières du Khalifat. 
Les bords de FEupbrate se hérissaient de clisures byzantines et de 
forteresses sarrasines comme les bords du Rhin et du Danube se cou- 
vraient à la même époque de donjons féodaux. Des rivages du Pont- 
Euxin aux déserts de Syrie s'étendait une double série de postes enne- 
mis. Partout des tours, des créneaux, des ponts-levis ; partout des guer- 
riers bardés de fer, des bandes de stratiotes conduits à la bataille par 
des stratigoi ou des émirs. Les margraves byzantins, comme ceux des 
Allemagnes, ne se piquaient pas d une obéissance aveugle aux ordres de 
leur souverain. Si le gouvernement central faiblissait, ils ne prenaient 
plus conseil que d'eux-mêmes. Les émirs, de leur côté, profitant de la 
décadence du Khalifat, vivaient en princes indépendants, contractaient 
des alliances à leur fantaisie. Les subordonnés imitaient l'indocilité de 
leurs chefs. Dans le désordre universel, des aventuriers chrétiens ou 
musulmans avaient trouvé moyen de se créer entre les deux partis de 
petites principautés. Des bandes de bannis et de brigands s'étaient 
formées, semblables à ces malandrins qui surprenaient quelque châ- 
teau de la Souabe ou de la Franconie et s'y cantonnaient pour inquiéter 



•556 UN EMPEREUR BYZANTIN 



le pays. Toute l'Asie antérieure retentissait du bruit des armes, du 
renom des exploits individuels. On s'y sentait fort loiR de Byzance. 
On se serait cru non pas dans une province d'une monarchie policée, 
mais dans l'anarcliie féodale de l'Occident. 

« Ce milieu héroïque des thèmes anatoliques n'était pas moins 
propre que la France des premiers Capétiens à enfanter la poésie guer- 
rière. C'est là, en eflet, qu'est née l'épopée de Basile Digénis Akritas. 
Le nom même du héros résume bien, nous l'avons vu, cette civihsa- 
tion étrange des marches helléniques qu'il est chargé de personnifier. 
Du cycle épique qui se forme autour de lui il ne nous reste que des 
fragments. Les uns sont des tragoudia ou cantilènes isolées ; les autres 
ont pris place dans le grand poème de trois mille vers publié par 
MM. Legrand et Sathas. Celui-ci, divisé en réaHté en deux parties 
consacrées, la première aux amours du père et de la mère du héros, 
la seconde à ses exploits et à ses amours mêmes, est formé de dix livres, 
dont quelques-uns manquent malheureusement presque en totalité, ou 
seulement en partie dans le manuscrit original. )) 

On lira avec un singulier intérêt cette épopée, récit populaire, bril- 
lant, chevaleresque, infiniment amoureux, animé de tous ces exploits 
où scintille certainement le reflet proche encore des grands coups 
d'épée échangés entre les Phocas, les Chambdas et tous les fiers 
héros, leurs compagnons d'armes. On y retrouvera bien des détails pi- 
quants sur cette vie agitée de la frontière, sur l'existence de ces akrites 
audacieux et de leurs chefs, véritables gardiens tutélaires des bornes 
byzantines, sur leurs éternels ennemis, les Sarrasins de CiHcie et de 
Syrie, ou leurs autres adversaires jurés, les terribles apélates, ramassis 
de bannis, à! outlaws, de déserteurs qui hantaient les montagnes et 
les cavernes de l'Anatolie, du Taurus surtout, ne reconnaissant ni l'em- 
pereur ni le Khalife, infestant le pays pour leur propre compte. Quand 
les akrites ne combattaient pas les maraudeurs d'Ismaël, ils donnaient 
la chasse aux bandits apélates. 

MM. Legrand et Sathas ont clairement démontré que ce Digénis, 
dont les exploits furent si fameux que le souvenir en a survécu non 
seulement dans ce grand poème, mais dans un cycle complet d'autres 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



357 



chansons akritiques, cantil6nes, poésies, légendes ou traditions |)opu- 
laires grecques et même étrangères, s'appelait d'un nom tout autre, 
celui-là n'ayant été (]u'un sobriquet. Le « gardien des frontières » se 
nommait en réalité Panthérios, et, cette identification une fois faite, il 
devient assez facile de reconstituer son histoire vraie. Les chroniqueurs 
nous apprennent en effet que ce valeureux fils (ruiic Ducas et (ritn émir 




Martyre d'une sainte. Miniature du Mtnologion de la bibliothèque du Vatican, un des plus beaux maniiscriU hy- 
zantins du x« siècle. Les deux guerriers de gauche portent «les costumes de soldats byzantin-. I.;i cotte démailles 
est de type oriental très particulier, formée de petites plaques métalliques quadrangulai < hacuno d'un 

bouton central. 



devenu renégat par amour, fut élevé par son parent Romain Lécapène 
au poste si important de domestique des scholes d'Orient. C'est lui qui 
en 941 contribua efficacement à la déroute des quarante mille Russes 
venus pour assiéger Constantinople ; c'est lui encore, très probable- 
ment, qui en 944 fit le siège d'Édesse et obligea l'émir de cette ville 
à livrer aux Grecs la plus fameuse des images miraculeuses du Sau- 
veur. Cependant, à la chute de Romain Lécapène, le premier acte de 
Constantin Porphyrogénète, l'empereur légitime, fut de signer sa des- 
titution, parce qu'il ne pouvait lui pardonner d'être le neveu favon de 



■^-,8 UN EMPEREUR BYZANTIN 



ce Constantin Ducas qui avait voulu lui enlever sa couronne. Le ran- 
cunier souverain fit même faire le silence presque absolu autour du 
]i(5ros par ses écrivains officiels, et de là est venu que l'histoire a si peu 
parlé de cet illustre champion des armées orthodoxes. Sans un passage 
de la chronique russe de Nestor et quelques mots de Psellus, nous 
ne connaîtrions peut-être pas son nom véritable. Sa disgrâce ne fut 
pourtant pas éternelle, car c'est certainement sous le règne de ce même 
Constantin qu'il a surtout exercé ses fonctions d'akrite en chef ou de 
gardien des frontières. On ne peut affirmer positivement qu'il vivait 
encore à l'époque de Nicéphore, et les relations amicales que le poète 
byzantin établit entre lui et cet empereur pourraient à la rigueur avoir 
été inventées de tous points; cependant il semble bien probable, je l'ai 
dit déjà, que Panthérios fut confirmé par Nicéphore dans sa charge 
de stratigos en chef des thèmes akritiques et comblé par lui des plus 
riches présents, en récompense de sa fidélité et de son dévouement à 
l'empire *, 

Si j'ai tant insisté sur un document qui nous raconte les exploits 
devenus légendaires d'un homme dont la vie, dans sa période active, 
appartient à une époque quelque peu antérieure à celle qui fait le sujet 
de ce livre, c'est qu'on y retrouve, je le répète, les plus importants 
comme les plus inédits renseignements sur la lutte incessante de la 
frontière entre Byzantins et Sarrasins, lutte dont le caractère s'est 
maintenu le même durant le dixième siècle tout entier. 

1. Sathas et Legrand, oj). cit., p. cxxx. 



^ 



CHAPITRE VII. 



Débuts du règne de Nicéphore. — Situation du nouveau souverain vis-à-vis des deux petits Basileb 
légitimes. — Nominations et promotions. — Mariage de Nicéphore avec Théophano. — Incidents 
survenus au moment de la cérémonie nuptiale. — Description de cotte cérémonie. — Lutte avec le 
patriarche, qui oppose des difficultés à la consécration de cette union. — Nicéphore pwse cotre. — 
Soumission finale du patriarche. — Premier hiver du règne. — Fêtes. — Pompes religieuses. — Solli- 
citude de Nicéphore iiouj l'armée. — Affaires ecclésiastiques. — ilesures dirigées contre les empiéte- 
ments des ordres religieux. — Novelle touchant les monastères. — Novellea toucHant les militaires. — 
Autres novelles connues de Nicéphore. 



Le règne de Théodora et de ses fils avait duré cinq mois. Nicéphore, 
bien qu'il eût été proclamé autocrator et qu'il fût dès lors honoré 
comme tel, ne se trouvait pas tout à fait, par la coutume byzantine, 
dans la même situation que les deux fils de Romain dont il devenait 
l'associé. Il n'était ([m' administrateur en leur lieu et place '. Eux seuls 
demeuraient les véritables Basileis de droit divin. Mais cela même n'é- 
tait que fiction menteuse qui ne trompait personne, bonne tout au plus 
à figurer dans les protocoles officiels. En réalité, à partir de cette 
journée du 16 août 9G3, le seul, le véritable maître de l'empire d'O- 
rient fut bien Nicéphore. Lui seul commanda au Palais Sacré, comme 
dans toute l'étendue des provinces. Si même, dans quelques cérémonies, 
on peut admettre que les jeunes princes figurèrent au premier rang, 
ce ne dut être que dans les débuts du règne, et il n'en fut certainement 
pas longtemps ainsi. Nous verrons, du reste, que lorsque Luitprand, am- 
bassadeur d'Othou d'Allemagne, fut, en 968, reçu par Nicéphore en au- 
dience solennelle, celui-ci ne se gênait déjîi plus pour paraître en public 
assis seul sur le trune, tandis que les deux petits Porphyrogénètes, ses 

1. Pour ce qui concerne ces empereurs tuteur f , voy. Du Cange, 67o»#. tutd. et in/, lai., au mot 
JJttrea. 



360 UN EMPEREUR BYZANTIN 



pupilles, (^'taient placés k quelque distance en arrière sur des sièges 
moins élevés. De même, dans les grandes processions, Basile et Cons- 
tantin, nous dit encore Luitprand, marchaient à la suite du régent; ils 
étaient même tenus de l'adorer en tête de la foule des dignitaires! 

Pour Théopliano, son rôle durant tout le règne de Nicépliore, grâce 
au presque complet et bien fâcheux silence des chroniqueurs, nous 
demeure fort ignoré, même après que son mariage avec l'heureux 
usurpateur eut été consommé, ainsi que nous Talions voir. Il en 
est du moins ainsi pour elle jusqu'au moment du drame final où 
l'histoire la voit reparaître soudain dans tout le sombre éclat de son 
horrible forfiiit. Durant tout le règne de ce second époux qu'elle de- 
vait si indignement trahir, les informations sur ses faits et gestes, sur 
son attitude vfs-à-vis de Nicéphore et de son entourage, sur la part 
qu'elle prit au gouvernement , nous font en effet presque absolument 
défaut. Certainement, nous l'avons vu, elle avait été pour beaucoup, 
soit activement par ses intrigues, soit plus indirectement par le seul 
effet de ses charmes, dans la décision prise si subitement par Phocas 
de s'emparer de la couronne, et cependant les sources demeurent ab- 
solument muettes même sur ce qu'il advint d'elle durant la période 
si agitée qui suivit l'arrivée du prétendant à Chrysopolis jusqu'à son 
entrée dans Constantinople et son couronnement à Sainte-Sophie. Dans 
tout cet espace de temps, d'ailleurs fort court, deux personnalités sem- 
blent constamment seules en jeu comme en lutte, Nicéphore d'une 
part, Bringas de l'autre. Probablement durant ces journées de sédi- 
tion, de tumulte affreux et de combats de rue, Théophano et ses fils 
demeurèrent enfermés au fond des appartements les plus reculés du 
Grand Palais. 

Nicéphore, aussitôt installé, procéda h quelques nominations capi- 
tales. Le vieux héros Bardas reçut le titre pompeux de César, ce titre 
si grand depuis bien longtemps tombé dans l'oubli, restitué pour la 
première fois à son intention. Jean Tzimiscès, l'âme brillante de toute 
cette aventure si bien terminée, fut confirmé dans ses hautes fonctions 
de magistros et de domestique des scholes d'AnatoHe; c'était précisé- 
ment, je le répète, la situation que venait d'occuper Nicéphore sous 1ère- 



Al- DIXIÈMT- 



T E. 



361 



gue précédent; singulier et fatal rapprochement pour qui connaît on 
devine la suite de cette tragique histoire. Léon Phocas, qui , jusque-là du 




.•;\vsky, anjonrd'hui à Saint-Pëteraboarg. Saint Théodore, 
le tueur Ue dragon, x* on xi" siècle. 



moins, s'était montré le digne frère de Nicéphore, fut, lui aussi, créé 
magistros et en outre curopalate ou, si l'on veut, maréchal du Palais 
Sacré, titre très considérable à fonctions mal connues, dont la princi- 
pale pouvait bien être le commandement en chef de la garde particu- 



KMPEIIEUK DTZAXTIN. 



4< 



3G2 UN EMPEREUR BYZANTIN 



Hère de l'empereur ', et que partagea seul avec lui un des plus lointains 
vassaux de l'empire, le chef de la maison royale d'Ibérie au pied du 
Caucase ^ Cette dignité de curopalate était, en effet, depuis peu hé- 
réditaire dans cette maison souveraine. Basile enfin, le turbulent bâ- 
tard dont l'énergique intervention avait si heureusement précipité les 
événements et évité peut-être bien du sang répandu , devint proèdre. 
C'était là aussi un titre nouveau très considérable, correspondant à la 
dignité de président du sénat; plus tard la signification en fut modifiée 
et il devint beaucoup plus fréquent. Cet homme remarquable devait 
conserver vingt-cinq années durant cette haute situation sous trois 
règnes successifs. 

Bien à l'inverse de ce qui se passait d'ordinaire à tout avènement 
byzantin, il ne semble pas que le nouveau maître de l'Orient ait exercé 
de grandes vengeances. Simplement il se contenta de reléguer le régent 
Bringas dans la lointaine Paphlagonie, sa sauvage patrie. L'ambitieux 
eunuque, culbuté de si haut, survécut longtemps encore à sa chute. Il 
ne reparut plus sur la scène du monde et mourut, dit-on, de désespoir, 
vers 971, au monastère de l'Asecretis de Pythia où il avait été trans- 
féré en dernier lieu. Sa fin fut aussi obscure que son existence avait 
été brillante et agitée. 

La conduite que tint à ce moment Nicéphore à l'endroit de Théo- 
phano semble à première vue assez étrange. Nous connaissons si mal 
ces événements, les renseignements que nous possédons sont si clair- 
semés, qu'à tout instant le fil nous échappe qui doit reher entre eux ces 
faits successifs. Certainement le désir bien arrêté du nouvel empereur 
devait être alors déjà de consommer au plus vite avec la ravissante 
veuve de Romain II cette union qui allait si prochainement s'accomplir 
et qui devait à la fois satisfaire si complètement sa passion et conso- 
lider puissamment sa situation personnelle. Cependant Cédrénus, 
Zonaras, Glycas affirment avec ensemble qu'aussitôt proclamé, Nicé- 
phore n'eut rien de plus pressé que de faire sortir Théophano du 
Palais Sacré ! Cet honnne , qui avait fait son entrée dans sa capitale 

1. Curopalates, Curapalatii. 

2. Voy. p. 351. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 3C3 



entouré de moines, n'usait que des moines dans les occasions graves. 
Aussi fut-ce Antoine, syncelle du grand nionast^Te de Saint-Jean-Bai)- 
tiste de Stoudion, saint pr(^'lat (( couronné des fleurs des quatre vertus 
cardinales ', » qui fut chargé par lui de mettre cette décision à exé- 
cution et de conduire la jeune impt^ratrice au château de Pétrion, oîi 
elle fut consignée. Ce vieux kastron, fréquemment mentionné par nos 
chroniqueurs de la croisade de 1204, s'élevait dans la partie de la cité 
qui forme .aujourd'hui le bas quartier du Phanar, tout proche de la rive 
de la Corne-d'Or. Il faisait partie du système de défense de la capitale 
et protégeait cette portion de l'enceinte. C'était un donjon célèbre, 
à la fois forteresse puissante et séjour de prisonniers de marque, qui 
avait donné son nom t\ toute la région. Ce nom même est venu 
jusqu'à nous dans celui de la porte de Pétri Kapoussi qui, encore 
aujourd'hui, donne accès du rivage dans ce coin du Phanar. 

Au premier abord, je le répète, cette conduite de Nicéphore, en 
apparence si brutale, semble fort extraordinaire, mais ce ne fut sans 
doute là qu'une comédie destinée à tromper le public et à ménager de 
justes susceptibilités. La suite des événements prouve avec évidence 
que Nicéphore ne dut prendre cette mesure que d'accord avec Théo- 
phano pour donner, tant qu'il le serait nécessaire, le change sur leur 
commune intrigue, pour mieux, en un mot, sauver à la fois les appa- 
rences et les convenances jusqu'à ce que leur mariage pût être célébré. 
Certainement toute cette mise en scène fut organisée par eux en 
commun ". 

Cette réclusion dans l'incommode donjon, réclusion qui devait peser 
si fort à la jeune Basilissa, ne dura guère du reste. Dès le milieu de 
septembre, un mois et quatre jours après son entrée triomphale dans 
la Ville gardée de Dieu, Nicéphore, qui jusque-là avait vécu au Palais 
comme un cénobite dans un pieux et solitaire recueillement, jugeant 
sa situation suffisamment affermie, incapable peut-être de maîtriser 
davantage la violence de son amour, jeta brusquement le masque, fixant 



1. Plus tord patriarche en 975. 

2. Cédrénns est, du reste, formel snr ce point, Gljcas aussi. Toos deux ont puisé leurs information 
dans Scylitzèd. 



364 UN EMPEREUR BYZANTIN 



au 20 septembre sou mariage avec Théophano ! Ce dut être pour le 
rude soldat un grand jour, le plus beau de son existence déjà si remplie. 
Tout lui réussissait à la fois. Du même coup il obtenait l'empire d'une 
inoitif' du monde et la main d'une adorable maîtresse, sa souveraine. 
Ce iiiuiiie soldat, ce dur homme de guerre qui depuis tant d'années, 
étuutlait sous des austérités sans nombre l'essor d'une ambition pro- 
fonde et toutes les passions contenues d'une nature exceptionnellement 
vigoureuse, dut tressaillir d'aise en voyant agenouillée à ses côtés sous 
les voûtes dorées de l'église palatine cette créature radieuse qu'il 
aimait de toute l'énergie sauvage d'un cœur chaste, cette beauté divine 
avec laquelle il allait partager le sceptre du monde. Il paraît peu pro- 
bable que Théophano ait éprouvé pour son nouvel époux des senti- 
ments analogues, et la suite de ce récit n'est pas faite pour nous inspirer 
cette conviction. Seulement elle acceptait ce qui ne pouvait être 
autrement, et se trouvait rassurée pour elle et ses fils en voyant à ses 
côtés l'homme intrépide, prudent et calme qui allait être désormais 
leur meilleur défenseur à tous trois. 

Les historiens byzantins, toujours très sommairement renseignés, 
sont, du reste, peu d'accord sur les mobiles vrais qui entraînèrent 
Nicéphore à contracter, lui rude capitaine, déjà avancé en âge, vieilli 
sous le harnois, ce mariage si mal assorti avec cette jeune femme, la 
plus élégante comme la plus vicieuse princesse de ce siècle immoral 
entre tous, mariage dont un prochain et sanglant avenir devait si 
cruellement proclamer la folie. Les uns, plus nombreux, accusent sim- 
plement l'amour insensé de Nicéphore pour Théophano ; c'est pour elle 
seule, pour obtenir sa main adorée qu'il a brigué l'empire et trahi ses 
serments. Les autres, peut-être plus près de la vérité, me semble-t-il, 
insistent sur les avantages politiques si considérables que cette union 
devait rapporter à l'usurpateur, avantages si évidents qu'il est inutile 
de les rappeler. Nicéphore, proclamé par une sédition militaire, avait 
un intérêt capital à épouser la veuve du Basileus défunt, la mère des 
deux petits souverains légitimes. Bien certainement ces deux mobiles 
réunis, l'amour et la raison d'État, n'eurent pas de peine à triompher 
de certains scrupules dévots, et ce dut être très facilement que Nice- 



AU DIXll.Mh SlhtLK. 



8C5 



pliore se laissa pousser par ses proches et ses familiers à ce mariage 
qui comblait ses vœux et les leurs. Les charmes irrésifctibles de Théo- 




Tissu historié apparteiiant & la belle époque du x« siècle byzantin avec l'efflgie d'un Basileu^, trouvé dans le tomboan 
(leGUnther, évoque de Bamberg au xi« siècle, tombeau élevé dans la cathédrale de cette ville. L'empereur à cticval, 
la tête ceinte du stemma, porte le labarnui de la main gauche. Il est vêtu d'une longue tunique violet pourpre et 
d'une sorte de chlamyde bleue enrichie d'un tabUon d'or orné de pierreries. Le cheval porte un équijienient clinrgè 
de plaques d'or gemmées. Deux femmes couronnées, peut-être représentant les provinces d'Occident et d'Orient, 
présentent à l'empereur, l'une une couronne, l'outre un casque. Les personnages se détachent sur un fond vert 
chargé de fleurettes alternativement rouges et bleues de deux tons différents et bonlé de rosaces qnl sont renfer- 
mées dans une suite de médaillons enchaînés les uns anx autres. (D'après les MiUingn tTardtMovie des BB. PP. 
Cahier et Martin.) 

phaiio auraient probablement suffi i\ amener ce résultat. Léon Diacre, 
bien naïvement et, il semble, très à tort, ajoute que les moines, ces 



366 UN EMPEREUR BYZANTIN 



conseillers préfér<^>s de Nicéphore, dont il aimait tant à faire sa société, 
j-edoutant que cette vie toute d'austérité et d'abstinence charnelle qu'il 
menait depuis la mort de sa femme et de son fils ne finît par le pousser 
à contracter quelque vice plus honteux (sic), furent les premiers à 
l'exhorter à reprendre une compagne et aussi « à manger de la viande * . )) 
Il est bien probable, tout au contraire, que le clergé vit cette union 
de fort mauvais œil. En tout cas, nous avons vu que le fameux con- 
fesseur de Nicéphore, saint Athanase, s'en montra très irrité ". 

Quoi qu'il en soit, ce thomme étrange, mi-soldat, mi-ascète, ce guer- 
rier dévot déjà sur le retour, qui, je le répète, depuis la perte des siens, 
s'était abstenu sous les plus formels serments de tout commerce char- 
nel, qui avait juré de ne plus manger de la chair des animaux, qui 
portait sur sa peau le dur cilice de son oncle le vieux solitaire Michel 
Maleïnos, mort en odeur de sainteté, qui menait la vie humble d'un 
pauvre caloyer, cet homme de fer, dont les religieux ses confesseurs 
avaient tant de peine à modérer les austérités, cet homme des camps, 
aux habitudes grossières, s'unit à cette femme fine, délicate, exquise, 
enchanteresse en toutes choses, mais profondément corrompue, sans 
foi comme sans amour. Ce n'était, du reste, pas la seule fois que le 
Grand Palais Sacré de Constantinople devait voir se célébrer le ma- 
riage mal assorti d'un rude soldat de fortune avec la plus élégante des 
Basilisstc, et l'union de Romain Diogène avec l'impératrice veuve 
Eudoxie, pour ne citer que celle-là, ne devait pas au siècle suivant être 
plus heureuse que ne le fut, au second tiers du dixième, celle de Théo- 
phano la Laconienne avec Nicéphore Phocas de Cappadoce. 



1. M. Leonhardt, op. cit., p. 31, semble supposer que la mort du fils de Nicéphore, événement qu'il 
place au 20 septembre de cette année, fut la cause principale de ce brusque changement. Les sources 
byzantines disent bien que le jeune Bardas mourut un 20 septembre d'une chute au manège, mais elles 
ne précisent pas l'année, et il me semble, d'après les expressions mêmes des chroniqueurs, que cet accident 
tragique a dû se produire dans une des années précédentes, car précisément le mariage de Nicéphore et 
de Théophano a eu lieu à cette date du 20 septembre '.'03, ce qui serait absolument impossible à admettre 
s'il fallait placer à ce même jour la mort du fils de Nicéphore ; et puis encore nous voj'ons, toujours à 
cette même date, les moines conseiller à Nicéphore de quitter la vie de chasteté « qu'il menait 
depuis la mort de son fils. » Il faut donc de toute nécessité supposer un intervalle entre cette mort du 
fils et le mariage du père. 

2. Voyez p. 320. — Voyez encore p. 372. 



A I l'IXlLMlù blLLLi:. 867 

Les difficultés commencèrent sur l'heure pour le nouveau couple 
impérial. Mais reprenons le fil des événements et procédons par ordre. 

Donc, le 20 septembre 963, un dimanche, jour licite ', le mariage 
de l'usurpateur et de l'impératrice veuve fut célébré '. Les cérémonies 
s'accomplirent à la Nouvelle Eglise, la Néa\ ainsi qu'on l'appelait 
d'ordinaire. C'était l'église même du Basileus, la chapelle palatine par 
excellence, le temple célèbre et splendide dédié, moins d'un siècle 
auparavant, par Basile I", ce grand bâtisseur, entre la neuvième et la 
quatorzième année de son règne, au Christ, à la Théotokos, à l'ar- 
change Gabriel, au très pieux prophète Elie, à saint Nicolas, l'illustre 
pontife de Myra. Il l'avait élevée dans l'enceinte même du Grand 
Palais, sur cet étroit espace plan situé à la hauteur du port du Bouco- 
léon, entre le rivage de la mer et les hauteurs qui supportaient les 
principaux bâtiments de la grande demeure impériale, celles mêmes 
qu'occupent aujourd'hui les légères constructions du vieux sérail des 
Sultans. Le narthex de la Nouvelle Eglise, tourné vers l'occident, 
regardait la mer. Pour enrichir sa chère création, Basile avait dépouillé 
de leurs trésors une foule d'autres édifices pieux. Constantin Porphy- 
rogénète, son petit-fils, et aussi le fameux patriarche Photius, nous ont 
laissé des merveilles fabuleuses que contenait ce temple, « d'une beauté 
divine, » des descriptions enthousiastes. Dans l'atrium, deux superbes 
fontaines faites de marbres d'Egypte et du Sangarius, l'une ornée de 
dragons, l'autre de coqs, de boucs, de béliers, tous de bronze, tous 
vomissant l'eau, attiraient d'abord les regards. Les portiques exté- 
rieurs environnant cet atrium étaient d'un luxe éblouissant, plaqués 
de marbre d'une entière blancheur. L'or, l'argent, les mosaïques , les 
marbres admirables emplissaient les voûtes et les parois de la nef. La 
clôture du sanctuaire, les degrés qui y conduisaient, les saintes tables 
du sacrifice, tout était d'argent fin rehaussé de gemmes innombrables 
et de grosses perles. Quant t\ l'autel, « il était d'une composition plus 

1 . Il y eut ce jour-là une éclipse de soleil. 

2. Tbéophano, étant accouchée de sa seconde fille Anne deux jours seulement avant la mort de son 
époux Romain II, ne se trouvait pas atteinte par la loi qui interdisait aux veuves de convoler en 
secondes noces avant qu'un an ne se fût écoulé depuis la mort de leur premier époux. 

."1. 'I! yir fJaii)ixi^ 'ExxXifîoia. 



368 UN EMPEREUR BYZANTIN 



précieuse que l'or inGiiie, )) Le sol de l'église était pavé de magnifiques 
mosaïques de marbre représentant des animaux étranges, des plantes, 
mille sujets divers, à l'imitation des plus beaux tapis orientaux. Cinq 
coupoles profondes étincelant des feux des mosaïques à fond d'or 
dominaient cet ensemble d'une richesse incroyable. Dans celle du 
cciiiro, un Christ Pantocrator géant, troublante et mystérieuse divi- 
nité au regard étrange, embrassait l'univers de ses bras étendus dans 
un geste de prière intense. Des tuiles de bronze doré recouvraient 
extérieurement toute la toiture. Les vases sacrés et le mobilier de 
l'église étaient d'une somptuosité telle qu'en une seule fois, pour une 
réception d'ambassadeurs sarrasins, le service du Palais put y em- 
prunter pour orner la Magnaure et quelques autres salles, soixante-deux 
de ces lampadaires colossaux en argent auxquels on donnait le nom 
de pohjcandela '. Ce fut en 881 que Photius, au nom de son maître 
Basile, consacra cette ravissante église. « Basile, notre très pieux 
aïeul, dit le Porphyrogénète ', la présenta au Christ, son immortel 
époux, comme une fiancée toute parée et embellie par les pierres fines, 
l'or, l'éclnt de l'argent, les marbres chatoyants aux mille nuances, les 
mosaïques et les tissus de soie. » 

Entre autres reliques infiniment précieuses, la Néa possédait le 
vêtement de peau de brebis du Précurseur. 

Je ne redirai pas ici les pompes infinies d'un mariage impérial à 
liyzance. Tiiéophano ayant été déjà une première fois couronnée, il 
n'y eut pas lieu, je le pense, de procéder à nouveau à cette partie de 
la cérémonie. Nicéphore jura derechef, sous les plus terribles serments 
et sur les plus saintes reliques, que les deux fils de Romain régneraient 
avant les siens si Dieu lui faisait la grâce d'en avoir. La fête fut de 
tous points éblouissante. Comme presque tous les règnes à leur aurore, 
celui-ci était entouré de la faveur populaire. Le peuple saluait de 
longs et bienveillants murmures les nouveaux époux agenouillés devant 
l'autel, lorsqu'un incident très inattendu vint troubler tous les esprits. 

Comme les fonctions accoutumées étaient terminées et que la jeune 



< ■r.'m.. t. IF. 1 



'«y-/' ' /. livre V du Cvutinuatcir ds Tlulophane, éd. Bonn, p. 325. 












Feuillet central d'un célèbre triptyque d'ivoire du Cabinet des médailles de France donnant lesefflgies d'un Basileus 
et d'une BasilLs^a ( Romain Diogèno et Eudoxie ) en grand costume impérial nimbés, et couronnés par lu OlirlsU 
Cette tablette a longtemps servi de couverture d'évangJ-liairc dans l'église Saint -Jean de Besançon. 



UlPKREUn BYZAN-nX. 



4T 



370 UN EMPEREUR BYZANTIN 



Basilissa, suivie du gracieux cortège des patriciennes à ceinture, seules 
admises en sa présence, se retirait lentement dans le gynécée, l'enipe- 
pereur, maintenant son époux, se dirigea, suivant la coutume, vers le 
béma, le très saint sanctuaire à triple abside, caché derrière la magni- 
fique clôture d'argent de l'Iconostase. Il voulait, suivant les rites, c( bai- 
ser avant tout les saintes portes de cette clôture, puis le dessus de la 
sainte table du sacrifice. » Comme il allait pénétrer dans ce très saint 
lieu du Thysiastérion et que, sur le point de franchir la très sainte 
porte médiane de l'Iconostase, il se baissait déjà pour la baiser dévo- 
tement ', le patriarche Polyeucte, qui, après l'avoir conduit par la main 
à travers la nef, était allé l'attendre avec tout son haut clergé sous 
cette porte médiane dite basiUque, le repoussa rudement de la main. 
Interdit, se redressant furieux, l'empereur toisa curieusement le vieil- 
lard, l'interrogeant du regard. « Basileus couronné de Dieu, dit le pré- 
lat d'une voix très forte, tu ne saurais, sous peine d'excommunication, 
pénétrer dans ce saint lieu. D'ici à un an, l'entrée t'en est interdite. 
Cette pénitence t'est imposée par l'Eglise. C'est, tu ne l'ignores point, 
la peine canonique infligée à ceux qui contractent de secondes noces^. » 

Certes la scène ne manquait pas de grandeur en un tel lieu, dans 
un tel décor. D'une part, ce faible vieillard; de l'autre, le tout-puissant 
maître de l'empire , le triomphateur acclamé par tout un peuple. Et 
c'est le vieillard qui, au nom des lois divines, dictait des ordres à 
l'autocrator ! 

Le patriarche était rigoureusement dans le vrai. Telle était bien l'in- 
flexible loi des canons de l'Église orthodoxe; seulement personne n'a- 
vait pensé qu'il se trouverait un homme assez hardi pour imposer à 
Nicéphore une si humiliante pénitence, et seul un prêtre d'une piété 
à la fois aussi étroite et aussi désintéressée pouvait oser pareille 
chose. 

Cependant les deux acteurs de ce drame demeuraient debout, en 
face l'un de l'autre, dans le grand silence de cette nniltitude saisie de 

1. Seul le Basileus, en dehors des gêna d'Église, avait le droit de franchir cette porte qui condui- 
sait directement à l'autel. 

2. Voyez Cédrénus, éd. Bonn, t. II, note^, p. 864. 



AU l»iXlE.MK M K< i.K. 



:i71 



stupeur. La surprise de Nicéphore semble avoir été complète. Il ne se 
doutait de rien. Et quand sa marche liautaine fut ainsi brusquement 
arrêtée, il eut un moment de colère terrible. Avoir conquis la Crète et 
la Cilicie, avoir brisé l'orgueil de Cliambdas, être Basileus des Ro- 
mains et se voir forcé de reculer devant ce prêtre î C'en r'-tait trop! 
Il répondit avec violence et 
chercha i\ écarter Polyeucte. 
Mais le patriarche tint bon. 
Elevant encore la voix, il or- 
donna à Nicéphore de se retirer. 
Sous peine d'un horrible scan- 
dale, il fallait biçn obéir. Le 
Basileus blêmissant dut rétro- 
grader lentement sous les yeux 
de ce peuple immense contem- 
plant son humiHation, humi- 
liation pour lui d'autant plus 
douloureuse qu'il était bien 
foncièrement un vrai dévot 
byzantin et que l'éloignement 
pour un an de la sainte table 
constituait pour lui le plus 
lourd châtiment. « Jamais, dit 
Cédrénus, jamais, jusqu'à son 
dernier soupir, Nicéphore ne 
pardonna au fanatique Po- 
lyeucte l'affront sanglant qu'il 
lui avait infligé. » La fureur de Théophano dut être également 
extrême. L'orgueilleuse fille du cabaretier ne dut pas accepter faci- 
lement l'injure faite au nouvel époux qu'elle s'était choisi. 

Qu'on ne croie point que la conduite du patriarche fût nécessaire- 
ment dictée par un sentiment soudain d'hostilité envers le nouveau 
maître de l'empire, dont il s'était montré à diverses reprises le très dé- 
voué partisan. Non, il n'y avait peut-être li\ qu'excès de piété mal coni- 




Dieu le Père sous les traits d'un patriarche byzantin en graiiil 
costume de cérémonie ; d'après une peinture murale d'une 

église d'Athènes. 



372 UN EMPEItEUR BYZANTIN 



prise ; le zble aveugle pour Dieu était probablement seul à inspirer ce 
prêtre, honnête mais bori>é, farouche défenseur des canons de l'Eglise. 
Il n'en est pas moins vrai que sa conduite en cette occasion semble 
étrange, après l'appui empressé tout récemment donné par lui à l'élé- 
vation de ce Nicéphore qu'il traitait en ce moment de si rude manière. 
Il paraît singulier, dit fort bien M. Leonhardt, que le parti clérical, qui 
avait donné, en la personne de son chef le patriarche, un si éclatant 
appui à l'usurpation de Nicéphore, se soit montré si hostile à ce ma- 
riage du nouvel empereur. Polyeucte avait-il compté sur un Basileus 
menant une existence toute ascétique et retirée, ne se mêlant point 
d'administration, uniquement préoccupé des choses de la guerre? Cette 
union avec l'ambitieuse impératrice, peut-être d'autres indices encore, 
laissaient-ils déjà trop clairement voir que Nicéphore entendait régner 
par lui-même, au lieu de demeurer un homme de paille aux mains du 
patriarche? Qui sait même s'il ne s'était pas produit entre l'austère 
vieillard et la jeune, hautaine et frivole impératrice, de ces froisse- 
ments aigus d'oîi naissent les haines irréconciliables ? 

Les cérémonies, si désagréablement interrompues par cet incident 
déplorable, n'en poursuivirent pas moins leur cours après la sortie de 
l'Eglise. L'autocrator et l'autocratorissa tinrent chacun leur cour; lui, 
celle des hommes; elle, celle des femmes. 

Théophano, assise très droite, très immobile, sur son haut trône d'or, 
au fond de la grande salle des fêtes du gynécée, environnée de ses eu- 
nuques protospathaires , la figure peinte de vives couleurs, le corps 
serré dans ses longs vêtements d'or, pareils à une gaine étroite , qui 
venaient de remplacer son costume de veuve, les épaules drapées dans 
le lourd manteau multicolore à grands carreaux brodés de perles et de 
rubis, semblait quelque étrange et flamboyante idole antique disparais- 
sant sous la soie, les pierres précieuses et le métal. Sur sa tête étince- 
lait le diadème à triple rang de perles. Sa main tenait un rameau, chef- 
d'œuvre de l'orfèvrerie byzantine. Elle vit d'abord passer humblement 
courbés devant elle tous les eunuques du Palais, « tous ceux qui étaient 
sans barbe », seuls hommes admis en sa présence. Quand elle en eut 



AU DIXIÈME SIECLE. 



fini avec ces blêmes et importants personnages, l'infinie procession des 




Le Christ, peinture murale dans une église d'Athènes; d'après VÂrl byiatUin, de Bayet, Paris, QaanUn. 



femmes commença. Le préposite, chef des eunuques, assisté des os- 
tiaires, introduisit d'après les rites auprès de l'Augusta, par groupes 
ou vêla successifs, suivant un ordre liicrarchique immuable, les épouses 



371 rX EMPEREUR BYZANTIN 



de tous les dignitaires ayant rang à la cour, cliacune désignée par le 
titre ou la fonction de son seigneur. Les plus considérables par leur 
rang, c'est-à-dire les patriciennes à ceinture qui avaient de tout temps 
leurs entrées au Palais, se présentèrent d'abord, chacune soutenue sous 
les bras par deux silentiaires eunuques , chacune s'agenouillant péni- 
blement dans ses somptueux atours pour baiser les genoux de la Ba- 
silissa immobile, officiellement indifférente, s'abstenant par étiquette 
d'abaisser les yeux sur qui que ce fût, comme perdue dans un rêve 
hautain, ne semblant même pas s'apercevoir de l'immense cortège qui 
défilait à ses pieds. Après les patriciennes à ceinture, épouses de ma- 
gistri et de patrices, passèrent les protospatharissse et les spatharissas, 
femmes de ces dignitaires militaires si nombreux, puis les hypatissse, 
les stratorissae, les comitissaî, les candidates, les femmes des scribones, 
des domestiques, des silentiaires, des mandataires, de tous les innom- 
brables officiers de la flotte et de l'armée, cent autres classes encore, 
brillants bataillons féminins s'enfonçant et serpentant à perte de vu 
à travers les dédales du gynécée. 

Le soir, un festin extraordinaire, le ^^c festin nuptial », fut donné par 
l'empereur dans la salle fameuse c( située entre Clialcé et Daphné, » 
comme sous le nom de Triclinion des dix-neuf lits ou de Tribounalion 
des dix-neuf accubiteurs. Ce hall splendide, à plafond très élevé, ser- 
vait aune foule de cérémonies, même, on l'a vu, à l'exposition de la 
dépouille de l'empereur mort. Il avait pris, on le sait, son nom des 
dix-neuf tables sur lesquelles, dans les grandes occasions, l'autocrator 
et ses convives prenaient leur repas, couchés sur des lits à la mode 
antique. Au fond de la salle se trouvait une plate-forme plus élevée , 
vaste et profonde tribune appelée l'Accoubiton. Là se trouvait le trône 
de l'empereur. Au haut des degrés qui y conduisaient, deux énormes 
colonnes d'argent massif étaient dressées, retenant les draperies somp- 
tueuses que l'on abaissait un moment lorsque le Basileus , avant le 
commencement des réceptions, revêtait là son costume d'apparat. 

Le Triclinion des dix-neuf lits était éclairé par le haut. Sa voûte , 
entièrement dorée, distribuée en panneaux octogones, était enrichie 
de branches d'arbustes et de feuillages de vigne merveilleusement 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 37r. 



sculptés le long de toutes les nervures. Elle venait à cette époque d'être 
entièrement refaite sur les dessins mêmes de l'empereur défunt Cons- 
tantin rorpliyrogénète*. 

Les plus grandes pompes, les plus solennels banquets, avaient cons- 
tamment cette salle pour théâtre. On aimait, au dixième siècle, à don- 
ner à ces réjouissances une tournure archaïque. Luitprand , le fameux 
évêque de Crémone, nous a laissé le très curieux récit d'une de ces 
fêtes, lorsqu'il vint pour la première fois en mission à Constantino- 
ple, en 949, en qualité d'envoyé de Bérenger d'Italie, le turbulent 
marquis d'Ivrée, auprès de l'empereur Constantin Porphyrogénète ^. 
Plus tard, il devait assister dans cette même salle à d'autres festins en- 
core, lorsqu'il revint une seconde fois comme ambassadeurs Byzance, 
cette fois auprès de notre Nicépliore. Ce qui frappa surtout l'esprit du 
prélat latin, ce fut l'incroyable luxe de l'argenterie, a Le service de la 
table fut fait uniquement en vaisselle d'or. Après le repas, on servit 
des fruits dans treize vases d'or qui, à cause de leur poids, ne furent 
point apportés à main d'homme, mais sur des chariots couverts de 
pourpre. Deux de ces vases furent mis sur la table de cette manière : 
trois cordes enveloppées de peau dorée descendaient du plafond par 
des trous qui y étaient pratiqués ; on engagea les anneaux d'or dont 
elles étaient pourvues dans les anses des vases, puis, à l'aide de quatre 
hommes , ou plus peut-être, placés au bas, on les enleva par le moyen 
d'une poulie établie au-dessus du plafond , et on les déposa sur la ta- 
ble \ » 

Deux cent quarante convives se pressaient d'ordinaire autour des 
dix-neuf tables, aux pieds de l'empereur, qui les dominait du haut de 
l'Accoubiton. Des bateleurs, des grimpeurs de perches, des équili- 
bristes, des montreurs d'animaux extraordinaires égayaient ces agapes 
immenses auxquelles étaient conviés les plus hauts fonctionnaires, les 
princes étrangers ou vassaux en séjour à Byzance, les otages, les am- 
bassadeurs, chacun habillé dans son vêtement national, chacun à la 



1. Theophanes contlnuatus, éd. Bonn, p. 4ôO. 

2. Antapodosis, t. VI, par. 8, ap. Pertz, Script, rer. Genn., t. V, p. 33><. 

3. Labarthe, op. cit., p. 61. 



;57G Ux\ EMPEREUR BYZANTIN 



place qui lui était assignée par Va agréable », fonctionnaire spécial 
lient c'était là l'unique fonction. Il devait à cet effet posséder à mer- 
v('i!l<' ]•' protocole infiniment minutieux de la chancellerie byzantine, 
sous peine d'amener entre ces convives farouches et souvent ennemis 
intraitables les plus violentes querelles d'étiquette. 

Ce jour-là, à ce festin nocturne du 20 septembre 963, Nicéphore 
rom])it pour la première fois son jeûne ; il mangea de la viande. Cé- 
drénus, qui nous donne ce détail d'une importance capitale pour tous 
ces Byzantins si formalistes et si dévots , ajoute pieusement ces mots 
qui donnent à réfléchir : « Dieu seul et lui-même connaissent vé- 
ritablement s'il avait contracté ce vœu par pur désir d'abstinence chré- 
tienne, ou bien tout simplement pour donner le change et faire croire 
à son désintéressement des choses de cette terre. )) 

Le nouveau « maître du monde romain, » celui qui était devenu 
(( l'égal des apôtres, » le glorieux isapostole, eu un mot, n'en avait pas 
fini avec les ennuis de toutes sortes que devait lui causer la célébration 
de son mariage avec son ancienne souveraine. A l'ombre de la piété 
étroite mais, peut-être bien, désintéressée du vieux Polyeucte, se mou- 
vaient bien d'autres intrigues. Les partis vaincus n'avaient désarmé 
qu'en apparence ; et du reste, en ce pays aux révolutions si faciles, les 
partis vaincus ne désarmaient jamais complètement; au Palais Sacré 
il était toujours permis d'espérer, de compter presque sur quelque brus- 
que retour de fortune. Et puis aussi, comme par suite d'un balance- 
ment obligé, produit fatal de quelque loi naturelle, tout parti qui arri- 
vait au pouvoir, par le fait seul de son existence, donnait naissance aus- 
sitôt à un parti contraire, son adversaire acharné. Tous ceux donc que 
la révolution triomphante avait précipités de haut ou troublés dans leurs 
espoirs, s'agitaient en secret autour de Polyeucte , cherchant à se ser- 
vir du vieillard sectaire et entêté pour créer des difficultés au nouveau 
Basileus. Une rumeur étrange surgit soudain , troublant les âmes re- 
ligieuses, bouleversant les dévots. Un maladroit, Styhanos, protopa- 
pas impérial, c'est-à-dire premier prêtre de la cour, quelque chose 
comme le premier chapelain du Palais, rappela bien mal à propos un 



AL' DIXIEME .>iE(:iJO. 



377 



événement d'ailleurs encore assez récent, mais que tous avaient ou fei- 
gnaient du moins d'avoir oublié. Lors d'un de ses brefs séjours dans 




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la capitale, Nicéphore avait, paraît-il, tenu sur les fonts baptismaux un 
des enfants de Théophano et de Romain, Stylianos officiant précisé- 
ment dans ce baptême princier. D'aucuns même allaient jusqu'à nffir- 



EiirEIlECR EYZ.VNT1X. 



378 UN EMPEREUR BYZANTIN 



mer que Nicéphore avait ainsi servi de parrain non pas à un, mais an 
moins à deux des enfants de sa nouvelle épouse. Dans le premier mo- 
ment, personne ne semblait avoir songé à ce fait pourtant si peu ancien. 
Cependant il n'en fallait pas davantage pour susciter à nouveau au 
couple impérial si récemment uni les embarras les plus graves. Les 
canons de l'Église orthodoxe sont pour cette « affinité spirituelle » 
d'une sévérité impitoyable. Ils la considèrent comme bien plus impor- 
tante que l'affinité par les liens du sang. Aucune dispense ecclésiastique 
ne peut autoriser une union entre personnes ayant eu cette situation 
réciproque dans un baptême. Les textes sont formels et le canon cin- 
quante-troisième du sixième concile est d'une netteté parfaite * . 

Polyeucte, averti par la rumeur publique et plus encore par les déposi- 
tions empressées de ceux qui avaient intérêt à brouiller les cartes, accou- 
rut au Palais, enchanté de ce prétexte si propre à justifier de nouvelles 
rigueurs à l'endroit des deux époux, de Théophano principalement, à 
laquelle il semble dès lors avoir porté une véritable haine. Dédaignant 
tout ambage , il donna le choix à Nicéphore atterré ou de répudier sur 
l'heure son impératrice bien-aimée ou de s'abstenir désormais à perpé- 
tuité de la communion, de mener, en un mot, la vie d'un prince interdit. 
Qu'on juge de l'effet produit par cette brutale mise en demeure sur cet 
homme aux passions profondes, emporté par son grand amour pour 
l'enchanteresse Basilissa qu'il possédait depuis si peu, mais dévot 
comme on l'était à Byzance, c'est-à-dire dominé par une crainte hor- 
rible d'encourir la damnation éternelle. Un Basileus plus sceptique ou 
moins maître de lui eût peut-être fait saisir le patriarche et brfiler vif 
ce gêneur insupportable. Nicéphore, domptant son trouble affreux, 
écouta Polyeucte avec une apparente déférence. Il garda le silence et 
s'enferma pour méditer en paix. Cette fois décidément la chair fut la 
plus faible. Cet homme de fer, si longtemps confiné dans sa chasteté 
triste , ne put se résoudre à quitter de suite le paradis dont il venait 
de franchir le seuil. Polyeucte accueillit avec stupeur la réponse du 
Basileus. « Je choisis Théophano, » lui fit dire Nicéphore. 

1. Voyez encore Krug, q/). c(V.^ p. 3-24. 



Ali DlXlKMi-: SI KCLE. :'7^ 



Sans un moment d'iiésitation, le patriarche s'apprêta à formuler 
r excommunication majeure. Alors Nicéphore, perdant enfin j)atience, 
cédant aux conseils de son entourage, prit la plus grave résolution. 
Rompant de front avec le chef de l'Eglise, il fit convoquer d'office 
tous les évoques présents dans la capitale, presque tous venus pour 
solliciter de lui quelque faveur à l'occasion de son avènement, par 
conséquent fort maniables. Il leur adjoignit les personnages les plus 
considérables du sénat, choisis parmi ceux sur lesquels il pouvait sûre- 
ment compter. Son autorité était encore trop récente pour ne pas devoir 
être irrésistible, et en ceci Polyeucte avait trop présumé de ses propres 
forces à lui. Cette grave assemblée, fort peu libre de ses mouvements, 
fut invitée à délibérer souverainement sur la question de parenté spi- 
rituelle soulevée par Polyeucte. La solution fut la suivante, qui ne 
fait pas plus honneur à la réunion d'hommes considérables qui la for- 
mula qu'au Basileus qui voulut bien s'en contenter. On reconnut bien 
avec solennité que la constitution sur l'aftinité spirituelle interdisait 
très formellement le mariage dans le cas oii Nicéphore et Théophano 
se trouvaient l'un vis-à-vis de l'autre, mais on soutint que cette cons- 
titution était sans valeur aucune et que le Basileus n'était point tenu 
de s'y conformer, pour cette raison surprenante qu'elle avait été pro- 
nmlguée sous le règne et au nom de Constantin Copronyme, (( auto- 
crator hérétique, contempteur de la Vierge et des saints, persécuteur 
infâme de leur culte, adorateur des démons, bourreau épouvantable 
des moines, destructeur impie des saintes images. » Nia'phore était 
en conséquence absous et son mariage dûment reconnu. 

Mais le couple impérial avait affaire à un adversaire d'un singulier 
entêtement. Polyeucte, se refusant à accepter cette décision pitoyable, 
cessa tout rapport avec le Basileus. C'était là chose fort grave à cette 
époque. Le Palais tout entier se remit à l'œuvre, s'ingéniantà découvrir 
une solution. A tout prix, il fallait venir à bout de ce prélat impossible 
et conjurer ce grand péril d'une rupture définitive avec l'Eglise. Sty- 
lianos, aussi vil qu'il venait d'être maladroit, fut amené à se rétracter. 
Il jura sous les serments les plus redoutables, devant le saint synode et 
le sénat assemblés, que jamais Nicéphore, pas plus que Bardas son 



380 UN EMPEREUR BYZANTIN 



]irre, qu'on iiicl.-iil à cette affaire, n'avait été le parrain d'un des en- 
fants de Tli('o|»lian(), et affirma que lui-même n'avait tenu aucun des 
propos qu'on lui attribuait. Ce lionteux mensonge fut suivi d'une autre 
hu'lieté. Le César Ikrdas, faisant injure à son antique loyauté, vint de 
son côté, tout tremblant sous le poids des ans, faire le même serment 
à l'éfrard de son fils. Alors Polyeucte, abandonné et trahi par son 
clergé, fut totalement découragé. Lui aussi, si longtemps indocile, dut 
céder devant la toute-puissance du nouveau maître de l'empire. Bien 
que pleinement édifié sur la valeur de ce double parjure, il se soumit, 
se résignant à fermer les yeux sur ce crime d'affinité spirituelle pour 
lui si intolérable. Sans même persister à exiger des nouveaux époux 
cette pénitence des secondes noces qu'il avait voulu leur imposer, il 
dut recevoir Nicéphore à la communion et achever solennellement la 
cérémonie du mariage si déplorablement interrompue * . Le vaillant 
conquérant de Crète put enfin, sans trop redouter les châtiments cé- 
lestes et les foudres ecclésiastiques, goûter le plaisir si nouveau pour 
lui de partager la couche de la belle Laconienne. 

Donc, au dire de Cédrénus, jamais jusqu'à son dernier souffle Nicé- 
phore ne pardonna à Polyeucte*. Et si le ressentiment de cet homme 
froid fut si violent, que dut être celui de la passionnée Théophano, la 
fille du peuple devenue impératrice ! Quelle rage inouïe dut lui causer 
cet affront! Et cependant jamais ce même Nicéphore devant qui tout 
pliait, qui s'était si souvent montré implacable, lui qui, dans toutes 
les occasions devait témoigner au clergé une sévérité, une rigueur 
même excessives, ne songea à tirer vengeance du vieux patriarche. 
Polyeucte demeura paisiblement investi de sa haute charge et survécut 
au ])rince qu'il avait si cruellement froissé. Preuve frappante, a-t-on 
pu dire avec raison, de l'immense prestige, de la terreur superstitieuse 
qu'imposait encore à tous à cette époque, depuis l'empereur jusqu'au 
plus humble de ses sujets, ce chef absolu de l'Église orthodoxe qu'on 
nonnnait le patriarche. 

1. Léon Diacre (livre III, cliap. ix), moins favorable à Polyeucte, raconte les faits quelque peu diffé- 
remment. Suivant lui, le patriarche, se contentant de cette affirmation nouvelle que le vieux Bardas, et 
non point Nicéphore, avait été le compère de Théophano, aurait fini par bénir avec plaisir le mariage im- 
périal. Cette version ne s'accorde guère avec la suite des événements. 



Al 11 1\ 1 1..ML biLLLh. 



381 



L'iiiver de 963 k 904 se passa gaiement t\ liyzance. Nicéphore, 
se sachant aimé de la foule pour ses brillantes victoires, mais peut-être 
iUjii quelque peu' compromis de ré[)utation auprès d'elle par sa re- 
nommée d'avarice extrême et de dureté, s'efforça de se rendre popu- 
laire et de faire violence h cette parcimonie qu'on lui re])rochait si 
fort, alors qu'auprès de juges plus impartiaux elle eût passé simple- 
ment pour de l'économie bien entendue. Ce ne furent, ])lusieurs mois 
durant, que largesses, jeux du Cirque, divertissements de tous genres. 
Sans dépasser eu splendeur les magnificences de l'époque des Justin et 
des Justinien, les représentations de l'Hippodrome byzantin avaient, 




Sceau ou bulle de plomb d'un patriarche de Constantinople avec les titres A'archertque de Cvintantinoplr, 
la Xourelle Rome, et de patriarche oecuménique. 



si possible, atteint au dixième siècle un caractère encore ]»lus extraor- 
dinaire d'étrange té et d'extrême variété. L'élément oriental, éblouis- 
sant et bizarre, importation des incessantes guerres sarrasines vieilles 
déjà de trois siècles, l'élément slave ou de la steppe, mystérieux et 
sauvage, produit des relations continuelles avec tous les peuples de la 
vieille Scythie, les Ross, les Khazars, les Petchenègues, les Bulgares 
et cent autres races du Nord, étaient tour à tour fort habilement ex- 
ploités par les metteurs en scène des grandes fêtes impériales. Les 
exercices des baladins indous, les fantasmagories des bateleurs et des 
bouffons arabes, d'une souplesse et d'une agilité merveilleuses, les 
danses mimées par les hommes du Nord vêtus de peaux de bêtes, les 
apparitions effrayantes des sorciers de Scythie, les danses de chiens 
habillés, dont les costumes reproduisaient ceux de tous les peuples su- 



rx i;.Mi"i:i;i:ui: iîv/antin 



j,.l^,,,i ;,lli,'>,lc r.iiipirr. servaient (riiitei-iiicdesauxjoux i)lus purement 
l.\/,-iiitiM-, aux (dursos de cliai's, aux exercices rytlirncs des Factions, 
.•iii\ |iaiii.'!iiiMic.s (les acîrices ef (les danseuses. Les botes les ])lns extra- 
\a-aiites, sorties des <;Iaces Ixjréales ou des LrCdants déserts de Lybie, 
(h'tilaiciit tour à tour, avec leurs sauvages gardiens aux vêtements pit- 
t.ires.jues. sous les yeux de cette foule frivole éternellement avide de 
spectacles nouveaux. 11 courait sur le coinpte de ces animaux inconnus 
les r('eits les plus l'aiitastiipies, et la multitude naïve accueillait avec 
•'iiiotioii toutes ces légendes, plus bouleversée, plus secouée par l'ap- 
l)aritioii d'un crocodile encliaîné qu'elle croyait la représentation du 
dragon d'eidér, {lar celle du chien savant Python que beaucoup tenaient 
|iour un démon déguisé, ou ])arla troublante silhouettede quelque mule 
à deux tôles, {)rodige très redoutable, qu'elle ne l'était par le plus bril- 
lant trionq)he de quelipie général victorieux. 

Toutes ces pompes, toutes ces étrangetés, cortèges éclatants, scènes 
tli/'àtrales à grand orchestre jouées par des centaines et presque des 
jiiilliers d'êtres vivants, occupèrent uniquement les esprits à Byzance 
durant les dernières semaines de l'an 963 et les premiers mois de 964, et 
pres(|ue chaque jour de cet hiver vit à l'Hippodrome le nouveau Basi- 
leus (''lu de l)ieu, soutenu par ses cubiculaires eunuques, descendre les 
dfgr<''s du ( 'atliisnia tant élevé au-dessus de la terre, ])Our s'avancer sur 
la platc-ioniH', couronne en tête, sceptre en main, et décrire par 
trois lois, très lentement, le signe de la croix sur la foule infinie assem- 
Méo à ses pieds. CV'tait le signal obligé des jeux. Tel, devant une as- 
scmlil(M> Iréniissante, le souverain catholi(|ue jette encore aujourd'hui à 
1 alcade i-espeeiu<'usement découvert la clef du toril d'où va s'échapper 
•■•>inni" im dénion la brute sauvage, tel, en l'an de grâce 964, Nicé- 
l'îi"!''. auguste, pliilocliriste, très pieux autocrator des Romains, au 
Mi'li'ii (1 un ^r;,ii<l silence, doiniaità l'actuaire debout devant lui l'ordre 
'''■ '•■""■ '"ninM'infi- le s|ieclacle. Tel, toujours impassible, send)lable à 
M"'l'l"'' diviiiii." iiMi'ttc. il reiiicitait les insignes d'hénioque au cocher 
^"■'"'"■"'^ poitant le caMjuc d'argent, la casaque bleue brochée d'or et 
la <''nitur.-, paiim l'èdat éiourdissant des cris de joie ou des folles in- 
l'ures de> j-'aetions. 



Ai; Dixi i;.M i; si i;< i.i:. S83 



En outre de ces réjouissances d'ordre civil, Nicéphore, qui, malgré 
son peu de goût pour les masses, faisait, je l'ai dit, effort pour se con- 
server leur attachement, ne négligeait point l'élément des fôtes reli- 
gieuses. On sait quel rôle considérable celles-ci ont constamment joué 
dans la vie du peuple byzantin. Innombrables étaient les fonctions 
pieuses dans lesquelles le Basileus était tenu de figurer en personne 
sous les yeux de la foule t\ la tête de l'immense et varié cortège des 
prêtres et des dignitaires palatins. 

C'est ainsi que, presque chaque jour également, on vit, en ce pre- 
mier hiver de son règne, Nicéphore officier dans quelque cérémonie 
éclatante, soit que, de concert avec le patriarche, il guidât la longue 
théorie qui s'en allait aux Saints-iVpôtres, déroulant par les rues pom- 
peusement parées les mille anneaux de son cortège multicolore, soit 
que, sur l'éblouissante galère impériale, il remontât la Corne-d'Or pour 
aller, en présence des seuls eunuques, se plonger, vêtu du lention ou 
chemise dorée, dans le bain sacré, le natatorium de Sainte-Marie des 
Blachernes, soit encore qu'il allât remplir à Sainte-Sophie ses intermi- 
nables dévotions officielles ou qu'il se rendît en pieuse visite et en 
sainte compagnie au monastère ombreux de Pigi, en dehors de la 
Grande Muraille, ou à quelque oratoire insigne, quelque ermitage en 
renom des rives du Bosphore ou du golfe de Nicomédie. Partout le 
peuple, accourant sur ses pas, couvrant les toits des maisons ou Içs 
collines des rivages, se pressait pour contempler curieusement son sou- 
verain, cet homme qui représentait Dieu même sur la terre, passant 
lentement dans son merveilleux accoutrement demi-militaire, demi- 
religieux, tel qu'il convenait à cet être unique, moitié empereur, moitié 
pape. Chacun pouvait librement se rassasier du spectacle admirable de 
la pompe qui l'entourait, soit qu'à la fête de la Nativité, à l'office du 
soir, il se couvrît la tête de la coiffiire dite krinom'a, décorée de lis en 
l'honneur de la Vierge, soit que, monté sur un cheval blanc d'allure 
impatiente , il cheminât à travers des nuages d'encens aux côtés du 
patriarche sur sa mule, ou que, le grand dimanche de Pâques, il se 
montrât en un costume bizarre, C( avec des bandelettes dorées autour 
du corps, qui représentaient celles du Christ dans le tombeau, les 



.••„m ex i:aiim:ri:i:u iîyzaxtix 



cuisses ciivclopix'cs dans un linceul, les sandales dorées aux pieds, 
av.'c je sccj)lic cruciiirrc dans une inaiu et dans l'autre Yalmhia, sa- 
clici dïNilTc de pourpre, enveloppé dans un sac de soie et plein de la 
poussirre des loinheaux, symbole de résurrection; )) autour de lui des 
iiimiislri et des patrices, revêtus de bandelettes semblables, également 
(\k'^ croix j\ la main, représentaient les apôtres. 

Sitôt rentré dans sa demeure, sitôt débarrassé des interminables 
devoirs de sa cliarge, quand il avait expédié la troupe monotone des 
courtisans i)alatins et autres j9n>ce.ss/o««/es qui, plusieurs fois cbaq^ue 
jour, venaient l'adorer, ou le groupe des dignitaires nouvellement 
promus auxquels il fallait donner l'investiture dans les formes, quand 
il avait achevé de donner audience à l'ambassadeur étranger, à l'apocri- 
siaire sarrasin noir dans ses vêtements d'une complète blanclieur, au 
boliade ' bulgare tondu ras, au Petclienègue puant sous ses peaux de 
l)êtes, au Kliazar liirsute, au clerc italien mielleux et discret, porteur 
d'une lettre du })a[)e Jean XII ou de quelque vassal lombard, au sba- 
rabied arménien ou wori^ien venu tout droit d'Ani ou de Tovin avec 
les siq)plicati()ns écrites du roi des rois d'Arménie ou du curopalate 
d'Ibérie, lorsqu'il avait, pour (juclques heures, dit adieu à tous ces sup- 
plices d'étiquette chaque matin renaissants, alors Nicéphore, heureux 
de ce court loisir, accourait au discret gynécée rejoindre sa belle et 
tant aimée Théophano. La créature superbe et Cclline savait chaque 
jour lui inspirer un amour nouveau, plus violent. Lui, si austère, si 
rude, dur à lui-même et aux autres, si avare, au dire de tous ses con- 
tenqM.rams, devenait aiqircs d'elle et tendre et prodigue. Tous les 
chroniqueurs insistent sur les richesses dont il la comblait. Il ne savait 
assez I accabler de ses dons sans cesse renouvelés. Bijoux précieux, 
l'ieccs d orfèvrerie, chefs-d'ceuvre des joailliers de Byzance ou des plus 
V'!i"nmH- oilèvres d'Ale]) et de Dainas, pièces de soie ou tapis de Perse 
a uiand.- raiiia-es, meubles et vaisselle d'argent, reliques très insignes 
'•iiieiiiir,.. dans (jrs eoffres très précieux, palais et villas sur le Bos- 
phore, lvrMie> <i, A-ie, domaines de la côte de Thrace, chars d'apparat 



1. r.iî :•;.■.■, 



AU DIXIEME SIECLE. 



885 



faits d'or, d'ivoire et de bois précieux, chevaux d'Arabie ou de Hon- 
grie, eunuques de toute rareté acquis à grands frais aux quatre coins 
du monde, rien n'était trop coûteux, rien n'était trop beau ix)ur être 




Les patriarches Abraham, Isaac et Jacob, peinture murale du réfectoire du mouaatëre de Saiute-Lanre, 
au mont Athos, construit sous le règue de Nicéphore PLocas. 



offert par lui à sa Easilissa bien- aimée '. La triomphante beauté de cette 
créature charmante mettait un charme extrême aux trop rares céré- 
monies où l'inflexible rigorisme de l'étiquette lui permettait de se 

1. Théophano, qui aimait l'argent pour toutes lea jouissances qu'il procure, sut ainsi se faire remettiv 
peu à peu par son idolâtre époux un douaire d'une extrême richesse. 

KMPEREUn BYZASTIX. 49 



386 UN EMPEREUR BYZANTIN 

montrer de loin à la foule, immobile et très parée, aux côtés des petits 
l^asileis ses fils. Elle apparaissait alors comme une sorte de divinité 
mystérieuse, soutenue par ses femmes et ses eunuques sans lesquels 
elle n''eût pu se mouvoir. Véritablement semblable à une belle icône 
descendue de son cadre, malgré sa réputation déjà mauvaise, elle sem- 
blait aux yeux de la plèbe naïve l'incarnation même de la Théotokos, 
reine du ciel, mère de tous les Byzantins. Et Nicéphore la contem- 
plait avec amour, songeant peu au terrible lendemain que lui vaudrait 
un jour une si folle union. 

Ces fêtes du Cirque, ces processions dévotes, ce violent amour ne 
détournaient point l'empereur des préoccupations plus sérieuses du 
gouvernement de ses immenses provinces. Chaque jour aussi il prési- 
dait le grand conseil de l'empire, chaque jour il donnait audience aux 
ministres, à tous les chefs des scrinia ou bureaux des divers ministères, 
surtout au hasiUkos ou courrier impérial, porteur du bulletin quoti- 
dien de la guerre sarrasine que continuait à soutenir avec l'armée 
d'AnatoHe le vaillant domestique Tzimiscès. 

La pensée dominante de Nicéphore était de se remettre dès le prin- 
temps en personne à la tête des forces orientales pour porter enfin les 
derniers coups au Hamdanide sans cesse reprenant la lutte. Dans ce but, 
il passa tout l'hiver à réunir et à exercer une armée telle que jamais 
les annales de la guerre gréco-sarrasine n'en avaient vu de plus belle 
ni de plus admirablement disciphnée. Les casernes de Byzance et les 
camps établis dans les environs de la capitale virent arriver incessam- 
ment des contingents nouveaux : groupes de gigantesques soldats va- 
règues sous la conduite de quelque chef au nom bref et sonore comme 
l'écho d'un clairon , archers slavésiens des monts de Macédoine ou du 
district de Scorta, piétons de Thrace ou du Péloponèse, aventuriers 
arméniens, cavaliers alains du Caucase ou turcs établis sur le fleuve 
Vardar, fantassins lourdement armés de Venise ou d'Amalfi. Plusieurs 
fois par semaine, Nicéphore passait au grand Stratégion, devant la statue 
d Alexandre le Grand, la revue minutieuse de quelque division, d'un 
tUme, comme on disait alors, ou d'une turma, d'un simple bataillon. 



AU DIXlE.Mi; -1 l.i Ij;. 387 



Toutes ces troupes triées avec soin étaient constamment exercées et 
entraînées. Le Basileus savait infuser à chacun de ses lieutenants 
quelque chose de son indomptable énergie et de son ardent amour des 
choses de la guerre. Les vastes espaces découverts qui honlent la 
grande muraille de Constantinople, la belle plaine de l'Ilebdomon, 
celle qui sur la rive d'Asie sépare Chrysopolis et Chalcédoine du mont 
Saint- Auxence et des hauteurs voisines, retentissaient chaque jour du 
pas cadencé des hoplites byzantins, du lourd galop des cavaliers cata- 
phractaires, des exercices plus légers des escadrons triballes armés d'arcs 
et de flèches, des commandements jetés d'une voix brève en vingt dia- 
lectes divers par les turmarques, les comtes, les taxiarques et les dron- 



garocomites. 



Les affaires, tant civiles qu'ecclésiastiques, étaient égalenienl l'olyet 
de la sollicitude constante de cet homme d'action, qui eut de grands 
défauts, mais aussi d'incontestables qualités, qui fut en sonmie non 
point seulement un grand guerrier, mais presque un grand empereur, 
qui aurait pu devenir un des plus grands si on l'eût laissé vivre. 
Nous possédons encore, liélas ! en bien petit nombre, quelques-unes des 
Novelles ou constitutions, on dirait aujourd'hui des lois, promulguées 
sous son règne. On en connaît, je crois, six en tout. Elles respirent 
la sagesse, le bon sens simple et plein de fermeté. Une d'elles, pro- 
mulguée précisément durant ce premier hiver du règne de Nicéphore, 
en est un exemple frappant ; elle nous montre combien, même en n)atière 
ecclésiastique, écueil très redoutable pour ces âmes du dixième siècle 
d'une piété si étroite, combien, dis-je, Nicéphore portait loin ses 
qualités d'intelligente modération , de libéralisme très large pour 
l'époque. 

Cet homme si dévot, qui avait tant chéri et tant écouté saint Atiianase, 
qui aimait à s'entourer presque uniquement de religieux, qui portait 
le cilice, qui faisait figurer sur ses monnaies les effigies du Christ et 
de la Théotokos, qui, après la conquête de Crète, avait prélev»'' sur sa 
part personnelle du butin la somme énorme de cent livres d'or 
pour contribuer t\ la fondation du monastère de la Laure au mont 
Athos, le plus grand et le plus riche couvent de la sainte montagne, 



388 UN EMPEREUR BYZANTIN 



OÙ il avait songé, on l'a vu ', à se retirer définitivement, qui lui avait 
encore donné les grandes portes de bronze de son nartliex, cet empe- 
reur, grâce à ses grandes préoccupations d'ordre militaire, à son souci 
constant d'assurer le recrutement régulier des armées impériales, avait 
eu assez d'indépendance d'esprit pour s'inquiéter très sérieusement du 
nombre toujours croissant des moines et pour chercher à remédier à 
ce grave abus. 

Cette grande plaie de l'Église orthodoxe : le caloyer misérable, 
d'une ignorance grossière, absolument inutile, pullulait dans l'empire 
au dixième siècle. On ne pouvait faire cent pas dans les rues d'une 
cité byzantine, que ce fût la capitale ou le dernier bourg perdu de la 
Cappadoce ou du Péloponèse, sans coudoyer un de ces religieux sordides, 
haillonneux, au court et grossier vêtement, à la barbe inculte, qui, pieds 
nus, marmottant quelque inintelligible oraison, s'en allait exploitant 
la crédule piété des fidèles. Pas un village qui n'eût au moins 
son monastère petit ou grand. Pas une ville qui n'en contînt plu- 
sieurs. Partout, dans les plaines infinies, comme sur la cime de tous 
les monts, sur toutes les pentes comme dans tous les vallons, dans 
les îles comme sur les rivages solitaires de toutes ces côtes sans 
fin de l'immense empire, s'élevaient par milliers les cellules des 
cénobites. Le désir ardent, en ces temps si durs, de se ménager, par 
l'habit religieux, un avenir quelque peu paisible, une vie quelque 
peu abritée, le besoin si naturel en ces jours de violences et de dé- 
vastations interminables de se grouper et de mener ainsi une exis- 
tence plus exempte de périls, la perspective surtout d'échapper au 
service militaire, cette terrible servitude des populations de l'em- 
pire , avaient prodigieusement développé depuis de longues années 
déjà cette vaste famille monacale. A Constantinople même et dans 
ses faubourgs, les monastères se comptaient par centaines. Pas une 
église, pas une chapelle qui n'eût le sien. Pas un empereur, pas un 
prince du sang qui n'en eût fondé et magnifiquement doté plusieurs. 
Dans certains quartiers, les couvents et les fondations pieuses de toutes 

1. Voyez pages 318 sqq. 



AU DIXIKME SIKCLE. 389 



sortes se succédaient à la file sur d'interminables espaces. Plusieurs 
contenaient une population véritablement énorme. Le seul couvent du 
Stoudion , ce monastère célèbre dédié au Précurseur, était habité par 
mille moines. Que dire des grandes agglomérations de l'Athos, des 
grandes laures du Péloponèse où vivaient de véritables armées de reli- 
gieux? Le mont Olympe fourmillait littéralement de solitaires. En 
cette époque de guerres incessantes qui décimaient les générations 
arrivées à l'âge d'homme, on conçoit quel danger et quelle perte repré- 
sentait pour l'empire ce monde de moines qui se chiffrait par centaines 




Bague d'or émaillée du x" siècle de la collection de M. le baron Pichon. Ce petit joyau de l'orfèvrerie bysantioe est 
un anneau de mariage, ce qu'indique le mot omonoia (nnion) placé au bas du chaton. Sur ce cliaton sont figuréa 
les deux époux, bénis l'un par le Christ, l'autre par la Vierge. Sur l'anneau à sept pans sont fig^urées en émail 
sept fêtes de l'Kglise. Une inscription niellée et du reste assez incorrecte, dont voici le fac-similé, court sur la tranche 
du chaton; c'est elle qui nous donne les noms des deux conjoints : Seiyueur. protège let nerritevrt Pierre ti T' 



+ KVPI6 BOHeiT OVC AVAISCCOV nCTpy^9€0&oT IC 

Sur la tranche de l'anneau court cette autre Inscription pieuse finement gravée : Je tout laltte ma pair, 

je rous donne ma paix. 



* €1P I H HH THHe MMHA»IHMHVMHN ^^* 



■»■ tlPHHHNTHHeMHHAH-i.OM< VMHH^^'F' 



de mille, qui privait l'armée de tant de bras vigoureux, qui, dans 
maintes circonstances, pouvait devenir un élément d'agitation fana- 
tique fort redoutable. Et cependant l'esprit dévot du siècle, joint aux 
causes que j'ai énumérées, contribuait constamment à grossir dans des 
proportions presque infinies ce péril si grand. Tout sénateur opulent, 
tout archonte provincial ou commerrani enrichi, toute femme de qua- 
lité fondait ou enricliissait, de son vivant ou à son lit de mort, quelque 
monastère pour s'attirer la clémence divine ou pour racheter quelque 
faute très grave. « Petit à petit la richesse nationale passait aux mains 
des congrégations, tout comme en France sous l'ancien n'irinif. ].'• Mi- 
pire menaçait de devenir la propriété d'un million de religieux. " 
La Novelle de l'empereur Nicéphore intitulée : Novelle touchant les 



:îoo un empereur byzantin 



monastères, les hospices et les maisoJis de vieillards', fut promulguée 
pour remédier à cet état de choses si grave. Il fallait un grand courage 
pour se mettre délibérément à dos-un aussi puissant parti qui consti- 
tuait bien véritablement un État dans l'État', pour chercher à arrêter le 
débordement de ces hommes qui, comme le dit un historien grec, (( n'é- 
tant pour la chose publique d'aucune utilité, avaient su attirer à eux 
une grande partie des terres, et qui, sous prétexte de tout abandonner 
aux pauvres, tendaient à réduire quelque jour le monde à l'indigence ^)) 
Et vraiment Nicéphore n'y alla pas de main morte. Dans sa Novelle il 
se montre aussi net qu'énergique. Le préambule dit fort simplement à 
peu près ceci : c( Il est interdit d'établir de nouveaux monastères ou 
de nouvelles fondations pieuses, ceux qui existent étant assez nom- 
breux. Il suffira d'entretenir ceux-là sans plus en élever d'autres. Dé- 
fense est même faite de les enrichir par de nouveaux dons en biens 
fonds ou de les agrandir. Tels qu'ils sont, ils suffisent amplement. Il est 
en outre d'ores et déjà interdit à qui que ce soit de léguer champs, 
terres ou villas à des monastères, à des hospices ou à des ecclésiasti- 
ques. )) Tout le reste est sur ce ton décidé. Nicéphore demande avec 
un grand sérieux, qui n'est pas sans une âpre ironie, que les céno- 

1. On sait combien de tout temps à Byzance l'esprit chrétien, même dévot , contribua puissamment à dé- 
velopper, dans des proportions étonnantes pour l'époque, le nombre des établissements de bienfaisance de 
tous ordres. Maisons de retraite pour les vieillards (gerocomia), hospices pour les pauvres pèlerins et 
voyageurs (xenodochia), hôpitaux et léproseries, maisons d'orphelins (orphanotrophia), tous parfaitement 
administrés et dotés de revenus considérables, foisonnaient à Constantinople comme dans les provinces. 
Une étude sur Tassistance publique à Byzance fournirait un curieux chapitre à l'histoire économique 
de Tempire d'Orient. J'en ai dit quelque chose dans un mémoire paru dans la Revue archéologique de 
1880, sous le titre de Monuments nnm'wnatiques et S2)h'aff iniques du moi/en âge byzantin. 

2. Zozime, 1. V, ch. xxiii. 

3. «n y avait dans l'empire, dit M. Rambaud (o;j.«V.,p.286), une classe de grands propriétaires dont 
l'existence seule, lors même qu'ils se fussent défendus de toute espèce d'empiétements, pesait lour- 
dement sur l'économie sociale de l'État : les églises et les grands monastères. Les monastères surtout 
agissaient à la fois sur les personnes et les propriétés : ils enlevaient à l'empire ses sujets, à la culture 
libre ses terres. Le développement de la population comme celui de la richesse publique étaient cruel- 
lement atteints. Dans cette monarchie presque sacerdotale de Byzance, il fallait un homme singuliè- 
rement énergique pour porter la main sur cet abus : ce fut le deuxième successeur de Constantin VII, 
Nicéphore Phocas. Par Tune de ses Xovelles, il défendit la construction de nouveaux monastères, par 
l'autre il défendit aux églises d'acquérir de nouveaux immeubles. Mais il luttait contre toute l'organi- 
sation politique, contre resprit même de la civilisation byzantine, contre la politique de sa dynastie 
(témoin les nombreuses bulles de concessions aux églises et couvents sous Romain Lécapène, Cons- 
tantin VII, Romain II). La digue fragile de ses lois fut emportée peu après lui : celles-ci furent for- 
mellement abolies par Basile II, qui rentra ainsi dans les traditions dévotes de la maison de Macé- 
doine, j) 



AU DIXIÈME SIÈCLE, 



391 



bites se retirent en des lieux inhabités, an lieu de vivre dans les 
environs des villes, qu'ils cessent de posséder de bonnes terres et de 
beaux biens. En un mot, « il voudrait un peu naïvement, on la dit 
fort bien, renvoyer au désert, conformément à l'esprit primitif de leur 
institution, la plupart des moines qui peuplent les villes. » L'exposé 




L'évangéliste saint Matthieu offrant son livre à un dignitaire de l'Église grecque qui le reçoit debout, vêtu d'une roi» 
\ioletteavcc un manteau brun. Le titre de seigneur abbé ou Kyrliigoumène est inscrit au-dessas de ce second per- 
sonnage, qui sans doute représente un prélat ayant pris part à l'exécution du manuscrit. Cette miniature d'un 
manuscrit byzantin de la Bibliothèque nationale est curieuse parce qu'elle nous donne le costume d'un dignitaire 
de l'Eglise grecque nii peu après l'époque du règne de Nicéphore l'hocas. 



des motifs est très curieux pour l'époque, plein de franchise. C'est 
une violente philippique contre la gent monacale : « Les moines ne 
possèdent aucune des vertus évangéliques , ils ne songent à chaque 
minute de leur existence qu'à acquérir de nouveaux biens terrestres, 
arpent par arpent, qu'à élever d'immenses constructions, (ju'à acheter 
en quantités innombrables chevaux, bœufs, chameaux^ toutes sortes 
de bêtes de somme; ils consacrent à s'enricliir du lu sorte toutes leurs 



392 UN EMPEREUR BYZANTIN 



forces, toute leur énergie, si bien que la vie qu'ils mènent en réalité 
ne diffère plus en rien de celle des plus mondains. » c( Quel contraste 
cette existence toute frivole n'offre-t-elle point, s'écrie pieusement le 
légiste impérial , avec la vie des saints religieux qui , aux siècles pas- 
sés, ont vécu en Egypte, en Palestine, à Alexandrie, eux dont l'exis- 
tence quasi immatérielle tenait plus de celle des anges que de celle 
des humains! )) « Loin de nous, poursuit Nicéphore, la pensée d'em- 
peclier les personnes pieuses de léguer leurs biens à l'Eglise, mais qu'il 
soit bien entendu qu'au lieu de servir à fonder des monastères nou- 
veaux par pure ostentation, cet argent servira à réédifier ceux en si 
grand nombre qui tombent en ruine et qui suffisent amplement aux 
besoins de la religion. }) 

Le document se prolonge sur ce ton de prédication rude, mais sin- 
cère et pratique, distribuant de dures vérités aux moines de tous or- 
dres. Il me semble que cette Novelle d'un esprit si libéral , si dégagé 
de préjugés, qui respire tant d'indépendance et de saine raison, est de 
nature à nous faire apprécier davantage l'homme remarquable qui l'a 
inspirée, à nous donner une haute idée de la manière dont il enten- 
dait ses devoirs de souverain \ 

Cette constitution célèbre eut pour rédacteur le patrice et proto- 
sécrétis Syméon. Elle fut abrogée en 1003 sous le règne de Basile IL 

Dans son ardent patriotisme, dans son désir incessant de raviver 
l'esprit guerrier qui, de plus en plus, allait se perdant dans la partie 
purement grecque de la population de l'empire, Nicéphore ne se 
contentait pas de lutter contre les moines et de chercher à empêcher 
ces inutiles de se multiplier. Constamment il s'efforça d'améliorer le 
sort même des troupes. Dès son avènement on commença à se plain- 
dre de la trop grande partialité qu'il témoignait à la gent militaire. Il 
se répétait partout que le nouvel autocrator n'aimait que les soldats, 
qu'il aurait voulu que chacun dans l'empire suivît la carrière des armes. 

1. Et cependant ce mêoie Nicéphore, si dur aux moines, a puissamment contribué, ainsi que je l'ai 
dit au chapitre VI, & fonder la plus grande communauté religieuse de l'Église grecque, celle du mont 
Athos. 



AU i> I X 1 i:me si ecle 393 



Il alla jusqu'à inviter le clergé t\ honorer comme martyrs tous les sol- 
dats chrétiens morts en combattant la guerre sainte contre les infidèles. 

\ nTHCAnorp\(pHC- 

•Topo cTtxj'OTOU i<u G[Di Vixxj3Duô SVo vxrcuj 
nroo • TT) ij ^\M) CM 'YV <» «^ y 's-pîcurnitxD 
TNaucoojLTiTou- ôv^u^ t <3li 04xa^Ti,œ 
ouLTroo N • àUaùoDD?\ciÇp^ CLT 6;tJ&o \xr 
pu» y • 6f^ o i cr 6aat en < Gpai!XDK^jux/j ci^ 
y ai^XD AU D? CjVo ur.Gcl ai cqj eu 'tt: 1 o* 
6y m<0"Tt; 1<CM ai< lôj-^Txy aL!xou Kcxj^ 
'ÔVj^jL£ryoicr.'TDUKctîr6iJ'^tjuj 

•TITO 5ViOU3r IaJ|JLÛO H 6t (3*0 S^ 

Tjp oô\jcDm3uS^oyl/v)Lrîa4j6^l<au6fl<poir^^ 
ouTX)'aJpin<aul^6-yn^cr6rpl'4jLo\o*. 

Gt» tf UjyJÊpoucr oijy OLibGl -çjfrrx) cr cujtK 

•TDTip CU<OLlCnXp O O* (XJL^^ U CÇT3 U . OLTOCro 

»YP cLÔi t crOxM*Tnix>aojy tV aaj o'i i<o u v^ 
y Wju • oljutUU arnio 'YP o^^'cap oo-rU 

Fac-similé de queliiues lignes d'un évangéliaire du x' siècle Je La Bibliothèque nationale. Ce précieux manus- 
crit porte une note disant qu'il fut écrit soiw le règne même de Xicéphore Pbocas, i)endant la septième Indiction, 
qui concorde avec l'an 964, secon<le année du gouvernement de notre héros. Nous avons U m ' • ii-cieux 

de l'art de la calligrapliie précisément à l'époque dont j'écris l'histoire. 

Au dixième siècle, où la crainte des cliatiinents célestes et les ]>vrni-- 
cupations de la vie future jouaient un rôle considérable, dans cette By- 
zance où la dévotion constituait pour chacun comme uno seconde na- 
ture, une telle ordonnance eut pu fiiire merveille et en er des liéros 



EMPEREUR nyZAXXlX 



394 UN EMPEREUR BYZANTIN 



par milliers. Malheureusement, cette fois encore, l'empereur trouva sur 
sa route le vieil et obstiné patriarche Polyeucté. Ce prêtre, le moins 
politique qu'il y eut jamais, toujours aveuglément attaché à la lettre de 
l'enseignement divin, s'opposa à la promulgation de ce règlement, 
alléguant les canons de saint Basile qui excluaient des sacrements 
durant trois années le chrétien ayant versé le sang, même à la guerre. 
Ces scrupules, honorables par leur sincérité, contrastaient étrangement, 
il faut l'avouer, avec les nécessités de cette époque toute de violence et 
de meurtre ; mais telle était encore la puissance de l'Eglise, en ces 
matières d'ordre purement théologique, que Nicéphore dut s'avouer 
vaincu. Il n'en continua pas moins à s'occuper avant tout du bien de 
ses soldats. Son traité de Tack'quej que i^ a.i résumé plus haut', et qui, 
s'il n'a pas été écrit par lui-même, a du moins été rédigé sous sa direction, 
fait foi de ces préoccupations exclusives. Deux, parmi les six Novelles 
de lui qui sont venues jusqu'à nous, sont consacrées aux militaires. 
Une, intitulée : Des soldats quij après avoir vendu leur fonds, le récla- 
ment à nouveau, est destinée à opposer une barrière à l'anéantissement 
de la petite propriété miHtaire, objet constant de la sollicitude des em- 
pereurs. Nicéphore s'efforce de mettre des entraves à la dépossession 
des colons soldats par les grands propriétaires, leurs créanciers, et à 
leur faciliter la rentrée en possession de leurs fiefs tombés en des mains 
étrangères. 

La seconde de ces Novelles miHtaires, dite Novelle sur les fonds ar- 
méniens, n'est point datée, et ne peut donc qu'être attribuée à Nicéphore. 
Mais il y a de grandes probabilités pour qu'elle soit bien de lui". Elle aussi 
est consacrée aux fiefs des soldats, et tout spécialement à ceux des mer- 
cenaires arméniens au service de l'empire. La lecture en jette un jour 
étrange sur l'humeur vagabonde de ces colons militaires, soldats ex- 
cellents, mais qui s'absentaient des années entières sans permission 
régulière. Nous y trouvons l'énumération des mesures prises par Ni- 
céphore pour les obliger à cultiver et à desservir leur fief que trop 
souvent ils laissaient en friche. Après trois ans d'absence dûment cons- 

1. Voyez pages IfiO à 18G. 

2. Rambatid, op. cit., p. 90. 



AT KIXIEME SIECLE. 



395 



tatée, ils ne pourront plus être remis en possession de leurs fonds, qui 
seront concédés à d'autres. Ainsi le lîasileus espère les rendre plus sé- 
dentaires. Ces lansquenets du dixième siècle étaient aussi de mœurs 
plus que violentes, car des stipulations sont édictées à l'égard de ceux 
qui se rendraient coupables de meurtre sur un de leurs camarades. Le 
fief de l'assassin retournera t\ la masse générale de la milice ; cepen- 
dant il ne sera plus, comme par le passé, donné en dénlommagement 
aux enfants de la victime. Nous trouvons encore dans ce curieux do- 
cument la preuve que la classe des soldats n'était pas un ordre fermé; 




ceau ou bulle de plomb ayant appartenu à un persoiuiage byzantin du X' siècle du nom de Clément, dont le patron 
était l'arcliaiige Michel. Au droit, l'efBgie de l'archange. Au revers, la légende : Général en chrf de* armiet d'en 
haut {célesten), protège, gardien, les actes de Clénient. 



il y est dit, en effet, que tout individu civil succédant à un fîef militaire, 
et qui acceptera les obligations que ce bénéfice impose, deviendra de 
ce seul fait un soldat. Le législateur y prévoit le cas où un fonds mi- 
litaire, ayant été retiré à un bénéficiaire qui ne remplit pas ses obliga- 
tions, sera concédé « à des soldats qui se seront courageusement con- 
duits ou à des chefs de légion, ou même à d'autres personnes sous 
condition de service puhlic. » Ces fonds militaires devront, d'ailleurs, 
demeurer constamment inaliénables ; ils ne pourront être vendus par 
leurs titulaires. 

Cette question des fiefs pour gens de guerre était d'ordre capital 
pour la sécurité de l'empire. Seule, elle pouvait assurer l'existence et 
le maintien d'une armée de vieux soldats disciplinés, aguerris, satis- 
faits de leur sort. Ce fut une des préoccupations les plus constantes 
des Basileis du dixième siècle. Les deux Novelles de Nicéphore que 



3% UN EMPEREUR BYZANTIN 



je viens d'analyser en ces quelques lignes éclairent bien des points de ce 
sujet encore obscur *. 

De môme que ces ordonnances étaient destinées à maintenir la terre 
militaire entre les mains du soldat et de sa famille, de même une autre 
Novelle de Nicéphore, datée de 967, également rédigée par Syméon, 
patrice et protosécrétis, a pour objet de retenir dans celles des riches 
les terres qu'ils possèdent. Il fallait que ces biens demeurassent à tout 
prix en possession de cette classe de propriétaires pour que la féodalité 
territoriale, base de l'organisation sociale byzantine, pût se maintenir 
dans les provinces de l'empire. En conséquence, cette quatrième No- 
velle institue en faveur des riches ou puissants ', à l'exclusion des 
pauvres, un droit de prélation pour acquérir les biens appartenant à 
d'autres riches. C'est en somme le droit de retrait institué en faveur 
des puissants dans le cas de biens appartenant à d'autres puissants. 
Le législateur ordonne que puissants, pauvres ou militaires, n'achè- 
teront que de leurs égaux ce et de Jns qui ante famem comyaraverunt^ , » 

En somme, on l'a fort bien dit, toutes ces Novelles de Nicéphore, 
comme du reste celles de ses prédécesseurs, ne tendaient qu'à un but : 
immobiliser la terre dans les mêmes mains , car il était également in- 
terdit aux puissants d'acquérir les biens des pauvres, cette troisième 
espèce de terres étant, comme les deux autres, en quelque sorte clas- 
sée par la loi dans toutes les provinces. 

Les deux dernières Novelles de Nicéphore, promulguées, la pre- 
mière en 967, la seconde à une date qui n'est point rigoureusement 
déterminée, sont également consacrées à la propriété. Dans l'une d'el- 
les il est encore question des militaires '. 

Ce sont là les six seules Novelles connues de Nicéphore. On con- 

1. Voyez diins le beau livre de M. Kambaud, tant de fois cité : l'Eminre grec au dixième siècle ^ le cu- 
rieux chapitre intitulé : La féodalité dans l'empire grec; les fiefs militaires. Voyez aussi les travaux des 
Meursius, des Leunclavius, des Mortreuil, des Zacliariœ. 

2. Ayvaxoî, intentes. 

:i A la suite de la cruelle famine amenée par le grand hiver de 9-28, les riches profitèrent de la mi- 
sère publique pour obtenir à vil prix la dépossession d'une partie des propriétaires de l'empire. 

4. Dans cette Novelle il est fait mention d'un certain protospathaire Basile, investi des fonctions 
d'È^îi Tùv SîYiiTewv, c'est-à-dire fonctionnaire chargé de recevoir les pétitions et réclamations adressées 
à l'empereur. 



AT IMXIKM i: M Ij LK. 897 



serve en outre au mont Atlios deux fragmentH de chrysobulles de ce 
Basileus, l'un relatif A l'administration de ce grand et fameux couvent 
de la Laure dont j'ai déjà tant parlé ', l'autre par lequel Nicépliore 
fait don A, ce monastc're de deux reliques insignes, un iiu)rcfan d.- la 
Vraie Croix et le chef de saint lîasile ^. 

Parmi les principaux jurisconsultes qui assistèrent Nicéphore dans 
la rédaction de ces Novelles,j'ai nommé déjà le patrice et protosécrétis 
Syméon •'. Je citerai encore l'éminent Eustathios Romanos, égale- 
ment patrice, de la noble famille des Maleïnos. Ses œuvres considéra- 
bles l'ont rendu justement célèbre. Il avait été juge sous le règne de 
Romain II, qui confirma la sentence rendue par lui contre Himérios, 
fils de Salomon, coupable de viol sur la fille d'un sénateur. Il conti- 
nua à remplir cette charge sous Nicéphore. A la fin de sa vie, qui 
fut longue, il fut créé magistros. 

1. On retrouve ce document dans le testament de saint Athanase l'Athonite, en date de 060. 

2. Chose curieuse, je l'ai dit déjà (p. 32 3), ce dernier chrysobulle est daté de mai 970, plusieurs mbis 
après la mort de Nicéphore Phocas. Zachariae cite encore un chrysobulle de Nicéphore, adressé au pa- 
triarche d'Antioche, et une lettre de lui au métropolitain de Patras. 

3. Il figure déjà comme rédacteur d'une Novelle de Romain II. 



CHAPITRE VIII. 



Événements de Syrie. — Continuation des hostilités entre Sarrasins et Byzantins. — Maladie de l'émir 
d'Alep. — Rébellion de Nadjà. — Exploits de Jean Tzimiscès en Cilicie. — Il est toutefois forcé de lever 
le siège de Massissa. — Combat du « Mont du Sang ». — Disette affreuse. — Brouille entre l'émir 
al-oméra et les Hamdanides. — Nouveaux préparatifs de Nicéphore pour une campagne définitive en 
Cilicie. — Coiiège, équipages, escorte et train du Basileus en campagne. — Services de sa table, de 
son logement, de ses bagages, de sa garde-robe, etc., etc. — Itinéraire des armées impériales à travers 
l'Asie-Mineure. — Première campagne de Nicéphore, devenu empereur, contre les Sarrasins dans l'été de 
964. — Départ de l'empereur et du cortège impérial pour la guerre d'Asie-Mineure. — Arrivée à 
Césarée. — L'impératrice et les jeunes princes s'installent à Drizibion, — L'immense armée byzantine 
franchit le Taurus. — Elle est partout victorieuse. — Elle passe l'Amanus, puis, après une pointe en 
Syrie, fait brusquement volte-face. — L'empereur et ses troupes retournent hiverner en Cappadoce. 
— Défi insultant envoyé par Nicéphore au Khalife. — Réponse du Khalife. — Détails curieux 
sur cette polémique poétique. 



Ce serait une erreur étrange de croire que, durant tout ce temps, 
depuis la sévère leçon infligée l'hiver d'avant au Hamdanide par le sac 
de sa capitale, la guerre se fût fort apaisée sur la frontière asiatique de 
l'empire. Les luttes gréco-sarrasines ne comportaient guère d'aussi longs 
intermèdes. Malgré les graves échecs subis par les Arabes, le combat 
séculaire des deux races avait presque aussitôt repris; seulement il 
était pour le moment un peu moins vif. Immédiatement après la re- 
traite de l'armée impériale, dès le mois de janvier 963, l'infatigable 
SeîfEddaulèh était rentré dans Alep dévastée et s'était activement 
occupé d'en relever les ruines, d'en faire disparaître les souillures de la 
défaite et d'y ramener les habitants dispersés. Comme, malgré cela, 
elle demeurait à moitié déserte, il y transporta tout ce qu'il put réunir 
de la population de la ville voisine de Kinnesrin qui, elle aussi, avait été 
brûlée par les Grecs. Les murailles de la pauvre capitale furent restau- 
rées en hâte. La porte d'Antioche fut reconstruite. On en fit de même 
pour la grande mosquée, mais il s'agissait là d'un travail immense 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 399 



qui lie put être aclievé que sous le règne suivant . En niême temps, 
tout le long de la frontière, les lieutenants de l'unir, galopant à la t«>te 
de leurs goums sur les traces des postes gr<( s (lui regagnaient lenie- 
nient le nord, s'étaient signalés par de hardies incursions jusqu'en terre 
chrétienne. Jean Tzimiscès avait fort à faire à repousser l'attaque de 
ces bandes nombreuses presque constamment insaisissables. La Cilicie 
surtout, oîi divers émirs, celui de Tarse en particulier, se maintenaient 
encore, était incessamment parcourue par les bandes sarrasines. Tous 
ces groupes ennemis paraissent avoir oix'ré sous la haute direction de 
Nadjâ. Celui-ci, aussitôt après le départ de Nicéphore, avait rejoint 
l'émir à Alep avec ses troupes, et s'était ensuite hardiment porté à la 
rencontre de Jean Tzimiscès jusqu't\ Es-Souda. 

Les graves événements dont Constantinople fut à ce moiiK-iit le 
théâtre, toutes les intrigues, tous les troubles qui précé'l' r< m le triom- 
phe définitif de Nicéphore et son élévation au trône, furent pour l'émir 
d'AIep et pour les populations sarrasines des districts frontières un 
précieux temps de répit. Non seulement les Alépitains purent ^■-'■'"•'V 
et se préparer à repousser une attaque nouvelle des Grecs, mai- le 

ils demeurèrent libres de les empêcher par une incessante f,^uerre de 
guérillas de consolider leur autorité sur les territoire- l'cciniiieiit 
reconquis par eux. 

Encore dans ce même mois de janvier 9G3, l'audacieux émir, laissant 
à ses subordonnés le soin de mettre à exécution ses instructions pour 
le relèvement de sa capitale, reprit en personne le commandement de 
la guerre'. Tandis qu'il se portait sur les frontières de Cilicie et faisait 
même, au dire d'Ibn el-Athîr^ relever les murailles d'Anazarbe, ce qui 
prouverait que les Grecs avaient été forcés d'évacuer cette place, Nadjû, 
poussant une pointe hardie vers le nord, courait, à latête des contingents 
tarsiotes, mettre à feu et à sang le territoire de la ville de Malatya. Après 
dix-huit jours de pillages, emmenant un grand butin, il 1» ut regagner. 



1. « En cette année 352 de l'héiriro. dit Abou'l-Mabâcen , Sii ( : 'ir faire une gha- 

zyah : il marcha sur Harran, se jetu va, tua nombre de Orec8, et se gorgea de ciptifs et de 

butin. » Cette expédition contre Miu .i,. ,. . . certainement la même que celle dont je parle (niel.iues 
lignes plus baa, et que d'autres chroniqueurs orientaux citent comme ayant été dirige- i. 



400 UN EMPEREUR BYZANTIN 



sans être inquiété, le territoire sarrasin*. Malheureusement pour les 
Arabes, à ce moment même, comme Seîf EddauM et ses troupes 
allaient franchir les défilés de l'Amanus, l'émir, probablement sous le 
coup des terribles fatigues et des accablantes préoccupations causées 
par les derniers événements, tomba soudain fort gravement malade. 
C'était la première atteinte de l'affection organique qui allait dès lors 
paralyser en grande partie ses efforts, et qui finalement devait le con- 
duire au tombeau. Cette rude atteinte portée aux forces physiques de 
son dernier et plus valeureux champion mit le comble aux calamités 
du monde musulman si éprouvé depuis tant d'années. Il semble que 
Seîf Eddaulèh ait surtout souffert d'une lésion cardiaque comphquée 
d'attaques de goutte ou de rhumatisme articulaire aigu. Il souffrit 
cette fois horriblement des pieds et des mains. Plusieurs jours durant, 
on crut qu'il ne se relèverait point. Force lui fut de renoncer à pénétrer 
en Cilicie et de regagner tristement sa capitale, où Nadjâ, de retour à 
la fin de février de sa foudroyante razzia, le trouva toujours alité, 
incapable d'action. 

Alors l'ancien esclave, tant comblé par son maître, qui, l'an dernier 
encore, l'avait nommé wali de sa bonne ville de Chliath, sur le lac Van, 
résolut, semble-t-il, de profiter de l'état de l'émir pour mettre à exé- 
cution le plan qu'il mûrissait dès longtemps, de se rendre indépendant 
dans son nouveau gouvernement. Le traître, réussissant sans peine à 
débaucher une partie des milices de l'émir, troupes toujours fort peu 
fidèles, s'en alla d'abord, pour se procurer des ressources indispensables, 
rançonner impitoyablement au delà de l'Euphrate la riche population de 
Harran, le Haran de la Bible, l'ancienne Carrhse, lieu de la déroute fa- 
meuse où Crassus périt en combattant les Parthes. L'énorme butin re- 
cueilli lui ayant permis de payer à ses soldats le prix de leur défection, 
il s'avança à marches forcées à travers le Diâr-Bekir sur Mayyafarikîn 
où il espérait se saisir de la famille de l'émir, de son fils aîné surtout, 
Aboul'Maali, qui y avait sa résidence. Il espérait bien, avec de tels 
otages, obtenir du pauvre lion blessé tout ce qu'il lui demanderait, et, 

^ 1. De leur côté, dit Ibn el-Athîr, les Grecs gagnèrent la forteresse de Sissyah, Sizia, ou Sis.— Nadjâ 
s'avança jusqu'au château de Zyâd ou Khartabert et accorda l'amân à un corps de cinq cents Grecs. 



AU DiXifc.Mi-: MhLhK. 



4' 1 



coniine la mort du prince d'Alep paraissait • n (<• moment devoir être 
prochaine, iltenait à avoir en sa puissance l'héritier présomptif de la 
principauté. Il avait compté sans la femme du vieil émir, la mère du 
jeune prince. Cette créature intrépide, que l'on retrouve à bien des 
pages de l'histoire agitée de son mari et de son fils, véritable amazone 
musulmane, sans peur comme sans faiblesse, fit fermer les i)orte8 de 
la forteresse et refusa courageusement l'entrée au rebelle. Incapable 
avec le peu de monde dont il disposait d'enlever de force cette ville 
ceinte de hautes et puissantes murailles, Xadjâ, la rage au cœur, dut 




Coffret arabe d'ivoire sculpté du x" s'.ècle, conservé au musée du Soutta-KensingtoD, à Londres. 



se retirer. 11 alla prendre Hilat, puis Manaskerd, qu'il réunit t\ son 
naissant empire. Ensuite il lui fallut aller chCitier un chef qui avait 
voulu s'emparer de Chliath en son absence. Alors seulement, renforcé 
par de nouvelles levées, il reparut au pied des remparts deMay vafarikîn, 
et dressa ses tentes tout à l'entour de la ville, la bloquant étroitement, 
résolu à la prendre, insultant lui-même à haute voix la courageuse 
femme qui défendait si bien son enfiuit. 

Seîf Eddaulèh, de son lit de maladie, s'était efforcé de lutter contre 
le rebelle, ne perdant pas courage malgré cette incroyable succession 
d'événements malheureux. Il venait encore de perdre une sœur chérie 
qui, lors du sac d'Alep, lui avait en une seule fois fait don de la somme 
énorme de cent mille dinars pour l'aider au relèvement de sa capitale. 
Cette infortune nouvelle fut très dure au pauvre émir, qui pleura 



EMPKIŒUR BYZAXTIX. 



402 UN EMPEREUR BYZANTIN 



amèrement cette noble femme. Le poète Moténabbi l'a chantée dans 
une pièce de vers qui commence ainsi : 

sœur du meilleur des frères, 
fille du meilleur des pères. 

Dès le début de la révolte de Nadjâ, le Hamdanide avait décrété de 
haute trahison son infidèle lieutenant et enjoint par lettre à tous ses 
officiers et walis provinciaux de lui courir sus et de le tuer comme un 
chien. Cette circulaire, conçue en tennes aussi énergiques, porta ses 
fruits. De toutes parts on commença à opposer de la résistance au 
traître. Les villes qu'il avait mises à contribution se refusèrent à lui 
livrer les subsides convenus. Beaucoup de ses soldats l'abandonnèrent 
parce qu'il ne pouvait plus payer leur solde. Par surcroît d'infortune, 
Hilat, oii il avait déposé toute sa réserve en numéraire, lui ferma ses 
portes. Force lui fut de lever une fois encore le siège de Mayyafarikîn 
et de se réfugier dans sa lointaine forteresse de Chliath. Il réussit du 
reste à s'y maintenir, sans que Seîf Eddaulèh, trop occupé ailleurs, 
pût rien tenter pour aller le combattre à cette distance et en finir 
avec lui. 

Durant ce temps, Jean Tzimiscès, de son côté , ne demeurait pas 
inactif. La lutte fut sanglante autant qu'incessante en Cilicie durant 
cette fin d'hiver de 964, et le vaillant domestique s'y couvrit de gloire à 
la tête des forces grecques, fort diminuées, durant que Nicéphore inau- 
gurait son règne en donnant des fêtes à la foule constantinopolitaine. 
Il serait difficile autant que fastidieux d'énumérer ici les mille péri- 
péties de ces luttes obscures entre les partis belligérants, combats de 
cavalerie, razzias, prises et incendies de villes ou de châteaux \ 

Massissa, qui est aujourd'hui le bourg misérable de Missis dans la 
plaine cilicienne, fut un des principaux objectifs de Tzimiscès. L'an- 

1. « En cette année 352, dit encore Abou'l Mahâcen, les Grecs traversèrent l'Euphrate dans le but 
d'attaquer le Djezirah. Nasser Eddaulèh Ibn Hamdan prit ses dispositions pour les combattre. 

« On reçut à Bagdad la nouvelle de la mort du roi des Grecs et des dissensions survenues entre eux 
pour la nomination de son successeur. On apprit aussi que les habitants de Tarsons les avaient atta- 
qués et vaincus en remportant un butin tel qu'on n'en avait jamais vu de pareil. » — Ce dernier mem- 
bre de phrase fait allusion à quelque fait de gueri-e dont je n'ai trouvé aucvine autre trace : probable- 
ment quelque détachement de l'armée de Jean Tzimiscès tombé dans une embuscade des Tarsiotes. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



tique Mopsueste, la Mainistra des crois^^s, alors cité très imi)ortante, 
était située sur le Pyranie ou Djeyhân, i le bassin de ce fleuve, 
s'étendaiit jusc^u'A la urt à vingt kilomètres de 1j\, lui servait 
de port. Sans doute elle avait été réoccupé« s depuis 

la campagne de l'an dernier, bien (pu- h s chronitiuuurs ne le disent 
point. Sept jours de suite, dciiiciv ses puissantes murailles rele- 




Cours du Pyrame ou Djeyliàii à Massi*sa. 



vées par Harouii al-liacliid, elle résista à l'effort inipctuoux des 
machines de guerre du domestique. Des combats terribles furent 
livrés sous ses murs. Les impériaux firent brèche en plus de soixante 
endroits, dit Aboulfaradj, sans toutefois parvenir à pénétrer dans la 
place. Ils ne purent qu'incendier les faubourgs, celui de Kafarbayya 
entre autres, qui était fortifié, et, très affaiblis par les maladies, gênés 
par l'absolue disette de vivres, conséquence de la famine qui n'giiait 
depuis si longtemps dans cet le province infortunée, ils durent se 
retirer. C'est à l'occasion de ce siège malheureux qu'eut lieu un des 



404 UN EMPEREUR BYZANTIN 



plus violents combats de cette courte campagne, du reste fort mal 
connue, combat dont l'issue tragique eut un retentissement immense 
en pays musulman. Quinze mille Sarrasins de Tarse, sous le comman- 
dement de leur émir, étaient accourus au secours de leurs coreligion- 
naires de Massissa. Tzimiscès, averti de leur approche , se jeta à leur 
rencontre à marches forcées. Il les rejoignit aux environs d'Adana, à 
peu près à mi-route. Les impériaux semblent avoir eu d'abord le 
dessous, mais les Arabes se laissèrent prendre dans une embuscade où 
on les massacra. Plus d'un tiers y périt. Les autres, poursuivis, serrés 
de près, presque entourés, durent abandonner leurs montures pour se 
réfugier sur une hauteur isolée. Quand ils y arrivèrent, ils n'étaient 
plus que cinq mille. Sommés de se rendre, ils refusèrent héroïquement, 
préférant la mort. Deux jours durant, comme des loups dans leur ta- 
nière, ils repoussèrent les attaques des Grecs. Le troisième, Tzimiscès, 
à pied, l'épée au poing, conduisit en personne ses troupes à l'assaut 
suprême. Les pentes furent escaladées au pas de course sous une grêle 
de flèches et de pierres, puis la lutte corps à corps s'engagea. Ce fut 
une horrible tuerie. Les Sarrasins périrent jusqu'au dernier ! Pas un 
ne voulut se rendre. Pas un ne fut épargné. L'on vit cette fois de vrais 
ruisseaux de sang se précipiter en cascade le long des flancs de la 
colline ; elle en garda le nom de « Mont du Sang ». Le soleil couchant 
éclaira cet horrible amas de cadavres demeurés sur le sol pour la plus 
grande terreur des fils de Mohammed. La nouvelle de ce complet 
désastre se répandit jusque dans les cités les plus reculées de l'Islam. 
Le nom de l'enragé domestique devint un symbole de terreur dans 
toute l'étendue des terres arabes, et, des bords du Tigre à ceux du 
Nil, dit le chroniqueur, les mères sarrasines épouvantèrent leurs enfants 
indociles en les menaçant du courroux du terrible « Tchumuschtiguin. » 
La disette, après tant de pillages, finit par devenir si atroce en cet 
été de 963, que les troupes des deux partis durent presque complète- 
ment évacuer la Cilicie. Tzimiscès, après avoir incendié une fois encore 
les campagnes de Tarse et d'Adana, repassa les monts avec son armée 
aifaibhe, se contentant de laisser des garnisons dans quelques forte- 
resses. De leur côté, les Sarrasins regagnèrent en masse la Syrie. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



400 



Poursuivis par la famine qui d^'sola toutes les grandes cités arabes de 
la région, ils durent rétrograder jusqu'au dernier au delà de TAmanus. 
Les chroniqueurs musulmans racontent du reste tous ces faits avec'de 
grandes divergences. Comme si ce n'était pas assez de toutes ces cala- 
mités qui fondirent à cette époque sur les musulmans de Cilicie, il y 
eut encore des luttes sanglantes entre les deux (•iif'< sn-ms de Tarse 
et d'Adana. La haine séculaire qui les divisait remontait loin, puisque 
Dion Cassius la mentionne comme existant dôyk de son temps.} Nous 
sommes mal renseignés sur les causes et les péripéties de cette lutte 
fratricide. Un corps de partisans tarsiotes, qui avait été combattre les 




Dinar tl'or du Khalife ilotlii, frapiH:' en l'an 342 do rii({.irf( 953 après J.-C. ) dans la ville d'Attar, dans le Yémen 
Les légendes signifient : au droit : Au nom de Dieu, ce dinar a été frappé à Attar l'annét 342. — // n'y a de Dieu 
ijue Dieu seul. Il n'y a pas d'associé; au revers : A Dieu. ^Mlaû,lned est Vencoyi de Dieu. El Uoihi lillah. — 
Mohammed est Veino>jé de Dieu. Il l'a enroyé artc la direcli< n de rérité, pour lui donner le deutu sur toulei 

les religions, dussent (les polythéistes) en a voir du dépit. 

Byzantins, fut, au retour, surpris dans un défilé par les troupes d'Adana, 
que commandait Ibn el Medaîny. Les Tarsiotes eurent un mal inlinià 
se faire jour. 

Au mois de septembre, l'infatigable Tzimiscès ' reparut encore, 
paraît-il, en Cihcie. Il marcha cette fois dans la direction d'Adana, 
dont le territoire fut ainsi ravagé pour la troisième l'ois en un an. Mais 
le mauvais état sanitaire de ses troupes le força à rebrousser chemin 
presque aussitôt. 

L'émir al-oméra, le bouiide Mouizz Eddauléh, en ce moment tout- 
puissant à Bagdad, et qui, l'an d'après, devait inaugurer en cette capi- 
tale la lignée des sultans de cette famille sur le trône des Khalifes, 
commit à ce moment la plus lourde faute politique. Alors que le 



1. Et non Nicéphore, comme le dit à tr.rt Frcytag, op. ci/.. ;. X I. p. l'u. 
voyé en Asie par l'impératrice, ne f r ^ cette fois le TaiiniH. 



Nicéphore, qui avait ét« ren- 



406 UN EMPEREUR BYZANTIN 



monde musulman était plus violemment menacé par les attaques inces- 
santes des Grecs qu'il ne l'avait été depuis un siècle, alors que Seîf 
Eddaulèh, son plus vaillant champion, était couché sur un lit de 
maladie, et que la famine et la peste dévastaient toutes les terres 
arabes, il ne craignit pas de profiter de tant de désastres accumulés 
pour chercher à replacer à nouveau sous l'autorité du KhaHfat les 
émirats presque indépendants des deux frères Hamdanides. Ainsi 
attaqués de front par les Byzantins et sur les derrières par les milices 
du Bouiide, les deux vaillants princes purent se croire un moment 
perdus. Déjà Mouizz Eddaulèh avait enlevé de force à Nasser Nisibe 
et puis Mossoul, l'antique résidence de leur noble race, lorsqu'à force 
d'habileté celui-ci réussit pour cette fois encore à conjurer l'orage. Il 
céda Nisibe, racheta Mossoul à très haut prix, et obtint ainsi une paix 
momentanée. 

Les choses en étaient là en Asie antérieure, en Syrie et en Mésopo- 
tamie, quand les circonstances permirent enfin à Nicépliore de re- 
prendre personnellement la haute direction de la guerre sarrasine. 

Lui et, après lui, Jean Tzimiscès avaient bien battu, refoulé de 
tous les côtés les Sarrasins. Mais ce n'était pas encore là partie gagnée. 
Même en Cilicie, la grande forteresse de Tarse et celle presque aussi 
importante de Massissa tenaient encore. Et puis, après chacune de 
ces victorieuses campagnes, lorsque tout semblait terminé, tout, en 
réalité, était à recommencer à nouveau. C'était bien là le travail de Pé- 
nélope. Le Sarrasin, rejeté au delà de l'Aman us, le soldat duHamdanide, 
battu sous les remparts des villes ciliciennes, reparaissaient à chaque 
printemps avec d'innombrables compagnons. Chaque printemps, ce nou- 
veau flot de guerriers de l'Islam venait remplacer ceux qu'avait fauchés 
dans la dernière campagne l'épée des soldats orthodoxes. Il fallait à 
tout prix en arriver à des résultats plus définitifs; il fallait purger 
absolument de ses derniers occupants infidèles cette Cilicie seulement 
à demi reconquise ; il fallait aller couper le mal jusqu'en sa racine, ne 
plus se borner seulement à piller Alep et à ravager les campagnes 
syriennes; il fallait les conquérir entièrement et fixer à jamais la sainte 



AU DIXIEME SIÈCLE. 407 



bannière de la Théotokos sur les murailles de la capitale de Seîf Ed- 
daulèh comme sur celles d'Antioclie, la grande forteresse du sud ; il 
fallait, en un mot, détruire pour toujours ce boulevard de la résistance 
sarrasine, anéantir cette puissance hamdanide devenue le plus formi- 
dable et le plus constant danger des Grecs. 

Nicéphore, sans cesse préoccupé de ces nobles projets de restauration 
de l'empire, s'était, on l'a vu, préparé tout l'hiver à ce grand effort. 
Pas un moment, depuis qu'il s'était élevé à la plus haute dignité de 
l'Etat, il n'avait hésité à reprendre, lorsque les circonstances l'exige- 
raient, la direction suprême des troupes. Il sentait bien que sa véritable 
place était dans les camps. Aussi ce fut l'âme émue d'une guerrière 
allégresse que, dès le premier printemps de l'an 9G4, il s'apprêta à 
quitter le Palais Sacré, ses occupations et ses joies sédentaires, pour 
prendre comme au temps de jadis le commandement de la grande 
armée d'Asie. Cette fois encore il ne devait point réussir entièrement. 
Cependant le temps approchait des succès décisifs. 

Une notable portion du Livre des Cérémonies, rédigé par les soins de 
l'empereur Constantin Porphyrogénète pour l'enseignement de son fils 
Romain, tout l'appendice au livre P*" ', qui n'est peut-être pas de la main 
de ce prince, mais qui a certainement été écrit sous son règne, est con- 
sacrée aux dispositions à prendre et aux préparatifs à faire (( lorsque le 
Basileus part pour la guerre sarrasine à la tête de l'armée impériale, d 
ainsi qu'à ses faits et gestes durant la campagne. On suit pas î\ pas 
dans ces curieux chapitres l'empereur depuis son départ du Palais 
Sacré jusqu'à son arrivée au camp ; on franchit avec lui les frontières 
de l'empire ; on pénètre à sa suite sur le territoire ennemi ; on le voit 
rentrer en triomphe dans la Ville gardée de Dieu. Les détails les plus 
minutieux nous sont donnés sur sa maison de guerre qui l'accompagne 
partout, sur sa garde de cavaliers barbares, sur le service de ses ba- 
gages innombrables, de sa table exquise, de' sa garde-robe somptueuse, 
de tous les fonctionnaires si multiples qu'il entraîne à sa suite, sur sa 

1. Ed. Bonn, 1. 1, pp. 44i sqfi. 



408 UN EMPEREUR BYZANTIN 



cuisine, sur les étapes qui règlent sa marche, sur les corps spéciaux 
auxquels est confiée la garde de son camp, sur les dépenses énormes 
occasionnées par tout ce train si considérable. 

Comme toujours, ces renseignements sur le cérémonial du voyage 
du Basileus à travers les thèmes d'Asie nous sont fournis sous la forme 
d'instructions très précises. C'est le code complet de l'escorte et du 
CQUvoi d'un empereur byzantin en marche au dixième siècle. Il faudrait 
un volume pour analyser ces détails pleins d'intérêt. Un chapitre par- 
ticulièrement curieux est consacré à la cavalerie de monte et surtout 
de somme, d'origine très variée, qui devait figurer au cortège impérial 
et servir au transport de son infini bagage. Une minutieuse énumé- 
ration donne la liste des chevaux à fournir pour ce service par les 
divers fonctionnaires, communautés et corps constitués, ainsi que par 
la liste civile, tant dans la capitale qu'aux étapes successives de la 
province. Les archontes ou directeurs des écuries de la couronne sont 
chargés du service de réquisition. Les seules fermes impériales « d'Asie 
et de Phrygie » sont taxées à deux cents chevaux de somme pour les 
bagages et deux cents mulets. Chaque cheval en bon état est estimé 
au prix, me semble-t-il, considérable de quinze sous d'or, chaque 
mule à celui de douze. La répartition générale des charges afférentes 
de ce chef à chaque fonctionnaire imposé était établie par les soins du 
c( logothète des troupeaux », premier fonctionnaire de cet ordre ; elle 
devait l'être « avec toute piété et crainte de Dieu, en toute sincérité. » 

Le comte del'Etable était taxé à quatre mules et autant de chevaux, 
le chartulaire et l'épiktès de l'Etable au même nombre. *Le chartulaire 
des thèmes devait seulement deux chevaux et deux mulets; les comtes 
des quatre fameux corps de la garde, les Scholaires, les Excubiteurs, 
les Hicanates ou Lnmortels et les Obséquiens, chacun un mulet; le 
sacellaire et le logothète public, chacun deux; le questeur, un; le chef 
de la garde-robe, un; les deux curateurs et le ktématikos, un; les deux 
protonotaires des deux curatories, un; le zygostatès, un; l'idikos, un; le 
parathalassite et le chef du bureau ou scrinion des Barbares, un ; le 
symponos et le logothète du prétoire, un; le bureau de l'administration 
secrète du Génikon, trois ; ceux des secrètes du Sakellion et du Vestia- 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



409 



rion ou garde-robe, chacun deux, et ainsi de suite. La totalité des 
métropolites devaient fournir cinquante-deux mules ferrées, bridées, 
bâtées; les archevêques, autant : ce qui fait cent quatre pour la contri- 
bution de ces hauts dignitaires ecclésiastiques. Tout cela avec les 
quatre cents animaux à fournir directement par les « fermes d'Asie » 
fait cinq cent quatre-vingt-cinq. Ajoutez-y cent chevaux de presta- 
tion à fournir par les « très saints monastères, t> c'est-à-dire par l'en- 
semble des communautés monacales. Ces cent bctes de somme, par 
une exception d'ordre dévot, jouiront du privilège de précéder cons- 




Scean de iilomb d'un grand juge on (,'ran(l i>rovôt de l'armc'C byzantine, île la collection de M. Sorlin-Dorigny. de 
Constantinopic. C'est un monument unique jiigqu'ki. Au droit figure saint Nicolas, l'éTëque de Myra,ruii des taiiita 
les plus populaires à Bj'zance. La légende du revers est une invocation au saint : liUnheurtux, itendt In mnlnt 
tur les écrits de Contlantin, *ébas(e et Juge du eamp (de l'armée). 



tamment et immédiatement l'empereur, et marcheront en tête du 
convoi sur deux files, une de droite, l'autre de gauche. 

On mutilera suivant la coutume, puis on huilera ou marquera du 
sceau impérial tous ces animaux. On huilera également leurs bats et 
harnachements. Exception est faite pour les betes fournies par les cou- 
vents ; celles-ci ne seront pas marquées du sceau, parce qu'elles sont 
destinées à servir plus tard aux largesses du souverain. 

Les housses pour toute cette cavalerie seront fournies par la direc- 
tion ou curatorie de Trychines en Lydie, localité oîi on les fiibrique en 
gros. Les couvertures seront tirées des magasins impériaux ; elles seront 
de laine rase teinte de pourpre. Les harnachements, le paquetage, sont 
l'objet des recommandations les plus minutieuses. Rien n'est négligé : 
pas plus les sacs pour donner à manger l'avoine que les récipients pour 



£MF£KEUU UYZJlSTIS, 



H 



410 UN. EMPEREUR BYZANTIN 



contenir la résine destinée au traitement des plaies et des ulcères, pas 
plus que les outres de vin ou de vinaigre pour panser les chevaux 
malades, ou les haches, pelles et baquets pour le service des palefre- 
niers, etc., etc. 

C'est le (( logothète des troupeaux », fonctionnaire très important, 
qui est désigné pour présider à la réception des quatre cents chevaux 
et mules à fournir par les c( fermes d'Asie et de Phrygie ». Il doit les 
faire assembler au grand haras des Malagines, où livraison en sera 
faite par lui au comte et au chartulaire de l'Etable. Tous ces animaux 
devront avoir plus de cinq ans et moins de sept, et être francs de toute 
cicatrice de cautères. C'est aux Malagines qu'ils recevront la marque 
impériale qu'on leur appliquera au fer rouge sur chaque épaule. On 
les marquera encore une fois l'année suivante, après qu'on les aura mu- 
tilés. Le logothète est tenu de fournir chaque bête avec son paquetage, 
ses housses, les cordes et les entraves réunies dans une fourre de toile 
ad hoc, des 'pantalons enfin pour préserver de la piqûre des mouches. 
Chaque bête doit être ferrée, bâtée ou sellée, et bridée. 

Jamais, en cas de grande expédition guerrière, cette masse de bêtes 
de somme ne suffit, paraît-il, au convoi impérial. Toujours les stratigoi 
des provinces finissent par être mis à contribution et sont tenus de 
parfaire le nombre de chevaux nécessaires aux moyen de prestations 
aussi gratuites que forcées. Chacun d'eux est taxé à une, deux, ou 
trois mules, suivant l'importance du thème qu'il administre. 

Au départ de l'immense convoi, chaque palefrenier reçoit de la main 
du chef une tessère portant le numéro de la bête de somme dont il a 
la charge. Le soir, au campement, il doit la présenter pour avoir droit 
à la ration pour lui et son cheval ou son mulet. 

L'epiktès est l'officier spécial préposé au pansement. Chaque soir, il 
veillera à ce qu'on mette aux bêtes les couvertures pour les protéger 
du froid, et les entraves pour les empêcher de fuir. Le matin, il prési- 
dera au chargement avec le comte et le chartulaire de l'Etable. Jamais 
on n'imposera à une bête une charge supérieure à quatre-vingt me- 
sures de froment. Le palefrenier qui aura surmené son mulet sera 
passible du fouet. 



AU DIXIÈME SI KCLK. 411 



Tout clieval portant la marque de l'empereur ne pourra plus être 
donné ni vendu à un particulier. Tout particulier trouvé en possession 
d'un de ces animaux sera considéré comme voleur et traité comme 
tel. Les chevaux vieux ou malades demeureront jusqu'à leur mort 
dans les haras impériaux. (( C'est là une très ancienne coutume. » 

La garde du camp impérial durant la nuit est confiée au drongaire 
des Vigiles, chef dç ce corps d'élite. Chaque soir, l'idikos remet à ce 
haut officier une torche, symbole de sa fonction. Celui-ci désigne alors 
cent de ses hommes pour constituer la garde extérieure. Cent hétaires, 
commandés par un hétériarque, forment la garde intérieure. Le domaine 
confié à ces étrangers s'étend jusqu'aux extrémités des cordes qui 
retiennent les pavillons impériaux. Au delà, la surveillance appartient 
aux scholaires du corps des Vigiles. Chaque soir, le Basileus en per- 
sonne dicte le mot de passe au drongaire ; ce mot doit varier chaque 
jour: c'est tantôt le saint nom du Sauveur ou celui de sa Mère, la divine 
Théotokos, tantôt celui de l'archange Michel, archistratège des nuées 
célestes, ou quelque autre saint militaire, tantôt tout autre mot. 

Toute la nuit, le drongaire des Vigiles et l'hétériarque organisent 
des patrouilles incessantes. Du moment où commence la veille, c'est-à- 
dire le service de la garde de nuit, tous les kitonites eunuques, c'est- 
à-dire le personnel de la chambre à coucher et de la garde-robe du 
Basileus, sont consignés au dedans du cercle marqué par des boucliers 
suspendus. Toute communication est interrompue entre l'intérieur et 
l'extérieur. Ni petit ni grand, ni jeune ni vieux, aucun hétaire non plus, 
ne sera assez hardi pour contrevenir à cette défense, si ce n'est sur 
l'ordre ou la permission directe de l'empereur, et après qu'il en aura 
référé au drongaire. Tout contrevenant sera immédiatement saisi et 
lié de chaînes. Même autorisé par l'empereur, il sera tenu de rentrer 
par la porte par laquelle il est sorti. 

Aussitôt que le Basileus aura rejoint l'armée, le service de surveil- 
lance redoublera de précautions; une troisième centurie de gardes 
sera disposée pour la veille de nuit entre les scholaires du drongaire 
des Vigiles et les hétaires. 

Une fois en pays ennemi, du moment surtout qu'on aura pénétré 



412 UN EMPEREUR BYZANTIN 



dcans les vastes solitudes syriennes, tout le personnel essentiellement 
palatin demeurera en arrière, et quatre corps de cinq cents hommes 
chacun, choisis parmi les plus sûrs, formeront la nouvelle escorte du 
prince; chaque soir, ils camperont à deux milles du camp impérial, en 
avant, en arrière, et sur les côtés. Tous ces hommes seront des akrites, 
c'est-à-dire ces fameux « gardiens des frontières » dont j'ai parlé à 
un autre chapitre *. Ils remplaceront les gardes ordinaires, étant na- 
turellement bien mieux préparés qu'eux à ce pénible et dangereux 
service qui réclame autant d'expérience que d'habileté et de prudence 
acquises. Tant qu'on demeurera en territoire sarrasin, le protostrator ou 
grand écuyer et le comte de l'Etable avec trois écuyers et trois che- 
vaux tout sellés et bridés, coucheront chaque nuit à la porte de l'em- 
pereur. Les fameux cent chevaux des monastères, couverts de leurs 
belles housses, ne marcheront plus en avant du prince. 

Sur le passage de l'empereur, chaque corps de troupes lui rendra 
les honneurs militaires. Le stratigos, commandant la colonne, et tous 
ses officiers, mettront pied à terre et lui feront un moment cortège. Cha- 
que soldat, se jetant à genoux, l'adorera le front dans la poussière. 
Seuls, les cavaliers sont dispensés de cet hommage. Puis le Basileus, 
se détournant quelque peu de sa route, fera halte et tiendra aux trou- 
pes la bizarre harangue que voici : (( Soldats, j'espère que tout va 
bien pour vous. Mes enfants, comment se portent vos femmes, mes 
filles? Comment se portent vos enfants? » Et les soldats répondront : 
« Dans ce rayonnement de ta majesté, ô Basileus, nous, tes esclaves, 
nous nous portons bien. » L'empereur dira encore : c( Grâces en soient 
rendues au Dieu saint, qui veuille nous tenir tous en sa sainte garde, » 
puis il commandera aux officiers de remonter à cheval et de regagner 
leurs postes respectifs, et poursuivra sa marche. 

L'empereur passera des revues générales fréquentes, surtout au 
camp de Césarée, ou encore dans les cantonnements du thème akri ti- 
que de Charsian, au moment de franchir la frontière pour pénétrer en 
territoire ennemi. 

1. V07. pp. 177, 338 et 353 sqq. 



AU DIXIEME SIÈCLE. 



Le soir, au camp, le Basilens a coutume de souper joyeusement en 
compagnie de tout l'état-major. Si tel est son bon plaisir, il fait aux 
officiers rangés par ordre hiérarchique d'amples distributions de vête- 
ments d'apparat. L'illustre empereur Basile prenait grand plaisir à ce 
genre de largesses. 

Les chevaux de la maison impériale tombés malades en route seront 
laissés dans les écuries régionales disposées à cet effet. 

Le service de bouche devra constamment se faire suivre d'une réserve 
de cent brebis avec leurs agneaux, cinq cents chevreaux, cinquante 
vaches, deux cents poulains, cent oies. 




Sceau ou bulle de plomb d'un chef du bu/-eau (ou<cn'nion) de» Barbare», fonctionnaire cliarpé de toutes lea rektlons 
avec lej ambassadeurs étrangers, sorte d'introducteur des ambassadeurs. La k-gende signitie : THîololot, prête teamr» 
à (on sertiteur Staïu-aee, pivtospalhaire impérial, oikiaqne et préposé (aux relation») acte le» Barbare». 



Ce chapitre, consacré au service de table impériale, est véritablement 
tout à fait extraordinaire. Les principaux officiers de cette direction, le 
chef de la Bouche, le domestique de l'Hypourgie et l'oikiaque, ont tou- 
jours besoin de quatre-vingts chevaux de somme, rien que pour le trans- 
port de la batterie de cuisine, de l'argenterie et du matériel. Le vin 
impérial, l'huile impériale, proviennent du territoire de Nicée (il n'est 
pas d'ustensile le plus humble, de condiment le plus modeste, qui, lors- 
qu'il est fait mention de lui, ne soit toujours accompagné de l'épithète 
(\! impérial^ pour peu qu'il soit consacré au service du Basileus). Ce vin, 
cette huile de choix, sont fournis par a l'apothecarios des magistri et 
patrices ». L'huile est transportée dans des outres de cuir. Les fèves, 
les haricots, le riz, les pistaches, les amandes, les lentilles sont four- 
nis par les deux curatories. Parmi les autres provisions de bouche, les 
(( Instructions d énumèrent le lard, la graisse, le fromage, les petits 



414 UN EMPEREUR BYZANTIN 



poissons en Scaunuire, les vins du pays pour la suite, les chevreaux, 
brebis, et vaches allaitant, puis encore un produit qui semble être du 
caviar, des poissons du genre cyprin et d'autres qu'il est malaisé de 
reconnaître sous leurs noms byzantins. Partout sur la route, les officiers 
de la bouche chercheront à s'approvisionner de vin du pays, d'huile 
fraîche et de légumes de même. Pour le moment de l'entrée en Syrie, 
c'est-à-dire sur territoire ennemi, ne pas négliger de se munir de 
fours de campagne portatifs. On n'oubliera pas non plus les filets pour 
le transport de la volaille vivante et les godets en bois pour donner à 
boire aux poulets. 

Surtout qu'on se préoccupe d'avoir le nombre de bêtes de somme 
suffisant pour l'entrée en Syrie, car tout change de face et devient 
infiniment plus difficile lorsqu'on sort du territoire de l'empire j^our 
pénétrer en pays ennemi. C'est alors que les véritables tribulations 
commencent pour tous ces malheureux fonctionnaires chargés de nour- 
rir cette armée de hauts officiers, de dignitaires et de gardes. 

Le cortège impérial sera toujours fourni d'une escouade de pêcheurs 
brevetés, du district de Tembri dans le thème Opsikion. Munis de leurs 
appareils de pêche, ils approvisionneront de poisson frais la table de 
l'empereur. 

Un long chapitre est consacré au service des tentes du Basileus, ces 
pavillons somptueux que chaque soir on dresse pour son coucher et sa 
table. Tant qu'on voyagera sur le territoire de l'empire, il y aura cons- 
tamment double service, c'est-à-dire que, pour plus de commodité, 
l'empereur sera toujours précédé de deux tentes qu'il trouvera toutes 
dressées en arrivant à l'étape, l'une destinée à son coucher, l'autre ser- 
vant de salle à manger. Cela fera donc quatre tentes en tout, deux 
précédant constamment l'empereur, celles qui lui auront servi une nuit 
ne pouvant être levées qu'après son départ. Avec les tentes voyage- 
ront les sièges pUants ou non, les tables, les tapis pour s'asseoir à 
terre, le linge de table, nappes et serviettes en quantité , les coussins 
de soie, de pourpre, les draps, les oreillers pour le lit, d'autres tapis et 
coussins de soie doublés de fourrures pour le service des c( amis », hauts 
personnages étrangers, admis aux repas. C'est le protovestiaire qui, 



Al 1 » i X 1 K .M i ; - I 



416 



chaque soir, délivrera au minsourator chargé de dresser le souper le 
linge de table nécessaire. 

Dès qu'on pénétrera en pays ennemi, on. se débarrassera soigneuse- 
ment de tous les impedimenta, qu'on laissera en dépôt chez le protono- 




Mosaïquc portative du musée du Louvre, de la plus belle époque de Tart bvzantin. Saint Georges ttuuit le dragon. 
Le saint guerrier, d'une allure superbe sur son blanc coursier lanci au galop, jîorte l'armure et le manteau rouge 
flottant. Ces petits tableaux de sainteté étaient offerts dans les églises à la vénération des fidèles. Ils se ptoçaient 
encore dans le Palais, auprès du lit, comme images de dévotion. Ils étaient transportés arec les bagages préolenx 
dans les voyages et surtout dans les expéditions militaires (voyez page 416). — La précieuse mcsalqnc de saint 
Georges que je reproduis ici, d'après une planche donnée par M. MUnts dans le Bulletin monununiat, se compoee 
de cubes microscopiques de marbre, d'émail, et de pointes d'argent. Le travail est d'une finesse extrême. Le fond 
est de nuance verdâtre. 



taire du dernier thème akritique traversé. On ne conservera que le strict 
nécessaire. On ne manquera pas de se munir d'un bain turc ou « tzerga 
scythique », sorte d'appareil en cuir a préparé à la mode d'Arménie i>, 
pour les bains de vapeur du prince. On n'oubliera pas les bassins, les 



416 UN EMPEREUR BYZANTIN 



tandours ou braseros, les briques pour construire à la hâte des foyers 
mobiles, les lits pour la suite, la chapelle particulière de l'empereur 
avec son autel portatif, ses saintes icônes, et tout son pieux appareil, 
remis aux soins spéciaux du (( primicier du Vestiarion ». 

Trente chevaux forment l'escouade réservée au transport de la seule 
garde-robe de l'empereur. Le soin de celle-ci est confié aux divers 
valets de chambre, vestiarites et kitonites, qui la disposent précieu- 
sement dans des coffres de cuir de couleur pourpre à ferrures et poi- 
gnées de métal poli. Des flacons d'argent dans leur gaines de cuir 
contiennent les parfums et l'eau de rose distillée. Les pots à eau, les 
cuvettes, sont d'argent, également dans des gaines de cuir. Pour la 
suite, ils sont de métal étamé intérieurement. Il y a de nombreuses 
bouilloires de métal pour chauffer l'eau. 

La bibliothèque de campagne à l'usage de l'empereur comprend 
surtout des livres de tactique, des traités de poliorcétiqne, des traités 
historiques, en particulier les œuvres de Polysenos et de Syrianos, 
puis le livre d'Artémidore dit Oneirohritis^ ce qui explique les songes et 
interprète les présages tirés de l'examen des êtres vivants ou des corps 
bruts, )) puis encore un autre volume qui traite des saisons et des 
signes du temps, des phénomènes célestes, des vents, du tonnerre, de la 
pluie, etc. Naturellement il y a aussi beaucoup d'ouvrages de dévo- 
tion, des homélies, des recueils de prières. 

La pharmacie de campagne du prince contient de la thériaque, des 
élixirs, toutes les drogues réputées utiles contre le venin des serpents, 
dragons et scorpions, toutes les huiles bienfaisantes et vulnéraires, les 
emplâtres et onguents divers, toutes les herbes médicinales usitées pour 
bêtes et gens. 

L'énumération du bagage impérial comprend encore une foule d'au- 
tres objets qu'il faut se garder d'oublier : des selles d'apparat à pom- 
meau d'or et à double couverte \ des épées de rechange pour le Basi- 
leus, celles de cérémonie comme celles pour l'usage journalier, le 
poignard que le prince porte d'ordinaire à sa ceinture, des onguents 

1. Voy. l'ingénieuse expliciitioii de ces doubles housses proposée par Eeiske, dans ses notes aux Céré- 
monies, éd. Bonn, t. II, p. 52G. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



417 



pour frictionner à l'étape ses muscles fatigués, des pastilles qui lira- 
ient avec une flamme odorante, véritables pastilles du sérail du dixième 
siècle, des parfums et encens de toutes sortes, liquides et solides, ciu- 
naniome, mastic, musc, ambre, etc., puis tout le linge de corps i)our 
l'empereur et sa suite, des fines chemises de soie', des 
surtouts de satin, des franges d'ornement pour assortir 
aux différents costumes, des scaramangia de toutes cou- 
leurs et de dessins variés, des blancs, des bleus, d'autres, 
de nuance citrine, des robes de chambre, des tuniques 
d'apparat et de repos, une interminable série de vête- 
ments de toute espèce aux noms étranges le plus souvent 
empruntes au vocabulaire de toilette des nations bar- 
bares, vêtements destinés non pas seulement à l'empereur 
et à sa suite immense, mais aussi à des cadeaux pour les 
fonctionnaires et liants personnages des thèmes que l'ar- 
mée doit traverser, pour les ambassadeurs on visiteurs 
étrangers. 

La garde-robe impériale a également charge de veiller 
sur le trésor particulier du Basileus. Ce trésor est tout en 
sous d'or ou besants et en pièces d'argent disposés dans 
des sacs; il est surtout destiné aux largesses et autres 
distributions qui se font les unes chaque seuiaine, les 
autres tous les deux mois. On n'oubliera pas de se munir 
de briquets t\ amadou, de cliandeliers, dont un pour la 
chambre à coucher du Basileus, un autre pour la salle ti 
manger, un troisième pour le cabinet de toilette, plus des 
lanternes pour éclairer l'extérieu» du pavillon impérial, 
des provisions de chandelles pour les veilles, une petite 
liorloge d'argent également pour la chambre à coucher, mie autre 
(le cuivre pour les chambellans, des étoffes indigènes et des tissus 
d'Egypte pour les cadeaux, des provisions de parchemin pour la cor- 
respondance, des missoria d'or et d'autres d'argent, grands plats À 



SUl-KaXUU BYZANTUC. 



.JIM rX i; M P K 11 KU U BYZANTIN 



cDiivciclc iM»iir \v scrxicc des viandes dans les festins, etc., etc. 

'l'oiis CCS liai;-,'i<4cs inipcriaiix avec tous ceux de l'escorte, dont l'énu- 
iii('iati()ii lient encore un long chapitre, seront fournis par le Palais. 
i,riir accumulation est telle (^u'on s'explique facilement ce chiffre de 
phisicui's centaines de hetes de somme pour les transporter. Le cortège 
comprendra en outre (ptatre cents chevaux de selle, dont trente cons- 
tannnent sellés et bridés pour le service du Basileus. Cette immense 
cavalerie, dépassant de beaucoup le chiffre de mille, entraîne à sa suite 
un nombre iniini de ])alefreniers. 

'J\)us ces détails sont bien curieux et la forme en est si précise! 
'( (,)ue les stratigoi aient soin de recommander aux turmarques de rap- 
peler aux drongarocomites que chaque bandos ou compagnie doit se 
munir d'un l'over de campagne, d'une outre par homme, de deux autres 
grandes outres pour le passage des rivières, et de tous les instruments 
indispensables, tels que : hache, doloire, couteau et maillet ; que chaque 
bandos ait son cordonnier pour la réparation des chaussures, etc., etc. )) 

Prenons Xicéphore à son départ du l^alais Sacré au printemps de 904. 
Le service des phares, installé tout au travers de l'Asie Mineure et qui 
fonctionne avec une précision et une rapidité merveilleuses \ vient d'a- 
viser le lîasilens par l'entremise du logothète de la guerre que l'armée 
est prête à entrer en canqjagne, que l'ennemi agarène de son côté se 
disjiose à envahir la terre romaine. Au signal du plus rapproché de ces 
observatoires de guerre installé au-dessus de Chrysopolis sur le mont 
Saint-Aiixence, le grand phare du l^alais Sacré, où veillent nuit et 
jour des gardiens, l'œil constamment fixé sur ce point de la côte 
d Asie, a instantanément répondu en allumant tous ses feux. La cam- 
pagne est (.uverte. Par ordre de Nicéphore on a suspendu sous la 
-lande i,orte de la ( "halcé, la. cuirasse, l'épée et le bouclier impériaux. 
( e Milciiii,.! avei'tissenient a été compris de tous et chacun a fait ses 
derniers prepai-atils. Le h«'Tos des guerres sarrasines va donc une fois 



1. \..y./ <\:in- I.- ' ■.r.,,,,,,,;, < . ,.]. I5,.iin, t. \. p. .|;)o_ i., n^^-^, ^^.^ emplacements de cette ligne de 
/.V/r. . ..,, çrr.iii.Js sii,'i,aiix ù f. ii .ii-pn-O- Mir d. -; li.iut.iii~. .Irpuirt le Taurus jusqu'à Byzance, à travers 
t ■iitr l'A-i.' MiiHui-.'. 



AI I ' I A 1 h.\l t. >i h' 1. I , 419 

encore entraîner ses vieux bataillons éprouvés par delA le Taurus loin- 
tain. Une fois encore, les courtes vallées et les plaines fameuses de la 
Cilicie vont résonner sous le sabot des chevaux byzantins; une fois en- 
core, les solitudes brûlantes où coulent l'Euplirate et TOronte vont 
assister au choc des légers escadrons du Hamdanide et des lourds ré- 
giments cataphractaires. 

L'empereur, après avoir désigné, comme il le fait chaque fois qu'il 
s'éloigne du Palais Sacré, le haut fonctionnaire, le d vicaire d, qui doit, 
en son absence, exercer la régence, a décidé d'emmener avec lui, au 
moins jusqu'en Cappadoce et au pied du Taurus, rim[)ératrice et ses 
fils. De graves raisons ont dû le pousser à imposer à une j- uim femme 
et à deux enfants ce voyage long et pénible qu'ils feront en litière. N'a- 
t-il pu se résoudre à demeurer si longtemps séparé de sa Théophano 
bien-aimée, ou bien plutôt ne redoute-t-il point les intrigues de cour, 
les conspirations des partis tombés? Ne se défie-t-il point dt*jà de la 
fourbe créature qui ne peut nourrir un sentiment bien vif pour cet 
homme de tant d'années plus âgé qu'elle ? Craint-il de la laisser ex- 
posée à cette double et trop rude épreuve des intrigues amoureuses et 
des complots politiques pour lesquels le Palais Sacré constitue un ter- 
rain, liélas, si favorable? Quoi qu'il en soit, le Basileus d'une part, la 
Basilissa et ses fils de l'autre, exigent pour leurs seules personnes une 
immense escorte, un prodigieux convoi. Une formidable armée les 
attend en Asie, 

Cette fois encore, comme dans toutes les campagnes précédentes, la 
marche en avant de Nicéphore semble avoir été rapide, presque fou- 
droyante. « Nicéphore, dit Matliieu d'Édessc, ayant réuni une immense 
armée, marcha contre les Musulmans. Rugissant connue un lien, il 
s'avança avec impétuosité contre la Cilicie. » 

Suivons le cortège impérial au sortir même du Palais Sacré. Il a 
quitté la capitale par la porte Xéra. Rendez-vous général avec les con- 
tingents qui doivent accompagner l'empereur depuis la capitale a été 
pris en Asie, à Pylae, petite localité sur l'autre rive du golfe de Xico- 
médie, en avant de Nicée. C'est là la première station militaire en 
partant de Constantinople. Pour atteindre ce rivage d'Asie, le Basileus 



4-20 



V X KMi'KUEri: 15YZANT1X 



cl su t'.-iiiiillc se soiil ciiil.anjiirs au l)oncolcoii sur le droiiion impérial 
.•ivcc les ///ar/isfri ri les ])alrices désignés pour leur faire escorte, avec 
1,'s (Iiainlicllaiis et les préposites de service. Arrivé assez loin du port 
palatin i)()iir |H)nv()ir enil)rasser la ville tout entière, Nicépliore s'est 
I.-vé de son l)anc impérial, et, debout, tourné vers l'occident^ les mains 
tendues au ciel, il a fait trois fois le signe de la croix sur sa pieuse capi- 
tale gardee.de Iheu en prononçant à très haute voix cette prière con- 
sacrée : <( Seigneur Jésus-Christ, mon Dieu, je remets entre tes mains 
cette tienne cité. Garde-la de tous les malheurs, de toutes les calamités ; 
garde-la de la guerre civile et de l'attaque des barbares; rends-la 
imprenable; que nul ne puisse lui faire dommage, car c'est en toi que 
nous avons mis notre espérance; tu es le Seigneur de miséricorde, le 
Père des compassions, le Dieu de toute consolation. Sois miséricor- 
dieux envers nous. Sauve-nous. Arrache-nous aux tentations et aux 
périls maintenant et à toujours et jusqu'aux siècles des siècles, amen. » 
Le canal du Bosphore et le golfe de Nicomédie une -fois franchis, 
I'em])ereLir, en débarquant, a passé en revue ses écuries de campa- 
gne, chevaux de combat et de monture, chevaux de somme, mules, etc. 
.Ius(pi'n Césarée, la grande métropole de Cappadoce, la route est 
tracée. Que de fois déjà cette voie fameuse n'a-t-elle point été parcourue 
l)ar les bataillons orthodoxes allant combattre le bon combat du Christ! 
(,)ue de fois n'a-t-elle point retenti sous les pas pesants des Basileis et 
de leurs cavaliers aux lourdes cuirasses ! De vastes camps fixes et for^ 
tifiés, soigneusement entretenus, sont installés de distance en distance. 
1 /année y [)rend un repos nécessaire. Surtout elle s'y recrute, se gros- 
sissant successivement des contingents locaux de chaque région qui 
accourent se rallier à elle en ces points dès longtemps désignés à cet 
etlet. Le premier de ces camps sur la terre d'Asie, après avoir franchi 
l<-s détroits, était, nous dit V Appendice aux Céj'émonies , celui des 
Malagines, au j)i(.'d même du mont Olympe. Il y avait en ce point 
des écuries inipéiiales fameuses, des liaras immenses dont il est sou- 
vent (piestioii dans les écrits du Porphyrogénète. Les directeurs de ces 
splendides établissements relevaient directement du comte de l'Étable, 
très haut fonctionnaire. ( ^'était aux Malagines que d'ordinaire les stra- 



Al laXlKMK SIECLE. 



421 



tigoi des deux grands 
thèmes asiatiques des 
Anatoliques et des Tlira- 
césieiis, rejoignaient l'ar- 
mée avec leurs nombreux 
bataillons. Un camp voisin 
était celui de Dorylée, 
aujourd'hui Eski-Schehr, 
sur le Thymbros, affluent 
du Sangarius. C'était là 
cette ville fameuse où, 
cent trente-trois ans après 
notre Nicéphore, devait 
passer victorieusement un 
autre héros chrétien, Go- 
defroi de Bouillon, après 
avoir mis en déroute les 
Turcs Seldjoukides. Il y 
avait encore d'autres de 
ces camps fixes dans di- 
verses régions de l'x^sie 
Mineure. 

Après Dorylée, l'armée, 
par le fleuve Sangarius, 
la ville de Pessinus, le 
thème des Anatoliques, 
les bords du grand lac 
Tatta, le thème de Cap- 
padoce, la ville de Ko- 
ropissos , atteignait le vaste 
camp de Césarée, grand 
rendez-vous des troupes 
des thèmes asiatiques cen- 
traux. C'était h\, au pied 







C mi X- reliquaire d'or liyzaiitinc du x' iiUcle. nyaiit (iiit partie du 
trésor <lc ré);li«e de Stiintc-lfuie ad fprtidnt de Cologpe, Ml- 
jonrd'bui coiiacrTé« à l'arcbcTCcM de cette rillc. Huit gtvmtt 
perles et un délicat travail de flUgranc forment ronwBtatatiaa 
de ce précieux joyau irorférreric. La fac« antérfeore ett con- 
plëtcmeiit unie. La face («ostérieurc e.<t ici rp|)roiIuite d'aprta la 
gravure de >[. K. Âu«'ni Wccrtli ilana son bel ouvraur fur le* R*- 
liqnes lif laiitine* de la cathédrale de IJmboarK. Klle porte nuo 
iiucription votive, malheareafemcnten partie dét mite, qtd mbUo 
indiquer que Constantin rorplij-rogénète en petMaiM • poa 
seulement «U^lié. nmi« i<eut-4Krc Uea Cabrfqné Ini-Bte* ortto 
cliannantc petite < v^iv. 



4_.j rx KMl'EPtKUIt r.VZANTIN 



(h; |M.('ti(|iic mont Ai-;;-('c d'où l'on aporçoit, dit-on, les deux mers, 
(liraftliiaiciit les iiioiita,<4-ii,'irds de Cappadoce, les rudes milices 
(lu Clinrsiaii. les coutiii.^ents des tlirmes arméniens, ceux des thèmes 
akriti(iues, et aussi ceux des principautés arméniennes vassales. A 
(Vsarée entin, on prenait la route du Taurus formidalJe à franchir, 
la route de la (Jilicie, champ de bataille habituel, en un mot la route 
de la guerre sarrasine. On quittait les provinces tranquilles et pres- 
(pie déshabituées des terreurs de l'occupation ennemie, pour les dis- 
tricts iiicessaniiiient bouleversés par le passage des armées et leurs 
incursions rapides, pour ces territoires sauvages, semés de périls et 
d'eUVois, oii vivait seul l'akrite, inaccessible à la peur, blotti derrière 
les créneaux d'un blockhaus du dixième siècle. 

Telle fut probablement cette fois la marche de Nicéphore. A Césarée, 
il s'arrêta quelque temps. On avait fait dans cette ville de grands tra- 
vaux de restauration et de défense. Les remparts, tombant littéralement 
en ruines, avaient été relevés. Nicéphore voulait, renchérissant sur les 
|)rojets de ses prédécesseurs, faire de cette cité le grand et constant 
arsenal de la guerre sarrasine. Des forts avaient été, par son ordre, 
élevés sur toutes les hauteurs voisines, des chsures construites à l'en- 
trée des défilés. D'immenses approvisionnements avaient été réunis. 
C'est probal)lement en ce point que l'empereur dut rallier Tzimiscès. 
Celui-ci, avec son corps d'armée, avait passé la mauvaise saison en 
Cappadoce, laissant des garnisons en Cilicie. 

On se trouvait alors déjà en plein mois de juillet, à l'époque des plus 
fortes chaleurs. Au moment de franchir le Taurus par le défilé des 
l)ortes de Cilicie', Nicéphore estima que l'impératrice et les petits 
liiinces ne saïu-aient sans danger le suivre jusqu'en terre ennemie. Il les 
installa sous la garde d'une puissante escorte dans le fort kastron de 
Dri/.il)ioii', construit à l'entrée même du défilé sur les dernières terres 
i\\\ tlicnic (le Cappadoce. Le séjour dans cette rude forteresse monta- 
gnarde perdue en j.leine solitude asiatique devait présenter peu d'a- 
grément ; mais qu'on ne s'attendrisse point outre mesure sur le sort 

1. /';/!"■ C'iliri.r. Kuli'k-Iî. i.u'-ha-. Voy. pp. liM-lUC. 

2. Ou Dni/i.iii. 



AU DIXIEME SIÈCLE. 



423 



(le la Basilissa et de ses fils; il suffit de parcourir les chapitres du 
Livre des Cérémonies que je viens de passer en revue, pour être assun' 
que la cour byzantine, même en ces temps prétendus barbares, savait 
emmener son confort avec elle. Ah! trois fois heureux qui pourrait 
retrouver le journal de l'existence de Théophano, Basilissa très au- 
guste, avec son immense cortège de femmes, d'eunuques, de cubicu- 
lairf'«. df vijril^'s et de liotaires barbares, durant cet été de 1''"' '^04, 




,.«.. 






Restitution d'une église byzantine de la belle époque, Kilissé-Djami , une des pliu c< ' 

églises dédiées à la Théotokos, d'après l'ouvrage de M. Salzeuberg. Façade autcricuru. 



dans cette lointaine citadelle du Taurus, durant que son époux, le très 
pieux et invincible Xicéphore, combattait l'Agarène maudit! Celui-là 
fournirait à l'histoire byzantine du dixième siècle une de ses pages les 
plus piquantes! Mais hélas, ce sont là vains rêves de byzantiniste pas- 
sionné, découragé surtout par l'incroyable aridité des chroniqueurs 
grecs de cette époque. 



La grande année de Nicéphore Phocas franchit donc une fois encore 
les fameuses Portes de Cilicie dans le courant du mois de juillet 0G4. 
Nous ne possédons malheureusement presque aucun détail sur ' '•" 



424 UN EMPEREUR BYZANTIN 



première des expéditions dirigées par lui après qu'il fut devenu empe- 
reur rien que quelques lignes obscures et incertaines des chroni- 
queurs grecs et arabes, et encore est-il fort difficile de décider si les 
faits relatés par eux ne se rapportent pas plutôt à la campagne précé- 
dente ou même à la suivante. L'armée impériale, disent-ils, était, comme 
toujours, fort nombreuse. Comme toujours aussi, les nations alliées ou 
vassales y figuraient en contingents considérables , mais ceux qui domi- 
naient cette fois étaient, paraît-il , les Arméniens et les Géorgiens ou 
Ibères, excellents mercenaires du Caucase. Nous verrons plus tard, 
par le témoignage oculaire de Luitprand, que ces armées byzantines, 
bizarre mélange de cent races diverses, comptaient encore parmi leurs 
meilleurs éléments des bandes de fantassins fournies p .r les républi- 
ques de Venise et d'Amalfi! Qui dira l'extraordinaire odyssée de ces 
hommes de fer, nés aux lointaines lagunes de l'Adriatique ou sous le 
beau ciel bleu du golfe de Salerne, et s'en allant périr dans les embus- 
cades du Taurus ou parmi les sables de la Syrie, sous le sabre des Bé- 
douins et des derviches fanatiques! 

Les Grecs furent de nouveau partout vainqueurs. Comme lors de la 
dernière campagne, l'armée marcha d'abord contre Aïn-Zarba, puis 
contre Adana, qui furent enlevées de force ainsi que de nombreux châ- 
teaux voisins \ plus de vingt au dire de Léon Diacre ; puis Nicéphore, 

1. Cédrénus et Léon Diacre citent formellement ces deux cités parmi les forteresses enlevées cette 
année par Nicéphore. Mais elles avaient déjà été conquises par les Grecs en 962, et j'ai longuement ra- 
conté le siège fonnidablede l'une d'elles ! Aïn-Zarba et Adana auraient donc été réoccupées entre deux par 
les Arabes? Ou bien y a-t-il simplement là quelque erreur commise à propos de ces deux campagnes succes- 
sives? Il y a, du reste, je le répète, dans les sources, d'incessantes confusions entre ces diverses expé- 
ditions. Ainsi, alors que d'autres sources disent que Nicéphore échoua en IHH devant Tarse comme 
devant Massissa, Léon Diacre affirme qu'il prit déjà alors Massissa avec Anazarbe et Adana, mais 
qu'il échoua devant Tarse. Il semble cependant bien certain que Massissa ne fut comme Tarse défi- 
nitivement conquise par les Byzantins qu'en ÎXiô. Ibn el-Athîr dit formellement que Nicéphore avait 
attaqué Tarse dés 9G4, que cette attatjue fut malheureuse, et que, dans une sortie, les assiégés s'emparè- 
rent d'un patrice grec, fort haut personnage. N'y aurait-il pas là (|uelque confusion avec la surprise dans 
laquelle périt, au siège de 965, l'exaniue Monastériote? Le même historien arabe raconte encore que. 
lors d'un des nombreux combats livrés dans ce premier siège, sous les murs de la ville, Tzimiscès , ren- 
versé à terre, faillit être pris. Il ajoute que le domestique d'Orient, à la tête des forces laissées sous ses 
ordres, assiégea vainement Massissa trois mois durant, et dut se retirer faute de vivres et de secours eu 
hommes et en munitions. Les histoiiens grecs se taisent sur tous ces échecs, dont il faut peut-être bien 
placer la date véritable à l'an 9G5, et ne parlent que de la saison trop avancée qui força à remettre à une 
nouvelle campagne Ix conquête définitive de la Cilicic. Malgré ce silence complet et ces obscurités, il est 
difficile de ne pas admettre que Nicéphore dut dans cette marche en avant de l'été de 9GJ: rencontrer des 
difficultés beaucoup plus considéi-ables qu'il ne l'avait prévu. 



AU DIXIEME SIECLE. 



425 



franchissant sans grande résistfince l'Ainanus, sembla s'apprêter k 
envahir la Syrie, mais il s'agissait évidemment d'une simple pointe en 
pays ennemi. Le château d'Issos, l'ancienne et cél(*bre Issus des guerres 
d'Alexandre, et le port fortifié de Rhosos ou Rhossos, pri'S des Portes 
.syriennes, à l'ouverture du golfe d'Alexandrette, furent bien pris par les 
Byzantins. Mais soudain l'armée s'arrêta et fit volte-face. On aurait pu 
croire encore qu'elle s'apprêtait à marcher sur Massissa et Tarse pour 







Bestitntion d'une église byzantine de la belle époque. Killasé-DjamL Voyez poge 433. 
Façade postérieure. 



en finir unç bonne fois avec la résistance de ces deux grandes forteresses 
ciliciennes, pour assurer aussi le terrain sur les derrières de l'armée 
avant l'expédition définitive contre Alep. Il n'en fut rien. Nous igno- 
rons absolument quelles furent les causes de cette brusque retraite m 
pleine victoire. Très vraisemblablement la saison était cette année trop 
avancée pour entreprendre ces deux sièges longs et difficiles '. Il fallut 
prendre patience une fois encore. L'empereur et l'armée, repassant les 
monts, allèrent prendre leurs quartiers d'hiver sur la frontière de 
Cappadoce. La guerre fut remise au printemps. Nicéphore rejoignit 



1. Zonaras dit simplement que « Nicéphore alla hiverner en Cappadoce, soit qu'il y fût fopci par la 
aison trop avancée, soit qu'il fftt poussé par le cl^ - -- ' -t de revoir Théophano ». 



ZMPEnEDR BYZANTLV. 



42C UNEMPEREUE BYZANTIN 



au château de Drizibioii l'impératrice et les petits princes. Peut-être 
les mena-t-il célébrer les fêtes de Noël dans la métropole de Césarée, 
où les distractions devaient être moins rares. De fortes garnisons 
avaient été laissées dans les villes conquises de Cilicie. L'armée fut 
dispersée dans ses cantonnements habituels. 

Ici se place un incident fort curieux, bien caractéristique des mœurs 
à la fois brutales et chevaleresques de l'époque. Il existe à la Biblio- 
thèque impériale de Vienne mi antique manuscrit', qui n'est autre 
que la copie fort ancienne d'une pièce de vers, une hasida, sui- 
vant l'expression orientale , sorte de défi plein d'insultes et de 
menaces, adressé à Mothi, le Khalife de Bagdad, par le Basileus 
Nicéphore en personne. Ce document extraordinaire, qui porte le 
cachet de la plus parfaite authenticité', est rédigé en arabe bien 
qu'il soit d'origine impériale, et a eu pour auteur un de ces rené- 
gats sarrasins si nombreux passés au service du Basileus de Boum''. 
Cette injurieuse lettre en vers de l'autocrator oriental au com- 
mandeur des croyants, qui nous a été si singulièrement conservée 
dans son entier, ce défi poétique dont l'histoire ne compte guère 
d'exemple plus ancien, ne porte pas de date, mais divers indices 
permettent de l'attribuer avec une grande apparence de certitude à 
cet hiver de l'an 964, alors que Nicéphore, l'âme gonflée d'orgueil 
par ses grands et si éclatants succès de l'été précédent, ne rêvait autre 
chose que l'anéantissement total par son épée du monde musulman tout 
entier. Se croyant certain de triompher bientôt définitivement du va- 
leureux Hamdanide, il ne craignait pas, pour terrifier le Khalife lui- 
même si déchu de sa grandeur de naguère, d'adresser à celui-ci les plus 
insultantes menaces. L'épître impériale est fort longue. C'est bien là, 
je le répète, un document tout en rapport avec les usages mi-cheva- 

1. Voyez sur ce précieux document les renseignements contenus dans G. riiigel, Die arahiachen, pei- 
ghchev, und tiirklschen Handschrî/ten der KK. Uof-Biblloteh zu Wien , I, pp. 449-453. 

2. Nous avons même la liste de tous les premiers possesseurs du document original à partir du jour 
où il a été rédigé. 

3. Voyez p. ex. dans Rosen, op. cit., l'histoire de cette tribu des Béni Habib qui passa tout entière 
vers cette époque au service du Basileus de Constantinople. 



AT' DIX 1 K \i ,. 427 



leresques, mi-barbares de ces étranges guerres orientales du dixirme 
siècle. En voici le texte ' : 



Envoyé de la part du roi pur et chrétien, ce message est adressé k celui qui occniw le 
trône parmi les descendants de Ilachem*, — c'est-à-dire au prince mapiifii|ne et pieux, an 
frère de la gloire, à celui en qui on espère dans les circonstances difficiles. — Vos oreilles 
n'ont-elles donc pas entendu dire ce que j ai fait? Certes oui, et c'est là ce qui vous a empoché 
d'agir eu homme entreprenant. — Si, pour les fonctions dont vous êtes investi, vous «om- 
meillez, je ne suis point endormi, pour ma part, au sujet des affaires qui me préoccupent. 

— GrAce à votre impuissance et à votre faiblesse, il ne reste de toutes vos citadelles qu'mi 
monceau de ruines. — Nous avons conquis toutes les places fortes de l'Arménie avec le con- 
cours de jeunes hommes dévoués, pareils à des lions intrépides. — Nous avons amené des 
chevaux qui rongeaient leurs freins, et quelques-uns d'entre eux à qui nous avions lâché la 
bride sont parvenus — jusqu'à chacune des villes peuplées du Djezirah ', jusqu'aux milices 
de votre Kinnesrin*, et jusqu'aux forteresses de la province d'Antioche. — D'autres sont allés 
à Malatya^, puis à Chimchat^, après avoir atteint Kerker". Sur la mer, nous avons eu diver- 
ses victoires, et nos troupes ont atteint El-Hadath el beïda*, Kissoum', après la misérable El 
Djàfery ">. 

Quant à Marasch, nous avons abaissé l'orgueil de ses fiers habitants en en faisant nos escla- 
ves ou nos serviteurs. — Demande à Yasrouh ", quand nous l'avons attaqué avec nos trou- 
pes, quelles lamentations il a poussées, lamentations dont le bruit s'est répandu au loin (?). — 
Les gens d'Edcsse ont cherché un refuge auprès de nous et se sont réfugies sous l'étendanl 
d'un Maître dont la gloire défie la description des humains. — Nos patrices sont arrivés de 
grand matin à Ras el Aïn'* et, avec leurs glaives, nous n'avons pas tardé à briser des crânes. 

— Dareïya ",^Iayyafankîn '* etl'Ourdoun'^, ont subi de bonne heure le choc de nos cavaliers 
semblables à des lions. — Nous nous sommes détournés pour passer à Tarsous, et là nous 
lenr avons fait goûter le plaisir de trancher des cous. — Nos navires sont allés en Crète sur 
le dos d'une mer écumante dont les vagues s'entrechoquaient ; — nous avons fait prisonniers 
les habitants de cette île, et leurs femmes aux longues chevelures flottantes ont été emme- 



1. Je dois la traduction de cette lettre de Nic«^phorc et de la réponse qui lui fut faite par le Klialiff 
à l'extrême obligeance de M. Houdas, le savant professeur à l'Ecole des langues orientales vivante». 

2. Hachem était l'ancêtre des Abbasside.-^. Par lui, ils se rattachaient au Prophète. 

3. Voyez page 138. 

4. Voyez page 216. 

5. Voyez page 138. 

«). Ville sur l'Euphrate. La ville anibc s'élève au nord-est de l'ancienne. C'est l'antique Samosate. 

7. Château fort sur l'Euphrate, à environ deux journées sud-est de Malatya. 

8. Hadath la Blanche. Un des surnoms donnés à cette ville à cause de la blancheur de ses muraille*». 
1». Ville du district de Samosate, avec im château fort. 

10. Autre ville du Djezirah, dans los environs de Samarra. 

11. Je n'ai pu identifier ce nom. 

12. Ou Ras-Aïn, ville située h deux courtes journées de Harran. 

13. Ville située à quatre milles de Damas, vers le sud-ouest. 

14. Voyez page 138. 

15. Va-ste district de Syrie, au sud de Damas. 



428 UN EMPEREUR BYZANTIN 



nées dans nos harems. — Nous nous sommes emparés de force d'Aïn-Zarba', et nous avons 
anéanti tous les tyrans oppresseurs. 

Oui, nous avons conquis toutes les forteresses inexptignables, et leurs habitants ont été la 
proie des vautours énormes. — A Alep même, où nous avons capturé toutes les femmes et où 
nous avons démoli les remparts de fond en comble^, que de vierges nobles et illustres, aux 
membres rebondis et aux poignets délicats, — nous avons faites captives et avons poussées 
devant nous avilies et gémissantes sans recevoir leurs douaires^; — que de cadavres nous 
avons laissés en monceaux, laissant échapper leur sang entre leurs luettes et leurs gorges! 
Que de combats dans les défilés où vos hommes d'armes resserrés étaient chassés par nous 
comme un troupeau d'animaux! — Nous avons réduit à l'impuissance vos paysans et leurs 
femmes au milieu des clameurs de leurs troupeaux. — Leurs hautes constructions ont été 
détruites, et leurs ruines dépeuplées sont devenues im désert après avoir été des parterres 
florissants. — Quand le hibou maintenant y jette son cri, l'écho lui répond et le gémisse- 
ment des colombes égaie seul ces solitudes. 

Antakîa* n'est plus loin de moi; bientôt, je l'atteindrai avec une multitude valeureuse, — 
ainsi que la demeure de mes ancêtres, Damas, dont la possession leur reviendra sous mon 
Bceau^. — vous qui habitez les déserts de sable, malheur à vous! Retournez dans votre 
pays deSuna, votre première patrie''. — Bientôt, par mon glaive, je conquerrai de force Misr", 
et ses richesses viendront accroître mon butin. 

Je donnerai à Kafour^ ce qu'il mérite, la marque au fer chaud, les cisailles et la succion 
des ventouses. — Allons! gens de Harran, malheur à vous! Voici les troupes des Grecs qui 
fondent sur vous comme l'orage. — Si vous fuyez, vous échapperez, grâce à*la générosité du 
prince magnifique qui ne veut point vous poursuivre. — 11 en sera de même pour les habitants 
de Nisibin", pour ceux de Mossoul, pour ceux même du Djezirah de mes ancêtres et de tout 
notre antique royaume. 

Allons! gens de Bagdad, hâtez-vous de fuir et malheur à vous, car votre empire affaibli ne 
va pas durer. — Vous avez accepté comme Khalife le Deïlémite '° et vous êtes maintenant 
les esclaves des Deïlémites. — Retournez avilis dans le pays du Hedjaz, et laissez aux hommes 
généreux le pays des Grecs. 

Je vais envoyer mes troupes dans la direction de Bagdad s'emparer de Bab Thaq ", puis de 
Karkh'^ la pouilleuse (?). — Je brûlerai ensuite les hauts remparts de Bagdad même, je dé- 
molirai ses monuments et en dépit de tous j'emmènerai ses enfants en captivité. 

De là j'irai à Chiraz et à Reyy *'^ Dites au Chorassan que je vais lancer contre lui mes armées 
invincibles. — Ensuite je marcherai en toute hâte vers la Mecque, traînant à ma suite une 

1. Voyez pp. 197 sqq. 

2. Pp. 232 sqq. 

3. C'est-à-dire qu'elles ont été traitées comme des concubines. 

4. Antioche. 

5. Ce passage semble donner un certain crédit aux sources qui mentionnent l'origine arabe, ou pour 
le moins syrienne, de Nicéphore. 

(■>. Le Yémen, patrie première des Arabes. 

7. L'Egypte, 

8. Alors le maître tout-puissant de l'Egypte. 
il. Nisibe. 

10. Allusion à la toute-puissance du sultan bouiide (deïlémite). 

1 1. Grand quartier de Bagdad, dans la région orientale de la ville ; faubourg aristocratique. 

12. Autre grand faubourg de Bagdad. 

l;j. Villes de la Perse. Reyy est l'antique Rages, 



AU DIXIK.ME SIÈCLK. 



429 



multitude de soldats pareils aux nuits obscures. — Je m'emparerai de cette'viile où je resterai 




Une des plus célèbres églises byzantines dédiées à la Théotokos, aujourd'hui Abou'l-Djaml. 



quelque temps calme et en repos pour y dresser un trône an meilleur des êtres '. — Je ferai des 
expéditions contre le Yéraen, le pays de Yemamèh, la ville de Sana, Saada et les Tihamèh*. 



1 Le Christ. 

2. Villes et districts du Yémen, berceau du peuple arabe. 



430 UN EMPEREUR BYZANTIN 



— Je laisserai toutes ces contrées désertes, ruinées, vides d'habitants, fréquentées seulement 
par les autruches. — Puis je me dirigerai vers Jérusalem avec ses colonnes (?) rendues illus- 
tres pour nous par l'Être puissant, ferme et sûr (?). 

Nous vous donnerons pour maîtres ceux qui ont abaissé votre puissance et contre qui vous 
avez commis les actions les plus infâmes ; — car vos cadis vendent ouvertement leurs déci- 
sions de même que le fils de Jacob fut vendu pour quelques pièces de monnaie; — tous vos 
sheiks font de faux témoignages, alors que la bonne foi et la justice régnent dans tout le 
monde. — Je conquerrai tout l'Orient et l'Occident, et je répandrai en tous lieux la reli- 
gion de la Croix. — Jésus a son trône qui s'élève au-dessus des cieux, et, au jour de la Ré- 
surrection, il planera au-dessus de tous, — alors que votre Prophète a été enfoui dans la 
terre, que ses ossements tombent en poussière au milieu des autres ossements , — et que ses 
enfants, depuis sa mort, sont éprouvés par la mort, la captivité et le déshonneur. 

Le ton insolent et hautain de cette missive qui dut certainement 
être remise au Khalife en mains propres par quelque hardi messager, 
ce parti pris évident de menacer à la fois toutes les terres de l'Islam, 
bouleversèrent littéralement les esprits à la cour de Bagdad; tout le 
monde sarrasin en conçut une impression profonde. Divers chroniqueurs 
arabes font allusion à cet incident extraordinaire. El-Aïni* cite un long 
[)assage d'Ibn Kethîr ainsi conçu : « Ce Nikfour envoya au Khalife 
Almothi lillah une pièce de vers composée par un de ses secrétaires 
maudits. Dans cet écrit l'auteur chantait les louanges de ce maudit 
(Nicéphore), et ne craignait pas d'injurier l'Islam et les Musulmans. 
Il menaçait tous les habitants musulmans, affirmant que le Basileus 
irait s'emparer d'eux jusqu'au dernier, même qu'il se rendrait maître 
des deux villes saintes (la Mecque et Médine) ; il affirmait que Nikfour 
allait procurer la victoire au vrai Messie, — la paix soit avec lui, — et 
osait même s'attaquer au Prophète divin, — la paix soit avec lui. » 

Dans le conseil du KhaUfe, il fut résolu de ne pas laisser pareil docu- 
ment sans réponse. On chargea de ce soin délicat un des plus célèbres 
lettrés de l'Islam, grand écrivain, grand voyageur, le premier des maî- 
tres d'alors en fait de droit musulman. C'était le sheik et imam cha- 
féite Abou bekr Mohammed ben Ali, dit Elqaffâl, de Tachkend. Ce 
haut et savant personnage- était accouru avec ses pieux coreligion- 

1. Manuscrit n° 524 du Musée asiatique à Saint-Pétersbourg. Voy. Notices sommaires des manuscrits 
arabes au Musée asiatique, 1881, p. 120, n» 177. 

2. Né en 903, mort en 975-970. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 431 



naires du Cliorassaii et de Traiisoxiane ', pour i)reDdre part à la guerre 
sainte contre les Grecs lors du grand mouvement national que les pre- 
mières victoires de Nicéphore avaient suscité dans tout le monde 
oriental. Seul, parmi tous les lettrés et les poètes du Chorassan, de l'Irak, 
et de la Syrie, disent les chroniqueurs, ce haut personnage fut jugé 
digne de répondre à la missive inii>énale qui tant avait troublé les cer- 
velles à Bagdad. La lettre rédigée par lui pour le Khalife nous a de 
même été conservée dans le précieux manuscrit de Vienne. Elle est 
également rédigée en vers'' et compte soixante-quatorze distiques'. 
Elle est conçue en termes très fins, très dignes, empreints d'une grande 
noblesse. La voici tout entière sous sa forme poétique. Je n'ai pas cru 
devoir raccourcir d'une ligne un document contemporain aussi précieux : 

J'ai reçu un discours émané d'un homme qui ignore les règles du discours quand il s'agit 
de dialectique. — Il s'est forgé des surnoms comme un imposteur, et s'est attribué nombre 
de mérites purement imaginaires. — lia accumulé des menaces qu'il ne saurait réaliser, et il 
a épuisé en sa faveur des arguments sans valeur. — Il dit qu'il est a pur », alors qu'il est le plus 
impur des polythéistes, et que ses vêtements sont souillés par des impuretés. — Il se dit « chré- 
tien »; or il n'en est pas ainsi, car c'est un homme féroce, incapable d'un acte de clémence. 
— Il n'est pas chrétien ; c'est un ignorant, un trinitaire, qui dit que Jésus défie toute descrip- 
tion humaine. — Un prince pur et chrétien ne saurait être un homme perfide, on scélérat qui 
ne commet que des iniquités. 

Calme-toi, et que Dieu te dirige si tu recherches la vérité : se démener n'est point le fait 
de gens sensés. — Ne te vante pas de ce que tu n'as jamais fait ; ne sois pas comme celui qui 
revêt le mensonge au milieu de gens sincères. — Tu énumères des victoires qui ont eu lieu 
depuis bien des années, dans les siècles précédents. — Ces victoires qui ont eu lieu il y a long- 
temps, tu te les attribues sans consentir à en partager l'honneur. 

Il n'y a pas à se faire gloire de la prise d'Altall^ ni (de celle) de Dara'', lorsqu'il s'agit à'ex- 

1. Voyez pages 433, 434 et 47(;. 

2. Suivant la poétique coutume de l'époque, la réponse à une missive en vers devait être écrite égale- 
ment en veva, dans la même mesure et avec des rimes identiciues. 

3. Le manuscrit d'Pvl-Aïni, cité plus haut, qui nous donne également, d'après Ibn Kethîr, la réiwnse du 
Khalife à la lettre du Basileus, nou-s fournit une rédaction différente. Le nombre des vers n'est plus le même. 
L'auteur même n'est plus Elqaffâl, mais bien le légiste Abou Mohammed ibn Hasm al Zachiri. Il faut 
conclure de ce fait que la lettre du Khalife a eu plusieurs rédactions différentes et a été attribuée à di- 
vers. Mais les renseignements fournis par le manuscrit de Vienne me paraissent Iw plus certains, puisqu'il" 
sont absolument contemporains. Ibn Kethîr, cité par El-Aïni pour toute cette polémique poétique, n'est venu 
que quatre siècles plus tard. Il mériterait cependant grande confiance, ainsi que l'a fait remarquer le 
baron Rosen, op. cit., p. 121, parce qu'il a très probablement, pour tous ces fait», simplement condensé et 
copié un des continuateurs de la chronique de Tabari, El-Fergany, mort lui-même un peu après tous ces 
événements, en 972-973, et par conséquent le propre contemporain de Nicéphore. 

4. Ville située à vingt milles au nord-ouest d'Alep. 

5. Ville située à environ treize milles au nord-ouest de Nisibe. 



432 UN EMPEREUR BYZANTIN 



ploits de misérables? — Il n'y a aucun mérite à charger contre des gens inexpérimentés; 
cela montre seulement qu'on redoute les braves. — Qu'avez-vous conquis? le temtoire de 
Tarsous qui vous a été livré par ses habitants qui se sont résignés ; et Massissa que vous 
avez prise par trahison et dont vous avez massacré les habitants. Dans toutes les religions cela 
est un crime. — Vous semblez croire que nous n'avons jamais combattu contre vous sur votre 
territoire ; pourtant nos victoires sont célébrées dans toutes les assemblées. — Elles se sont 
succédé durant l'intervalle de trois années, pendant lesquelles nous avons foulé par les che- 
mins la poussière de vos crânes. — Vous n'avez conquis, ni à l'orient ni à l'occident, aucune 
contrée, et jamais vous n'avez remporté une victoire dont le retentissement soit parvenu au 
loin. 

Est-ce raisonnablement que vous parlez ainsi ou votre cœur est-il troublé? Car tout 
ceci ne peut provenir que d'un esprit troublé, — et d'un horrible cauchemar qui envoie ses 
visions à un homme. Ah! quel être troublé vous êtes ou plutôt quel misérable rêveur! — Si 
même ce que vous dites était vrai, vous n'auriez sur nous aucune supériorité, ni aucune gloire, 
— car nous vous avions pris tout ce que vous nous avez pris et même le quadruple, grâce 
à nos vaillants guerriers. — Nous vous avons chassés par la force jusque dans votre pays grec, 
et vous vous êtes envolés des provinces de Syrie comme une troupe d'autruches. — Vous vous 
êtes réfugiés là comme des hérissons qui se pelotonnent, avilis, domptés, redoutant nos 
braves. — Sans les recommandations que le Prophète nous avait faites à votre sujet, vous 
n'auriez point trouvé la sécurité dans vos repaires. — Vous périrez, bien que depuis longtemps 
vous soyez restés dans la prospérité grâce à la somnolence qui nous a gagnés. 

Nous sommes largement satisfaits de ce que nous possédons, et notre gloire dépasse la vôtre 
par ses bases puissantes. — Bientôt, nous l'espérons. Dieu nous facilitera le retour des plumes 
qui se cachent sous les rémiges'. — Vous vous vantez d'avoir pris nos femmes, alors que nous 
avons un million d'esclaves et de servantes prises parmi vos femmes. — Mais nous, nous 
sommes généreux dans la victoire, tandis que vous, quand vous êtes vainqueurs, vous pouvez 
servir de modèles aux serpents. 

Vous dites que vous nous combattez à cause de l'iniquité de nos cadis qui vendent leurs 
jugements pour quelques pièces de monnaie. — Mais c'est là un aveu de la vérité de notre 
religion. Comment serions-nous oppresseurs alors que nous sommes les victimes d'ufi ty- 
ran (?)? — Vous énumérezles villes dont vous voulez faire la conquête, mais cela même est une 
sécurité que nous accorde ce songe creux d'un rêveur. — Celui qui veut conquérir l'Orient et 
l'Occident et répandre la religion de la Croix est le plus vil des hommes. — Celui qui s'incline 
devant les croix dans l'espoir qu'elles le dirigeront est un âne qui mérite d'être marqué au 
visage. — Il ne saurait être le représentant du Messie, le trinitaire qui espérerait que Nicé- 
phore effacerait ses péchés (?). 

Jésus, l'envoyé de Dieu, est le fils de Marie qui l'a nourri, comme tuas été nourri toi-même, 
d'aliments. — Quant à Celui dont le trône est au-dessus des cieux, c'est le créateur de Jésus, 
Celui qui ressuscitera les cadavres décomposés. — Joseph le chai-pentier n'était pas, comme 
on l'a dit, l'époux de Marie ; c'est là un mensonge proféré par un homme contraint. — Leurs 
évangiles sont une démonstration de nos paroles, et ils annoncent cette bonne nouvelle qu'il 
viendra quelqu'un qui sera le sceau des prophètes. — Il est nommé le Paraclet, et il viendra 
découvrir tout ce que les prophètes auront apporté, en entier et san§ rien cacher. — Parmi 
eux il s'appelait le fils de David, et il exauçait les vœux qu'on lui adressait dans les prières. 

1. C'est-à-dire : « Bientôt, pous l'espérons, nous pourrons reprendre notre vol. » 



AU DIXIEME SIECLE. 4?3 



— Et aurait-il fait usage du suaire, s'il n'en avait eu besoin; et, s'il en a en beMoin, n'est-ce 
pas parce qu'il était nn adorateur do Dieu et un de ses nerriteurs? — Et si le Prophète Mo- 
hammed est mort, il n'a fait en cela que suivre l'exeniple de touH les grands prophètes. — 
Jésus, lui aussi, est mort à un moment déterminé, et tous les prophètes de la race d'Adam ont 
subi le même sort. — Comment contesteraient-ils cela, quand ils savent qu'il est mort sur la 
croix et qu'il a souffert de mauvais traitements, — mauvais traitements qui ont consisté en 
une couronne d'épines, en soufflet, et en gorrottage à l'aide de cordes au moyen desquelles on 
l'a traîné au gibet? 

Si les fils de Aluned (Mahomet) ont souffert de dures épreuves, s'ils ont été faits prison- 
niers, ou s'ils ont eu la gorge coupée, — Jésus, à ce que vous assurez, a goftté l'amertume de la 
mort, pareille à l'araerturae des coloquintes. — Et Jean le Précurseur, et Zacharie, et d'autres 
parmi ceux qui ont été l'objet des faveurs de Dieu et qu'il nous a généreusement envoyés, — ont 
été les victimes des tyrans qui ont porté la main sur eux. Pourtant, aucun de ceux qui ont 
peiné n'a pu arriver à égaler leur supériorité. 

Qui fera parvenir à Nicéphore ce discours que je lui adresse en réponse à la pièce de poésie 
quïl a envoyée et qui est l'œuvre — d'un de ces Arabes dont le cœur s'est envolé ou qui de 
désespoir ont renié leur foi comme de vils animaux, — alors que dansl'Orient, l'Inde, le Sind, 
la Chine, et les Turcs parmi les nations étrangères, avaient adopté l'islamisme, — grâce à 
l'habileté de ^Nlansour ben Nouh' , à celle de ses troupes, et à celle de ses sheiks, gens do 
courage et de vertus ? 

Si la royauté de Bagdad a disparu, si ses habitants sont devenus les esclaves des esclaves des 
De'ilémites, — Eh bien, la vérité a encore des défenseurs, et Dieu possède le pouvoir d'éloigner 
de Bagdad les maîtres par des glaives tranchants. — C'est aux Arabes qu'appartiennent les 
puissants princes Taglibites -; c'est anx Persans que se rattache la dynastie des Bahram. 

— La religion a parmi eux des défenseurs, et quels défenseurs ! Parmi eux la souveraineté 
appartient aux Ilachem, et quels Hachem! 

Que Dieu accorde un bien étemel à Seîf Eddaulèh, et qu'il le favorise par ses arrêts géné- 
reux! — Qu'il donne à Mansour ben Nouh une prospérité qui dure autant qu'il vivra, et que 
ce soit le plus longtemps possible. — Ce sont eux deux qui protègent l'Islam contre tout avi- 
lissement et empêchent l'édifice de la religion d'être détruit. 

Qui donc fera parvenir en mon nom ces conseils que je donne à Nicéphore V l'uisse-t-il les 
recevoir avant qu'il ait eu à se mordre les doigts. — Le Chorassan arrive, traînant ses chevaux 
de race aussi nombreux que les sauterelles dévorantes. — Ils sont montés par des hommes 
vieux et jeunes, vaillants, énergiques, favorisés du sort, qui n'ont rien à craindre dans la 
mêlée. — Ce sont des conquérants qui ont vendu leurs âmes à Dieu en échange du Paradis, 
et Dieu est le plus généreux des acheteurs. 

Si vous résistez, la vérité est claire et ses signes brillent et sont visibles comme des éten- 
dards. — Venez donc lutter contre nous; c'est le sabre qui décidera entre nous, et le sabre 
est le plus équitable des juges. — Dieu nous rendra justice ; il nous suffit comme protecteur, 
car il est le meilleur des défenseurs pour les hommes et les docteurs de la foi. — Nous es- 
pérons que, dans sa bonté, Dieu nous accordera une prompte victoire, et que nous nous em- 
parerons de Constantinople, la ville aux vestiges sacrés, — et que tous les Grecs, leurs 
femmes, leurs richesses, deviendront une part de notre butin. — Là, on verra, — car Dieu est 



1 Prince samanide, mort en 3CG de l'Hégire (976-977). 
2. Voyez page 118. 

EMPKUEUIl lîYZANTIN*. 



434 UN EMPEREUR BYZANTIN AU DIXIÈME SIECLE. 



puissant, — Nicéphore, qui sera debout, être appelé au nombre des captifs à partager. — Nos 
dents se découvriront dans un sourire dédaigneux, tandis que ses dents s'entrechoqueront de 
rage et de dépit. — Si vous vous faites musulmans, votre conversion vous assurera la paix ; 
la vie la plus agréable pour l'homme est celle qu'il mène lorsque son cœur est pur*. 

De même que la lettre de Nicéphore avait troublé les esprits à Bag- 
dad, de même la réponse du Khalife impressiomia fort ceux de Coiis- 
tantinople. Ce furent surtout les beautés littéraires de cette épître tant 
soit peu théologique qui frappèrent les imaginations byzantines. Un 
des premiers possesseurs du manuscrit de Vienne nous a donné ce 
renseignement en marge même de ce document; il le tenait, dit-il, 
d'un sien ami, également poète " , qui était accouru de Tachkend pour 
prendre part à la guerre sainte avec Elqaflfâl, le rédacteur de la 
lettre du Khahfe. Cet ami, tombé par suite des hasards de la 
guerre dans les fers des Byzantins, se trouvait captif dans la Ville 
gardée de Dieu lorsqu'arriva la missive. Il aimait à raconter combien ce 
poème avait émerveillé les Grecs par sa hardiesse et sa forme élégante. 
Les plus beaux esprits de Byzance, rassemblés autour de lui, s'inquié- 
taient avec curiosité de cet Elqaffâl si expert dans l'art de bien dire, 
s'informant de ses origines, de la patrie qui lui avait donné le jour. 
(( Qui est-il donc? disaient-ils. Nous ignorions qu'il y eût parmi les en- 
fants de Mohammed d'aussi habiles et parfaits écrivains. )) 

1. Lem anuscrit de Vienne, ([uiest une copie du document original, se temiine par ces mots : « Cette 
lasida bénie a été achevée grâce à Dieu et à sa bienveillante assistance. Quïl répande ses bénédic- 
tions sur Mahomet et sa famille et qu'il leur accorde le salut ! Fait dans la ville d'Alexandrie, que Dieu 
la protège, au mois de Moharrem de l'année 497 » (5 octobre-4 novembre 1103). 

2. Abd el Melik ibn Mohammed el Chachy. 



CHAPITRE IX. 



Événements de Sicile. — Terribles ravages exercés sur les côtes de l'Italie par les Arabes d'Afrique et 
de cette ile. — Tribut humiliant payé par les Byzantins. — Nouvelle rupture. — Expédition envoyée 
dans cette île par Nicéphore dans l'automne de 9G-t pour porter secours aux défenseurs de Bametta 
îissiégés par les troupes d'Afrique. — Désastre affreux des Byzantins dans le ciniuede Rametta. — Les 
chefs de lexpédition sont pris ou tués. — Rametta, dernière forteresse chrétienne de Sicile, tombe aux 
mains des Arabes en 965. — La flotte bj'zantine détruite dans la bataile du Détroit. — Paix conclne 
en 9(17 avecMouizz, le Khalife fatimitedeKaironan. — Celui-ci s'empare de l'Egypte '■•• '"•" 



La lutte entre les deux races, entre les deux religions, ue se pour- 
suivait pas seulement sur les pentes du Taurus ou sur les rives de l'Eu- 
phrate; elle n'avait pas uniquement pour théâtre les plaines de Cilicie 
et de Syrie ou les rivages de Crète ; elle se soutenait encore dans des 
régions bien différentes, situées i\ l'autre extrémité de l'empire, par 
delà la mer occidentale, dans l'Italie méridionale, et dans cette île de 
Sicile surtout, alors occupée presque entièrement par les Sarrasins; et, 
durant cette même année 964, durant que le Basileus Nicéphore par- 
courait lentement, à la tète de sa formidable armée, les campagnes 
d'Asie, de grands coups d'épée s'étaient échangés entre Maures et 
Grecs sur cette autre côte lointaine. 

Dès la fin du neuvième siècle, les Sarrasins, maîtres déjà de l'Egypte, 
de toute l'Afrique du nord et de l'Espagne, s'étaient rendus à peu près 
tout-puissants eu Sicile. Syracuse, tant de fois inutilement assiégée, 
avait succombé en 879. En 902, le Khalife fatimite de Kairouan, Obeid- 
Allah el-Mahdi, avait, une première fois, pris Taormina, principale place 
de résistance des Grecs. De leur grand arsenal de Païenne et de toutes 
les autres villes de la côte, les nouveaux maîtres de cette île superbe, 
guerriers arabes ou mercenaires berbères, montés sur leurs rapides 
vaisseaux, s'élancèrent dès lors plus que jamais chaque sumée vers les 



436 UN EMPEREUR BYZANTIN 



rivages italiens, brûlant, saccageant, dépeuplant les villes byzantines 
de Calabre et d'Apiilie, portant partout leurs horribles déprédations, 
transformant en un indescriptible enfer de chaque jour l'existence de 
toutes ces nombreuses populations. Dès 886, Nicéphore Phocas, le propre 
aïeul de notre Basileus, général illustre de l'empereur Basile P', à la 
tête des légions asiatiques et des fameux sectaires Pauliciens de Té- 
phrice, les avait bien à peu près chassés de tous les points où ils avaient 
pris pied sur le continent, et l'extrémité méridionale de la Péninsule 
italienne était redevenue de ce fait entièrement byzantine, mais les 
effroyables razzias des Arabes de Sicile n'avaient pas cessé pour cela. 

Lors de la minorité de Constantin VII, sous la faible régence de sa 
mère l'impératrice Hélène, ces déprédations acquirent, s'il est possible, 
violence plus grande encore. Tous les rivages des deux thèmes impé- 
riaux de Longobardie et de Calabre furent presque incessamment rava- 
gés par de véritables armées de pillards musulmans, sans que les stra- 
tigoi byzantins, renfermés avec leurs insuffisantes garnisons dans les 
plus fortes places de la côte, pussent s'opposer à leurs débarquements. 
Du haut des créneaux de leurs forteresses, ils en étaient réduits à voir 
l'invasion sarrasine défiler continuellement au pied de leurs murailles, 
poussant devant elle d'imiombrables troupeaux de prisonniers. Les 
campagnes dépeuplées semblaient un désert. 

En 923, la flotte arabe prenait et pillait Reggio ; en 924, l'affi'anchi 
slave renégat Mesoud s'établissait à poste fixe sur le rocher de Sainte- 
Agathe, près de cette ville. En 925, un armement formidable, conduit 
par Abou Ahmed Djafar ibn Obéid, débarquait en Calabre et parcou- 
rait le pays du sud au nord, brûlant les villes et les villages, emme- 
nant des milliers d'habitants en captivité, promenant de tous côtés 
d'horribles massacres. Un petit nombre de forteresses, parmi lesquelles 
Rossano, purent seules résister. L'expédition se termina par la prise 
d'Oria, où six mille personnes furent égorgées et où les Musulmans 
firent dix mille prisonniers, parmi lesquels un patrice qui se racheta au 
prix fabuleux de 72,000 livres d'or italiennes, et le célèbre médecin 
juif Schabtaï Donolo, à qui nous devons un récit de ces événements. 
A la suite de ce désastre, les Byzantins sollicitèrent une trêve qu'on ne 



AU DiXlKMi, 



I.' i.i: 



437 



leur accorda qu'aux plus dures conditions, et pour laquelle ils durent 
livrer comme otage Léon, qualifié par les contemporains d'évôque de 
Sicile, parce que les émirs musulmans ne permettaient le maintien que 
d'un seul siège 6pisco])al pour les chrétiens de toute l'île. L'expiration 
de cette trêve, en 1)27, fut marquée par la destruction de Tarente. Les 
habitants en furent passés au fil de l'épée ou transportés conmie es- 
claves en Afrique. Cette grande et belle cité, jadis si prospère, devait 
demeurer quarante années durant un monceau de ruines désertes'. 







Étoffe de soie à fond rouge, de fabrique byzantine, qui existe encore actuellement dnn- l.i rliiV--o (!• cij.r!. :!..,.•! !■ à 
Aix-la-Chapelle et qui enveloppe ses ossements. Elle est décorée d'une suite de nié<lfliliiiis renie nuant lic- ■ i.iilmun. 
L'ornementation est compost-e de jaune, de bleu lapis, de vert et de blanc. Vne inscription byiantine qui aembte 
du dixième siècle donne « le nom d'un certain Michel, primicier de la Cliambre impériale », qui sans doute l'arait 
commandée. Il est probable que cette étoffe aura été employée à envelopper les os de Charlemague en 1166, lorsque 
Frédéric Barberousse les fit retirer de sou tombeau. (D'après les Milanget d'arcltéoloyie des RR. PP. Cahier et Martin. ) 

Alors le gouvernement de Byzance, accablé déjà par d'inextricables 
difficultés intérieures et par la guerre avec les Arabes d'Asie, voyant 
les trêves avec les Bulgares rompues, se résigna A conclure avec ces 
terribles corsaires d'Occident une paix humiliante. Le cubiculaire Eus- 
tatliios, stratigos impérial de Calabre, chargé des négociations, signa, 
probablement avec l'émir sicilien Moussa, lieutenant du Fatimite afri- 
cain, un traité par lequel l'empereur de Roum s'engageait à payer 
annuellement au Khalife le tribut considérable de 22,000 nomismataou 



]. F. Lenormant, La Grande Grice, t. I. p. 31J. — Rambaud, op. cit.. pp. 411 «m- 



i;i^ 



l\ KMI'KIIKUIÎ I5YZANTIN 



s,, lis d'or, l-ji icvaiiclK' ];i paix devait iv^i^'iicr d'une extréinitc à l'autre 
,|rN ii\aurs italiens. (|ui l'ui-enl évacués par les vainqueurs. Plus tard, ce 
irilmi !i(iiiicii\ lui, paraît-il, ivduit de moitié, sur l'ordre de Pliatlouu 
l'AlVicaiii, lourli(' des procédés «^-énéreux du nouveau régent, Romain 
I.('eapèiie, (pli avait succédé ;\ l'impératrice Hélcue dans la tutelle du 
jeune empereur Constantin. 

.Ius(prà l'avènement de Xicépliore, cette somme de onze mille piè- 
ces d'or l'ui |)lus ou moins régulièrement payée, ce qui n'empêcha 
pdint la colonie militaire des Sarrasins de Sicile de continuer à consti- 
tuer pour toutes les p(^pulations des thèmes byzantins d'Italie le plus 
odieux comme le ])lus dangereux voisinage, A chaque instant ces 
ein-agés pillards rompaient partiellement les trêves sous un prétexte 
(tu >ous un autre, dans le but surtout de se procurer des esclaves, 
ce bétail humain dont leurs armées et leurs flottes faisaient une si 
effroyable consommation. Tout le reste du règne du Porphyrogénète se 
passa, de ce c(")té, en bittes lamentables malgré cette paix relative. Ce- 
pendant, en 958 ', à la suite d'un grand désastre maritime en vue de la 
c('»te sicilienne, après (pie leur flotte eut été en partie détruite par une 
tempête tei'rihle, ou plutôt, dit le pieux Cédrénus, «par Christ notre 
I>ieu, (pi ils avaient blasphémé, » les Sarrasins d'Occident finirent par 
signer un traité nouveau. 

retie Ibis, la paix dura presque jusqu'à l'élévation de Nicéphore 
l'iiocas au tiône impérial. Mais les Byzantins n'en continuèrent pas 
nidiiis, je le rép(''te, à [layer ;\ leurs voisins, par l'entremise du stratigos 
de ( 'alabre, le tribut infamant des onze mille sous d'or, ce qui tendrait 
à j)rouvei-, dit foii bien ]\I. lvand)aiid, que les Arabes, simplement affai- 
Ihs par la, ruinode leur ilotte, mais nullement vaincus, accordèrent à 
ce moment une f(»is encore la paix l)ien plutôt qu'ils ne la subirent. Le 
1'"' >'inlile (raillant plus certain qu'ils conservèrent en même temps 
leii^ les autres avantages des premiers traités". 

Le Khalife fatimile d'Afri(pie était, depuis le mois de mars 953, 

1- '-"^l 1-1"- .\i;.:i,i. ../,. .■■/. t. 11.),. _':,:',: _ ;.:,i; ],„„. M. l!;n,iL;uia. 

■J. AiiMii. ../). ,-'.. t. II. ]>. L'.)?. '.(./e, cj^tinir ;i .■iivin.n 7.')(i.(ji)i) âmes le chiffre de la population sarm- 



-;n' (le .-^ 



1""1"'- 



AL DIXIKMK SIÈC'LK. 



439 



Mouizz*, successeur de son frère Mansour. Il tenait sa cour tautôt dans 
son palais de Cabra, aux portes de la nouvelle ville de Mançoura re- 
bAtie par son père à côté de la vieille Kairouan, tantôt t\ El-Mehdia, la 
Méhédia de Tunisie actuelle, dont El Bekri, au dixième siècle, et Edrisi, 
au siècle suivant, nous ont longuement raconté les splendeurs. Dans le 




Vue de Méhédia de Tunisie, l'ancienne capitale des Fatimitcs africains au x* siicle. 

port de cette première et brillante capitale des Fatimites africains, 
se donnaient rendez-vous à cette époque les innombrables navires 
d'Alexandrie, de Syrie, de Sicile et d'Espagne. On y voyait môme les 
lourdes galères de Venise, de Pise et d'Amalfi. Aujourd'hui c'est une 
ville morte, perdue dans sa vaste enceinte démantelée par Charles- 
Quint. Mouizz, futur conquérant de l'Egypte et maître, dès son avène- 



1. Il était né en 929. — Voy. sur ce prince V Histoire des Khalife* fatimitei de Wiistenfeld, Goettin- 
gen, 1887, pp. 99-133, et l'attachant récit de sa vie écrit par E. Quatremère dan.» le Journal Asiatique 
(années 1830-37). On croirait lire l'histoire d'un Khalife des Mille et vue Xulls, 



440 UN EMPEREUR BYZANTIN 



ment, de tout le nord africain depuis le désert de Lybie jusqu'à l'Océan, 
était bien un vrai prince oriental, intelligent, énergique et brave, gé- 
néreux, mais fastueux et cruel. Son bras droit fut le fameux Djauher, 
cet esclave sicilien d'origine chrétienne, vendu sur le marché de Kai- 
rouan, devenu secrétaire du Khalife, puis son grand vizir et le généra- 
lissime de ses troupes. Ce parfait guerrier musulman devait s'illustrer 
t\ jamais en fondant pour ainsi dire à nouveau par la conquête de 
l'Egypte la grandeur de la dynastie des Fatimites. 

A son avènement, Mouizz avait vu arriver à sa cour l'émir de Sicile 
El-Hassan ben'Ali, qui, laissant le gouvernement de l'île à son fils, le 
valeureux Abou Hassan Ahmed, était venu réclamer de son seigneur 
une investiture nouvelle. Celui-ci la lui avait accordée, lui laissant en 
toute propriété l'émirat de Sicile qu'il tenait depuis plusieurs années , 
avec droit de succession assuré à son fils en cas d'absence prolongée ou 
de mort. 

Une paix à peu près complète durait donc pour ces belles et mal- 
heureuses contrées du sud de l'Italie, depuis quelques années à peine, 
lorsque Nicéphore, vainqueur immortel des Arabes de Crète et d'Asie 
Mineure, s'apprêta à devenir, en 963, le maître de l'empire. Cette fois, 
les Sarrasins d'Afrique et de Sicile ne furent pas longs à s'apercevoir 
que les circonstances avaient du tout au tout changé à Byzance et 
qu'au pacifique et faible gouvernement de Constantin VII et de son 
fils allait succéder l'administration énergique et hautaine du plus guer- 
rier des empereurs d'Orient. Nicéphore, triomphateur des fameux pi- 
rates de Chandax et de ce brillant Hamdanide dont la chevaleresque 
renommée était alors quasi universelle, justement fier de ses armées si 
admirablement réorganisées, estima fort naturellement qu'il était in- 
digne du nom romain de payer tribut aux Arabes de Sicile et fit cesser 
net tout envoi de numéraire à Palerme. Il comptait beaucoup pour vain- 
cre ces Sarrasins d'Occident sur l'appui de l'ancienne population chré- 
tienne de l'île, population que les rapports des agents byzantins pré- 
sentaient comme animée vis-à-vis de ses oppresseurs des sentiments de 
hame les plus violents. La guerre recommença immédiatement de part 



AU D1.\11:.31E SIÈCLE. 



441 




Ma<louc byzantine dans l'attitude de l'oraison. Bas-relief de l'église Santn-Maria in Porto à Rarennc. Cette Vierge, 
d'après la tradition, aurait été transiwrtée mlraculemenisnt de Oônes en Italie, vers l'an 1100. Elle a probable- 
ment été rapportée à Ravenue à l'époque des Croisades. L'ensemble de cette belle œuvre offre au oaraotére de 

grandeur remarquable. 



et d'autre, dès avant même l'avèuement détinitit de Xicéphore. Elle 
lut signalée du côté des Arabes par la prise de Taorniiiia. Cette forte 



£31i>EREUn BYZANTIN. 



fi6 



442 UN EMPEREUR BYZANTIN 



place, conquise une première fois, on l'a vu, en 902, avait été depuis 
réoccupée par les Byzantins. Cette fois elle succomba définitivement, le 
24 décembre 9G2, après plus de sept mois d'un siège terrible '. Du côté 
des Byzantins, la reprise des hostilités fut alors marquée par une expé- 
dition célèbre que je vais raconter, suivant presque mot pour mot 
pour ce récit la narration brillante et animée qu'en a donnée le grand 
historien Amari dans sa belle histoire des Arabes de Sicile ^ : 

Par la chute de Taormina, la Sicile entière se trouvait maintenant 
de fait aux mains des Arabes , à l'unique exception d'une petite cité de 
la région orientale, l'imprenable Rametta \ et le siège illustre de ce 
nid d'aigle constitue une des pages les plus glorieuses de l'histoire de 
cette grande île au dixième siècle. Cette forteresse à peu près inacces- 
sible, perdue dans les montagnes de l'extrême pointe nord-est de la 
Sicile, à quelque distance au ponant de Messine \ avec laquelle elle ne 
communiquait que par les plus sauvages et abrupts sentiers , était à 
cette heure le dernier représentant de ces courageux et fiers municipes 
grecs indépendants de Sicile, qui, l'un après l'autre, entièrement dé- 
laissés par la mère patrie impuissante à les secourir, avaient fini par 
succomber aux attaques sans cesse renouvelées des terribles Africains. 
Lors de la prise de Messine, dès 843, Rametta, protégée par sa situa- 
tion extraordinaire, était devenue l'asile des principaux personnages et 
des plus vaillants citoyens de cette cité, de tous ceux en un mot qui 
avaient préféré cet âpre mais libre exil aux hontes et aux atroces mi- 
sères de l'esclavage musulman. Depuis, elle avait continué à servir de 
refuge à une foule de hardis proscrits chrétiens, fuyant devant les in- 
cessants progrès de la conquête arabe, décidés à subir une lutte jour- 
nalière, même une mort glorieuse, plutôt que de s'en aller périr lente- 
ment dans les horribles bagnes africains. A l'époque où nous sommes, 
, Rametta était donc une sorte d'îlot formidable, un des endroits les plus 

1. Le nom de cette redoutable forteresse fut changé en celui de Mouïzzia en l'honneur du Khalife. Toute 
la population chrétienne fut réd\iite en esclavage. Le Khalife reçut en don pour sa part l'élite des pri- 
sonniers au nombre de dix-sept cent soixante. 

2. Amari, ojk cit., t, II, chap. ix. J'ai transcrit presque littéralement tout ce récit de l'illustre écrivain 
italien, récit auquel il n'y a guère plus rien à changer ni à ajouter pour le moment. 

8. Ou Rlmscti. 

4. A neuf milles en ligne droite. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 443 



fameux de ce si^cle dixièiiK', deruier refuge de l' indépendance grecque, 
acropole suprême pour s<'i défense, noyée au milieu des terres musul- 
manes, défendue par une garnison nombreuse, déterminée, animée de 
la rage du désespoir. Les si^ges de cette ville, les batailles livrées soua 
ses murs figurent à chaque })age de l'histoire de la première moitié du 
dixième siècle en Sicile. Je vais raconter maintenant son aventure 
dernière. 

Les Arabes, enorgueillis par ce grand succès de la prise de Taor- 
mina, résolurent d'en finir de même avec Rametta et d'exterminer ainsi 
d'un coup toute résistance dans cette portion orientale de l'île, oh la 
population chrétienne se montrait encore aussi nombreuse que vivace. 
Hassan ibn-Ammar, général du Khalife Mouizz, vint camper sous les 
murs de la petite cité chrétienne, le 23 août 9G3, sept jours seulement 
après le couronnement de Nicéphore. Le siège commença aus- 
sitôt. 

Sous la double et pénible impression du désastre de Taormina et du 
péril que courait l'intrépide garnison de Rametta, [x'ril dont il fut cer- 
tainement très vite et très pleinement informé, Nicéphore résolut 
d'agir avec autant de promptitude que d'énergie. Les malheurs de ces 
deux cités chrétiennes et la honte du tribut à payer aux coreligion- 
naires de ceux qu'il avait tant de fois battus en Asie, furent certaine- 
ment la cause déterminante de l'expédition considérable qu'il décida 
d'envoyer au secours de la malheureuse Sicile. Il eût bien voulu diriger 
cette campagne en personne, mais force lui fut de renoncer à ce projet, 
empêché qu'il en était par les soucis de la guerre syrienne. Malgré 
toute l'activité déployée, de si immenses préparatifs prirent un temps 
trop considérable. Ce ne fut que fort tard, dans le courant de l".iiniée 0G4, 
que la flotte de secours byzantine put enfin voguer au secours de 
Rametta. 

Le commandement du cori)s expéJitiumiaire, du moins celui des 
troupes de débarquement, en particulier de la cavalerie qui était Ion 
nombreuse, fut confié par l'empereur à son cousin germain, le pa triée 
Manuel, fils naturel de l'ancien doiiKsii. pic des scholes Léon Pho.as, 
frère lui-même du vieux Bardas et, par conséquent, le piopK ^H' I.'«lu 



444 UN EMPEREUR BYZANTIN 



Basileus'. Le jugement que les chroniqueurs portent sur ce capitaine 
est fort variable. Léon Diacre, en général très véridique, mais constam- 
ment optimiste et louangeur, parle de son énergie obstinée jusqu'à 
l'entêtement , de son courage aveugle jusqu'à l'imprudence. Cédrénus 
est infiniment plus sévère. Selon lui. Manuel, beaucoup trop jeune 
pour une pareille responsabilité , eût mérité bien plutôt d'obéir que de 
commander ; il avait des défauts capitaux , un manque absolu de capa- 
cités militaires, aucune sagesse, une témérité qui touchait à l'incapa- 
cité : tête dure, audace irréfléchie frisant la sottise. 

Le drungariat, c'est-à-dire le commandement particulier de la flotte, 
et avec lui la direction suprême des opérations, furent confiés au pro- 
tospathaire eunuque Nicétas, frère de Michel, un des proto vestiaires 
ou chambellans de l'empereur*. C'était encore là, semble-t-il, un choix 
<iéplorable, qui étonne venant d'un homme tel que Nicéphore, probable- 
ment entièrement absorbé par le soin de la guerre de Syrie. Nicétas 
était un personnage de haute piété , d'une grande érudition ecclésias- 
tique , mais tout à fait incapable d'exercer une direction militaire quel- 
conque. Cette nomination fut, je le répète, une grave erreur de Nicé- 
phore et certainement sa rehgion dut être trahie. c( Il crut , disent les 
chroniqueurs , faire merveille en plaçant ces deux hommes à la tête de 
son expédition de Sicile, ne pouvant se priver en ce moment d'auciui 
de ses capitaines des troupes d'Asie. » Ceux-ci, du reste, auraient pu 
chercher à profiter de leurs lauriers de Sicile pour faire comme il avait 
fait lui-même et tenter de le chasser du trône pour s'y asseoir à sa 
place. Il crut que Manuel et Nicétas réunis donneraient un résultat 
excellent et ne vit même pas la faute qui consistait à placer un prince 
du sang, hardi et fier, sous les ordres d'un homme de cabinet qui n'avait 
d'un soldat que le titre dont on l'avait affublé. 

Un troisième haut personnage accompagnait l'expédition en qualité 
de conseiller et aussi d'aumônier général, mais surtout de futur gouver- 



1. Romain Lécapène avait jadis fait crever les yeux à ce personnage. 

2. Ce Michel était patrice, préposite et vestis, donc eunuque comme son frère. C'est probablement le 
même qui avait servi d'intermédiaire entre Nicéphore et Théophano après la mort de Romain II. Voyez 
page 27Ô, note. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



11 eu r des tlièmes italiens réorganisés. C'était le pieux Nicéphore, plus 
tard célèbre comme évoque de Mile^et comme gouverneur de l'Italie 
byzantine *. Ce saint j)rt'tre, dont notre Bibliothèque nationale de Paris 
possède encore une biographie manuscrite contemporaine', était né en 
Asie, à Basilion, bourg considérable du thème des Bucellaire». D'une 




Croix byzantine à double traverse, dite croix patriarcale, sculptée sur une église d'Athènes. 



piété profonde, d'une vie si pure et religieuse qu'elle lui valut d être mi.s 
plus tard au nombre des saints de l'Eglise orthodoxe, cet homme 
vénérable s'était de bonne heure consacré à la vie ecclésiastique. 
Il avait été pour cela résider à Constantinople , oii il était entré 

1. Murait l'a confondu avec Nicétas. 

2. Manuscrits grecs, anc. fonds, no.ll 81, depuis le fol. 797 v jusqu'à la fin du volume, Vit dt $aint Xicrphort, 
Dto; Toù ôffiou narpô; f,(iwv Ntxyiçôpou. Cette biographie, incomplète à la fin, a été rédigée par nu anonyme 
sicilien ou calabrais contemporain et témoin oculaire des faits qui y sont rapportés. Hase en a publié des 
fragments diins ses notes à Léon Diacre. Ne pas confondre ce Nicéphore avec son homonyme qui fut 
patriarche de Constantinople vers 800 et que l'Église grecque a également canonisé. 



446 UN EMPEREUR BYZANTIN 



an collège des clercs palatins. Son avancement avait été rapide. 
A l'époque où nous sommes, il était à la veille déjà d'atteindre aux 
hautes fonctions de l'épiscopat. C'était un sage, un esprit essentielle- 
ment modéré. Le Basileus, en le donnant pour auxiliaire quasi reli- 
gieux et pour conseil au patrice Manuel Phocas, s'était, en même 
temps, préoccupé de la situation lamentable depuis si longtemps faite à 
ces infortunées provinces italiennes de l'empire qu'il songeait dès main- 
tenant à tirer de leur noire misère. Il savait qu'il ne pouvait remettre 
en des mains meilleures cette grande et difficile mission de réorganisa- 
tion et de pacification qu'il méditait pour ces malheureuses contrées , 
en proie depuis des siècles à tant de calamités. C'était là la partie réel- 
lement importante, quoique officieuse, des fonctions deNicéphore. Offi- 
ciellement il était attaché à la flotte expéditionnaire en qualité de chef 
ecclésiastique, quelque chose, je le répète, comme un grand aumônier 
destiné à invoquer par de ferventes prières à Dieu et à la Théotokos le 
succès des armes byzantines. Plus tard il gouvernerait au nom du 
Basileus l'Italie méridionale rendue à la tranquiUité. Ce choix était le 
seul qui fût digne du tact d'un homme d'Etat tel que l'était en réalité 
Nicéphore. Les deux autres nominations, complétant cet état-major de 
l'expédition, étaient, je l'ai dit, déplorables. 

Ce fut vers la fin de l'été de l'an 964' que la flotte byzantine partit 
pour reconquérir la Sicile. C'était un armement magnifique. Ses nom- 
breux navires de transport étaient les plus gros qu'on eût encore vus 
sortir des chantiers de Byzance. Beaucoup de bâtiments pyrophores 
en faisaient partie, destinés à vomir le feu grégeois sur les noirs en- 
fants de l'Afrique. Le corps expéditionnaire comptait plus de quarante 
mille soldats choisis parmi les meilleurs de l'empire. On voit de quel 
immense effort il s'agissait cette fois encore. La composition de ces 
troupes de débarquement était, comme de coutume, infiniment variée. 
Toujours même mélange extraordinaire de nations : des Arméniens 
en quantité, des Russes, moins nombreux, mais dont chacun valait un 
peloton, des sectaires Pauliciens d'Asie que les historiens arabes dési- 

1. Amari, oj). cit., t. Il, p. 263. Cette date me paraît plus exacte que celle de 96G donnée par Murait. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 44; 



gneiit sous le nom de Mages, à cause de l'hérésie inanîchéeiiii. a n- 
qiielle ils étaient si attachés. Leur réputation d'extrême férocité, exa- 
gérée par mille récits fantastiques, terrifiait les Musulmans. Un énorme 
et merveilleux parc de machines de guerre avait été embarqué sur 
des navires spéciaux. On voit que cette flotte et cette armée ne le 
cédaient guère comme importance à celles de Texpédition de Crète. 
J'ai pu décrire ces dernières plus en détail; grâce à Léon Diacre, j'ai 
pu faire le récit des combats soutenus par elles. Pour l'expé'ditioii «1<- 
Sicile, il en sera autrement. Les renseignements que nous ont trans- 
mis les sources sont infiniment moins complets. Comme un grand 
désastre termina cette campagne, les chroniqueurs byzantins, toujours 
courtisans, ont préféré n'en souffler mot. Léon Diacre, qui est presque 
seul à en parler, s'est borné à des amplifications oratoires sans va- 
leur historique. Les écrivains musulmans ont été heureusement moins 
avares de détails. 

Lorsqu'on vit cette flotte superbe quitter lentement les mouillages 
du Bosphore et de la Corne d'or et cingler joyeusement vers la loin- 
taine Sicile, nul à Constantinople ne douta du succès. Quelles forces 
sarrasines pourraient tenir tête à de si nombreux et de si brillants com- 
battants? N'avait-on pas l'exemple tout récent de ces Arabes do Crète, 
si insolents, réputés invincibles, et qu'on venait de voir, liiiiiil»lt> ( .ip- 
tifs, défiler au Cirque aux pieds du Basileus aimé du Christ? Mais il 
existait encore une raison pour que la foule byzantine, cette fouh- su- 
perstitieuse, d'une si naïve crédulité, se crût assurée du succès. Jamais 
les présages n'avaient été plus favorables ! Les nouveaux livres sibyl- 
lins, avidement consultés, promettaient une victoire éclata! ' 
prophéties de l'évêque sicilien Hippolyte, quejamais jusqu iti on n a\ .m 
vues en défaut, n'étaient pns moins nffîi-inntives. On y lisait avec une 
joie pieuse cet oracle étrange que : ce le lion et le lionceau dévoreraient 
un jour l'onagre, c'est-à-dire l'âne sauvage )). PersoniH m (i.iuiaii à 
Byzance que les deux nobles animaux ne représentassent ii i 1< - <leu.\ 
empereurs d'Orient et d'Occidcni , Nicrplioio <t (MImmi. A ce moment 
encore on croyait à l'amitié du prince allemand « t «>ii aimait à se figur. i 
que Teutons et Byzantins combattraient mi jmir cmIc à ' • Italie 



448 UN EMPEREUR BYZANTIN 



le bon combat de la foi. Par contre, l'âne sauvage, rétif et méchant ha- 
bitant du désert, personnifiait certainement Monizz, le Khalife africain. 
Plus loin, nous verrons par quelles lourdes plaisanteries l'évêque Luit- 
prand, l'ambassadeur de ce même Othon, quand il vint à Byzance en 
968, se gaussa des Grecs pour la manière stupide dont ils avaient, 
selon lui, interprété cet oracle fameux. Il voulut bien leur expliquer, le 
rire de mépris aux lèvres, que les deux lions n'étaient autres qu' Othon 
et son fils, et que l'âne sauvage que les deux princes devaient dévorer 
représentait Nicéphore, (( empereur vain et incestueux, lequel n'avait 
pas craint d'épouser Théophano, sa commère ». Et le mordant prélat, 
qui se moque si bien de la crédulité des autres, dans sa haine contre 
Nicéphore et tous les Byzantins , n'hésite pas à attribuer le triomphe 
même des Musulmans de Sicile à la confiance extrême qu'ils avaient de 
leur côté puisée dans l'oracle du fameux Hippolyte interprété par eux 
dans le même sens que lui. On voit quelle importance prenaient à cette 
époque toutes ces puérilités, toutes ces enfantines vaticinations. Grecs, 
Arabes et Latins y croyaient avec la même ferveur. Elles contribuaient 
fort à donner confiance ou à décourager les âmes, et parfois décidaient 
de la victoire. 

Quand les forces byzantines, vers l'automne de l'an 964, parurent en 
vue de Sicile, le siège de Rametta durait depuis de longs mois déjà. On 
sait qu'il avait officiellement commencé le jeudi 24 août 963. Ce jour- 
là, sur l'ordre du Khalife expédié à Ahmed, Hassan ibn-Ammar avait 
dressé ses tentes sous les murs de la ville. Nicéphore, à ce moment , 
je le répète, régnait depuis une semaine à peine, et la nouvelle de la ré- 
volution qui avait si profondément modifié l'état des choses à Constan- 
tinople ne pouvait être déjà parvenue en ces lointains parages. Pleins 
de confiance à ce spectacle du gouvernement de l'empire grec qu'ils 
croyaient encore livré à une faible femme et à deux enfants en bas âge, 
les guerriers d'Afrique ne pouvaient se douter, lorsqu'ils venaient, 
toutes bannières déployées, procéder à l'anéantissement de la dernière 
forteresse chrétienne de Sicile, que, dès ce jour, au Palais Sacré de 
Byzance, un homme était monté sur le trône qui avait mérité déjà 
d'être ap})elé « le marteau des Sarrasins », et qui n'aurait d'autre 




Couverture d'au manuscrit 'grec de la bibliothèque de Solut-Marc. Treize émaux cloisonnés snr or, contooméi de perlât ton 
et encadrée dans une bordure de pierreries et de perles , rcpréicntaut le Christ et des salut*, en oompoMat rocmnwatrtioii. 
C'est un très beau spdcimen de l'orfivrcrie byzantine du x« siècle. (D'après les ArU indiutHeU an mofm ége, dt M. JuIm 

Li'i.irto. ) 



EJIPKREfn ITiAXTIX. 



tr 



450 UN EMPEREUR BYZANTIN 



but, sa vie durant, que de relever à leurs dépens la grandeur des 
armes romaines. Aussi, personne au camp arabe n'avait d'inquiétude 
sur l'issue du siège; personne ne doutait que les factieux, comme on 
aimait à appeler à la cour de Méhédia cette héroïque poignée de guer- 
riers chrétiens, ne fussent prochainement réduits à merci. Aucun 
secours humain ne semblait pour eux possible dans cette Sicile vain- 
cue, couverte de hordes étrangères, où seule la petite cité si fière 
surgissait encore comme le dernier tison presque éteint de cette 
nationalité expirante. En un mot, le succès paraissait si bien certain 
que le prince Ahmed, le valeureux fils de l'émir Hassan, qui gouvernait 
en son nom la Sicile en qualité de vv^ali du Khalife * , n'avait pas 
hésité à choisir ce moment pour se rendre à la cour de Méhédia auprès 
de son seigneur, afin d'y traiter avec lui ja grave question des rela- 
tions de vassalité entre l'émirat sicilien et le khalifat d'Afrique. 

Nous ne possédons que de bien rares renseignements sur cette première 
période du long et glorieux siège de Rametta, du mois d'août 963 jus- 
qu'à l'automne de l'an 964. Seulement, nous savons que jamais garnison 
ne se défendit avec une plus admirable valeur. Les assiégeants étaient 
infiniment supérieurs en nombre. Les assiégés, d'autre part, n'ignoraient 
pas qu'à vues humaines ils devaient fatalement succomber. Rien n'y fit 
cependant, et tous ces engins de destruction : les formidables manganes 
de Hassan, les arrâdeh, machines de jet de moindres dimensions fort en 
usage dans les armées arabes de cette période du dixième siècle, eu- 
rent beau battre incessamment les murailles de la forteresse, les fu- 
rieux assauts eurent beau se répéter chaque jour, les Sarrasins n'ob- 
tinrent de ce fait aucun résultat appréciable. Alors Hassan ibn Am- 
mar ^ changeant de tactique, résolut de prendre les chrétiens par 
la famine. Retranchant avec soin son camp, il attendit patiemment 
que celle-ci eût fait son œuvre. Un grand kasr ou château fut élevé 
par ses soins pour servir de donjon, en cas de surprise ou de sortie des 
assiégés. La plupart des soldats furent logés dans des baraquements. 

1. l\ avait été nommé à ce poste parle Khalife Mansour, pure de Mouizz. Voyez le portrait que fait 
Amari de ce brillant guerrier africain, op. cit., II, 282. 

2. Qu'il ne faut point confondre avec son homonyme Hassan, l'émir même de Sicile. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



Oïl passa ainsi l'iiivcr d*- l)(i:3 à l>t)i, pui.s tout le prinicmp- •' '"'' 
Les obstinés défenseurs de Rametta tenaient toujours. 

L'annonce de l'arrivée de la grande flotte byzantine dut forttrouliler 
les esprits en Sicile. Nous ignorons si la nouvelle en parvint rapide- 
ment aux assiégés ; mais les Arabes en tout cas en furent fort épou- 
vantés. La preuve en est dans le retour précipité du prince Ahmed, qui 
revint d'Afrique en toute hâte pour mettre l'escadre sicilienne en état 
de combat. Marins et soldats furent par lui assemblés de toutes parts. 
Le Klialife, dont il avait réclamé l'appui immédiat, lui envoya toute la 
flotte disponible d'Afrique avec de nombreux contingents berl>ères sous 
les ordres de Hassan, l'émir titulaire de Sicile, le propre père d'Ahmed. 
Ce personnage s'était depuis peu complètement déchargé sur son fils 
des soucis du pouvoir, et s'en était allé vivre à la cour de Méhédia. 

Hassan et ses troupes débarquèrent en Sicile durant le Ramadan de 
l'an 353 de l'Hégire, soit dans les premiers jours d'octobre 964. Le vieil 
émir dépêcha quelques renforts au camp devant Rametta pour en hâter, 
si possible, la chute avant l'arrivée des Byzantins, et demeura avec le 
gros de ses forces en observation aux abords de Palerme. Il n'avait 
point oublié le débarquement du général byzantin l^asile sur la côte 
occidentale de Sicile en 957, sept ans auparavant, opération exécutée 
à l'improviste, et qui, bouleversant toutes les prévisions des comman- 
dants sarrasins, leur avait été si funeste. 

La flotte byzantine, après avoir franchi les mers de l'Archipel et 
de l'Adriatique, s'était ralliée dans les parages de la pointe de Calabre. 
Le 13 octobre, elle s'ébranla k nouveau, cinglant sur Messine, d'où 
le bouillant Manuel voulait voler en hâte au secours de Rametta. Neuf 
jours furent encore perdus à traverser le détroit et à débarquer le corps 
expéditionnaire. Messine fut occupée, probablement sans résistance. En 
grande hâte, les murailles de la ville furent relevées, les fossés à demi 
comblés creusés à nouveau. En même temps, de nombreux détache- 
ments de la flotte, envoyés en reconnaissance vers le nord comme vers le 
midi, allèrent de toutes parts assaillir la côte sicilienne. Dans la région 
du nord, Termini fut enlevée presque sous les yeux de l'émir Hassan, 
qui ne put s'opposer à ce facile triomphe. Vers le sud, les Byzantins 



4r,2 UN EMPEREUR BYZANTIN 



prirent encore Taormina et Léontini qui se rendirent sans combat, et 
Syracuse qui fut vivement emportée d'assaut. La rentrée dans Taor- 
mina, dont la conquête par les Sarrasins avait retenti si douloureusement 
à Constantinople, dut être saluée par de longs cris de joie sur les ga- 
lères byzantines. Là, du reste, s'arrêtèrent les éphémères succès des 
armes orthodoxes. Léon Diacre est même le seul historien qui nous 
ait conté la prise de ces places siciliennes, entremêlant son récit très 
fantastique de cette courte campagne des plus absurdes fleurs de rhé- 
torique. Ces faits cependant paraissent exacts, mais l'erreur que commi- 
rent les généraux byzantins d'éparpiller ainsi leurs forces en s'éloignant 
trop de Messine, leur base d'opérations naturelle, n'échappa pas plus 
à l'anxieuse observation des populations chrétiennes de l'île que l'in- 
discipline de leurs soldats, dont ils n'étaient plus maîtres, paraît-il. Il se 
disait pubhquement, tout le long des rivages de Sicile et des Calabres, 
que Prassinachios , solitaire de grande vertu retiré dans un ermitage 
des hauts sommets qui surplombent le détroit, « tenu pour très lucide 
entre les voyants en Dieu' si nombreux dans ce pays, » venait, 
dans un entretien mystérieux avec le grand aumônier Nicéphore, de 
lui présager la déroute finale des armes chrétiennes. Nicéphore, du 
reste, nous dit le chroniqueur qui nous a rapporté ce détail, ne se fai- 
sait aucune illusion, car il n'avait pas été long à s'apercevoir de la 
mauvaise tenue des soldats, fruit de l'impéritie des chefs. 

Tandis que l'eunuque Nicétas dispersait ainsi stupidement sur trois 
cents milles de côte sicilienne les dromons de son escadre. Manuel 
Phocas, sans perdre de temps, mais aussi sans prendre les plus élé- 
mentaires précautions, sans s'informer ou se garder en quoi que ce 
soit, courait, avec le gros de sa cavalerie, au secours de Rametta. Ce 
fut à travers les affreux précipices et les chemins de chèvres des monts 
Neptuniensque les lourds cavaliers cataphractaires de l'armée byzantine 
se précipitèrent ainsi follement. L'emplacement de Rametta, désert 
aujourd'hui, n'est qu'à neuf milles de Messine en ligne droite, mais 
entre les deux localités s'élève la masse énorme du mont Dinnamare, 



1. Oïo^îTizo;'. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



463 



qui domine de ses deux verbaiu-. a .,.jUO pieds de liauaui, les mers 




<-<t 



ii>"ijfjt i |i»i l '( ! :uiiii]i < ^ 





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1^ iNÈPecoïai^iye 




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Bas-relief byzantin d'ivoire du x« siècle environ, ayant fait p*rtle»uooe«6iTeinent de» collection» Soltjkofl et Carrand. 
Il représente l'Ascension du Christ en présence de la Vierge et des ApOtres. L'inscription pl«cé« entra Ica deux 
oliviers cbargés de fruits est tirce du chapitre i«' des Aelet des Apùift$. « Hommes de Oalllée, pourquoi tous tenw- 
voiis ici, les yeux tounic-s vers le ciel ?» La composition do cette charmante sculpture eat hannootouae et d'un 
grand caractcre; les figures y sont groupées avec art ; les attitudes sont très variées et les tétM sont uprailTM, 
malgré leurs petites proportions. (D';':- ' ■ ' -'s indiitlrieU au mopen <t$w, de M. Jules Labarte.) 



Ionienne et Tyrrhénienne. Les escadrons byzantins, dans leur marche 



454 UN EMPEREUR BYZANTIN 

enragée, devaient faire d'abord, le long des flancs de cette montagne, 
un détour considérable d'une trentaine de milles. Le défilé qu'il leur 
fallait suivre, après avoir quitté la route du rivage, débouchait subitement 
dans une plaine bornée de toutes parts par des hauteurs à pic, sorte de 
cirque de trois à quatre milles de diamètre. Au centre s'élevait une 
butte énorme et rocailleuse, longue d'un demi-mille, à la croupe inégale 
alors toute hérissée de fortifications dont les débris informes sont 
debout encore aujourd'hui. C'était là l'emplacement de la fameuse ci- 
tadelle chrétienne de Rametta. Au pied de ce nid d'aigle blanchissaient 
pour le présent les tentes berbères et flottaient les mille étendards 
bigarrés de l'armée d'Afrique. 

Le cirque environnant semblait bien l'arène gigantesque toute pré- 
parée pour le duel à mort de deux nations. D'immenses parois lui 
faisaient de partout une effrayante ceinture. Seulement, en trois 
endroits, cette muraille était interrompue par d'étroits passages. Ces 
coupures profondes, véritables coupe-gorge, donnaient passage, alors 
comme aujourd'hui : vers le nord, au chemin de Spadafora, vers le sud, 
{\ celui de Mili ou Mikos, kastron de premier ordre à cette époque, 
vers le couchant, à celui de Monforte, localité sur l'emplacement de 
laquelle s'élevait probablement au dixième siècle la très importante 
forteresse de Démona \ Du côté du levant enfin, le cirque tout entier 
était traversé par une ravine très profonde, qui le coupait en droite 
ligne sur une longueur de plusieurs milles dans la direction du sud au 
nord , fossé étrange et colossal aux parois également à pic. Cette sorte 
de vallon creux, véritable tranchée naturelle, aux précipices imprati- 
cables, comme, du reste, toute cette curieuse enceinte circulaire, a été 
très exactement décrite par les historiens arabes de ce siège célèbre. 
Tels étaient alors les alentours de Rametta ; tels ils sont demeurés 
aujourd'hui. 

Hassan ibn Ammar avait avisé le waly Ahmed du débarquement 
des Byzantins. Quittant en hâte ses cantonnements de Palerme, celui-ci 
prit immédiatement avec ses troupes berbères la route de Rametta ; 

1. Amari, op. cit., I, 4G8, note 4. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 4ùl 



probablement il «lut suivre la voie de terre et faire en conséquence 
un détour considérable pour éviter Terinini, que les Grecs venaient 
d'occuper. Il ne put donc arriver à temps pour prévenir le fougueux 
Manuel, «|ui, i\ peine ses troupes débarquées, les mena d'une traite fu- 
rieuse jusqu'au cirque fameux, tant il était ardent à se couvrir de gloire 
par la délivrance de l'intrépide forteresse. C'était dans la nuit du 24 
au 25 octobre. Un détachement de cavalerie grecque dut tent- 
forcer le passage de l'enceinte par le défilé de Mikos, un autre par 
celui de Démoi>a; un troisième fut expédié au loin sur la route de 
Palerme pour barrer le passage aux troupes d'Ahmed accourant de ce 
côté. Manuel, en personne, avec le gros du corps expéditionnaire di- 
visé en six « bandes », suivit au galop le rivage jusqu'à Spadafora, 
d'où il piqua droit par la passe de ce nom sur la ville assiégée. C'était 
la voie la plus courte. 

Hassan ibn Ammar, de son côté, s'était mis sur ses gardes. Deux 
corps détachés avaient, sur ses ordres, occupé les défilés du sud et du cou- 
chant. Un troisième, demeuré à la garde du camp, fut chargé de tenir 
en échec la garnison de Rametta et de repousser toute tentative de 
sortie. Avec ce qui lui restait de troupes, corps d'élite presque exclu- 
sivement composé d'Arabes de Sicile, « tous, dit No wairi, héros décidés 
à vaincre ou à périr, d le général africain avait marché droit à l'ennemi. 
A l'aube du 25, la bataille s'engagea furieuse de toutes parts. 

Probablement avertis par les préparatifs des Arabes de l'approche 
de l'armée de secours, les assiégés tentèrent une sortie vigoureuse. 
Ils étaient certainement déjà fort affaiblis, car leur entreprise échoua 
dès le début, et ils durent battre précipitamment en retraite. De leur 
côté, les défenseurs des passages de Mikos et de Démona réussirent à 
repousser les assaillants byzantins, vraisemblablement trop peu nom- 
breux. Il n'en fut pas de même au début pour le corps principal qui, sous 
la conduite d'Ibn Ammar en personne, avait été tenir tête au gros de 
l'armée ennemie. Une effroyable mêlée corps à corps s'engagea au matin 
dans cet étroit défilé de Spadafora avec des pertes énormes des deux 
parts. Les Africains, combattant presque tous à pied, assaillis inces- 
samment dans ces gorges profondes par des forces su|)éneure8 de ca- 



45G UN EMPEREUR BYZANTIN 



Valérie que ramenait à chaque instant leur ardent capitaine, écrasés 
sous le jet continu de pierres et de traits que lançaient de petites ma- 
cliines de guerre habilement disposées sur les aspérités des pentes laté- 
rales, fléchirent bientôt visiblement; même ils commencèrent à fuir 
précipitamment par petits groupes dans la direction de leur camp 
retranché. Ibn-Ammar ne pouvait songer un instant à les rallier dans 
la plaine. Ils y auraient été sabrés aussitôt par la nombreuse cavalerie 
des Grecs. Se croyant perdu, il préféra mourir sur place avec honneur. 
Déjà des rangs entiers de ses soldats battaient vivement en retraite ; 
déjà les guerriers orthodoxes, certains de la victoire, débouchaient dans 
la plaine circulaire, chassant à grands cris devant eux les fuyards, s'ap- 
prêtant à envelopper le camp sarrasin. Ce fut même cette grande hâte 
des Grecs qui leur fut fatale, car elle mit le désordre dans leurs rangs. 
Profitant de cette imprudence, ceux des Arabes qui étaient résolus 
à vendre chèrement leur vie, se réunirent une dernière fois aux cris de 
leurs chefs. Groupés autour d'Ibn Amniar au nombre de quelques mil- 
liers, on les vit soudain, s'arrêtant un instant avant de reprendre le 
combat, entonner.à voix haute les strophes magnifiques du vieux poète 
arabe Houssein ibn-Homâm\ 

Ce dut être un spectacle sublime dans ce cirque sauvage, et les 
cavaliers byzantins, galopant par la plaine, se croyant déjà vainqueurs, 
s'arrêtèrent soudain au bruit de ce choeur immense et formidable. Les 
guerriers du désert, noirs de "peau sous leurs blancs vêtements, frap- 
])ant en cadence de la pointe de leurs javelots leurs boucliers sonores, 
chantaient des vers épiques qui redoublaient en eux l'ardeur de mourir 
pour la foi^. 

Les sons terrifiants de cet hymne grandiose exercent sur les guer- 
riers africains comme une influence magique. Ibn Ammar en tête, ils 
se précipitent en masse profonde pour se faire jour. Lui, reprenant 
confiance, s'écrie à voix haute : « Seigneur, si les fils des hommes m'a- 
bandonnent, toi, tu ne me feras point défaut, » et il entraîne les siens 
dans une charge folle qui subitement culbute les Byzantins effarés. 

3. Il était de la tribu de Morra et vécut en Arabie avant l'Islamisme. 
2. Ces vers se lisent dans le Hamassa, éd. Frejrtag, pp. 92-93. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 



En vain les patrices s'cttuicent ù retenir leurs hommes, on vain ils les 
appellent par leurs noms et leur montrent l'exemple. Ils ne peuvent eni- 
pêclier la plus horrible déroute. Manuel, précédant ses meilleurs cava- 
liers, se précipite à &on tour, a Vous qui, sous hs .(idres de Nicé- 



y 





'y 




La Xativité du CliriaU .Màii.iUui; du c^lubrc Mmolvi/^ou, ou u Vie i.U-> ^amu ^rcc^ i', . .uc su \ : 

un des plus beaux monuments byzantins du x" siècle, écrit et enrichi de nombreii- ■ ■* par ordre de 

l'empereur Basile II, le pupille mCme de Xici'pliore. Huit peintres difli-rcnts ont concouru n illustrer ce livi' 
dide et y ont inscrit leurs noms. Le manuscrit même est écrit sur luircliemlii en lettres d'or. Le» in. 
toutes sur fond d'or, ont 10 centimètres sur 11 de hauteur, ilalgrj les reprojhcs qu'on peut adresser à l'ori 
et au dessin de plusieurs des compositions, le nombre de ces miniatures est tel, l'iclut de leur coloris c»t -i ■ > ' • . 
ordinaire, les notions qu'on peut puiser dans l'étude de ces jietits tableaux sur certains faits liLstor; ];!• - '.n 
usages civils et religieux de l'époque, sur les costumes, le style des cdlficcs, etc., dans l'empire d'i'i ■ t -■'.■■■ 

grand nombre qu'on peut considérer ■■ ■ '••■•" ■•■■ -'.c comme un des nv-" ■••- '•■■' plus iniportuj.'.s d. '. ■ ■ 

graphie illustrée du moyen âge. 



phore, avez vaincu tant de fois, crio-t-il à ses soKlats, vous mv»/. aii- 
jourd'liui devant une poignée de bari)ares africains! Oh sont les beaux 
serments que vous faisiez tantôt k votre empereur, oîi sont toutes les 
prouesses que vous lui })romettiez lorsqu'il vous passait en revue? » 
Sa voix demeure sans écho. Désespéré, il fond sur les Maures, 
l'arme haute. Il tue d'abord un Sarrasin qui lui court sus, mais aussitôt 
il est entouré. Un cercle de lances l'assaille; auciun li. parvient ï\ 



I MI'ERKUU uyZANTIX. 



ta 



4r,R UN EMPEREUR BYZANTIN 



percer son épaisse armure de mailles. Alors on se jette sur lui de 
toutes parts, on le. tire à bas de sa monture, on l'attaque par devant, 
par derrière. En vain ses fidèles cavaliers s'efforcent de le secourir. 
Son noble cheval, les jarrets coupés par un musulman qui s'est glissé 
sous lui, s'abat avec son maître. Sarrasins et Grecs roulent par-dessus, 
s'entr 'égorgeant. Presque tous les défenseurs de Manuel sont tués. Quel- 
ques-uns s'échappent à grand'peine. Il succombe enfin, percé de mille 
coups. A ses côtés on égorge son écuyer. Son corps est aussitôt 
dépouillé, décapité, et sa tête portée au général arabe. 

L'armée grecque, privée de son chef, s'enfuit tout entière en dé- 
sordre. Il était trois heures avant vêpres \ Le gros des Arabes était 
à pied. La poursuite et le massacre n'en durèrent pas moins jusqu'à 
la nuit. Pour mettre le comble à la sauvage grandeur de ce complet 
désastre, une nuée noire et monstrueuse, qui depuis tantôt s'était 
amoncelée, assombrissant les gorges des montagnes, creva soudain 
en un épouvantable orage, obscurcissant l'atmosphère, l'ébranlant d'ef- 
froyables coups de tonnerre, augmentant encore pour les infortunés 
Byzantins les affres de cette fuite en ces régions inconnues, si extraor- 
dinairement accidentées. Un escadron tout entier de cavaliers cata- 
phractaires se précipita, dit-on, tête baissée, bride abattue, dans la pro- 
fonde ravine que j'ai plus haut décrite. Hommes et chevaux, empilés, la 
comblèrent si bien que les derniers fuyards et les cavaliers arabes 
lancés à leurs trousses la franchirent au galop sur ces cadavres accu- 
mulés. 

On se battait depuis la pointe du jour. Fuite désespérée, poursuite 
folle, se continuèrent longtemps à travers rochers et broussailles. L'é- 
gorgement dura toute la nuit et la fatigue des vainqueurs put seule 
l'arrêter. Plus de dix mille Byzantins périrent ; très peu parvinrent à 
s'échapper. Les Sarrasins, acharnés à tuer, ne firent presque pas de 
prisonniers. Seuls, un certain nombre de patrices et d'hommes de con- 
dition furent mis à part pour leur rançon. Les vainqueurs recueillirent 
un butin prodigieux : tous les chevaux, tous les bagages, toutes les armes 

1. a Après la prière de midi, » dit Nowaiii ; « à Them-e de VAsr, » dit Ibn el Atliîr. 



AU DIXIÈME 8IÈCLK. 




de ce petit corps (rarinée. Parmi ces dernier.. , .. retrouva, chose 
notable, une admirable épée jadis enlevée aux musulmans dans un 
château de Syrie. Une antique Mgende en caract^^es coufiques courait 
sur la lame de ce glaive vriic^^rable, disant i\ peu près ceci : « Cette 
arme forgée de métal indien pèse IGO miskâl ' ; elle a frap|K' bien de 
rudes coups sous les yeux mêmes de Mahomet, l'apôtre de Dieu, im 
lequel paix et bénédiction divine reposent, d Cette précieuse relique 
des premières luttes de l'Islam, miraculeusement retrouvée sur les 
grands chemins de Sicile, fut envoyée au Klialifo <rAfrique av ■• ^''^u 
d'autres trophées importants : belles ar- 
mures de plaque et de mailles, armes 
ciselées, plus des têtes coupées en grand 
nombre et deux cents soldats barbares 
triés parmi les plus beaux, probablement 
des Russes ou des Arméniens. Bizarre 
destinée de ces aventuriers nés aux rives 
glacées du Dnieper ou sur les pentes du 
neigeux Anirat, entrés au service de 
l'empereur de Roum, et qui s'en allaient 
maintenant grossir la garde de janissaires 
de ce souverain africain, dont les blancs 
palais de Kairouan et de MéhcKlia se dressaient dans la contrée même 
où jadis fut Carthage. 

Comme tous ces trophées, tous ces captifs, en route pour l'Afrique, 
arrivaient à Palerme, l'émir Hassan, allant à la rencontre du cortège 
triomphal qui les escortait, fut ému d'une telle joie à l'ouïe de cette 
victoire imprévue, qu'il en prit la fièvre. Il en mourut peu après, au 
mois de novembre, au dire d'Ibn Khaldoun. Il n'était âgé que de cin- 
quante-trois ans et tous le pleurèrent. Il est juste de dire qu'aucun autre 
chroniqueur ne mentionne cette cause de sa mort. Ce fondateur de dy- 
nastie fut, semble-t-il, un homme énergique et prudent. Le souvenir de 
ses quelques défauts, souillures inévitables inhérentes à sa toute-puis- 



^ 

Cliapiteaa byzantin do là belle ^poqne, d'à- 
près l'ouvrage deSalzçnterg «ur les «ndcn* 
édifices religieux de Constant inople. 



1. 700 à 800 grammes environ. 



400 UN EMPEREUR BYZANTIN 



sauce, a disparu à jamais, dit Amari,dans l'éblouissemeut de ses vertus 
souveraines, qui furent incontestables. 

Les pauvres martyrs de Rametta, dont cette déroute consommait 
tragiquement la ruine, burent leur calice jusqu'à la lie. Ils tinrent 
ferme quelque temps encore après cette subite destruction de leurs 
espérances dernières. Mais bientôt la famine les tourmenta plus cruel- 
lement, et force leur fut de chasser les bouches inutiles. Un millier 
d'infortunés, vieillards, malades, femmes, enfants, furent poussés 
gémissants hors de la forteresse. Ils croyaient marcher à la mort. Ibn 
Ammar, au lieu de refouler ce lamentable cortège, ce qui lui eût été 
facile et eût avancé d'autant l'heure de la reddition, prit compassion 
de ces malheureux et les envoya sains et saufs sous escorte à Palerme. 
Mais d'autant plus implacable pour ceux qui persistaient à se défendre, 
il étreignit plus que jamais d'un cercle de fer la petite cité aux abois. 
Ses défenseurs, du moins les rares survivants, spectres décharnés par la 
faim, tenaient encore dans les premiers jours de 965. Un matin enfin, 
reconnaissant à des signes certains que toute résistance était à bout, les 
bandes africaines se ruèrent à l'assaut. Appliquant leurs échelles à la 
muraille, elles durent combattre encore jusqu'à la nuit. A ce moment les 
dernières lutjtes cessèrent, et les vainqueurs, se jetant dans la vaillante 
forteresse qui les avait tant et si longtemps bravés, exterminèrent 
jusqu'au dernier tous les hommes encore valides. Les femmes, les 
enfants, furent réservés pour l'esclavage. Encore là il y eut un très 
grand butin. Ibn Ammar, après avoir installé sur ce roc une colonie 
militaire musulmane, quitta enfin avec ses troupes, après plus d'une 
année et demie de séjour, ces Heux où il avait rencontré une résistance 
si héroïque qu'ils devaient en être illustrés à toujours. Jamais natio- 
nalité expirante n'avait lutté avec un plus glorieux acharnement. 

Le waly Ahmed, que nous avons laissé s'avançant à marches forcées 
au secours des assiégeants de Rametta, informé de la déroute de 
Manuel et de ses troupes, avait modifié sur l'heure ses dispositions. 
Changeant brusquement de direction, il s'était empressé d'aller réoccu- 
per Messine, qu'il trouva du reste déjà évacuée par les impériaux. En 
effet, à l'ouïe du désastre de Manuel, ce qui restait des forces chrétiennes 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 461 




CiU:. 
■ Il 



s'était réfugié en hâte t\ Reggio. Les Byzantins auraient pu tenu i 
de là quelque nouveau mouvement offensif '. Mais, de Messine, AImimmI 
les surveilla si activement qu'il paralysa tous leurs mouvement > 

Ainsi se termina par une liorrible catastrophe ce grand effort tenté 
par les Byzantins pour reprendre pied dans une de leurs plus l^lles 
provinces. La folle témérité du cousin du Basileus causa la perte de 
tout ce corps d'armée transporté à si grands frais de Constantinople en 
Sicile. La fortune adverse n'épargna même i)as les débris de l'expédi- 
tion. Il y eut d'abord une foule de petites rencontres sur la côte sici- 
lienne. Nous en ignorons les emplacements précis. 
Certainement les Arabes reprirent rapidement 
possession des quelques places, telles que Syracuse, 
Taormina et Termini, qui avaient été au début en- 
levées par les impériaux. Longtemps encore la 
flotte byzantine, mal commandée par l'incapable 
emuique Nicétas, n'osa quitter le port de Reggio, t:::;:^^"^^.^^ 
où étaient venues la rejoindre les petites tamisons *""'"■''" ' '""'^"* '" 

•^ r O donati. • objet 

des villes réoccupées par l'ennemi. Lorsqu'elle se pi^ie» ...o à 

^ laquelle il en f 

décida enfin à regagner tristement Constantinople, * *»« ^wu" 
Ahmed, qui, de Messine, ou il avait peu à peu réuni 
toutes ses forces, la guettait, pareil à l'oiseau de proie, fondit résolument 
sur elle avec toute l'escadre africaine. La rage des combattants fut ex- 
trême. Les marins berbères, le feu grégeois en main, se jetaient à l'eau 
et allaient à la nage incendier les dromons byzantins. On se battit tout 
le jour corps à corps sur les ponts des navires accrochés les uns aux 
autres par d'énormes grappins. La mer roulait des vagues rougies de 
sang. Cette fois encore la victoire des Arabes fut complète. Longtemps 
leurs poètes chantèrent cette grande bataille du Détroit ; c'est le nom 
qu'ils lui donnèrent. Tous les navires grecs furent pris, brûlés, ou 

1. Léon Diacre, bien que contemporain de ces événement» et vivant à cette ii>o(iiie i\ Constantinople, 
est déplorablement informé pour toute cette campagne de Sicile, lï va jusqu'à raconter que la flotte by- 
zantine fut aussitôt prise, dans le port même de Messine, par les vainqueurs du combat de Bamcttt lanct-s 
à la poursuite des fuyards. La nouvelle de ces événements dut parvenir très confusément jusque dans 
l'Italie centrale, puisque nous verrons plus loin Luitprand affirmer fort à tort que Manuel ptrit daui 
la bataille navale qui n'eut lieu que plus tard entre Cluirybde et Scylla, bataille dans kiquelle Nicitas 
fut fait prisonnier. 



462 UN EMPEREUR BYZANTIN 



coulés. On fit d'innombrables prisonniers chrétiens, cent patrices, mille 
autres personnages de la noblesse byzantine, si, du moins, ce n'est pas 
là quelque exagération poétique de l'ardent chroniqueur national Ibn 
Khaldoun. Butin et captifs furent expédiés à Palerme. Avec eux se trou- 
vait le malheureux Nicétas, qu'on avait dédaigneusement épargné et 
qu'Ahmed envoyait chargé de chaînes au Khalife. L'incapable amiral 
demeura deux ans à Méhédia dans une captivité d'ailleurs fort douce, 
trompant ses douloureux loisirs à copier les homélies de saint Basile et 
d'autres textes pieux de saint Grégoire de Nazianze et de saint Jean 
Chrysostome. Il nous le raconte lui-même en termes touchants sur 
une page de son manuscrit qui, fait bien curieux, est parvenu jus- 
qu'à nous. 

Ce beau volume, de plus de trois cents feuillets, après avoir 
échappé depuis près de mille ans à tant de causes de destruction, 
est aujourd'hui précieusement conservé dans notre Bibliothèque natio- 
nale, dont il constitue un des joyaux '. Il a appartenu à notre grand 
Colbert. Il est daté « de la prison d'Afrique )), du mois de septembre 
9G7. Après avoir été remis en don par son auteur à une église de Cous- 
tantinople, il avait passé à une seconde dont le nom a été substitué 
postérieurement et qui se nommait le (( très saint et glorieux temple 
du grand martyr Georges l'Oriatès (sic) à Constantinople )). Dans le 
dernier paragraphe l'amiral vaincu se désigne ainsi : a Moi, Nicétas, 
protospathaire et ex-drongaire de la flotte impériale, frère de Michel, pa- 
trice, préposite et vestis, ex-protovestiaire du despote philochriste Nicé- 
phore. )) Ce n'est point sans émotion que l'historien et le penseur con- 
templent ce poudreux volume, souvenir touchant de ces luttes terribles 
tant oubliées aujourd'hui. On revoit le chef infortuné, le pauvre et lamen- 
table eunuque, cherchant, dans sa blanche demeure africaine, à oublier 
les tristesses de l'exil lointain, courbé sur la feuille de vélin où il retrace 
d'une main égale et ferme les pieux sermons du père illustre de l'Eglise 
orthodoxe. Le manuscrit est rédigé d'un bout à l'autre de cette belle 
et patiente calligraphie d'autrefois qui charme l'œil. Les titres sont 

1. Ancien fonds. Manuscrits grecs, n" 497. — Voy. Bordier, Munuscrlts grecs de la Bibliothèque natio- 
nale, p. 90. — Voyez à la page 4G5 la reproduction des dernières lignes de ce précieux manuscrit. 



AU DIXIÈME SIÈCLE. 44» 



traces eu 1lIiiu.«s tlOr sur loiid dazur; les marges soin nettes et de 
belle largeur, les colonnes et les lignes (lispos(''e8 et tirées à l'équerre 
et au compas avec une rare perfection. En rcf^sumé, tout, dans l'exi^'cution 
de ce beau manuscrit, témoigne d'un homme savant, presque éru- 
dit, versé dans la connaissance de sa langue. Nicétas était un lettré. 
C'est bien à tort qu'on fit de lui un chef d'expédition navale. 

Aussitôt apr^s ce complet triomphe maritime qui succédait de si 
près à la déroute de Rametta, Ahmed se présenta avec sa flotte victo- 
rieuse devant diverses cités grecques des côtes de Calabre. Celles-ci, 
demeurées sans défense, voyant leurs banlieues dévastées, leur com- 
merce paralysé, ne purent qu'implorer du vainqueur une trêve immé- 
diate. Elles ne l'obtinrent qu'au prix d'une lourde contribution de 
guerre. C'est ainsi qu'échoua misérablement dans le courant de l'an 9G5 
cette expédition si soigneusement préparée par Nicéphore. La der- 
nière forteresse chrétienne de Sicile était maintenant aux mains des 
fils de Mahomet, et les mallieureuses populations de l'Italie méridio- 
nale se trouvaient plus exposées que jamais aux attaques de ces vain- 
queurs sans merci. 

Nowairi raconte que le Basileus (qu'il s'obstiue du reste à désigner 
constamment sous le nom du « domestique )), comme s'il ne savait rien de 
l'élévation de Nicéphore au trône impérial) apprit le désastre de Ra- 
metta sous les murs de Massissa, qu'il assiégeait en ce moment et qu'il 
avait déjà réduite à la dernière extrémité. Le coup dut être cruel pour 
ce soldat si accoutumé à vaincre, si attaché à ses soldats. Le chroni- 
queur arabe ajoute qu'il reprit incontinent le chemin de sa capitale '. 
Ce renseignement coïncide tout à fait avec la date vraie de la prise de 
Mopsueste, le quatorzième jour de juillet de l'an 9G5; seulement le Basi- 
leus attendit la chute de la ville pour regagner Constantinople. Certes, 
une telle déroute, si complète, si liumiliante, le consternait, mais nous 
le connaissons assez pour être assurés que pas une heure son énergie 
ne dut faiblir. Il rentra dans Constantinople pour préparer la revanclie. 

Et cependant, sous son règne, Byzantins et Arabes de Sicile ne 

1. R. di Gregorio, Reriim Arab\carum,ii>i(P. ad hintorimn w< / ./ ,, - ' ' ; '• ■ "-'•■> ''■ "'-'"• y" 

p. 10. 



464 UN EMPEREUR BYZANTIN 



devaient plus recommencer la lutte. Bien au contraire, la trêve qui suivit 
la bataille du Détroit, après deux ans de négociations pénibles, aboutit 
enfin, en 967, à une paix définitive, qui donna satisfaction de part et 
d'autre à des intérêts communs'. Pour ne pas embrouiller à plaisir ce 
récit déjà si compliqué, je terminerai de suite l'exposé de ces faits. Je 
reviendrai après aux événements d'Asie. 

Les raisons qui transformèrent ainsi fort subitement pour les Byzan- 
tins et les Sarrasins d'Afrique et de Sicile, l'état de guerre habituel en 
une paix durable, presque en une étroite amitié des deux cours de Cons- 
tantinople et de Méliédia, ces raisons, à la fois assez puissantes pour 
faire accepter à Nicéphore l'humiliation de cette défaite sans revanche, 
et pour pousser le Fatimite de Kairouan à signer un traité avec les chré- 
tiens maudits, se résumaient, du moins pour ce qui concernait l'Occi- 
dent, en un fait unique : les progrès incessants de l'empereur allemand 
Othon r^" en Italie. Byzantins et Arabes d'Afrique, tous deux prétendant 
à la possession de l'Italie méridionale, ne pouvaient voir sans une 
extrême appréhension la constante marche en avant du césar du Nord. 
Celui-ci proclamait hautement sa ferme intention de reconstituer en 
entier l'empire de Charlemagne. Déjà il tenait l'Italie septentrionale 
et centrale ; Rome et le pape étaient en sa main ; les princes longo- 
bards de Capoue, de Bénévent, de Salerne, commençaient à se réclamer 
de lui contre Nicéphore, leur souverain légitime. Déjà son projet favori 
de marcher à la conquête de la Calabre et de la Fouille se dessinait de 
plus en plus nettement. Certainement il ne s'arrêterait pas en si beau 
chemin et la Sicile aussi serait réclamée par lui. De même que le Basi- 
leus d'Orient prévoyait qu'il aurait peine à défendre contre l'ouragan 
germanique ses deux lointains thèmes italiens, de même le Khalife 
africain comprenait qu'il aurait tout avantage à se liguer avec son an- 
cien ennemi pour mieux repousser l'attaque prochaine des guerriers 
teutons sur les rivages de Sicile. 

En Orient, d'autres considérations encore poussaient Nicéphore et 
Mouizz à faire ainsi cause commune ; ici, c'était non le désir de se 

1. Voir siu ces événements : Quatremère, Vie dcMoezz. Journal asiatique, 3« s., t. III, pp. 65-68. 



AU DIXIEME SIÈCLE. A*i!i 



déieiKlie cii commun, mais l»ieii It-spoii de mit-iiA acjxnmifr .lunni. 
J'ai dit à maintes rej^rises ce qii*<^>tait alors le Khalifat d'Orient et dans 
quelle anarchie prodigieuse il ôtah tomlx''. Partout eu Asie et jusqu'en 



e 



' 6U O O 0-f Tt) V|<CiL» tJMX^XJ V/f 

f<H'^o AP^ Tov; ^1 Ao p(^ l<^ 
<fV£n7t) 7>o V • OMTDcrctxrrt) V 

s^I^' ^^ o p ï OJiro iTTrNr en ÈîoAXûù^ 

Dernières lignes du manuscrit de l'eunuque Nicétas, général de Nici^phore Phocaa, qui «tconicrréà UDibUothtqoe 
nationale. On y lit les noms et titres tle Nicétas avec les indications de lieu et de date. Vtyei page 46*. 

Egypte, régnaient des souverains, petits et grands, qui s'étaient déclarés 
indépendants à la faveur de l'abaissement du pouvoir central. L'occa- 
sion était belle pour tous les voisins. Nicéphore